ACTE 1, SCÈNE Vlll
« de m’attendre à une heure dans le parc de Surville : la proximité « de la chasse me permettra de m’échapper, et de lui parler quel- « ques instants. »
CIUVIGNI.
Par exemple ! voilà qui est bien singulier, et je vous demanderai ce que cela signifie.
LE COMTE
C’est à vous, mon cher, que je ferai celte question; car 'Vous n’étes pas venu ici sans motif.
CIUVIGKI.
C’est vrai. Je venais , comme je vous l’ai dit , pour un costume de bal.
LE COMTE
A d’autres ; ce n’est pas à moi que vous ferez accroire de pareilles folies, qui sont bonnes tout au plus pour ma tille ou pour madame de Surville. Mais pour moi, faites-moi l’honneur de m’inventer de meilleures raisons, ou avouez- moi tout uniment que des motifs particuliers vous forcent au silence. Auquel cas , je comprends ce que cela signifie. Je n’insiste plus , et je ne vous demande plus rien.
CHA.VIGNI.
Eh bien ! que vous disais-je tout à l’heure? Voilà déjà votre génie diplomatique qui s’éveille et qui forge mille conjectures; mais rassurez vous...
Air : Un homme pour faire un tableau.
Vous auriez tort de vous troubler,
Car au plaisir seul je m'applique :
Je l’aime trop pour me mêler Des secrets de la politique.
Et dans l’emploi que j’occupais,
Même aux affaires étrangères,
Je n’avais qu'un défaut, j’étais Toujours étranger aux affaires.
Et , je vous le répète , votre défiance , votre finesse habituelle , vous font voir de graves événements là où il n’y a rien.
LE COMTE
Ah! ce n’est rien à votre avis, lorsque aujourd’hui même le prince ne veut recevoir personne , excepté vous ; et lorsque cette audience que , depuis ce matin , je sollicite, il vous l’accorde , et loin du palais, eu secret, dans ce parc.
LE DIPLOMATE
CHAVICNI.
Il est de fait qu’il pourrait bien y avoir quelque chose... Le prince connaît peut-être ma mission. Tout se sait a la cour, et il veut peut-être me donner quelque conseil sur ce costume de bal...
LE CONTE
Encore ; c’en est trop...
CHAVIGNI
J’en serais fâché, parce qu’un conseil, quand c’est un prince qui le donne, il faut le suivre; et si, en fait de costumes, le prince n’a pas de goût, c’est possible...
LF, COMTE , arec colère.
Monsieur ! c’est passer toutes les bornes... ( Se reprenant. ) Écoutez-moi, Chavigni ; je vous porte beaucoup d’affection , et peut-être en avez-vous pour moi.
CIUVICM.
Pouvez-vous en douter ?
LE COMTE
Eh bien! je vous offre la paix ou la guerre. Quelle est votre mission auprès du prince, et quel doit être le sujet de votre entrevue ? répondez.
CIMVIGNI.
Je le voudrais, et ne le puis, par une raison que vous approuverez vous-même.
LF. COMTE.
Et laquelle ?
CHWICNI.
C’est que je n’en sais rien?
LE COMTE
Vous n’en savez rien : cette réponse médit tout; et je comprends maintenant... Eh bien ! je vous déclare , moi, que j’e.mpécherai celte entrevue, que j’en préviendrai, s’il le faut, le grand-duc, parce qu’au point où en sont les négociations, cet entretien secret de son neveu avec un envoyé de France est d’une grande inconvenance, pour ne pas dire plus; et, tenez! tenez! voyez plutôt : c 'est le prince lui-mème que j’aperçois dans ces jardins.
CHAVIGNI
C’est, ma foi, vrai. Est-ce que décidément il aurait raison ? C’est possible, il s’y connaît mieux que moi.