Oeuvres choisies de Eugène Sue
On voA'ait en 1769, vue Saint-Honoré, non loin du Talais-Royal, une modeste boutique de tailleur ayant pour enseigne une énorme paire do ciseaux dorés suspendue au-dessus de la porte à une tringle de fer.
Maître Landry, propriétaire de la boutique des Ciseaux d'Or, petit liomme grôle, paie, apathique, offrait un contraste frappant avec sa femme, dame Madeleine Landry.
Celle-ci, ûgce de trente-cinq h quarante ans, était active et robuste; ses traits durs, son allure masculine, son ton brusque, impérieux, montraient assez qu'elle exerçait dans le ménage une domination absolue.
C'était par un jour de décembre sombre et pluvieux ; onze heures venaient de sonner. Maître Landry, assis sur son établi, maniait alternativement les ciseaux et l'aiguille, en compagnie de Martin Kraft, son apprenti, grand, gros et flegmatique Allemand de vingt ans environ, aux joues roses et bouffies, à la longue chevelure plus- jaune que blonde, à l'air stupide et lent.
La femme du tailleur semblait possédée d'un violent accès de mauvaise humeur. Landry et son apprenti gardaient un respectueux silence. Enlin Madeleine, s'adressant à son mari, lui dit avec mépris :
— Va, tu n'as pas de sang dans les veines... tu te laisseras enlever jusqu'à ta dernière pratique, imbécile d'homme que tu es 1
OEIV. CHOISIES. — H.
Landry échangea un coup de coude et un coup d'œil avec Martin Kraft, se tint coi, et fit manœuvrer son aiguille avec un redoublement de dextérité.
Sans doute irritée de la résignation de sa victime, la ménagère reprit, en s'adressant impétueusement à son mari :
— A qui est-ce que je parle, s'il vous plaît ?
L(^ tailleur et l'apprenti restèrent muets. Madeleine, exaspérée, appliqua un vigoureux soufflet à son mari en lui disant :
— Il me semble que quand je parle d'imbécile, c'est à toi que je m'adresse, et que tu pourrais me répondre... mal appris que tu esl
— Par sainte Geneviève! — s'écria le tailleur en mettant sa main sur sa joue et en se tournant du côté de son apprenti, — comment trouves-tu cela. Kraft?
L'apprenti ne répondit que par un violent coup de fer appliqué sur les coutures d'un habit ; mais ce coup de fer avait une telle expression d'emportement, que dame Landry, d'uns main leste, infligea au flegmatique Allemand la même correction qu'à Landry en lui disant :
— Et moi, je t'apprendrai à blâmer ma conduite, fuinéant que tu es!
— Comment trouvez-vous ça, maître Landry? — dit à son tour l'apprenti en se tournant vers son maître.
Celui-ci, pour mettre fin à l'irritation de sa fenmie, lui dit avec le plus grand calme :
— Maintenant, Madeleine, expliciue-toi tranquillement; nous voilà bien avertis, nous deux Kraft, de prêter attention à ce que tu vas dire.
— C'est heureux I... Quant à ce que j'ai à te dire, ça ne sera pas long... Paresseux ! indolent 1... Voilà encore uno
de tes meilleures pratiques, le valet de chambre du conseiller au parlement, rien que cela, qui s'adresse a notre voisin Mathurin I
— Comment 1 ta pratique nous quitte ? — demanda le tailleur à son apprenti d'un air indigné, afin de lâchement détourner sans doute la colère de sa femme sur le malheureux Krafl.— Comment, Martin, lu nous donnes de pareils cliens? ïu n'as pas do honte? Ce ne sont pas les miens qui agissent ainsi IJour de Dieul ils me sont fidèles comme le fil à l'aiguille... comme le dé l'est au doigt, comme...
— Ta, ta, ta! — dit madame Landry en interrompant le tailleur, — comme vous en dégoisez, maîlre Landry 1 C'est donc pour cela ([ue le clerc de monsieur Buston, le procureur au Cliûtelct, qui est bien votre pratique à vous, vous a quitté pour aller, lui aussi, chez ce danmé Jlathurin !
— Que veux-tu, femme 1 il faut que ce Mathurin ait quelque sorcellerie pour attirer ainsi les chalands chez lui, — dit tristement Landry; — car je défie aucun ouvrier de l'honorable corporation des lailleurs de coudre mieux et plus solidement que moi. Sainte Geneviève, patronne de noire bonne ville, sait si je détourne la millième partie d'un quart d'aune des étoffes qu'on me donne I... C'est tout do mi'me pour les passementeries; et...
— Mon Dieu 1 faites-moi grâce de l'énumération de vcs belles qualités, monsieur Landry. Notre voisin Mathurin est un fripon, un fourbe, soil ; mais au moins il .s'ingénie, il se remue, il a de bonnes connaissances ; il n'est pas toute la journée comme vous les bras croisés.
— Faites excuse, ce sont les jambes, madame, que maître Landry a croisées toute la journée, — dit Kraft d'un air sentencieux.
— Ecoutez un peu cet animal ! — dit la ménagère en jetant un regard significatif à l'apprenti, qui baissa la tête et recommença de faire manœuvrer son fer avec ardeur.
Madame Landry reprit :
— Tu n'as pns une belle pratique ! Toujours des artisans, des clercs de procureurs, des employés aux gabelles; pas seulement un gentilhomme !
— Pour ce qui est des gentilshommes, Madeleine, — dit le tailleur en hasardant un timide reproche, — j'en ai un dans mes pratiques, et tu m'empêches de travailler pour lui....
Madeleine rougit de colère, et s'écria :
— Tu oses encore me parler de ton marquis, de ton monsieur le charmant, de cet aigrefin qui nous doit trois cents livres depuis un an, et dont nous n'avons jamais pu arracher un rouge liard.
— Dame ! tu veu t des pratiques de gentilshommes aussi !
— Je veux la pratique de gentilshommes qui payent, et non de ces fripons qui viennent battre le pavé de Paris, l'épée au côté, le feutre sur l'oreille, et duper des imbéciles comme toi, de pauvres marchands comme nous!
Le tailleur leva les mains au ciel :
— On voit bien. Madeleine, que tu ne connais pas plus monsieur le marquis que le Grand-Turc... Lui, un fripon! un aigrefin, lui ! Pauvre jeune homme! si doux, si gentil, si triste... et puis si joli... qu'on resterait une heure rien qu'à le regarder... comme un Jésus de cire !
— Si joli, si joli ! — répéta la ménagère en imitant son mari; — et qu'est-ce que cela prouve? A-t-on vu sottise pareille ? Nous paye-t-il davantage parce qu'il est joli ? Encore une fois, qu'est-ce que ça te fait ?
— Ça me fait, ça me fait que, lorsque je vois un si gentil seigneur pauvre et malheureux... j'ai le cœur
-fendu, et que je n'ai pas le courage de lui demander mon argent... Voilà ce que ça me fait. Enfin, Slarlin Kraft luimême a ressenti ça comme moi ; tu l'as envoyi- chez monsieur le marquis pour le relancer à propos jo son mémoire; eh bien! qu'est-ce que Martin t'a dit en revenant?... qu'au lieu de lui demander de l'argent, il lui avait demandé s'il n'avait pas besoin de quelque habit nouveau.
— Tout cela prouve que Martin Kraft est un oison conïme toil
— Le fait est que ce seigneur était si joli, qu'on aurait dit une figure de bois peinte de Nuremberg, — dit gravement l'Allemand, qui ne trouva pas d'autre comparaison artistique pour exprimer son admiration.
— A l'autre, maintenant!... — dit dame Landry en haussant les épaules avec mépris; puis elle ajouta : — Mais, patience... patience... pas plus tard qu'aujourd'hui, moi, j'irai montrer à ce monsieur si charmant que Madeleine Landry ne se paye pas de cette monnaie d'enjôleur...
Un fiacre s'arrêta devant la boutique du tailleur. Il pleuvait alors à torrens.
La ménagère prit un air plus avenant, croyant voir quelque pratique sortir de cette voiture; mais, à son grand étonnement, le cocher, après être descendu lentement et pesamment de son siège, regarda l'enseigne de la boutique, et entra chez le tailleur...
— Maître Landry? — demanda-t-il d'une grosse voiï en secouant sa houppelande toute ruisselante de pluie.
— D'abord, vous n'avez pas be?oin de vous trémousser comme un chien qui sort de l'eau pour demander maître Landry, — dit aigrement Madeleine. — Que lui voulez-vous?
— Ma brave dame, si je me trémousse, c'est que je suis traversé... noyé... comme vous pouvez voir, et ce que j'épanche ici est toujours un peu d'humidité de moins.
— Bien obligée de la préférence. — dit la ménagère.
— Quant à maître Landry, je veux lui parler de la part d'un jeune seigneur... Ah ! jarnigoi! quel charmant petit gentilhomme!... Anssi vrai que je m'appelle Jérôme Sicard, jamais je n'ai vu un plus joli seigneur... Allons, 1,0,1 ! — clit le cocher en s'interrompant, — voilà mon chapeau qui- me fait gouttière dans le cou.
Et il se remit à secouer sa coiffure.
Dame Madeleine allait éclater de nouA'eau, lorsque la glace du fiacre s'abaissa.
Un homme de cinquante ans environ, gros, coloré, poudré, vêtu de noir, se mit à appeler le cocher d'une voix de Stentor.
Voyant l'inutilité de ses cris, il ouvrit la portière, sauta du fiacre et entra dans la boutique.
— Me diras-tu, drôle que tu es, pourquoi tu m'arrêtes ici au lieu lie me conduire à l'hôtel de Soubise? — s'écria-t-il.
— Pardon, excuse, mon bourgeois. C'est que j'avais à faire une commission pour un joli seigneur.
— Et que m'importe à moi, ton seigneur? Je suis pressé. Allons, marche à ton siège.
— Une minute, mon bourgeois... J'ai promis à ce gentilhomme de faire sa commission, il faut que je la fasse.
— Ah ! tu refuses de marcher!... Prends bien garde; si tu ne te remets pas en route à l'instant, tu auras des nouvelles de monsieur le lieutenant de police... je t'en préviens.
— A la bonne heure I j'irai passer une nuit au Forl'Évêque, si vous voulez, vous en êtes bien le maître; mais j'aurai tenu la promesse que j'ai faite à ce jeuns gentilhomme.
Après de nouvelles instances et de nouvelles menaces, voyant sans doute qu'il ne gagnerait rien sur l'entêtement du cocher, le gros homme vêtu de noir, qui était l'intendant de madame la princesse de Rohan-Soubise, s'assit en maugréant.
— Mais, — s'écria l'acariâtre Madeleine en tirant Sicard par sa manche, — allez-vous dire enfin ce que vous avez à dire à mon mari? — Et elle montra Landry, qui regardait cette scène bouche béante.
— Voilà l'histoire,— dit le cocher de fiacre.— Je passais il y a une heure dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré ; il pleuvait à verse. Je vois sous la porte de l'hôtel Pompadour un jeune homme qui s'y était mis à l'abri ; mais ce jeune homme était si gentil qu'on l'aurait pris pour un bon ange. Quoique nous soyons en hiver, il avait. un pauvre habit de tricot brnn à passemens noirs.
— Un habit de tricot brun à passemens noirs 1 c'est notre habit ! — s'écria dame Landry ; — c'est-à-dire, c'est
LE MARQUIS DE LÉTORIÈRE
moiificiir le charmant, c'est ce maiulil niurquis; il n'a que cet habit-là, dont lui avons fait crédit... il n'est pas bien difficile h reconnaître.
— lili bien! sarpejeu! si quelqu'un a jamais mérité de porter des habits brodés, c'est lui, .\ coup srtr ; car, comme je m'appelle Jcrômo Sicard, jamais je n'ai vu quelqu'un ressemhl* davantage à un bon ange.
— lih bien ! voyons, avec votre bon ange... Est-ce de l'argent qu'il vous a donné pour nous remettre? Nous paye-t-il enfin les trois cents livres qu'il nous doit depuis un an?
— De l'argent!... pauvre petit Jésus du bon Dieu! Certes non, il ne vous en envoie pas ! Qu'est-ce qui aurait le cœur de lui en demander, puisque moi-môme je l'ai condui-t pour rien au Palais-Marchand?...
— Eh bien ! ma femme? — dit le tailleur d'un air triomphant.
— Taisez-vous, imbécile I... il a friponne ce cocher comme il vous a friponne... Autre preuve que c'est un chevalier d'industrie.
— Fripotmé!... — s'écria le digne Sicard en frappant du pied avec coltVc. — Friponne! ajiprenez, ma commère, que ce gentil seigneur ne friponne personne. Si je l'ai conduit pour rien, c'est que ça m'a fait plaisir. Le voyant ainsi arrêté à cause de la pluie, j'ai avancé mon fiacre près do l'hôtel, et je lui dis :
— iMontez, mon gentilhomme.
— Merci, mon garçon, — me répondit-il d'uno petite voix douce comme une musique.
— Mais vous allez être trempé jusqu'aux os.
— C'est possible; dis-moi seulement, mon ami, quelle heure il est.
— Onze heures, mon gentilomme.
— Onze heures, et j'ai aflaire au Palais-Marchand h onze heures et demie, — s'écria-t-il malgré lui en regardant tristement la pluie et les ruisseaux qui étaient autant de rivières.
— Mais montez donc, mon gentilhomme, — que je'reprends; - -en vingt minutes je vous y mène, moi, au Palais-Marchand, tandis qu'à pied, et par le temps qu'il fait, vous n'y serez jamais avant midi,
— Merci, mon garçon, — me dit-il, moitié soupirant, moitié souriant, — je n'ai pas d'argent... ainsi ne perds pas ici ton temps.
— Pas d'argent 1 — que je m'écrie en ouvrant la portière, et en fourrant ce joli seigneur presque do force dans ma voiture, car il était mince comme un roseau. — Ça ne sera pas, jarnidieu! Jérôme Sicard qui laiSïi .1 un gentilhomme comme vous manquer au rendez-vous faute d'une pièce de vingt-quatre sous? Prenez mon numéro, vous nie retrouverez plus tard, monsieur. Et sans lui donner le temps de me répondre, je saute sur mon siège, et en dixhuit minutes je vous le dépose au Palais-Marchand.
— Allons, il est dit qu'il les ensorcellera tous, jusqu'à un cocher de fiacre, — reprit dame Landry; mais patience... patience...
— Finiras-tu bientôt? — s'écria l'intendant de la princesse de Soubise.
— Dans l'instant, mon bourgeois. Arrivé au Palais- Marchand, mon gentilhomme me dit :
— Mon garçon, donne-moi ton numéro; tout ce que je désire, c'est de pouvoir un jour reconnaître ton bon procédé et te payer cette course comme tu le mérites ; car sans ton secours je n'arrivais pas à une audience très importante pour mon procès; mais, puisque lu es si obligeant, rends-moi encore un service. J'étais sorti pour aller aussi chez mon tailleur, lui dire de ne pas manquer de ni'apporler l'habit qu'il m'a promis pour ce soir. Ce tailleur demeure rue Saint-Honoré, à l'enseigne des Ciseaux d'Or; si cela ne te dérange pas trop de ton chemin, passe à cette boutiiiue, et dis nu tailleur que monsieur le marquis de Let... Les... Létorière, c'est ça, de l.étorière, attend ce soirl'habil dont il lui a pris mesure il y a quinze jours.
— Que ça soit mon chemin ou non, — que je lui réponds,— j'irai tout de même.
— Là-dessus vous me prenez à l'heure, mon bourgeois, — et le cocher se retourna vers l'intendant, — je passo par la rue Saint-llonoré, ce qui ne vous dérangeait pas ' do beaucoup, et je fais ma commission auprès do ce digne chevalier du dé et de l'aiguille, — ajouta le cocher en s'adressant à Landry. — Maintenant, tailleur, n'oubliez pas l'habit de ce gentilhomme; si vous voulez me dire à quelle heure il sera prêt, je viendrai vous prendre [lour vous mener chez lui... gratis... sarpejeu ! toujours gratis! car je suis sûr qu'obliger quelqu'un qui ressemble autant à un bon ange, ça doit vous porter bonheur... Maintenant, mon bourgeo'is, pardon, excuse. — Et il se tourna vers l'intendant de madame Rolian-Soubise.— Quand vous voudrez, nous marcherons.
L'intendant, attentif à cette .scène singulière, se sentait intéressé malgré lui; il ne se hâta pas do regagner sa voiture, surtout lorsqu'il entendit dame Landry s'écrier avec aigreur, en lançant à son mari des regards à la fois étonnés et irrités :
— Vous avez donc osé, malgré ma défense, promettre encore un habit à cette mauvai.se paye? mais vous ne l'avez pas commencé, j'espère ?
— Mais... ma bonne...
— Il n'y a pas de mais, répondez!
— J'ai fait mieux que le commencer, ma bonne, je l'ai fait, — dit le tailleur en baissant tristement la tète.
— Vous avez fait cet habit? et avec quoi? et à quelle heure? Mo répond rez-vous ?... Depuis huit jours je ne vous ai pas vu, vous et votre digne apprenti, travailler à autre chose qu'à ces houppelandes de ratine et à ces habits de peluche!
Voulant venir au secours de son patron, Martin Kraft se hasarda de dire :
— C'est moi, madame Landi-y, qui ai acheté avec mes économies cinq aunes de drap de Ségovie, couleur amarante, enfin de quoi faire l'habillement complet, avec trois aunes de taffetas changeant pour la garniture de la veste
et de l'habit Nous y avous travaillé, maître Landry et
moi, pendant la nuit, pour que cane prenne pas sur notre travail du jour.
— Ainsi, pendant que je dormais tranquillement, honnêtement, tu te levais comme un vil criminel pour faire ce beau chef-d'œuvre ! — s'écria la ménagère.
— Dame! que veux-tu ! Ce pauvrg petit seigneur nous faisait tant de peine à nous deux Martin Kraft 1 Par sainte Geneviève ! c'était pitié que de le voir en plein hiver avec son malheureux habit de tricot brun. Nous n'avons ]>u résister au plaisir de le vêtir conune un gentillioninie qu'il est... Sois tranquille, tôt ou tard il nous payera... Je mettrais ma main au feu qu'il est aussi honnête qu'il est charmant. {
Jérôme Sicard, grand et gros homme de trente-deux ' ans environ, avait écouté la narration du tailleur avec une salisfaclion croissante. Lor,sque maître Landry eut terminé son récit, le cocher lui lendit sa large main et lui dit :
— Touchez là, digne tailleur; envoyez à l'instant votre femme chercher une bouteille do votre meilleur vin, (|ue nous trinquions ensemble, sarpejeu ! Et vous aussi, brave apprenti, vous boirez votre part de cette bouteille ; car vous honorez les ciseaux et l'établi mieux que pas un de votre respcclable corporation.
— Si vous ne- buvez que le vin que je vous servirai, vous ne risijuerez pas do perdre le peu de raison qui vous reste, —dit aigrement dame Landry ; — vous inéritez bien, en clfet, de trinquer avec mon sot de mari, puisiiue vous vous laissez ensorceler comme lui par le premier fripon venu. Mais, puisque vous faites si bien les commi.ssions de cet enjôleur de marquis, vous pouvez lui aller dire que l'habit ne sortira pas d'ici avant iju'il nous ait payé les trois cen's livres qu'il nous doit déjà... Vous pouvez io prévenir au.ssi, pour en finir, que je vais aller moi-iwême lui porter son mémoire. Si ce beau marquis n'est pas cliea
lui, je l'attendrai... S'il ne me donne pas au moins im àcompte aujourd'hui même, j'irai chercher le commissaire, et je vous ferai voir, moi, qu'une femme a plus de cœur que vous autres, poules mouillées que vous êtes !
— Pour mouillé... je suis mouillé... je l'avoue, — dit Jérôme Sicard ; — maisquant à poule. ..ma commère, si j'avais mon fouet, ou seulement Faune que mon digne ami a là sur son établi, et que vous fussiez mon épouse, je vous démontrerais vertement que je ne suis pas une poule, mais un vaillant coq, très capable de vous corriger pour vous apprendre à refuser un verre de vin aux amis... Ceci soit dit sans rancune... mais que le bon Dieu fasse que cela vous donne l'heureuse idée de vous servir de votre aune à l'endroit de votre femme, brave tailleur 1 — dit Sicard; puis, s'adressant à l'intendant : — Mon bourgeois, je suis à vos ordres.'
— C'est bien heureux ! — dit celui-ci, sans être néanmoins très fâché de ce retard, car cette scène l'avait amusé.
Le cocher parti, dame Landry prit son coqueluchon, sa mante, un large parapluie, ordonna à son mari de lui apporter l'habit de Ségovie destiné à monsieur de Létorière, mit ce vêtement sous clef, et sortit dans toute l'exaspération de sa colère pour aller attendre chez lui monsieur le charmant, ainsi qu'elle appelait par dérision le marquis.
l'ex-régent du plessis.
La demeure du marquis n'était pas très éloignée de la boutique de son créancier. Monsieur de Létorière habitait une petite chambre et un cabinet, au cinquième étage d'une maison de la rue Saint-Florentin.
Il partageait ce pauvre asile avec le docteur Jean-François Dominique , ex-régent des études au collège du Plessis.
Par une bizarrerie attachée à sa destinée, le jeune marquis, destiné à charmer des gens de tant de conditions diverses, avait d'abord exercé son inconcevable attrait sur ce vieux maître d'étude , qui l'avait pris dans la plus teiidre aETection.
Malgré mille malins tours de l'espiègle enfant, le docte Dominique avait reconnu dans son élève tant d'esprit, tant de cœur, tant de noblesse d'âme, qu'il s'y était singulièrement attaché. Peut-être encore la rare aptitude que le marquis, un des humanistes les plus distingués du collège du Plessis, montrait pour l'étude des langues anciennes, avait-elle aussi déterminé le dévouement extraordinaire du vieux professeur pour son élève.
L'abbé du Vighan, oncle de monsieur de Létorière, avait durant six années payé la pension de son neveu, pauvre orphelin, au collège du Plessis. Pendant un voyage de l'abbé, le solde du trimestre avait été arriéré. Le marquis, interprétant dune manière fâcheuse pour sa délicatesse quelques mots du principal au sujet de ce retard de payement, s'était résolitment décidé à quitter le collège.
Dominique, instruit des projets de son élève, fit tout au monde pour l'en dissuader ; mais le marquis avait dixneuf ans et une volonté déterminée. Le pauvre régent, ne pouvant l'empêcher de faire cette sottise, voulut au moins l'accompagner dans sa fuite, tant il craignait de laisser le jeune marquis seul au milieu des hasards d'une grande ville.
Dominique fit lui-même tous les préparatifs d'évasion. Par une sombre nuit, le maître et l'écolier escaladèrent les murs du collège, non sans danger [lour le vieux professeur, assez peu fait à ce genre d'exercice.
Le principal, satisfait peut-être de se voir débarrassé d'un élève mutin et turbulent, ne fit aucune démarche pour rechercher le fugitif.
Létorière possédait une quinzaine de louis ; Dominique avait sur les gabelles une petite rente de cinquante pistoles : tels furent les premiers fonds de leur établissement.
Le père du marquis avait légué pour toute fortune à son fils deux ou trois interminables procès. Le plus considérable, qui durait depuis cinquante ans, avait été entamé contre les ducs de Brunswick-Oëls et les princes de Brandebourg-Bareuth, au sujet de reprises de la grand'tante de monsieur de Lélorière, mademoiselle d'Olbreuse, qui, lors de la révocation de l'édit de Nantes, avait émigré et épousé un des agnats de la duché de Brunswick.
PauvTe gentilhomme de Xaintonge, sans appui, sans crédit, Létorière désespérait de pouvoir jamais suivre les procès d'où pouvait dépendre pour lui une fortune inespérée : vingt fois sur le point de s'engager et de se faire soldat, les instances du bon Dominique l'avaient jusqu'alors empêché de prendre ce parti.
L'ex-régent du Plessis avait soigneusement parcouru les dossiers de ces litigieuses afl'aires. Par amour pour son élève, il était devenu presque procureur. Le bon droit du m.arqui» lui semblait évident; il ne fallait, disait-il, que prendre patience, et un jour ou l'autre les procès seraient indubitablement gagnés.
De plus en plus enthousiaste du marquis, il le comparait bravement à Alcibiade, tant il lui reconnaissait de charme et de séduction. Jean-François Dominique se réservait modestement le rôle austère de Socrate, et ne cessait de prédire à son élève la fortune la plus brillante.
— Mais, mon pauvre Dominique, — lui dispit le jeune homme, — je n'ai que la cape et l'épée, pas de protecteur; sans vous je serais seul au monde.
— Mais vous êtes charmant, mon enfant ; mais on vous aime dès qu'on vous voit ; mais on vous chérit dès qu'on vous connaît, à cause de votre bon et généreux naturel; mais vous avez de l'esprit ; mais vous possédez le latin et le grec aussi bien que moi ; mais vous entendez l'allemand comme le français, grâce aux soins de feu monsieur votre père, qui vous a fait élever par un valet de chambre germain ; mais vous êtes un très bon gentilhomme, quoique vous ne remontiez pasàEuryales, fils d'Ajax, comme Alcibiade, que j'appelle mon héros parce que vous lui ressemblez extrêmement. Prenez donc patience, votre carrière sera plus brillante encore peut-être que celle de
mon héros Oui, cela sera ! Aussi vrai que Socrate
sauva la vie de son élève à Potidée ! Mais je connais votre cœur, et je suis sur qu'une fois au comble de la prospérité, vous n'oublierez pas plus le vieux Jean-François Dominique qu'Alci''iade n'a oublié le vieux philosophe!
Quelque bizarres, quelque folles que parussent ces prédictions aux yeux du jeune marquis, elles suffirent assez longtemps pour remonter son courage, pour lui donner quelque espoir de gagner un de ses procès, et surtout pour l'empêcher de s'engager comme simple soldat, ainsi qu'il en avait souvent manifesté l'intention, au grand désespoir de Dominique.
Madeleine Landry arriva bientôt rue Saint-Florentin. Après avoir monté les cinq étages qui conduisaient à la demeure de son débiteur, la femme du tailleur s'arrêta un moment sur le palier, afin de reprendre haleine et dé pouvoir donner un libre cours à sa colère.
Lorsqu'elle fut remise de sa marche précipité», elle frappa. Un pas lourd et traînant se fit entendre : la porto s'ouvrit.
Au grand étonnement de Madeleine, un homme d'une épouvantable laideur s'oft'rit à sa vue.
Cet homme était l'ex-régtnt du Plessis. Jean-François Dominique avait alors cinquante ans environ ; il était grand et osseux. Sa figure maigre, pâle, dcmesurément longue, portait les traces des ravages de la petite vérole: ses cheveux rares et gris étaient noués derrière sa tête
LE MARQUIS DE LÉTORIÈRE
avec un ruban de fil. Uno vieille couverture de laine, dans laquelle il se drapait niajestueusemenl, lui servait de robe de chambre. Sa physionomie avait une expression de morgue pédantesquo et do conlcnlemcnt de soi fort remarquable.
L'aspect do la chambre <|u'il occupait était pauvre; mais il régnait dans cette pii'ce une minutieuse propreté. Au fond de l'alcùve on voyait un petit lit compose' d'un seul matelas ; une commode, une table et (puitic cli.nscs de noyer soigneusement cirées formaient tout l'ameulilement. La porte entr'ouverte d'un petit cabinet sombre laissait apercevoir dans l'obscurité un lit de sangle soigneusement bordé. Quoique l'hiver fût extrêmement rigoureux, il n'y avait pas de trace do feu dans la cheminée de cette chambre glaciale. Enfin, au |iied de la couchette de bois peint, on voyait deux petits portraits au pastel dans d'assez riches bordures de bois doré : l'un représentait un homme d'un âge mûr, coiffé d'une perruque à la Louis XIV, et portant la croix de Sainl-I.duis attachée à une des agrafes de sa cuirasse. L'autre portrait était celui d'une femme d'une rare beauté, vêtue en Diane chasseresse.
Il régnait dans cette chambre une aijparence de pauvreté lière qui eût attendri toute autre femme que Madeleine Landry.
— Est-ce que ce n'est pas ici que demeure im monsieur Létorière? — dit-elle brusquement au grand vieillard, qui portait sa couverture de laine eu manière de toge romaine.
Ces mots : Un monsieur Létorière, parurent choquer désagréablement l'ex-régent du collège du Plessis. Il répondit avec une sorte de dignité caustique :
— Tout ce que je sais, c'est que haut et puissant seigneur Lancelot-Marie-Joseph du Vighan, sieur de Jlarsailles et marquis de Létorière... loge dans cet appartement, ma bonne femme...
— Bonne femme ah! bonne femme! — s'écria
Madeleine en courroux. — Je vais vous faire voir, moi, si je suis une bonne femme ! Où est votre maître, votre beau marquis de l'Aigrefin ? votre haut et puissant seigneur de la Friponnerie !
Jean-François Dominique se redressa dans sa toge, étendit son long bras nu et décharné du côté de la porte, et dit d'une voix impériale :
— Sortez d'ici à l'instant même ! Monsieur le marquis,
mon noble élève, n"est pas rentré j'ignore quand il
rentrera... mais, de toute façon, je présume qu'il n'aura
aucune satisfaction de vous voir, ma chère car si la
colère défigure les traits les plus cliarmans, dit le sage, à fortiori elle rend hideux ceux que la nature a traités en marâtre ! Ceci s'adressant particulièrement à vous, faitesmoi lagi'àce de — Et Dominique montra de nouveau la
porte d'un geste très significatif.
A celte insulte, la femme du tailleur s'exaspéra ; elle jeta son parapluie à terre, s'assit brusquement sur une chaise en s'écriant :
— C'est bien Ji toi, vilain hibou... de parler de la laideur des autres I... Ce beau fils est ton élève... dis-tu?... Jésus Dieu ! je le crois bien, car tu as l'air d'un passé maître en indignité! vieux misérable I.... Mais moi, je ne
sors pas d'ici que je ne sois payée entends-tu?...
payée... ou, par sainte Madeleine ma patronne! si je sors, ce sera pour aller chercher monsieur le commissaire...
— Ah çàl payée, et de quoi, s'il vous plaît?— demanda Dominique.
— Je veux être payée des habits que votre batteur de
pavé a sur le dos Je suis la femme de maître Landry,
tailleur aux Ciseaux d'Or; et si mon mari a été assez dupe pour vous faire crédit jusqu'à présent, je ne serai pas assez sotte, moi, pour l'imiter Il me faut mon argent... je ne sors pas d'ici que je n'aie mon argent...
— Comment ! — s'écria Dominique en se croisant les bras de l'air du monde le plus dédaigneux, — c'est pour nu si misérable objet que tu viens me rompre les oreilles
de ton afl'reux ramage, que tu viens tourmenter monsieur le marepiisi Mais lu ouljlics donc qu'autrefois les villes de la Grèce se disputaient riionneur d'offrir leurs services à Alcibiade? que les l'pliésiens dressaient ses tentes? que ceux de Chics nourrissaient ses chevaux? que les Lesbiens entre' Miaient ses tables? et tout cela gralif...entends-lu bien, gratis; tout cela pour avoir seulement rhonneur d'offrir ([uelque chose à Alcibiade! Et toi, misérable artisanc, pour trois cents méchanles livres, qui ne font pas la dixième partie d'un talent ! pour une misère que te doit monsieur le marquis, mon élève, qui est ou qui sera, pardieu ! bien aulre chose qu'Alcibiade, tu viens piailler comme une orfraie ! Mais, vieille folle, bénis donc le jour, au contraire, oîi mon élève a daigné jeter les yeux sur ton ignoble atelier 1 rappelle-toi donc que le cordonnier d'Athènes qui eut le bonheur de faire le premier des chaussures à Alci1)iade gagna plus d'argent dans une année que tu n'en gagneras dans ta misérable vie, entends-tu bien ?
Sladcleine Landry voyant l'exaspération de ce grand homme v^tu d'une couverture, et qui parlait d'Alcibiade, crut avoir affaire à un fou.
— Mais au moins, apportes-tu l'habit que monsieur le marquis a bien voulu commander à ton mari? — reprit Domini(iue. — Songes-y bien ; qu'il redouble d'attention et de dextérité pour parfaire ce vêtement, car il s'agit de son avenir de tailleur; et, s'il contente mon élève, sa forlune est faite... Voyons, où est-il, cet habit?
Et Dominique s'avança gravement vers Madeleine.
Celle-ci se dressa brusquement sur sa chaise, décidée à sauter aux yeux de celui qu'elle prenait pour un insensé.
— Ne m'approche pas ! ou je te fends la tète d'un coup de parapluie, — s'écria-t-elle.
— Mais vous êtes folle, ma chère dame qui songe à
vous violenter? Vous n'apportez donc pas l'habit? — reprit Dominique d'un air moins menaçant.
— Comment 1 si je n'apporte pas l'habit? impudent! — reprit Madeleine un peu rassurée.— Certes non, je ne l'apporte pas ; et ce n'est pas ma faute si votre élève a sur le dos celui que mon imbécile de mari lui a vendu, et dont je viens exiger le payement ; car, je vous le répète, je ne sors pas que je ne sois payée... Si on ne me paie pas, il y a encore. Dieu merci ! de la place au For-l'Évêque pour y mettre les fripons... Quand on n'a pas de quoi payer de beaux habits, eh bien ! tout marquis qu'on est, on porte une veste de bure, et on ne vole pas le temps et la marchandise des pauvres ouvriers.
A ce moment des pas légers se firent entendre dans l'escalier.
— C'est monsieur le marquis! — s'écria Dominique.
— Ah I nous allons avoir beau jeu ! — s'écria dame Madeleine.
— Ma chère dame, — dit Dominique, cette fois d'un ton suppliant, — ménagez-lo : foi de Dominique ! vous serez payée...
— Tarare!... Nous allons le voir, ce marquis de contrebande !
A ce moment la porte s'ouvrit lentement, et le marquis parut.
— Je n'aurai pas le courage d'assister à cette scène, — dit Dominique en tremblant. Et il se renferma dans son cabinet noir.