LE COMTE , JULIETTE
LE COMTE
Eh bien, ma chère Juliette, tu ne parais pas très-enchantée de notre nouvelle habitation ?
JULIETTE
Non, mon père, et je vous avoue que je ne puis m'empêcher de regretter ce joli hôtel de la rue de Tolède, si élégant, si commode. C'était là un logement digne du comte d'Aranza , de l'envoyé d'Espagne.
LE COMTE
Il était trop petit, et puis un quartier bruyant, un air épais et malsain.
Qu'est-ce que vous dites donc, mon père ? le plus beau quartier de Naples, près de tous les spectacles et des magasins de modes; un air excellent.
LE COMTE, souriant.
Il ne peut valoir celui que l'on respire ici , dans un faubourg écarté , aux portes de la ville ; ce beau jardin , le Vésuve en face de nous ; c'est bien meilleur pour ta santé.
JULIETTE
Est-ce aussi pour ma santé que vous u'allez plus dans le monde; que vous refusez toutes les invitations de bals et de concerts, et que vous me condamnez à une retraite absolue, moi qui voulais écrire mon voyage à Naples?
Air de l'Artiste.
Comment puis-je connaître Ce séjour séduisant , Lorsque de ma fenêtre Je le vois seulement?...
LE COMTE
C'est conforme aux usages...
Que d'écrivains fameux , Qui font tous leurs voyages Sans sortir de chez eux !
JULIETTE
Oui, oui; voilà comme vous êtes toujours. Vous plaisantez quand vous ne voulez pas répondre; je vous dirai , mon-père , que c'est là de la diplomatie.
LE COMTE
Tu veux que je te parle sérieusement. Eh bien , ma chère Juliette, lorsqu'une mission temporaire me força de partir pour Naples, je ne pus me résoudre à me séparer de ma fille unique, je te retirai du couvent ; et, en arrivant ici, je cédai à un petit mouvement d'orgueil paternel bien excusable : je te menai partout; j'étais heureux de tes triomphes, des éloges que l'on te prodiguait; peu à peu le cercle des admirateurs s'est augmenté au point d'alarmer ma prudence. Nous avions vraiment à nous deux trop de succès ; j'ai remarqué que l'on nous suivait à la sortie des promenades, que l'on épiait nos démarches...
JULIETTE , un peu embarrassée.
Quoi ! mon père , vous croyez !...
LE COMTE
Oui , et c'était , je crois , pour toi seule ; car , quelque agréable que soit la vue d'un ambassadeur, ils ne sont pas assez rares pour produire sensation ; or , tu connais mes intentions à ton égard.