CAMILLE, ALPHONSE
ALPHONSE , à part.
Allons , ils s'en vont , et ils nous laissent ensemble : c'était arrangé d'avance ; jusqu'à présent , c'est ce qu'ils ont fait de mieux, car, au moins , je pourrai juger par moi-même.
Camille, à part.
Ah , mon Dieu ! que j'ai peur ! qu'est-ce qu'il va me dire ? Je donnerais tout au monde pour que ce fût fini , et qu'il s'en allât.
ALI HONSE, de inème.
Comment entamer l'entretien? c'est fort embarrassant.
CAMILLE, de même.
Il fera comme il voudra , mais ce n'est pas moi qui commencerai la conversation.
SCÈ.NE X. 307
ALPHONSE, timidement, à Camille, et après un moment de silence.
Il parait, mademoiselle, que... que vous déjeunez de bonue heure ?
CAMILLE, de même.
Oui , monsieur.
ALPHONSE
Je m'en félicite , puisque cela me procure l'occasion...
CAMILLE
Vous êtes bien honnête.
ALPHONSE
L'occasion de causer un instant avec une personne qu'on dit aussi aimable que spirituelle.
CAMILLE, à part.
Il ne me manquait plus que cela ; si ou lui a donné de ces idées-là , je ne dirai pas un mot.
ALPHONSE, à part.
Elle se tait ! il me semble cependant que mon compliment méritait une réponse ; essayons encore. ( Haut.) D'après ce que j'ai pu voir, mademoiselle, vous aimez beaucoup la peinture?
CAMILLE
Non, monsieur.
ALPHONSE
Du moins , la musique ?
CAMILLE
Non , monsieur. (A. part.) Est-ce qu'il voudrait me faire chanter ?
ALPHONSE
On assure cependant que vous y excellez.
CAMILLE
Non, monsieur , au contraire.
ALPHONSE, à part.
Elle est plus franche que sa famille. (Haut.) Je vois que les soins intérieurs du ménage occupent vos instants; et vous vous plaisez beaucoup dans cette maison?
CAMILLE
Oui, monsieur.
Air des Maris ont tort.
Je n'ai qu'un seul désir; j'espère
Y rester avec mon parrain,
Mes frères , mon père et ma mère.
ALPHONSE , à part. Pour un prétendu, c'est divin ; Et grâce à l'agrément précoce Que promet cet aveu civil , Je vois qu'elle irait à la noce Comme l'on part pour un exil.
CAMILLE , à la fin de ce couplet, cherche à s'en aller; mais au moment où elle s'aperçoit qu'Alphonse la regarde, elle lui dit :
Pardon , monsieur , mais il me semble qu'on sort de table.
ALPHONSE
Un mot encore , car je ne vous ai rien dit du motif qui m'amenait en ces lieux.
CAMILLE, à part.
Ali ! mon Dieu ! est-ce qu'il va me parler d'amour ? et maman, qui n'est pas là !
ALPHONSE
Il est des projets qu'on aurait dû peut-être vous laisser ignorer, du moins , c'était mon désir; mais d'après ce que je viens d'entendre, je vois que vous les connaissez , et qu'ils n'ont pas votre aveu.
CAMILLE, qui l'a écouté à peine.
Moi, monsieur!
ALPHONSE
Du moins , j'ai cru le comprendre : je me reprocherais toute ma vie d'avoir pu vous causer un seul instant de chagrin ; oui , mademoiselle (à paît ) , car il faut bien la rassurer. (Haut , et cherchant à lui prendre la main.) Croyez que désormais mes intentions...
CAMILLE
Eh bien , monsieur! qu'est-ce que ça signifie? Je vous prie de laisser ma main.
Quoi ! vous pourriez supposer?
CAMILLE
Du tout, monsieur, je ne suppose rien ; mais je vous prie de croire que je ne suis point habituée à ces manières-là.
ALPHONSE, à part.
Allons , décidément c'est une petite sotte ; je vais trouver monsieur le parrain, et lui dire ce que j'en pense ; fiez-vous donc aux réputations de province , et épousez les demoiselles sur parole. (Il salue Camille, et entre dans la salle à gauche. )