ACTE DEUXIEME, SCENE IX. Un
MADAME PINCHON
Et comment alors se fait-il que je ne le sache pas ? Tu as doue des secrets pour moi? je n'ai donc plus ta confiance?
PINCHON
Mais si, madame Pinchou ; mais ce n'est pas mon secret, c'est celui de Bertrand.
MADAME PINCHON, monlrant Suzette.
Eli bien, alors, voilà sa femme, qui a le droit de le connaître, parce que certainement tu ne voudrais pas troubler leur ménage. Il faut donc qu'elle sache tout , et moi aussi.
PINCHON
Mais, ma femme...
MADAME PINCHON
C'est dans l'ordre, c'est convenable.
PINCHON
Mais je te dis...
MADAME PINCHON
Et puis, je le veux.
pincuo.n .
Alors, si c'est comme ça, je vais te le dire, mais Bertrand se lâchera.
M IDAME PINCHON;
Ça nous regarde; va toujours.
PINCHON
C'est donc , il y a deux ans , quand j'ai été a Strasbourg pour la succession de ton oncle; monsieur Edouard y était en garnison, et Bertrand y était parti quelques jours après pour le rejoindre , parce que monsieur le comte lui avait dit : « Ne quitte pas mon « fils, veille sur lui; je te le confie. » Je vois donc, un matin , Bertrand entrer dans mon auberge pale et défait : « J'arrive, me « dit-il ; je viens , dans un café , d'en apprendre de belles : demain « monsieur le comte n'aura plus de fils. »
(Pendant le récit de Pinchou, Edouard se montre hors du paravent,
et écoute avec la plus grande attention. )
SUZETTE
0 ciel !
PINCHON
Oui, mademoiselle, monsieur Edouard devait se battre le lendemain avec un monsieur de la ville , un monsieur qui avait déjà eu quinze duels , qui n'avait jamais manqué son homme , et qui
i06 LE MARIAGE DE IUISON.
était toujours sûr de son coup ; et tout cela pour une petite dan-
seuse à qui, depuis d> ux ans, monsieur Edouard faisait la cour.
( Edouard, en ce moment, se retire encore derrière le paravent. )
MADAME PINCHON
Depuis deux ans ! quelle indignité ! C'était de mon temps.
PINCHON
Quoi ! qu'est-ce que c'est ?
Ça ne te regarde pas ; va toujours , et achève ton récit.
PINCHON
« Pinchon, me dit Bertrand, ce duel a lieu demain matin : il « faut l'empêcher aujourd'hui, et sans qu'on le sache, parce que « ça ferait du tort à notre jeune maître. Par bonheur, ni lui ni « personne ne connaît encore mon arrivée à Strasbourg : j'aurai « besoin de toi. Attends-moi là ; je reviens dans une heure. »
MADAME PINCHON
Hé bien ?
PINCHON
Hé bien! savez-vous ce qu'il fait pendant ce temps-là? il se rend au café où se tenait ce grand monsieur, le regarde de travers , lui marche sur le pied , en reçoit un soufflet , et revient tout triomphant. « Maintenant , me dit-il , partons ; c'est mon affaire ; ça me « regarde; c'est toi qui seras mon témoin. »
MADAME PINCHON
Toi , Pinchon !
PINCHON
Moi-même; et je tremble encore d'y penser. Dieu, ma femme , que c'est terrible un duel !
Air : Ces postillons.
A trente pas l'un sur l'autre on s'avance ,
Et Bertrand marchait tout joyeux, En fredonnant un petit air d'romance, Quand retentit soudain un coup... puisdeuv... Je ne vis rien , car je fermais les yeux. Tel fut mon trouble en ce moment funeste , Qu'en entendant un des témoins , je croi , Qui s'écriait : « Il est mort , je l'atteste , » J'ai cru que c'était moi-
Mais c'était l'autre, le grand. Je vois aussi Bertrand étendu sur le gazon , qui m'appelait en souriant , et me montrait sa pauvre