‹ Œuvres choisies de E. ScribeChapitre 401 sur 414 · ACTE DEUXIÈME, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME, SCÈNE V

BERTRAND

Parbleu! c'est quelques-uns de ces beaux messieurs de Paris, de ces élégants qui habitent le château ; car vingt fois je l'ai vu de mes propres yeux. Ils vous aiment tous ; oui, tous , excepté M. le comte et son fils : ceux-là, c'est différent, ce sont de braves gens, à qui je vous confierais sans crainte, parce que c'est l'honneur et la probité mêmes, et après vous, mademoiselle Suzette , motfrsang est à eux.

Ociel !

BERTRAND

Qu'avez-vous ?

SUZETTE

Rien; je ne me sens pas bien.

BERTRAND

Mille-s-yeux ! seriez-vous indisposée? Pcut-éire qu'en ouvrant ce volet...

(11 va vers la fenêtre. ) SUZETTE, le retenant.

Non , gardez-vous-en bien ; cela se passera; c'est le trouble, l'émotion.

BERTRAND

Je comprends, mademoiselle Suzette, je comprends cela, parce que, dans un jour comme celui-ci, un mari ça effraye toujours, surtout quand il est fait comme moi ; mais tout ce que je vous demande, c'est de me parler avec franchise.

SUZETTE

.Te vous le promets.

BERTRAND

Est-ce que, par hasard, vous m'aimiez ?

SUZETTE

Non, pas encore.

BERTRAND

C'est ce que je me disais ; je m'en doutais bien d'abord, vous ne pouvez pas m'aimer comme je vous aime ; ça n'est pas possible, et je ne suis pas assez exigeant pour cela. De sorte qu'en m'épousant aujourd'hui, ce n'était donc que par amitié, par raison ?

SUZETTE

Oui, monsieur Bertrand.

BERTRAND

Eh bien ! vous n'en avez que plus de mérite à mes yeux. Je voua

ijB LE MARIAGE DE RAISû.N.

dois encore plus de reconnaissance que je no croyais. Vous si jeune et si jolie, que les amants et la séduction entourent de tous cotés, comme une brave et honnête fille, vous avez préféré un sort pauvre, mais honorable. Vous n'avez pas craint d'épouser un soldat. Eh bien ! ce soldat vous en récompensera; sa vie entière sera employée à vous en remercier, à vous rendre heureuse. Que je meure, mille-s-yeux ! si jamais je vous cause un seul chagrin, ou si je vous coûte une seule larme. Et d'abord, je n'ai pas besoin de vous le dire, je ne suis rien ici. Vous êtes la reine, la maîtresse; ordonnez, commandez; je n'ai plus maintenant d'autre colonel que vous. Ce beau pavillon que nous a donné M. le comte, la pension qu'il me fait , les deux cent cinquante francs de ma croix d"Honneur, c'est à vous, je vous les abandonne.

Air de In Scntiuclle.

Pour la parure et pour l'air élégant, Je veux qu'ma femme éclips' toutes les autres; Quej'suis heureux! c1 ruban teint de mon sanu Va me servir pour acheter les vôtres.

Avec orgueil j'verrai ce front brillant Paré des dons que j'iiens de la victoire ; Et je n 'pourrai plus maintenant Penser à mon bonheur présent , Sans m'rappeler mon ancienn' gloire.

Ainsi v'ià qui est décidé. Dans les bals , dans les fêles de village , on nous verra toujours ensemble : moi, par état, vous vous en doutez d'avance, je ne serai pas volage, je n'courrai pas après d'autres, je serai toujours à mon poste, auprès devons, à vos cotés, non pour vous contraindre ni pour vous gêner dans vos plaisirs : faites comme si je n'y étais pas; seulement, quand vous aurez besoin d'appui, étendez la main, et rappelez-vous que je suis là.

Sl'ZETTE.

Ah! monsieur, que de bontés!

BERTRAND

Tout ce que j'attends de vous, c'est votre estime, votre amitié. Laissez-vous être heureuse, laissez-vous être aimée, et un jour ca vous gagnera peut-être. Vous vous direz : « Ce pauvre Bertrand ! « j'n'ai pas de meilleur ami au monde, il m'aime tant ! il ne faut « pas être ingrate. » Et vous , qui avez si bon cœur, qui sait jusqu'où la reconnaissance peut vous mener! C'est là-dessus que je compte, mademoiselle Suzette ; çt eu attendant ce mornent-là,

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