‹ Œuvres choisies de E. ScribeChapitre 112 sur 414 · SCÈNE XIV. iil · texte numérisé non relu

SCÈNE XIV. iil

MADAME DE CRÉCY, avec colère.

Ainsi, monsieur, c'est grâce à vous que je suis renfermée dans celte prison, et vous ne voulez pas que je vous déleste?

GABRIEL

Si, madame, permis à vous; c'est un moyen comme un autre de passer le temps; mais si mon imprudence vous a donné des fers , au moins vous rendrez justice au sentiment généreux qui m'a porté à partager votre captivité.

MADAME DE CRÉCY

Je suis d'une colère...

GABRIEL

Du reste, c'est presque une revanche; et quand je pense à tous ceux que vous avez privés de leur liberté...

MADAME DE CRÉCY, avec impatience.

Eh, monsieur ! faites-moi grâce de phrases pareilles ; et une fois pour toutes , qu'il n'y ait jamais entre nous le moindre mot d'amour ou de galanterie , je ne le souffrirais pas.

GABRIEL

Soit , madame , vous n'avez qu'à commander ; et puisque vous le voulez , je ne parlerai que raison. Pour commencer, je vous ferai observer qu'il est sans doute cruel d'être ainsi renfermés pendant six semaines ; mais aux maux sans remède il n'y a que la patience : il faut tâcher de prendre son parti , et il me semble que de se quereller et de s'aigrir, comme nous le faisons, ne sert a rien et l'ail paraître le temps encore plus long. Que n'ai-je pour l'abréger ( la regardant ) l'esprit et la grâce d'une personne que vous connaissez , et que je ne veux pas nommer ! Que n'ai-je pour vous plaire sa conversation aimable et piquante !

Ce serait inutile , car je ne suis pas en train de causer, et jeue vous répoudrais pas.

GABRIEL

Aussi , madame , je ne vous demande rien ; moi je vous vois , et cela me suflit; c'est pour vous seule que je suis en peine. Un marin a peu de ressources dans l'esprit; il a le désir de plaire, mais le secret, où le trouver? Je vous le demanderais, madame, si vous éliez en humeur de me répondre ( elle lui lui tourne le dos, et va s'asseoir près de la table à droite ) ; mais vous venez de m'annoncer

votre intention à cet égard... Que pourrai-je donc faire pour vous distraire?

Air : Depuis longtemps j'aimais Adèle.

Je pourrais bien vous parler politique, Ou vous conter mes campagnes sur mer.

(Allant à la table à gauche.) Ce n'est pas gai ! Vous aimez la musique ; .Si d'Othello j'essayais un grand air?

Mai-, non, je vois et Montaigne et Voltaire; A la faveur de ces noms révérés

Je puis parler sans vous déplaire.

Ce n'est pas moi que vous entendrez.

Je prends le théâtre de Voltaire; n'est-ce pas, madame?

MADAME DE CRÉCV, prenant son ouvrage.

Comme vous voudrez , je n'écoute pas.

GABRIEL, s'assevant près d'elle.

Tant mieux , car j'aurais eu peur de ne pas lire assez bien. ( Ouvrant le livre. ) Acte quatrième , scène trois , peu importe.

(Madame de Crécy lui tourne le dos. )

( Lisant.) '< Je sais mes torts , je les connais , madame , « Et le plus grand, qui ne peut s'effacer, « Le plus affreux fut de vous offenser. « Je suis changé. — J'en jure par vous-même, a Par la raison que j'ai fui , mais que j'aime ! « A peine encor échappé du trépas , « Je suis venu; l'amour guidait mes pas. « Oui, je vous cherche à mon heure dernière; « Heureux cent fois, en quittant la lumière, « Si , destiné pour être votre époux , « Je meurs , au moins , sans être haï de vous !

MADAME DE CRÉCY , se retournant.

Quel est ce passage?

GABRIEL

C'est de Voltaire! l'Enfant prodigue... lorsque Euphémon revient auprès de Lise...

(Continuant.) « Ne cachez point à mes yeux pleins de larmes « Ce front serein , brillant de nouveaux charmes ; « P».egardez-moi , loul changé que je suis ; « Vovez l'effet de mes cruels ennuis.

Page 1