SCÈNE IV
Edouard , suzette.
EDOUARD
Adieu, mon brave. En voilà un qui est bien le meilleur soldat et le plus mauvais garde-malade que je connaisse.
SUZETTE
Comment vous trouvez-vous ?
EDOUARD
Mieux, depuis que je suis ici.
SUZETTE
Eh bien ! ne parlez pas ; je vais travailler auprès de vous , ou bienje vous lirai, si vous l'aimez mieux. (Elle prend une chaise, se place à la gauche d'Edouard, et se met à travailler.) EDOUARD.
Comme tu voudras.
Air ■ Ainsi que vous, je veux, mademoiselle. D'autre docteur il n'est pas nécessaire.
SUZETTE
Je serai le vôtre aujourd'hui.
Il faut rester et tranquille , et vous taire; C'est mon arrêt, et je l'ordonne ainsi. Pour vous forcer au repos, au silence , Je reste là.
EDOUARD
Moyen très-incertain ; Car je suis sûr d'oublier l'ordonnance En regardant le médecin.
SUZETTE, allant prendre sur le guéridon à gauche la lasse , qu'elle présente à Edouard.
Ne regardez pas, monsieur, et prenez ce que je vous donne.
EDOUARD
Eh mais ! Suzette, comme ta main tremble !
SUZETTE
Oui, oui; je craignais de renverser. (Pendant qu'il boit.) Cela vous fait du bien, n'est-ce pas? cela doit vous calmer, vous rafraîchir.
(Au moment où elle veut prendre la soucoupe, Edouard saisit sa main , qu'il porte à ses lèvres.) Eh mais ! que faites-vous?
EDOUARD
Ne m'est-il pas permis de te remercier ?
SUZETTE
Edouard, Edouard, finissez; vous voulez que je m'en aille.
( Elle s'éloigne de lui, et s'avance sur le bord du théâtre. ) EDOUARD, se levant et allant à elle.
Suzette, n'es-tu pas la fille adoptive de ma mère? n'es-lu pas ma sœur? n'avons-nous pas été élevés ensemble? Autrefois tu ne te défiais pas de mes caresses ; à présent elles te font de la peine.
SUZETTE
A moi? ce ne serait rien, peu importe; mais c'est à vous qu'il faut penser. Vous souffrez, vous êtes malade. Hier, avoir suivi cette chasse pendant cinq heures, et puis danser à ce bal une partie de la nuit. Vous n'êtes pas raisonnable ; vous ne vous ménagez pas, vous mourrez.
Eh bien , tant mieux ! c'est ce que je veux, c'est ce que je désire. Ici, comme à Paris, ces folies, ces plaisirs extravagants auxquels je me livre, me sont devenus nécessaires; j'en ai besoin pour m'étourdir, pour ne pas rester seul avec moi-même , car je souffre trop, je suis trop malheureux.
SUZETTE
Vous, malheureux ! quelle peut en être la cause?
EDOUARD
Toi seule.
SUZETTE
Moi ! grand Dieu !
EDOUARD
Oui, Suzette; je t'ai toujours aimée, je t'aime comme un insensé, comme un malheureux en délire.