ACTE DEUXIÈME, SCÈNE V
tout Oublier, oui tout, (regardant te papier) excepté ses bienfaits. Que je voie encore son écriture , et ce sera la dernière fois , oui , je le jure, la dernière fois que je penserai a lui. Voici donc cet acte... Ociel ! une lettre de lui! ( La lisant à la hâte. ) « Tu es mariée, a et je n'ai pu l'empêcher , mais si mon bonheur, si mes jours te « sont chers , il faut qu'avant mon départ je te voie , ne fut-ce que «cinq minutes. » ( S'interrompant. ) Qui? moi! jamais! (Lisant.) « Si lu y consens, si je puis me présenter à tes yeux, ouvre le « volet du pavillon. Si tu. me refuses , songe que je suis là, sous « ta fenêtre ; que le fer est dirigé contre mon sein , et que j'attends « de toi la vie ou la mort : prononce. » — Ah ! le malheureux ! il le ferait comme il le dit! et c'est moi qui l'immolerais! Non,
quoi qu'il arrive!... (Elle court à la fenêtre, dont elle ouvre le volet.) Oll
vient ; est-ce déjà lui? Non, c'est Bertrand; c'est mon mari. SCÈNE V.
SUZETTE, BERTRAND, en habit militaire.
BERTRAND, se tenant prés de la porte.
Ça vous dérange-t-il, mademoiselle Suzette?
SIZETTE.
Moi, monsieur Bertrand ! non sans doute.
BERTRAND
C'estque je voudrais vous parler un instant. (A part, et s'avancaot.) Elle est encore plus jolie comme ça; et dire qu'elle est ma femme, qu'elle est à moi... C'est égal, il me semble que je n'oserai jamais l'appeler madame Bertrand.
SUZETTE
Eh bien ! que me voulez -vous?
Ce que je veux toujours, vous voir! car vous ne vous doutez pas, mademoiselle Suzette... ; et vous ne croiriez pas que depuis deux ans...
SUZETTE
Si, monsieur Bertrand , je le sais; je l'ai appris par vos amis, M. et madame Pinchon, par M. le comte. C'est par eux que je connais toutes les vertus qui vous rendent digne d'estime et d'affection.
BERTRAND
Ils ont parlé pour moi ! C'est donc ça; et je comprends mainte-
nant... ; car je me doutais bien que ce n'était pas pour moi-même. ( KcgardaDt sa jamhe. ) Je me connais , mademoiselle Suzette ; quoique, du reste, je sois aussi bon soldat qu'un autre... Via toujours c'qui m'empêchait d'avancer et de me mettre en ligne ; aussi, quand je vous vois, et que je me regarde, je me dis qu'il faut que vous soyez bien bonne. Je me dis que je suis trop heureux; et c'est ce bonheur-là, mademoiselle Suzette , dont je viens, d'abord, vous demander pardon.
SUZETTE
Comment ?
BERTRAND
Oui, sans doute, quand M. le comte m'a appris cette nouvelle-là, ça m'a fait l'effet d'un boulet de canon, et j'ai accepté, sans savoir ce que je faisais ; parce que , voyez-vous , mademoiselle Suzette, un boulet de canon ça vous étourdit, on n'y voit que du feu. C'est égal, on avance toujours. Mais quand j'ai été revenu du coup et de ma première surprise, je me suis dit : « Faut au moins « consulter mademoiselle Suzette, et lui donner le temps de se re- « connaître. >» Je voulais donc vous proposer de différer de quelques jours, de quelques semaines, non pas qu'ça me coûte diablement ; mais quand depuis deux ans on attend on commence à s'y habituer.
SUZETTE
Eh bien ! qui vous a empêché d'effectuer ce projet , dont mon cœur eût été bien reconnaissant ?
BERTRAND
Ce qui m'en a empêché? Une lettre anonyme, par laquelle on me fait à savoir les expressions suivantes : « Si tu épouses Su- <« zette aujourd'hui, si tu ne diffères pas ce mariage, tremble pour « tes jours. » Trembler ! je ne connais pas ça; et cette épitre-là, c'est la cause que je me suis marié sur-le-champ.
SI ZETTE
Et si l'on exécutait une pareille menace?
BERTRAND
Qu'est-ce que ça me fait? Vous valez bien la peine que l'on risque quelque chose; mais soyez tranquille , je les connais, ils ne bougeront pas.
SUZETTE
Oh , ciel ! est-ce que vous vous doutez de la persoune qui a pu vous écrire cette lettre?
CElIc s'approche delà fenêtre qu'elle avait ouverte, et la referme doucement.)