ACTE I, SCENE IV
pris ma revanche. Et te rappelles-tu, Olivier, quand tu me dictais mes versions grecques? parce que moi, le grec, je ne l'ai jamais aimé, quoique maintenant je sois un philhellene. Du reste, toujours ensemble , toujours unis, nous mettions entiers les peines et les plaisirs. On nous appelait les inséparables, et pour parler en financier , notre amitié offrait l'emblème du tiers consolidé, (niant.) C'est joli!
OLIVIER
Oui, si tu veux. Mais je te trouve ce matin d'une gaieté !...
DORBEVAL.
C'est vrai. Le matin quelquefois; mais si tu m'entendais ici le soir; j'ai bien plus d'esprit encore.
OLIVIER
Je crois bien : le soir , dans ton salon , tu es sûr de ta majorité.
Il est vrai que mon salon... (Avec volubilité.) Il est magnifique mon salon ; je l'ai fait arranger : il me coûte quarante mille écus. C'est un goût exquis : de la dorure du haut en bas !... Demande à Poligni, car toi, il est impossible de t'avoir ; je réunis souvent cinq ou six cents amis, et j'ai beau l'inviter, lu ne viens jamais. Moi, je te le dis franchement, cela me fait de la peine , surtout depuis quelque temps. Sais-tu que tu commences à percer, à avoir de la réputation? On se dit déjà dans le monde : Ce petit Olivier ne va pas mal, ce gaillard-là aura un beau talent; et moi je réponds : Je crois bien , c'est mon camarade de collège ; je l'attends ce soir , vous le verrez... ; et puis tu ne viens pas ! C'est trèsdésagréable , cela m'ote même de ma considération : j'ai l'air de ne pas aimer les arts.
OLIVIIR.
Pardon , mon cher, je suis un ingrat. Je te remercie , toi et tes amis , de la bonne opinion que vous avez de moi ; mais je pense que les artistes, s'ils sont sages, doivent fuir le grand monde, dans l'intérêt même de leur réputation. Pour te parler à mon tour en btyledes beaux-arts, ils sont comme ces peintures à fresque qui ont toujours à être vues de loin. Quand on les regarde de trop près , on se dit : Comment , ce n'est que cela?... et c'est par amour-propre que je reste chez moi : j'aime mieux qu'on me voie par mes ouvrages.
DOUETAL.
Tu as tort : tu y perds des protecteurs.
OLIVIER
Dos protecteurs!... Grâce au ciel, nous ne sommes plus dans ces temps où le talent ne pouvait se produire que sous quelque riche patronage; où le génie, dans une humble dédicace, demandait à un sot la permission de passer à la postérité à l'ombre de son nom. Les ai listes d'à présent , pour acquérir de la considération cl de la fortune , n'ont pas besoin de recourir à de pareils moyens : les vrais artistes , j'entends , ils restent chez eux, ils travaillent; et le public est là qui les juge et les récompense.
Dans le public, au moins, tu comprends tes amis de collège , tes anciens camarades ?
OLIVIER
Oui , mes amis , il n'y a que ceux-là sur lesquels on puisse compter.
DORBEVAL, lui prenant la main.
Et tu as bien raison !... Si je vous racontais, à propos d'amitié de collège , ce qui m'est arrivé à moi-même, hier, au café de Paris, sans que j'y fusse.
POLIGM , à part.
Comment sait-il déjà cela?
OLIVIER
Qu'est-ce donc ?
DORBEl \L.
Un monsieur qui, sans doute, ne me connaissait pas, et qui B'esl permit de me traiter de fat... moi! Heureusement c'était en
• née d'un de nos anciens camarades, qui a pris si vivement ma défense , que la discussion a fini par un soufllct et par un coup d'épée... Voilà ce que j'ai appris ce matin ; et ce généreux protêt tmr, ee vaillant chevalier qui , se rappelant le temps heureux des coups dfl poing du collège, se croyait encore oblige de me défendre , c'était Poligni.