‹ Œuvres choisies de E. Scribe (volume 2)Chapitre 19 sur 639 · ACTE II, SCÈNE I. Il · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I. Il

extrémité de la Russie , dans un pays inconnu , où nous avaient appelés les intérêts de monsieur de Brienne. Je croyais ne plus vous revoir.

MADAME DOBBEVAL.

Mais c'est qu'aussi personne n'avait pu comprendre un pareil mariage! épouser un homme de soixante ans, sans fortune !

MADAME DE BBIENNE.

Il en avait ; c'est ce mariage qui la lui a fait perdre : voilà ce que le monde ne savait pas , voilà ce que le devoir le plus sacré m'empêchait même de t'apprendre. Monsieur de Brienne était un ancien ami de ma famille ; c'était par lui que mon père avait ohtenu celte place de receveur général dont il était si lier ; M. de Brienne m'avait vue naitre, me portait la plus grande amitié, mais jamais il ne m'était venu à l'idée qu'il dut être mon mari. Bien loin de cela, tu le sais, un autre avenir , d'autres espérances souriaient à mon cœur. Tu te rappelles ces premiers sentiments, ces impressions que rien ne peut effacer, car alors tu me donnais des conseils , tu recevais mes confidences. On est si heureuse d'un amour qu'on peut avouer! il est si doux d'en parler ! et cela nous arrivait quelquefois.

MADAME DOBBEVAL.

Oui, le matin, le soir, toute la journée! Et son nom, crois-tu que je l'aie oublié? ce pauvre PoligDJ !

■ABAME DE BBIERHE, lui mettant la main sur la bouche.

Tais-toi ! il y a si longtemps que je n'ai osé le prononcer.

■ADAME DOBBBTAL.

C'est un ami de'mon mari , nous le voyons assez souvent ; il est libre, et j'ai lieu de croire qu'il est toujours fidèle. MADAME Dl nr.u.wi:.

Vraiment. Je ne te le demandais pas ; car enfin je n'avais le droit de rien exiger; mais autrefois, élevés ensemble, nous aimant l'enfance, rien ne semblait s'opposer à notre union. C'était pour obtenir le consentement de ma famille qu'il venait d'embrasser l'étal militaire, source alors de gloire et de fortune. « Tout ce que je vous demande , me dit-il en partant, c'c>t de m'attendre! Ou vous apprendrez ma mort , on je reviendrai colonel. » Déjà, tu le sais, les journaux avaient retenti de son nom , sa conduite lui avait mérité l'estime de ses chefs. Encore quelques mois, et la paix le ramenait auprès de nous , lorsqu'un jour, mon père , que

je croyais à l'abri de tous les événements, ou que du moins les fonds publics dont il était dépositaire devaient éloigner de toute spéculation hasardeuse, mon père se présente à mes yeux, pâle et tremblant. «Je suis perdu , me dit-il, je suis déshonoré! Ma honte est encore un secret, mais ce soir elle sera connue, et je n'y survivrai pas. Ma lille, c'est toi seule que j'implore! Monsieur de Brienne, mon ami, sacrifie sa fortune pour me sauver l'honneur; mais je ne puis accepter ce bienfait que de la main d'un gendre. Prononce sur mon sort. » Hélas ! mon père était à mes genoux , je ne vis que lui. Je consentis , car j'espérais mourir ; et quelques jours après mon mariage, j'étais chez moi, j'étais seule,... tu devines à qui je pensais,... quand tout à coup je le vois paraître devant moi. Ses traits étaient altérés par la souffrance, et, me montrant de la main les riches épaulettesdont il était décoré... «J'ai tenu mes promesses , me dil-il , je les ai tenues au prix de mon sang; mais vous , madame, vous !... » Ah ! je ne pus y tenir. Je confiai à son honneur le secret de mon père ; je le suppliai de me pardonner et de me plaindre , et je me trouvai moins malheureuse quand il sut à quel point je l'étais. Il partit, en me jurant un amour éternel , et depuis je ne l'ai point revu. m\I)\mi: nonia.wL.

Jamais? Vous deviez cependant de temps en temps vous rencontrer de loin dans le monde ?

NABAMJ H BRIEHHI .

Cela revenait au même : je n'osais pas le regarder. Ouelquefois seulement nous recevions Olivier , un artiste , un jeune peintre qui devait à mon mari son éducation , ses talents ; et monsieur de Uricnnc avait eu bien raison de le protéger. Olivier était si bon , si aimable! lime parlait toujours de l'oligni , son camarade de collège ; je ne répon lais pas , niais j'écoulais. Ce pauvre Olivier,

depuii ce temps-là je l'ai pris en amitié. Résignés à mon sort, je

tachais d'être peureuse , du moins quand mon père me regardait ,

et il est mort en me bénissant. Mais quand je l'eus perdu , quand il fallut quitter la France, tous mes amis, tous mes souvenirs; ah! que je fus malheureuse! que j'ai souffert pendant ces trois an- \\>- reprochant jusqu'aux tourments que j'éprouvais, je cherchais • les expier en redoublant de soins , de tendresse pour

un \icil époux , que j'aur..i.> VOUlU aimer aillant qu'il m'adorait.

M lis ce n'était pas ma i iule , ce n'était pas possible ; mon coeur

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