‹ Œuvres choisies de E. ScribeChapitre 158 sur 414 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

RÉMY

Nous ne nous quittions pas , nous vivions ensemble.

DELMAR

Et quand j'étais malade, quel zèle! quelle amitié! comme tu me soignais ! deux fois je t'ai dû la vie. Mais que veux-tu ! je suis un malheureux , un ingrat : depuis que je me porte bien , je t'ai oublié.

RÉMY

Non, tu ne m'as pas oublié; tu m'aimes toujours, je le vois à la franchise de ton accueil ; mais les événements nous ont séparés. J'ai été passer deux ans à Montpellier. Je travaillais beaucoup, je t'écrivais quelquefois ; et toi , lancé au milieu des plaisirs de la capitale , tu n'avais pas le temps de me répondre. Cela m'a fait un peu de peine ; et pourtant je ne t'en ai pas voulu : tu as la tête légère, mais le cœur excellent , et en amitié cela suffit.

Ainsi donc, tu abandonnes le quartier Saint-Jacques pour la rue du Mont-Blanc ! Tant mieux , morbleu !

Air de Préville et Taconnet.

Comme autrefois nous vivrons, je l'espère : Pour commencer , plus de bail, plus d'argent.

RÉMY

Quoi! tu voudrais. . . ?

DELMAR

Je suis propriétaire :

Tu garderas pour rien Ion logement, Ou nous aurons un procès sur-le-champ.

RÉMY

Mais permets donc. . .

DELMAR

Allons, cher camarade, Daigne accepter les offres d'un ami; Ne souffre pas que l'on dise aujourd'hui Qu'Oreste envoie un huissier à Pylade, Pour le forcer à demeurer chez lui.

RÉMY

Un procès avec toi ! certes , je ne m'y exposerai pas ; car, autant que j'y puis voir, tu es devenu un avocat distingué , tu as fait fortune au barreau.

DELMAR

Du tout.

REMY

Cependaut , quaud j'ai quitte Paris , tu venais de passer ton dernier examen.

DELMAR

J'en suis resté là; et de l'étude d'avoué , je me suis élancé sur la scène.

RÉMY

Vraiment! tu as toujours eu du goût pour la littérature.

DELMAR

Non pas celle de Racine et de Molière , mais une autre , qu'on a inventée depuis, et qui est plus expéditive. Je me rappelais l'exemple de Gilbert , de Malfilàtre et compagnie , qui sont arrivés au temple de mémoire en passant par l'hôpital; et je me disais : « Pourquoi les gens qui ont de l'esprit n'auraient-ils pas celui de faire fortune? pourquoi la richesse serait-elle le privilège exclusif des imbéciles et des sots ? pourquoi surtout un homme de lettres irait- il fatiguer les grands de ses importunités? Non, morbleu ! il est un protecteur auquel on peut , sans rougir, consacrer ses travaux, un Mécène noble et généreux qui récompense sans marchander, et qui paye ceux qui l'amusent ; c'est le public. »

RÉMY

Je comprends! tu as fait quelques tragédies, quelques poèmes épiques.

DELMAR

Pas si bête ! Je fais l'opéra-comique et le vaudeville. On se ruine dans la haute littérature ; on s'enrichit dans la petite. Soyez donc dix ans à créer un chef-d'œuvre ! Nous mettons trois jours à composer les nôtres; et encore souvent nous sommes trois ! Ainsi, cal. cule.

RÉMY

C'est l'affaire d'un déjeuner.

Comme tu dis , les déjeuners jouent un grand rôle dans la littérature; c'est comme les dîners dans la politique. De nos jours , combien de réputations et de fortunes enlevées à la fourchette ! Je sais bien que nos chefs-d'œuvre valent à peu près ce qu'ils nous coûtent. Mais on en a vu qui duraient huit jours ; quelquesuns ont été jusqu'à quinze ; et quand on vit un mois, c'est l'immortalité, et on peut se faire lithographier avec une couronne de laurier.

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