‹ Œuvres choisies de E. ScribeChapitre 113 sur 414 · SCÈNE XIV · texte numérisé non relu

SCÈNE XIV

« De longs regrets, une horrible tristesse « Sur mon visage ont flétri ma jeunesse. « Je fus peut-être autrefois moins affreux , « Mais voyez-moi , c'est tout ce que je veux.

MADAME DE CRÉCY , l'interrompant.

Assez , monsieur, assez.

Le reste de la scène est pourtant bien plus intéressant ; surtout le moment où elle lui pardonne.

MADAME DE CRÉCY

Oui , mais parlons d'autre chose.

GABRIEL , vivement.

Mon Dieu , madame , comme vous voudrez ; d'autant que , pendant notre séjour en ces lieux, nous avons beaucoup de choses à régler; d'abord, l'emploi de notre journée; moi, j'aime l'ordre avant tout.

MADAME DE CRÉCY

Vraiment !

CABIREL.

Oui , madame, j'ai comme cela quelques bonnes qualités qu'on ne me connaît pas. Dans le monde, on préfère les avantages extérieurs , on se laisse séduire par des dehors aimables ou brillants ; mais comment connaître le caractère de celui avec qui l'on doit habiter? Comment savoir s'il aura les soins, les égards, la complaisance qui font un bon mari?... De là, les illusions détruites , les plaintes, les regrets, les mauvais ménages... Pour obviera tout cela , il n'y aurait qu'un moyen que j'aurais envie de proposer : ce serait d'établir, avant d'arriver au port de l'hymen , une espèce de quarantaine conjugale. ( A madame de Créey, qui sourit. ) Je vois que ce projet vous sourit, et pour vous développer mon idée, vous sentez bien qu'un mariage à l'essai , une communauté anticipée...

MADAME DE CRÉCY

C'est inutile , monsieur, je comprends parfaitement. Mais revenons à ce que nous disions tout à l'heure ; où en étions-nous?

GABRIEL

Sur un chapitre qui ne vous tiendra pas bien longtemps, sur celui de mes bonnes qualités.

Ah ! je me rappelle , vous me disiez que vous avez de l'ordre.

GABRIEL

Oui, madame , j'en ai toujours eu , même quand j'étais garçon ; et si jamais j'étais assez heureux pour entier en ménage, j'ai d'avance un plan tout tracé, dont je ne m'écarterais pas d'une ligne. D'abord, madame, comme je n'aime pas la médisance, je n'habiterais pas une petite ville.

MADAME T>E CRÉCV.

Ah! monsieur préfère la capitale?

GABRIEL

Oui, madame ; j'aurais dans la Chaussée d'Antin , et non loin du boulevard , un joli hôtel pour moi et ma femme : ça ne serait pas bien grand; mais le bonheur tient si peu de place... Nous aurions ensuite un joli équipage...

MADAME DE CRKCY.

Comment, monsieur:

GABRIEL

Est ce que vous croyez que je laisserai ma femme aller à pied , en hiver surtout, pour qu'elle se fatigue, qu'elle s'enrhume? Pauvre petite femme! ah bien, oui !

Air de Vollaire chez Ninon.

Nous aurons le brillant landau , Ou le coupé fait à la mode; Un landau, c'est vraiment fort beau, Mais un coupé, c'esl bien commode !

Lequel choisirai-je des deux?

Mon seul embarras est d'apprendre Celui qu'elle aimera le mieux.

(Se retournant vers madame de Crécv.) Que me conseillez-vous de prendre?

MADAME DE CRÉCY, souriant.

Un instant, monsieur... Il me semble que pour quelqu'un qui a de l'ordre et de l'économie , vous voilà déjà avec un hôtel à la Chaussée d'Antin, un landau...

GABRIEL

Je vois que vous préférez le landau , et vous avez raison, parce que, dans la belle saison, il nous mènera à une jolie maison de campagne, sur le bord de la Marne ou de la Seine ; un beau pays , un air pur... Il faut bien pensera la santé de ma femme... Mais nous sommes encore dans Paris; n'en sortons pas... Le matin

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