SCÈNE PREMIÈRE. J
C'est ce qui vous trompe. Vous ne savez pas, mon papa, que les premières impressions ne s'oublient jamais , car on n'aime bien que la première fois ; du moins ma tante Judith me l'a souvent répété, et je l'éprouve. Depuis le départ de Charles , je ne pense qu'à lui , je n'aime que lui; et ce qui me fait refuser tous les partis que vous me proposez , c'est d'abord la promesse que je lui ai faite; et puis , dès qu'un jeune homme veut me faire la cour, je me dis : Quelle différence ! ce n'est pas Charles , ce n'est pas lui !
M. DERVIÈRE.
Voyez-vous ce que c'est qu'une jeune tête ! voilà maintenant son imagination qui a fait de M. Charles un héros de roman.
EMMELINE
Je ne le reverrai jamais sans votre aveu , sans votre consentement; mais jusque-là du moins ne me forcez pas à en épouser un autre. Renvoyez ce M. de Rinville.
M. DERVIÈRE.
Y penses-tu ? le fils d'un ancien ami ! Non , mademoiselle , vous avez beau dire et beau faire, aujourd'hui, je vous le répète, je montrerai du caractère, je ne céderai pas.
EMMELINE
Et tout à l'heure pourtant vous disiez que vous ne vouliez que mon bonheur.
Air : Ce que j'éprouve eu vous voyant.
Je suis si bien auprès de vous, J'y vois tant de soins de me plaire , Que le souvenir de mon père Ferait du tort à mon époux.
M. DERVIÈRE.
Il est , dit-on , aimable et tendre.
Pour son bon cœur il est cité.
Fût-il un ange de bonté , Il ne pourrait jamais me rendre Ce que pour lui j'aurais quitté
M. DERVIÈRE.
Oui , oui , tu veux me gagner.
EMMELINE
Oh! mon Dieu, non; mais je sens bien que cela influe sur ma santé.
M. DERVIÈRE.
Qu'est-ce que tu me dis là ?
F.MMELINE.
Depuis hier, j'ai la migraine ou la lièvre, je ne sais laquelle ; mais ça me fait bien mal.
M. DERVIÈRE.
La fièvre ! il se pourrait ! et c'est moi qui en serais cause !
EMMEL1NE.
Oui, sans doute ; je suis déjà changée , je l'ai bien vu ; cela va augmenter de jour en jour ; et puis quand vous m'aurez perdue , vous direz : « Ma pauvre fille ! ma pauvre Emmeliue, qui était si « gentille! » Mais il ne sera plus temps.
M. DERVIÈRE.
Dieux! est-on malheureux d'avoir une fille unique! impossible de montrer du caractère. Emmeliue, je t'en supplie, ne va pas l'aviser d'être malade; j'écrirai à ce jeune homme, je vais lui écrire.
EMJ1ELINE.
Ah ! que vous êtes aimable ! tenez , mon papa , là , tout de suite.
M. DERVIÈRE, se mettant à table.
J'en conviens , morbleu ! c'est bien malgré moi ; allons, j'écrirai ; mais c'est d'une impolitesse !
EMMELIN'E.
Mais au contraire, c'est par honnêteté; si je le refusais après l'avoir vu, ce serait blesser son amour-propre, et il aurait droit de se plaindre de nous ; mais le renvoyer avant qu'il ne vicune , c'est plus honnête, et je suis sure qu'il sera parfaitement content.
M. DERVIÈRE , à part.
Quel diable de raisonnement me fait-elle là? ( Haut. ) Apprenez , mademoiselle , qu'il n'y a qu'un moyen ; c'est d'en agir franchement avec lui. Je lui écrirai donc toute la vérité; mais ne croyez pas pour cela que je consente à votre mariage avec Charles.
F.MMELIXE.
Aussi, mon papa , je ne vous en parle pas, je ne vous en dis rien; mais de son côté , j'en suis sûre, Charles m'est resté ûdèle; il ne peut tarder à revenir de ses voyages , et alors nous verrons.
M. DERVIÈRE.
Qu'est-ce que nous verrons ?
EMMELINE
Je veux dire que vous verrez s'il vous convient pour gendre.