GOURVILLE, GUSTAVE
GUSTAVE
Ah, mon oncle ! vous voilà! que je suis content de vous retrouver encore ici.
COURVILLB.
Est-ce qu’il y a des nouvelles?
D’excellentes ; et tout va à merveille.
GOURYII.LE, à pari.
Ah! mon Dieu !
GUSTAVE. '
Madame de Melval se promenait dans la grande allée , à côté d’une vieille dame de ses parentes , qui dans ce moment, par bonheur, a une migraine affreuse. Pour faire le moins de bruit possible, je lui parlais à demi-voix, et de très-près. Vous ne vous imaginez pas le charme d’un pareil entretien; il établit une espèce d’intimité et de mystère; c’est presque un tête-à-tête.
GOURVILLE , à part.
Dieu! est-il mauvais sujet !
GUSTAVE
En un tour de promenade, on était fatigué ; je me propose pour cavalier, et je pressais légèrement le plus joli bras du monde.
GOURVILLE
Comment, monsieur, vous avez osé...?
GUSTAVE
Oh ! ce n’est rien encore. J’ai un peu doublé le pas, nous nous sommes presque trouvés seuls. Alors j’ai mis en usage tout ce que l'amour a de plus tendre et de plus touchant. J’ai été pathétique , éloquent, j’ai pleuré; enfin, mon oncle, j’ai été content de moi, et je crois qu’on l’a été aussi, car elle était émue; et un autre avantage de ma position, car vous n’avez pas oublié qu'elle me donnait le bras» le bras gauche ;
Air du Fleuve de la vie.
* De mes discours avec adresse Observant l’effet séducteur,
. A chaque mot , avec ivresse ,
( Montrant son bras. )
Je sentais là battre son cœur.
Ce trouble , cette douce extase Voulaient, par un silence heureux.
Dire : « Je vous aime... » et ses yeux Ont achevé la phrase.
COURVILLE
Comment! ses yeux ont daigné dire...
' GUSTAVE
En propres termes ; mais elle a fait mieux , elle m’a accordé un rendez-vous.
COURVILI.E.
Un rendez-vous !
GUSTAVE
Oui. En quittant ces dames, j’ai dit que j’allais entrer au salon, pour y faire delà musique, et je suis sûr que dans un instant elle y va venir.
COURVILLE
Pour cela, tu me permettras d’en douter. (A part, regardant dans le te jardin.) Dieu ! je l'aperçois.
GUSTAVE, avec joie.
Tenez, tenez , mon oncle, la voyez-vous ? Ah ! que je suis heureux !
COURVILLE
Un instant; elle se promène tranquillement sur cette terrasse.
CUSTAVE.
Mais sans doute; elle ne peut pas venir ici tout de suite. Elle fera négligemment deux tours de promenade , et avant d’entrer dans son appartement , elle passera, par màgarde . dans le salon , où elle me trouvera par hasard. Voilà toujours comment cela se pratique dans ce que nous appelons un rendez-vous tacite.
• • . COURVILLE, à part.
Je ne l’aurais jamais cru si savant. (Haut. ) Mon ami, puisque tu es sûr d’étre aimé , voilà le moment de lui déclarer que tout ceci n’est qu’un jeu...
24 L’HÉRITIÈRE
GUSTAVE, un peu embarrassé.
Oui, mon oncle, oui, sans doute; ç’esl bien là mon intention; d’ailleurs, nous en sommes convenus.
C0URV1LLE.
C’est bien. Nous allons nous divertir. (S'asseyant.) Et je vais jouir de ton triomphe.
GUSTAVE
Comment I vous comptez rester là ?
COIRVILLE.
Certainement. Sans cela la gageure est manquée, et notre vengeance est nulle. Songe donc que c’est devant moi qu’elle t’a délié!
CCSTAVE.
C’est pour cela que devant vous elle n’osera s’expliquer, ni me faire un aveu. Votre présence va tout gâter.
COCRVILLE.
Eh bien ! à la bonne heure.
(Montrant le cabinet à gauche.)
Air : Qu’il est flatteur d’épouser celle.
D’ici je pourrai vous entendre ,
Nous allons rire à ses dépens.
CCSTAVE.
Oui; mais d’abord il faut attendre,
Et feindre les grands sentiments.
( A sou oncle, qui est déjà dans le cabinet, et qui lient la porte cnlr'ouvcrtc. ) Soyez patient , je vous prie;
Vous sentez bien qu’il me faudra Jouer d'abord la comédie.
COUR VILLE , à part, le regardaut.
Je crois qu’il commence déjà.
La voici. ( Il referme la porte. )