SCÈNE y
DENNEV1LLE, «cul.
A merveille! ma femme ne se doute de rien. Ils partiront sans moi. Zilia viendrait trois heures, et puis ce soir, pendant le bal... C’est charmant ! grâce à ce cher Edmond , me voilà libre pour toute la journée. Il faut convenir que j’ai en lui un ami véritable! et il y a pourtant des gens qui prétendent que, lier de sa naissance cl de son titre de comte, il dédaigne des financiers tels que nous. ( il s’assied sur le devant du théâtre. ) Lui, le meilleur enfant du monde, qui est mon camarade, qui ne peut vivre sans moi ! qui fait danser ma femme. Il est vrai que je faisais l’orchestre; et c’est fati-
LA SECONDE ANNÉE
gant, quand on n’en a pas l’habitude. (Tirant son mouchoir de poche.)
J’ai chaud. ( Regardant le mouchoir avec lequel il vient de s’essuyer. ) Ail , mon Dieu! quel luxe! un mouchoir brodé, garni en dentelles!
( Riant. ) J’y suis, c’est celui que ma femme avait perdu dans sa chambre à coucher. Ce matin, en me levant, je l’aurai pris par mégarde, et la pauvre femme de chambre , qu’on a grondée pour moi! Ne laissons pas soupçonner l’innocence, (déployant le mouchoir ) et n’allons pas à propos de rien, comme un autre Othello...
Eh mais ! à propos d’Othello, qu’est-ce que j’aperçois là ( il sc lève ) dans le coin de son mouchoir? (Il défait le nœud, et prend uu billet, qu’il ouvre. ) Un papier plié. O ciel ! l’écriture d’Edmond ! ( Il lit. ) « Grâce,
« madame, grâce pour un malheureux qui se meurt d’amour et « de désespoir! » — A qui diable s’adresse-t-il ainsi? « N’aurez- « vous pas pitié de mes tourments, Caroline? » — Caroline! C’est à ma femme!... Et j’étais sa dupe! j’étais joué, trahi par lui! Voilà cette amitié dont je m’honorais! Elle vous coûtera cher, monsieur le comte! et des ce matin, ma vie ou la vôtre... (S’arrêtant.) Que dis-je? et qu’allais-je faire? Un éclat, qui va perdre ma femme! C’est publier ma honte, c’est l’attester moimème, c’est me déshonorer aux yeux de tout Paris ! Ces bons Parisiens sont toujours si enchantés des accidents qui arrivent aux gens de finance ! il semble que cela les console. Ne leur donnons point ce plaisir-là. (Il se rassied. ) Il vaut mieux, sans explication, cesser de le voir, le bannir de chez moi. Mais s’il aime, s’il est aimé, ils se retrouveront toujours; les obstacles ne feront qu’augmenter leur mutuelle passion. Non, non, je me trompe. Caroline ne l’aime pas encore : ce billet même me le prouve. Il se plaint de ses rigueurs, de sa cruauté ! Oui, mais c’est toujours ainsi que cela commence ; et ce qu’il racontait ce matin... (il se lève) ces regards plus doux, plus tendres... Et cette lettre qu’hier au soir elle a reçue;... car enfin elle l’a reçue... Il est vrai que c’était dans un mouvement d’humeur contre moi ; je me le rappelle maintenant : je venais d’exciter son dépit, sa jalousie ! Mais enfin ce malin elle . ne m’en a point parlé ; elle a gardé le silence sur celte déclaration, \ et si elle ne l’aime pas, elle en est peut-être bien près. (Après «voir rêvé nn instant.) A qui la faute? Comment donc en suis-je arrivé là? car enfin j’aime ma femme! c’est ma première et ma seule passion. Il me semble que je ne pourrais être heureux sans elle, ni survivre à sa perte ; et cependant je me conduis comme si je ne