‹ Œuvres choisies de E. ScribeChapitre 237 sur 414 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

SAINT-FEUX

Du sang-froid ! Cela vous est bien facile à dire ; on voit bien que vous n'êtes pas amoureux.

M. DE YILLEBLANCHE.

Pas amoureux ! qu'est-ce que c'est, monsieur? Apprenez que là-dessus vous me devez le respect , comme à votre ancien , à un vétéran. Voyons un peu, monsieur, depuis combien de temps ètes-vous amoureux ?

SAINT-FÉLIX

Mais depuis six mois.

M. DE YILLEBLANCHE.

Et moi , il y a seize ans , monsieur , que j'aime madame de Marcilly avec une constance imperturbable et digne d'un meilleur sort.

SAINT-FÉLIX

Seize ans !

M. DE YILLEBLANCUE.

Oui, monsieur; elle en avait quinze alors : je l'aimais longtemps avant son mariage; et sans les malheureuses circonstances qui m'obligèrent à quitter la France , je suis fondé à croire que je l'aurais emporté sur mes nombreux rivaux ; mais j'étais loin d'elle , loin de ma pairie , frappé de proscription , et sa famille , désespérant de mon retour, la força d'épouser le jeune MarcilU , mon ancien camarade au régiment , et de plus , mon meilleur ami. Certainement quand j'appris cette nouvelle, j'avais là une bien belle occasion de me brûler la cervelle.

Je n'y aurais pas manqué.

M. DE VILLEBLANCUE.

Eli bien ! moi , monsieur, je ne l'ai pas fait : c'eut été empoisonner son bonheur ; et quand on aime une femme , il ne faut jamais préférer sa propre satisfaction à celle de l'objet aimé. Seulement, j'avais fait vœu de l'oublier, de ne plus la revoir; mais comment y parvenir, lorsque ses bienfaits venaient me chercher sur une terre étrangère , lorsque sa tendre amitié ne cessait de s'occuper de celui qui ne pouvait plus prétendre à son amour? Par elle, l'arrêt fatal de proscription fut levé; par elle, je fus rétabli dans mes biens , dans mon gracie militaire. La haine même n'aurait pas tenu contre cela; et, quand je rentrai en France, quand je vis leur ménage, leur bonheur intérieur, quand je fus

2o3 LE CONFIDENT.

reçu par eux comme un ami , un ami !... il fallut bien se résigner à ne plus être que cela.

Air : Dis-moi, mou vieux, etc.

Je vis en eux mes parents , ma famille :

Ils me proposèrent tous deux D'être parrain de leur unique fil le.

Parrain !. .. je dis : C'est bieu , faute de mieux. Voyant depuis cette enfant , leur ouvrage, Croître à mes yeux en attraits, en raison , Je me disais toujours : « Ah ! quel dommage « De n'avoir pu lui donner que mon nom !

SAINT-FÉLIX

Et lorsqu'elle devint veuve?

M. DE YILLEIiLAxNCHE.

Je pleurai Marcilly, ah! cela, du fond du cœur; mais enfin, j'avais aimé sa femme avant et pendant son mariage , il n'y avait rien qui put m'empècher de l'aimer encore après. Je la voyais toujours plus jolie, plus séduisante; je me flattai qu'un jour elle se souviendrait que j'attendais depuis longtemps, et me voilà, au bout de seize ans de patience et de refus, l'adorant plus que jamais , et toujours surnuméraire. Cela vous prouve , jeune homme, qu'il ne faut désespérer de rien.

SAINT-FÉLIX

Qu'elle vous fasse attendre , vous qui éles son adorateur, c'est bien; mais moi qui suis celui de sa fille, quel peut être son motif? c'est ce que je ne puis comprendre; aussi je suis venu ici décidé à le lui demander.

M. RE VILLEBLANCHE

Lui demander ! tu le peux ; mais ce n'est pas une raison pour le savoir, parce que, vois-tu, règle générale :

Air du vaudeville de la Somnambule.

L'habitude de se contraindre

Chez les femmes vient en naissant ; "Voilà pourquoi se déguiser et feindre Sera toujours leur premier mouvement.

Aussi, de peur qu'on ne nous prenne en traître,

Il faut, mon cher, pour se former,

Commencer par bien les connaître.

SAINT FÉLIX

J'ai commencé d'abord par les aimer.

Page 1