‹ Œuvres choisies de DestouchesChapitre 6 sur 1244 · VOÏAGE DE FLANDRE ET DE HOLLANDE · texte numérisé non relu

VOÏAGE DE FLANDRE ET DE HOLLANDE

catholique : c'est un point de leur plus fine politique; et ils savent bien queceseroit un grand échec i leur liberté si les catholiques y étoient soufferts , qui pourraient ensuite se rendre les maîtres. On y Toitdes luthériens , des calvinistes , des arminiens , des nestoriens, des anabaptistes, et des Juifs qui y «ont plus puissants qu'en aucun autre endroit de la terre. Leur synagogue est incomparablement plus belle que celle de Venise, et ils y sont beaucoup plus puissants. La maison des Indes, qui est hors de la Tille , marque bien qu'elle appartient aux plus riches négociants de l'Europe. On y bâtissoit un trèsbeau vaisseau qui devoit, nu mois après, faire le voyage des Indes. Nous allâmes voir les vaisseaux de guerre, qui n'ont rien de beau , et je n'en vis pas on qui approchât de la beauté de nos -vaisseaux. Ils ae veulent point de galerie à la poupe comme nous ; ils croient. que cela retarde la course du vaisseau: nais, bien loin d'y apporter aucun défaut Je trouve que cela est d'une grande utilité pour les officiers, et d'un grand ornement au vaisseau. Nous logeâmes à Amsterdam chez Cellier, à la place Royale , dans le Kal vers traa t. Nous connûmes H. dé Resvick, des premières familles de Hollande, et qui a fait une très-belle dépense a ces dernières guerres. Il nous Et voir mademoiselle Hornîa, sa maîtresse, héritière &e très-grands biens, catholique comme lui. Nous In tunes ensemble à l'Opéra , à V Enlèvement d'Hélène. Nous apprîmes à la comédie que tout l'argent qu'on donne alloit aux pauvres, et que la ville entretenoît les comédiens, à qui elle donne une certaine pension.

Je partis d'Amsterdam le 25 mai 1681, et nous arrivâmes à Enkhuyse le soir même , ou , sans nous arrêter qu'autant de temps qu'il faut pour manger, nous remarquâmes que cette ville portait trois harengs pour ses armes , à cause de la pèche considérable qui s'y fait de ce poisson. Nous frétâmes la nuit nue barque à Vorkum, où nous arrivâmes le lendemain matin. Cette province s'appelle Nord- Hollande, et je ne crois pas qu'au reste de la terre il se puisse trouver de plus jolies femmes. Les paysannes ont une beauté qui ne le cède point aux ucieunes Romaines , et qui donne de l'amour à la première vue. Nous arrivâmes à Leeuvarden, capi- Ule delà Frise, ville txès-jolte, qui reconnolt le prince de Nassau pour son gouverneur, n'ayant point voulu donner sa voix élective pour le prince d'Orange. Ce prince peut avoir vingt-cinq ou vingt-six ans : il perdit son père il y a environ dix-huit ans , à la septième année de son âge. Ce prince mourut par an accident funeste : un pistolet , qui se lâcha malheureusement , 3 ta en même temps un grand homme i l'Europe, et un généreux gouverneur à la Frise.

Il laissa- une veuve illustre par sa beauté, par sa naissance et par son mérite, Albertiue d'Orange , fille du prince Henri et d'Amélie de Solmes. Ce prince vécut sept ou huit jours après cet accident ; et les Frisons , en reconnoissance des bons services que leur avoit rendus le père, offrirent d'abord le gouvernement au fils, qui étoit en très-bas âge , et à qui ils ne donnèrent point d'autre gouverneur que la princesse sa mère.

Noos quittâmes Leeuvarden; et, ayant marché toute la nuit, nous arrivâmes à la pointe du jour à Groningue, ville fort bien située, et qui s'est rendue recommandai) le, dans les dernières guerres, par le siège qu'elle soutint contre Pévéque de Munster, qui s'y trouva en personne avec vingt-quatre mille hommes. Hais ses bonnes fortifications et la vigueur de ses habitants obligèrent les assiégeants à lever le piquet après six semaines de siège , pendant lequel ils perdirent beaucoup de monde. De Groningue nous passâmes àOldembourg, qui appartient présentement au roi de Danemarck. Cette ville a donné le nom à tout le comté. H va deux ans que cette ville fut consumée par le feu du ciel. On recommence à la rebâtir, et le roi de Danemarck y fait faire quelques fortifications. On y voit une corne d'abondance , qui a donné lieu de faire le conte d'une femme qui, sortant de terre, se présenta au comte d'Oldembourg avec ce cornet h la main , pleind'une liqueur qu'il neconnoissoltpas.Ce prince étoit pour lors à la chasse, éloigné des siens, et extrêmement altéré. Hais, ne connoissant point cette liqueur, et voyant une femme extraordinaire , il n'en voulut point tâter, et la répandit sur la croupe de son cheval. La force de ce breuvage emporta tout le poil aux endroits où il avoit touché.

Il n'y avoit que deux jours que le roi étoit parti d'Oldembourg pour Copenhague. Le même jour nous nous trouvâmes au soir à Brème, république qui est environnée des terres de Suède et de Danemarck. La ville est fort jolie, mais de si peu d'étendue, qu'à peine les remparts sont de ses terres. De Brème nous ne vîmes rien de recommandable jusqu'à Hambourg, où nous arrivâmes après cmqjours et cinq nuits de marche continuelle avec des chariots de poste. De Hambourg à Amsterdam , on compte soixante milles , qui valent cent trente lieues de France.

Hambourg est une ville anséatique, libre et impériale, qui, par sa bonne milice et ses fortifications régulières, est en état de ne point appréhender quantité de princes qui envient fort ce morceau ; et particulièrement le roi de Danemarck, à qui elle siérait parfaitement bien. Ce prince la bloqua pendant ces dernières guerres avec vingt-cinq mille

ŒUVRES DE REGNARD

hommes; mais ayant tu les troupes auxiliaires qui lui venoient de toutes parts, il ne put rien entreprendre davantage. Il a cédé depuis peu, pendant son vivant , toutes les prétentions qu'il pouvait avoir sur cette ville moyennant la somme de deux cent mille écus. Elle est gouvernée par quatre bourguemestres et dix-huit conseillers. Les femmes y sont très-belles; elles se couvrent le visage à l'es-

pagnole. On professe la religion luthérienne dans cette ville, où on voit la cave du pin de cent ans. Les opéras n'y sont pas mal représentés; j'y ai trouvé celui à' A trente très-beau.

Tout le pays est très-bon et très-fertile en pâturages. Les chariots sont d'une commodité admirable; les chevaux en sont excellents, et courent continuellement.

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