SCÈNE PREMIÈRE
Air du vaudeville de la Robe et les Bottes.
Si jamais je choisis un gendre , Je veux qu'il vive en Espagne. .. avec moi ;
D'après cela , tu dois comprendre Qu'un étranger n'aura jamais ta foi.
A ma patrie est mon premier hommage , Mon pays doit avant tout l'emporter ;
( Regardant sa fille. ) Et des trésors que je crois mon ouvrage, Je veux au moins qu'il puisse proliter.
Voilà pourquoi je ne reçois chez moi que des compatriotes. Voilà pourquoi j'ai supprimé les spectacles et les promenades. Il y a dans ce moment à Naples beaucoup de Français fort aimables , fort séduisants, de jeunes militaires, déjeunes poêles qui viennent sous le ciel napolitain chercher des inspirations ; tu aurais pu te préparer des chagrins , faire un choix.
JULIETTE, troublée.
Ah ! mon père !
LE COMTE
Eh bieu ! chère enfant , te voilà tout émue ! qu'as-tu donc ? Juliette , est-ce que mes précautions auraient été prises trop lard?
JULIETTE , baissant les yeux.
J'en ai peur !
LE COMTE, effraye.
Ah ! mon Dieu ! tu as distingué quelqu'un?
JULIETTE , hésitant.
Je le crois ; un jeune homme qui nous suivait partout ; vous l'avez sans doute remarqué ?
LE COMTE
Ma foi , non ; pour un père tous ces messieurs-là se ressemblent.
JULIETTE , vivement.
Oh ! celui-ci a une physionomie si douce , si modeste. Je suis tentée de croire que c'est un compatriote.
LE COMTE
Un Espagnol ? impossible , il se serait fait présenter chez moi ; et quel est son nom?
JULIETTE
Je'n'ai point osé le demander , quoique Saint-Jean le connaisse et en dise le plus grand bien.
LE COMTE
Saint-Jean! ce valet de chambre français, que j'ai pris en arri-
vant à Naples. Je me doutais que le coquin était mêlé dans tout cela.
JULIETTE
Mon père...
LE COMTE
Un drôle qui a mille fois abusé de mes bontés ; qui se donne effrontément pour tout savoir; qui ne m'est utile à rien , et qui s'avise d'intriguer dans ma maison. Je suis charmé d'avoir enfin trouvé l'occasion de le mettre à la porte.
JULIETTE
Je serais cause que ce pauvre garçon. . . Ah ! je vous en conjure. . .
LE COMTE
Il suffit, mon enfant, calme-toi, et surtout prends courage; ce n'est qu'une impression légère , n'est-il pas vrai ? tu n'y penses pas souvent?
JULIETTE
Oh ! non , mon père, de temps en temps ; le matin , le soir...
LE COMTE , à part.
Oui, toute la journée. (A Juliette.) Mais chut! chut! on vient, calme-toi , et n'en parlons plus.