‹ Œuvres choisies de E. ScribeChapitre 323 sur 414 · SCÈNE XV · texte numérisé non relu

SCÈNE XV

SANDFORT.

Eh bien ! qu'avez-vous donc? n'allez-vous pas pleurer ? Maintenant que vous êtes heureuse , maintenant que vous épousez celui que vous aimez...

miss nuiBB.

Et si je ne l'aimais pas!

SANDFORT.

Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que nous allons recommencer?

MISS MILNER

Monsieur Sandfort , daignez m'écouter.

SANDFORT.

Non, mademoiselle, c'en est trop, et je n'écoute rien. Il s'agit ici de l'aimer une fois pour toutes , et que cela finisse.

MISS MILNER

Et si je ne le puis... si j'en aime un autre.

SANDFORT.

Un autre! est-ce que cela est possible ? est-ce que je puis récuser le témoignage de mes yeux ? est-ce que je n'ai pas vu tout à l'heure encore la tendresse que vous portez à lord Frédéric? votre pâleur, votre effroi au moment du combat...

MISS MILNER

Était-il donc le seul dont les jours étaient menacés? Êles-vous donc si aveugle, monsieur Sandfort, et pensez-vous que je ne prenne aucun intérêt à lord Elmvood ?

SANDFORT.

Lord Elmvood !

MISS MILNER

Oui , je l'aime, et c'est lui seul que j'ai toujours aimé.

SANDFORT.

Bonté de Dieu ! que me dites-vous là ? et que de malheurs je prévois , dans ce moment surtout , après ce duel , ce combat, après la parole donnée. Pourquoi aussi ne pas dire ce que vous pensez? et pourquoi ne pas le dire de suite?

MISS MILNER

Est-ce que je le pouvais , lorsque mon tuteur n'était pas libre , quand des nœuds sacrés l'enchaînaient à jamais? Cette idée même était un crime; et, loin d'avouer un tel amour, j'aurais voulu me le cacher à moi-même. De là les inconséquences, les contradictions que vous blâmiez dans ma conduite , ces adorateurs dont j'encourageais les hommages, ces soirées brillantes , ces plaisirs

dont je m'environnais : tout cela était autant d'armes que je cherchais contre lui ; et, loin de l'oublier, je me trouvais encore plus malheureuse.

SANDFORT.

Eh bien , alors , puisque cela vous rendait malheureuse , pourquoi l'aimiez-vous ?

MISS MILNER

Ah ! c'est que ces tourments mêmes avaient leur charme.

SANDFORT.

Par exemple , voilà des choses dont je n'avais jamais eu l'idée.

MISS MILNER

Je suis bien coupable , sans doute ; mais je souffre , et je n'ai plus d'amis ; je n'en avais qu'un , et il ne m'est pas permis de lui confier mes peines. 11 ne me reste donc que vous, monsieur Sandfort , mon bon monsieur Sandfort ! soyez mon guide , mon conseil ; que dois-je faire ?

SANDFORT.

Pauvre jeune fille! vous êtes venue à moi dans le jour de l'affliction, et je ne tromperai point votre confiance. Quoique ce soit la première fois que je sois consulté dans une pareille affaire, il me semble qu'il faut de la franchise avant tout; et puisque vous aimez lord Elmvood , eh bien ! dites-le-lui.

MISS MILNER

Y pensez-vous? un pareil aveu... plutôt mourir de honte.

SANDFORT.

C'est juste , cela ne se peut pas : cela n'est pas convenable ; mais pourquoi l'aimez-vous ? Il n'y aurait qu'un moyen , c'est de faire cet aveu à lord Frédéric.

MISS MILNER

C'est encore pis : après ce qui s'est passé, il croira qu'on s'est joué de lui, et ce duel, que je voulais empêcher, sera maintenant inévitable, ce sera un combat à mort.

SANDFORT.

Vous avez raison , il y va de ses jours ; mais alors je vous demanderai encore , pourquoi l'aimez-vous ? Est-ce donc une chose si difficile ? Que diable ! on se raisonne, on se dit : Je n'y dois plus penser ; et on n'y pense plus.

MISS MILNER

Monsieur Sandfort , vous n'avez jamais aimé.

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