BARENTIN, MALVINA
BARENTIN
A qui en a-t-il donc, monsieur le général? Je ne révoque point en doute son mérite; mais je sais qu’entre autres talents il a celui de me déplaire souverainement.
MALVINA
Que dites-vous ?
BARENTIN
Vous étiez autrefois de mon avis , vous en avez changé ; je ne sais pas pourquoi, mais je me défie de ce cousin.
MALVINA
Lui , le plus généreux des hommes !
BARENTIN
Précisément ; je me défie , chère amie , de l’affection soudaine que vous avez pour lui.
MALVINA , troublée.
Moi ! qui peut vous faire croire... ?
BARENTIN
Pardon; quand on aime bien, quand on aime réellement, la jalousie est si naturelle... Mais enfin, puisque j’ai le bonheur do vous trouver seule, parlons un peu raison. (S’asseyant dans le fauteuil, pendant que Malvina reste debout à coté de lui.) Je Suis rompu; cette partie de chasse était si fatigante et si ennuyeuse; et puis ces petits soins, ces attentions continuelles auxquels je me suis astreint pour tout le monde... Jusqu’à celte petite Marie , votre cousine , à laquelle il faut , de temps en temps , faire la cour, pour détourner les soupçons... Tout cela, chère amie , est terrible, surtout pour un homme marié , et je n’y tiens pius.
MALVINA
Autrefois , cela vous coulait si peu !
BARENTIN , qui est toujours dans le fauteuil.
Vous l’exigiez, cela me suffisait , mais cela me coûtait beaucoup ; car, avant tout, la franchise; et c’est pour cela que la position n’est pas tenable , et offre même des inconvénients auxquels vous ne pensez pas. (il se lève.) Ainsi, aujourd’hui meme, il faut tout déclarer à votre père.
MALV1NA.
MALVINA
Moi! un pareil aveu!... Plutôt mourir.
BARF.NTIN.
Ce sont des idées ; on ne meurt pas... on ne meurt jamais... pour des affaires de famille; cela Unit toujours par s'arranger, taudis qu’en gardant le silence... demain je pars, et alorsque faire? quel parti prendrez-vous ?
MALVINA
Celui de vous suivre , monsieur ; c’est mon devoir maintenant. Je quitterai, avec vous, la maison parternelle, ma patrie, s’il le faut.
BARENTUf.
Une fuite! c'est très-bien, c’est très-agréable, et je vous en remercie; mais à quoi cela nous mènera-t-il ? En pays étranger, comme ailleurs , on est bien près du ridicule quand on n’a rien , et nous en sommes là.
MALVIN A
Eh, monsieur ! qu’importe ?
BARENTIN
Il importe beaucoup. Il ne s’agit pas ici de romanesque , il s’agit de ménage; et en ménage, chère amie, il faut du positif.
MALVINA
Ce n’est pas là, monsieur, ce que vous disiez autrefois, quand vous méprisiez les richesses , quand vous vouliez vous ensevelir . avec moi dans un désert.
BARENTIN
Autrefois , certainement j’avais raison de le dire , et je le dirais encore, car je le pense toujours. Quand on s’aime bien , on peut s’aimer partout, dans un désert comme ailleurs. Mais s’il y a moyen de s'adorer ailleurs , chez soi , par exemple , dans un bon hôtel , avec cinquante mille francs de rentes , où est le mal ? Soyez persuadée , chère amie, que cet amour-là est aussi réel , aussi durable qu’un autre; peut-être davantage.
Air : Ces postillons.
Je ne conçois, je n’entends l’existence,
Qu’en la parant des roses du plaisir.
Mais dans les maux, les travaux, la souffrance.
Passer ses jours ! plutôt mourir.
Je n’y tiens pas , je suis prêt à partir.
La vie en soi n’est qu’un ennui , ma chère ;