‹ Œuvres choisies de E. ScribeChapitre 64 sur 414 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

« lègue le soin de l'élever, de l'établir. » Et vous sentez bien qu'on ne refuse pas une pareille succession. J'ai accepté l'héritage de mon pauvre Georges ; et son fils Léon ne m'a plus quitté.

URSULE

Quoi ! c'est ainsi que M. Léon est devenu votre pupille. rmui'Pox.

Oui, madame , et je l'ai élevé comme un prince. Tous les ans il avait les premiers prix au concours général ; maintenant il fait son droit ; et je croyais qu'avec son esprit, ses dix-huit ans et sa jolie figure , il me serait facile de l'établir : eh bien ! je ne peuv en venir à bout, et c'est ce qui me désespère. Tous les pères de famille sont à présent si exigeants.

Air : Ces poslillous.

Il faut près d'eux, en fait de mariage, Cent mille écus pour êlre de leur choix ; Si maintenant les époux en ménage Etaient du moins plus heureux qu'aulrefois! Mais cette hausse et soudaine et bizarre Ne permet pas qu'on soit jamais au pair, Car tous les jours le bonheur est plus rare , Et coûte bien plus cher.

Il est vrai que je ne suis pas répandu dans le grand monde ; mais vous, madame, qui recevez la meilleure société de Paris, tâchez de me trouver cela, et de marier mon pupille. Vrai, ce sera une bonne action.

URSULE

Je vous remercie de votre confiance; mais vous me chargez là d'une commission...

PHILIPPON

Je sais que vous ne partagez point mon enthousiasme pour Léon : vous avez contre lui quelques préventions.

URSULE

Moi? Qui peut vous faire croire...?

PHIL1PPON.

Je l'ai vu dans vingt occasions. S'il commet quelques étourderies , quelques inconséquences, vous ne lui en passez aucune; vous êtes sans pitié sur ses défauts : souvent même vous le tournez en ridicule , et cela me fait de la peine , parce que je n'ai pas assez d'esprit pour le défendre contre vous. Enfin le pauvre garçon

me disait encore il y a quelque temps , d'un air désolé , qu'il ne savait d'où provenait la haine que vous aviez contre lui.

URSULE

Moi, de la haine!

PDILIPPON.

Je sais bien que ce n'est pas vrai ; mais il aune imagination qui exagère tout. Prouvez-lui qu'il se trompe, en lui faisant faire un bon mariage.

URSULE

C'est assez difficile; d'abord , il n'a rien.

PU1LIPP0N.

Il a bien un parent éloigné , immensément riche , mais qui se soucie fort peu de lui , et qui n'a jamais voulu le voir ; ainsi , de ce côté , il n'a rien à attendre : mais on peut parler des bonnes qualités de mon pupille, de son excellent cœur, de sa sagesse...

URSULE

Pour cela, vous me permettrez de ne pas m'avancer.

PH1UPP0N.

Eh quoi! madame...

URSULE

J'espère que cette fois vous ne m'accuserez pas de préventions , et que son aventure avec madame de Melval...

PHILIPP0N

Comment ! madame , vous y pensez encore?

URSULE

Il me semble que c'est assez public , une aventure au bal de l'Opéra.

PIIILIPPDX.

D'abord , ça n'est peut-être pas vrai , et puis d'ailleurs nous avons Alcihiade, qui certainement était un gaillard, ce que nous appelons un franc étourdi ; et ça ne l'a pas empêché d'être un homme de mérite. Et vous , madame , qui d'ordinaire êtes bonne et indulgente, je me rappellerai toujours la manière dont vous avez traité Léon à ce sujet; il y avait au moins vingt personnes dans votre salon : et tout ce que la raillerie a de plus cruel , vous l'avez employé contre ce pauvre jeune homme , qui , rouge et les yeux baissés , osait à peine vous répondre, et qu'un instant après j'ai trouvé dans votre jardin , pleurant tout seul à chaudes larmes.

Page 1