‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 2 sur 68 · LE DEBITEUR · texte numérisé non relu

LE DEBITEUR

A la vue du marcpiis, Madeleine se drossa comme un coq de combat, en attachant des yeux brillans de colère sur le jeune homme.

Le marquis de Létorière avait alors vingt ans environ. Les portraits qu'on a de lui et les témoignages unanimes de ses contemporains s'accordent à le représenter comme le type de l'idéalité la plus séduisante.

À cet âge, ses proportions, d'une élégance exquise, se raiDprochaîent plus encore de l'Amour grec que de l'Antiiioiis.

Tous les (résors de la statuaire antique n'ofiraient, dit-on, rien de comparable à la beauté harmonieuse de ses formes. Sous cette enveloppe charmante la nature avait caché des muscles d'acier, un courage de lion, un esprit éminent, une âme élevée, un caractère généreux.

Son visage enchanteur n'était pas d'une beauté sévère et mâle; mais on ne pouvait rien imaginer de plus joli... et le joH était alors d'un merveilleux à-propos. Une taille et une force herculéennes eussent été une sorte de non-sens, puisqu'on n'avait plus à se barder de fer. Un air digne et grave eût été hors de saison, puisque les imposantes perruques léonines du siècle de Louis XIV n'étaient plus de mode.

Si Létorière porta d'une manière si charmante la poudre rose, les dentelles, les rubans, la soie et les pierreries, c'est que tous ses traits, c'est que toutes ses habitudes étaient doués d'une grâce presque féminine, admirablement en rapport avec l'élégance presque efféminée du costume et de la parure des hommes de ce temps-là. S'il posséda l'art de plaire et de séduire au plus haut degré, c'est que sa physionomie ravissante savait exprimer tour à tour la finesse, la moquerie, la fierté, l'audace, la tendresse et la mélancolie.

Au dire des gens de son temps, le regard et le timbre de la voix du marquis de Létorière avaient surtout un charme et une puissance irrésistibles, que les partisans d'une science nouvelle attribueraient sans doute à l'attrait magnétique.

Mais, à l'époque dont nous parlons, le marquis n'était qu'un pauvre adolescent, et, magnétique ou non, son attrait allait être mis à une rude épreu\e par la femme de son tailleur.

Madeleine Landry sentit sa colère s'exaspérera la vue de son débiteur.

Létorière, trempé de pluie, avait les mains bleues de froid et le front presque caché par li^s boucles humides de ses beaux cheveux châtains, qu'il portait alors sans poudre.

Lorsqu'il vit Madeleins, il ne put réprimer un mouvement d'étonnement chagrin; pourtant il la salua poliment, et, attachant sur elle ses grands yeux noirs, à la fois si tristes et si doux, il lui dit de sa voix harmonieuse et perlée :

— Que me voulez-vous, madame?

— Je veux que vous me payiez l'habit que vous avez sur le dos, car il m'appartient... à moi et à mon mari Landry, tailleur de monsieur le marquis, — répliqua Madeleine d'une voix aigre, en toisant insolemment son débiteur.

Une rougeur de honte colora les joues du jeune homme, un mouvement d'amère impatience plissa ses sourcils • mais il réprima celte émotion, et répondit doucement:

— Je ne puis malheureusement pas vous payer encore, madame.

— Vous ne pouvez pas me payer!... c'est facile à dire; miis, moi, je ne m'arrange pas de cette monnaie-là ! Quand on n'a pas de quoi payer ses habits, on ne s'en fait pas faire... Je ne sors pas d'ici que je n'aie mon argent... — Et Madeleine Landry s'aissit brutalement, tandis que Létorière resta debout.

— Écoutez-moi, madame... D'ici à un mois j'ai la certitude de pouvoir vous satisfaire, je vous en donne ma foi de gentilhomme... Ayez seulement l'obligeance de m'accorder un délai... je vous en prie...

Ces mots: « Je vous en prie, » furent prononcés avec une inflexion de voix si noble et si louchante, que Madeleine, déjà frappée de cette profonde infortune qui semblait courageusement soufferte, craignit de se laisser apitoyer. Elle voulut brûler ses vaisseaux, et répondit à la prière de son débiteur par une injure grossière :

— Belle garantie que votre foi de gentilhomme!... que voulez-vous que je fasse de cela?

— Madame! — s'écria le marquis; puis, se contenant, il reprit d'une voix douloureuse et fière: — Madame, il est cruel à vous de me parler ainsi... Vous ?tes une femme, je vous dois de l'argent... je suis chez moi... que puis-je vous répondre? Ne cherchez donc pas à rendre plus pénible encore ma position, que je vous souhaite de ne jamais connaître 1

— Jlais vous n'aurez pas plus d'argent dans Un mois que maintenant, — dit durement Madeleine. — C'est une histoire que vous me contez là!

— Si dans un mois mon oncle, monsieur l'abbé de Vighan, auquel je compte m'adresser, n'est pas revenu dé Hanovre, dans un mois je me fais soldat, et le prix de mon engagement vous sera fidèlement remis... Vous le voyez, madame, je puis vous donner ma parole de gentilhomme que vous serez payée.

Le marquis parlait de cette résolution désespérée avec tant de dignité, avec un accent si sincère, que Madeleine, émue, se repentit d'avoir été trop loin, et reprit :

— Je ne veux pas vous forcer à vous engager, moi ; mais enfin, je veux être payée: il y a assez longtemps que cela dure... Vendez quelque chose... alors...

— Vendre quelque chose ici, madame?... — Et d'un regard navré il lui montra cette pauvre chambre froide et nue.

A ce geste si cruellement significatif, Madeleine baissa les yeux, son cœur se serra; pourtant elle ajouta en balbutiant et en montrant les deux cadres dorés:

— Mais ces deux tableaux?

— Ces tableaux? — et le marquis ajouta d'un air noble

et grave : — C'est tout ce qui me reste de mon père de

ma mère Madame, ce sont leurs portraits, et pour la

première fois ils voient leur fils rougir de sa pauvreté.

A ces dernières paroles, Madeleine compara l'intérieur dé sa maison, où régnait au moins l'aisance, à cette chambre glacée, misérable retraite d'un gentilhomme (alors on croyait encore aux gentilshommes) ; elle sentit sa colère se changer presque en pitié, surtout lorsqu'elle s'aperçut que le jeune marquis tremblait de froid sous ses habits mouillés.

Chez les orgnisations violentes, les contrastes se touchent; dame Landry, depuis son départ de sa boutique, s'était toujours maintenue dans un état d'irritation presque exaspérée; ce paroxysme ne put durer: comme tous les sentiments exagérés, sa colère tomba pour ainsi dire à plat dès la première réflexion que lui suggéra son cœur naturellement bon.

Le marquis était si joli, il avait répondu à ses injures avec une dignité si triste et si calme, il paraissait si souffrant du froid, lui sans doute élevé au milieu du luxe, que la brave femme, éprouvant d'ailleurs l'irrésistible attrait qu'inspirait ce singulier personnage, passa presque sans transition de l'outragé au respect, de la dureté à la commisération; elle rajusta sa coiffure à la hâte, balbutia quelques mots inintelligibles, et disparut au grand étonncment du marquis.

L'ex-régenf, qui attendait sans doute l'issue de l'entretien pour sortir de son antre, entrebâilla la porte de son cabinet et dit:

— Cette misérable harpie est donc partie? Pardonnezmoi! mais j'ai lâchement fui devant l'ennemi...

— Vous étiez là, mon bon Dominique? Eh bien! vous avez entendu; mon Dieu... mon Dieu... quelle humiliation !• Passer aux yeux de celte femme pour un homme de mauvaise foi! Ahl c'est horrible! Dominique, je suis résolu; si mon oncle n'arrive pas, je me fais soldat, je paye celle dette maudite du prix de mon engagement; au moins, ainsi, je n'aurai plus à rougir.

— ^'ous engager ! renoncer à toutes vos espérances I

— Ce sont des folies. Je suis encore allé aujourd'hui au palais. Il n'y a aucun espoir. Il faudrait, pour continuer le procès contre les princes allemands ou l'intendance de

LE MARQUIS DE LÉTORIÈRE

Xaintongo, déposer chez le procureur plus d'argent que je n'en aurai jamais: j'y rononco. Mais, tenez, Doniiniiiue, je ne me sons pas bien, j'ai froid. — Et le marquis s'assit en tremblant sur le bord de son lit.

— Kiuvre enfant! je lo croi-; bien, — dit le régent avec un soupir douloiuvux. — Hi'icvdir celle pluie glacée, rentrer sans trouver une i-tinccllc de feu, et ("■(rc aeceuilii par l'algarade de cette sorcière, que je voudrais pouvoir nietlro dans la cheminée en guise de fagots; car, hélas! pour du bois, Dieu sait si je...

— Bon Dominique, assez ! — dit Létorière en lui mettant la main sur la bouche. — N'avez-vous pas dt'jà trop fait pour moi? N'avez-vous pas abandonné votre classe, votre état?

— VA Pocrate? Est-ce que ce sage, est-ce que ce grand philosophe n'abandonna pas lout... pour suivre Alcibiade!!! Seulement, comme il ne faisait pas aussi froid à Athènes qu'à Paris... Socvale n'avait pas lo chagrin de voir son élève grelotter de froid; mais, tenez, croyi'z-moi...

couchez-vous ôtez vos habits mouillés, vous aurez plus

chaud dans votre lit.

— Vous avez raison, Dominique, car je ne sais, mais il me semble que j'ai la fièvre.

— Allons, il ne manquerait plus que cela, vous voir tomber malade! — Puis, se retournant d'un aircouri'ouré, Dominique s'écria, en montrant le poing à laporle par laquelle était sortie Madeleine:

— Et c'est toi, sorcière maudite! qui as causé cette révolution à mon malheureux élève par tes imprudentes criailleries! Je regrette maintenant de ne pas t'a voir mise dehors par les épaules.

Au milieu de l'apostrophe de Dominique, la porte s'ouvrit, et le régent vit entrer avec étonnement un commissionnaire chargé de deux énormes falourdes et de quelques paquels do sarmens de vigne.

— Tu te trompes, ce bois n'est pas pour nous, mon garçon,— dit Dominique avec un soupir.

— Est-ce que ce n'est pas ici que demeure monsieur le marquis de Létorière, mon bourgeois?

— Si fait.

— Eh bien! le bois est pour ici. La grosse dame en coqueluchon brun a dit qu'elle allait revenir avec de la braise et de quoi faire un lait de poule pour monsieur le marquis.

— La grosse dame en coqueluchon brun? — demanda Dominique d'un air stupéfait.

— Oui, mon bourgeois, celle qui m'a payé le bois.

— Qui a payé le bois! L'entendez-vous, mon digne élève? Vous allez avoir du feul — s'écria avec joie Dominique en se retournant vers Létorière, qui, presque subitement saisi d'un violent accès de fièvre, s'était mis au lit.

Heureusement dame Landry vint elle-même expliquer cette énigme d'un air confus. La digne ménagère tenait d'une main une cafetière pleine d'eau bouillante, cl de l'autre quelques charbons allumés sur une pelle.

Lorsque le commissionnaire fut parti, dame Landry s'écria en voyant la prdeuv du marquis:

— Pauvre jeune gentilliomme, il a la fièvre, c'est sûr! C'est le froid qui l'aura saisi; et moi qui n'ai pas eu honte de le retenir à causer pendant qu'il grelottait... Allons, allons, ne restez pas là à me regarder comme un homme de cire, mon cher monsieur. Mettez donc le bois dans la cheminée, allumez donc le feu, pendant que je vais casser les œufs pour faire le lait de poule. Avez-vous un tasse bien propre au moins? — Puis, allant vers le lit, elle toucha sa mince couverture. — Mais, Jésus-Dieu! monsieur le marquis n'est pas couvert, allez donc lui chercher deux ou trois courrepieds bien chauds. Et sa tête? elle est beaucoup trop basse; il faudrait un oreiller. Allez donc en chercher un. Et des rideaux! Comment cette alcôve n'a-t-elle pas de rideaux? ni les fenêtres non plus?... Vous voyez bien que le grand jour fera mal aux yeux de monsieur le marquis. Mais allez donc; je ne puis pas tout faire, non plus!

L'honnête régent, auquel s'adressaient ces ordres si di-

vers et si précipités, restait ébahi devant Madeleine, cherchant à comprendre la cause de ce revirement subit. Tout à coup il s'écria en se parlant à lui même:

— (".'est son eharmel 11 n'y a pas do doule, c'est le charme naturel dont il est doué qui opère; il séduit la tailleuse, comme Alcibiade a séduit Timée, femme d'Agis, roi de Lacédémone, et cela sans otl'enser la vertu, ce qui est encore bien plus beau et plus méritoire! — Ma chère dame, je vous l'avouerai, nous n'avons malheureusement ni oreillers, ni rideaux, ni couvertures, — reprit tristement Dominique.

— Quelle misère! —dit tout bas Madeleine émue. Puis, voyant le régiMit toujours drapé dans sa toge, elle s'écria: — Mais en attendant que» le lit soit mieux garni, donnezmoi toujours cette couverture, au lieu de vous en (;nvelopper comme un véritid)le carême-prenant; à votre âge n'avez-vous pas de hont(!? — Et la ménagère tirait résolflment un des pans de la loge improvisée de Dominique, I\Iais celui-ci, retenant son vêlement avec énergie, s'écria :

— Ma bonne dame, écouti'z-moi donc... Laissez-moi donc... ne tirez donc pas si fort... c'est une question de convenance... Je puis vous confier cela... à vous (jui êtes d'un âge respe^'lable et fie plus femme d'un tailleur... — Et Diiniiiiiqiu' dit à voi\ basse: — Mon liaut-do-cliausse, comme disnicnt nos pères, étant absolument hors de service, et n'ayant pas de robe de chambre, je suis obligé de substituer cette manière de manteau romain à un habillement plus commode.

— Est-il bien possible? — dit Madeleine en abandonnant le pan de la couverture. — Si c'est ainsi, je vous enverrai ce soir Landry. — Puis elle ajouta à voix basse, en attisant un feu clair et brillant qui jetait sa réjouissante clarté dans cette chambre misérable: — Monsieur le marquis dort-il ?... S'il ne dort pas, faites-lui boire ceci. — Et elle lui donna une tasse remplie d'un chaud breuvage.

Dominique s'approcha du lit sur la pointe du pied.

— Comment vous trouvez-vous? — dit-il à son élève.

— J'ai froid.... je souffre de la tète.... — dit celui-ci d'une voix faible. — Mais quel est ce feu?... Comment avons-nous du feu?

— Il y a du feu parce que vous êtes charmant.... C'est celte bonne et digne femme qui l'a fait; voilà un breuvage excellent.... bien chaud, que vous allez boire : c'est encore elle qui vous l'a préparé. Courage.... courage!... voici enfin voire étoile qui se lève sous la physionomie respectable de dame Landry...

Le marquis, souffrant d'une horrible migraine, ne comprit pas grand'chose à ce que lui disait Dominique, et surtout de quel lever d'éloile il parlait; néanmoins, il prit la lasse, but, et tomba dans un profond assoupissement. Alors la digne femme s'approcha du lit en retenant son souffle, elle borda les draps avec un soin tout maternel, et revint auprès de Dominique.

— Il faut être généreux et me pardonner, monsieur, — lui dit-iHe; — tout à l'heure j'ai été bien grossière à i'égard de monsieur le marquis ; mais, voyez-vous, c'est mon homme (iiii m'avait monté la tête; il faut dire aussi que je ne l'avais pas vu, ce pauvre gentilhonnnel si jeune, si joli, orphelin de père et de mère avec ça... et puis un soigneur comme lui manquer de feu en plein hiver, quand des ouvrierscomme nous ont toujours un bon poêle bien chaud ! Tenez, mon digne monsieur, je me reprocherai toujours d'avoir osé parler effrontément h monsieur le marquis, mais soyez sûr au moins (pie, tant que Madeleine Landry vivra, elle sera sa servante bien humble... Enfin, monsieur, — et la bonne dame baissait les yeux en tirant un pi'lit sac de sa poche, — en venant ici, j'ai touché un billet de trois cents livres; voilà monsieur le manjuis alite, peut être aurat-il besoin de quelque chose, d'un médecin; à lui je n'aurais jamais osé proposer cela, mais avec vous je suis plus hardie... Tenez, monsieur, nous mettrons ce'a sur le mémoire, et oubliez les vilaines paroles que je vous ai dites...

— Pour cela nous sommes parfaitement quittes, ma chère dame: vous m'avez traité de hibou, je vous ai trailéo

d'orfraie, n'en parlons plus; mais quant h ce pr^t, je dois vous prévenir que le retour de monsieur l'abbé de Vighan, oncle de mon élève, peut êlre retardé, et que de bien longtemps pout-Ptre il nous sera impossible de vous rendre ce que vous nous offrez généreusement, c'est vrai; mais d'après la scène de ce matin, je puis craindre...

— Ne parlez jamais décela, monsieur, ou je mourrai de honte, foi d'honnête femme! Monsieur le marquis nous rendra ça quand il pourra ; Dieu merci ! nous n'attendons pas après soixante pistoles pour vivre.

— Je prends ce prêt sur moi, ma digne dame; d'ailleurs mon semestre prochain de ma rente sur la gabelle vous répondra de la somme.

— A la bonne heure ! il me semble maintenant que je suis à moitié pardonnée de mon insolence. Ah cà ! monsieur, je retourne chez moi chercher tout ce qui manque à monsieur le marquis, et je reviendrai tous les jours, si vous le permettez, m'établir près de lui comme sa garde; car les hommes n'entendent rien à soigner les malades, soit dit sans vous offenser, monsieur.

Et Madeleine laissa Dominique auprès du lit de son élève, et en possession d'un excellent feu, jouissance que le vieillard ne connaissait plus depuis bien longtemps.

La maladie do monsieur de Létorière tirait h sa fin ; il était presque convalescent, grâce aux soins assidus de Madeleine, de son mari et de l'apprenti Kraft. Tous avaient rivalisé de dévouement avec le bon Dominique. Le marquis s'était montré si afifectueusoment reconnaissant de ces touchantes preuves d'intérêt, il semblait tellement les justifier et les mériter par la délicatesse et la bonté de son cœur, que le tailleur et sa femme se montraient de plus en plus attachés à leur joli seigneur, comme ils appelaient le marquis.

Le printemps approchait; un jour Dominique, qui était sorti pour lâcher de décider un procureur à suivre un des procès de Létorière, rentra d'un air à la fois rayonnant et étonné ; l'apprenti Kraft le suivait portant avec peine une mmense corbeille do fruits et de fleurs les plus rares. Sur un petit papier, attaché par une épingle à un magnifique ananas, on lisait ces mots : A monsieur le marquis de Létorière.

Après avoir admiré ce charmant cadeau avec une curiosité enfantine, et en vain cherché de quelle part il pouvait venir, car un homme inconnu avait laissé la corbeille chez le portier, le marquis remplaça l'adresse de ce présent par celle-ci: A mes bons amis Landry et sa femme, et il chargea Kraft de porter de sa part les fruits et les fleurs à maître Landry.

— Tu leur diras que j'ignore d'où me vient ce don, mais c'est la première et la seule chose que je puisse leur offrir, et je la leur envoie comme gage de ma reconnaissance éternelle.

Quelques jours après, autre surprise : dans un charmant nécessaire à écrire qui fut laissé chez le portier par un garçon de Bordier, célèbre ébéniste, le marquis trouva ce billet:

«Votre cœur ne dément pas ce qu'on attendait de vous. « C'est bien. Envoyez ces deux lettres à leur adresse. »

Dans un des compartimens du nécessaire, Létorière trouva deux lettres cachetées. Sur l'une on lisait :

A monsieur Landry, tailleur, au.r Ciseaux d'Or.

Sur l'autre: A monsieur Buslon, procureur au Châtelet.

Ce dernier, l'homme de loi chargé des procès du marquis.'n'avail jusqu'alors voulu tenter aucune démarchedans la crainte de ne pas êlre remboursé de ses frais.

Létorière et Dominique se regardèrent avec ébahissement.

— Que vous disais-je ?— s'écria l'ex-régent, — me croirez-vous maintenant? vous déflerez-vous de votre destinée ? Quand je vous dis que vous n'aurez rien à envier au fils de Clinias!

Étourdi de cette aventure, dont il ne comprenait pas encore les suites, le marquis pria Dominique de porter la lettre du procureur à son adresse, et envoya celle de maître Landry par son portier. Une heure après, le tailleur, Madeleine et l'apprenti étaient aux genoux du jeune gentilhomme. ^

— Grâce à vous, monsieur le marquis, j'ai la pratique

de monseigneur le duc de Bourbon! —s'écria Landry.

C'est un bénéfice clair et net de six mille livres par anl Me voilà riche à jamais!

— Grâce à vous, monsieur le marquis, notre voisin Mathurin, qui nous enlevait toutes nos pratiques, va crever de dépit, — disait Madeleine.

— Grâce à vous, monsieur le marquis, dame Madeleine, dans sa colère de voir déserter nos chalands, ne me donnera plus de soufflets! — disait Martin Kraft.

— Mes amis, — répondit Létorière, — jesuisravi du bonheur qui vous arrive; mais je vous jure que malheureusement j'y suis étranger.

— Ah! moiT^ieur le marquis, pourquoi dire cela? s'écria Madeleine d'au ton de reproche : et, tirant de sa poche la précieuse missive, elle lut : — « Maître Landry est prévenu qu'à l'expresse recommandation de monsieur le marquis de Létorière, S. A. S. monseigneur le duc de Bourbon daigue le nommera l'emploi de tailleur du corps et de sa maison.» Vous -ï-oyez bien, monsieur le marquis! — reprit Madeleine. Et, regardant Létorière avec des yeux baignés de joyeuses larmes, elle ajouta : — Cet emploi nous rend fortunés pour toujours.... Eh bien! foi d'honnête femme, la corl -^iUe de fleurs et le billet que monsieur le marquis a eu la bontéde nous envoyer hier nous ont fait peut-être plus de plaisir encore,

— Et vous avez raison, mes amis, — dit Létorière; — car hier c'était bien moi qui vous envoyais ce présent, dont j'ignorais la source. Mais aujourd'hui je ne savais pas ce que contenait cette lettre, c'est un mystère que je ne puis pénétrer.

A ce moment Dominique entra, la figure complètement bouleversée : il avait monté les cinq étages avec tant de hâte qu'il pouvait à peine parler; les seuls mots qu'il faisait entendre d'une voixentre-coupée étaient: — Riche... riche., le procureur... procès... Je le disais bien! — lit il se jeta au cou de son élève en manière de péroraison.

— Mon bon Dominique, remettez-vous, — lui dit le marquis.— Apprenez-moi quelle heureuse nouvelle vous transporte...

— Oui, par le ciel ! elle est heureuse, cette nouvelle, — dit l'ex-régent encore ' iletant. — Figurez- vous donc que je me rends chez ce Biiston... cet oiseau de proie... votre procureur... Quand les clercs me voient entrer dans l'étude, ils recommencent les indécentes plaisanteries qu'ils ont coutume de me faire... je les méprise socratiquement, et je demande maître Buslon. Comme d'habitude, ces impudens polis'^ons me répondent en chœur et sur tous les tons : «Il n'y est pas! il n'y est pas!» Au milieu de ce tapage infernal, je m'approche du premier clerc, et je lui montre ma lettie... Ah ! si vous aviez vu sa figure!— s'écria Dominique en éclatant de rire et en frappant sur ses cuisses.

— Eh bien I eh bien 1 achevez donc, — s'écria Je marquis.

— Eh bienl le premier clerc ouvi-ait déjà la bouche pour se li\Ter à son insolente gaieté; mais, dès qu'il eut reconnu l'écriture de la lettre, il devint sérieux comme un âne qu'on étriiïe, imposa silence à ses camarades, se leva, et me dit respectueusement: « Je vais avoir l'honneur de conduire monsieur Dominique chez mon patron.» J'arrive chez le procureur jusqu'alors invisible ou insolent. Autre scène ! le vautour devient tourtereau, et me roucoule cas mots après

LE MARQUIS DE LÉTORIÈRE

avoir lu la lottve : « Je n'ai jamais un instant douté du gain du procès de nionsiourle marquis contre l'intendance de Xainlonse, au sujet des bois de Uriou... Cette lettre lève les seules difficultés qui s'opposaient à la poursuite de celto afi'aire, dont je vais d'abord m'occuper, en altemiant que le dossier du f^rand procès contre les princes allemands soit en ordre. J'ai d'ailleurs tellement foi dans la bonté de la cause de monsieur le nian]uis, que je vous offre, monsieur de lui ouvrir cliez moi un crédit de vinjjt niilli' livTes... cette somme nes'élevant pas h la cini|uième partie de celle qu'il toucliera, je n'en doute pas, pour ses reprises sur l'intendance deXaintonge.»

— Mais c'est un rével...un rl^ve!...— dit le marquis en mettant les mains h son front.

— Franchement, ça m'en avait tout l'air. — reprit Domini(iue; — et, pour m'assurer de la réalité de ce que je voyais, j'acceptai l'ollVe de maître Buston, comme étant votre fondé de |iouvoir.

— Eh bien'!... — s'écria Létorière.

— lih bien! — dit Dominique en remettant un portefeuille au marciuis, — sur mon simple reçu, il m'a remis vingt mille livres que voici, en bons à vue sur la ferme générale...

Il serait impossible de peindre l'étonnement et la joie des acteurs de cette scène.

Après des rcmercîniens et des bénédictions sans nombre, le tailleur, sa t'ennne et son apprenti se retirèrent.

Le marquis, resté seul avec Dominique, s'épuisa en vaines conjectures pour deviner d'où venait cette mystérieuse protection. Bordier, l'ébéniste, ne put donner aucun renseigiienient sur l'aclietrur du nécessaire. Le procureur garda le silence le plus obstiné sur le contenu et sur l'auteur de la lettre qui avait opéré un si grand changement dans sa manière de voir a l'endroit des procès du marquis. Plus tard, le secrétaire des commandemens de monsieur le duc de Bourbon répondit que Son Altesse avait elle-même ordonné la nomination de maître Landry comme tailleur de sa maison.

Lorsijue le marquis fut tout à fait rétabli, il alla occuper avec Dominique un petit appartement dans le faubourg Saint-Germain. Le brave Jérôme Sicard, ce cocher de fiacre qui avait voulu conduire Létorière gratis parce qu'il ressemblait à un bon ange, y fut installé, à sa grande joie, comme valet de chambre. Ce fut la seule récompense qu'il sollicita, lorsque le marquis lui demanda de quelle façon il pouvait reconnaître sa dette envers lui. 11 est inutile de dire que Sicard, maître Landry et sa femme furent d'ailleurs généreusement et délicatement récompensés de leurs soins.

Chose singulière! aucune des nobles actions du marquis ne demeurait inconnue h son mystérieux protecteur. Un petit billet arrivait par la poste, et contenait ces mots : a C'est bien... continuez, on veille sur vous...»

D'autres fois on lui donnait des conseils pleins de sagesse: on l'engageait à jouir des plaisirs du monde et de son âge, mais à toujours conserver la droiture et la loyauté de son caractère, car on y comptait pour l'avenir.

D'autres foison engageait Létorière à faire les exercices d'académie qui convenaient à un gentilhomme. Il suivit ce conseil, et bientôt excella dans l'escrime, dans l'équitation et dans tous les jeux qui demandent de la souplesse el de la légèreté.

Tantôt ces lettres, qui révélaient une affection croissante et réfléchie, arrivaient au marquis par des moyens charmans et inattendus. C'était dans un admirable vase de Sèvres rempli de fleurs, (pi'un inconnu laissai au concierge C'était encore dans un sachet de satin, merveilleusement brodé à son chiffre et à ses armes, qu'il trouvait au fond de sa poche en revenant du jeu de paume.

Cette singulière correspondance durait depuis environ un an, lorsiiue Létorière gagna son procès contre l'intendance de Xaintonge.

Le lendemain du jugement, un palefrenier, vêtu à la livrée du marquis, amena deux magnifiques chevaux an-

OELV. CHOISIES. — II.

glais, dont la mode commençait à se répandre. Le harnachement et les housses étaient des merveilles de richesse et d'élégance. Une lettre ainsi conçue accompagnait ce nouveau présent :

«Votre procès est gagné, vous pouvez vivre comme il convient à un gentilhomme de votre rang. Vous irez chez Chérin le généalogiste; il rédigera vos titres de noblesse ; vous les déposerez sur l'architable, afin de pouvoir être présenté au roi et avoir vos entrées à la cour. Vous aurez sans doute l'honneur de suivre les chasses de Sa Majesté; ces chevaux vous serviront... On est content de vous. »

A toutes les questions (pie fit Létorière, le palefrenier n(! répondit autre chose sinon qu'un inconnu avait acheté les che\aux chez Gabart, fameux marchand de l'époque, en disant qu'on apporterait plus tard lesbarnachemens. Quant à l'inconnu, c'était un homme vêtu de noir, assez gros, et âgé de cinquante ans environ.

Quelque temps après cette nouvelle surprise, le marquis reçut ce billet :

« Allez ce soir au bal do l'Opéra; attendez au coin du roi, entre minuit et une heure; mettez un domino noir, et attachez-y un ruban bleu et blanc. »

Létorière, de sa vie, n'était allé au bal de l'Opéra. Sans mener une existence de reclus, son temps avait jusqu'alors été employé à des exercices d'académie, à des promenades avec Dominique, à de longues lectures des poètes grecs et latins, et à de fréquentes séances à la Comédie-Française.

Quoique Dominitiue n'eût pas une très-grande connaissance du cœur humain, il était quelquefois inquiet en voyant son élève rester si calme dans l'âge oij les passions se révèlent ordinairement avec tant de violence; un nionient le digne homme avait pensé que le protecteur mystérieux du marquis était une femme, mais il n'avait pas fait part de ses soupçons à Létorière.

Lorsque celui-ci prévint Dominique qu'il irait au bal de l'Opéra, l'ex-régent eut l'heureuse idée d'accompagner son élève. Létorière se réjouit fort de ce plaisir, et partit avec Dominique.

Une fois lancés dans ce tourbillon, les deux amis, aussi désorientés que les provinciaux, eurent mille peines à retrouver le coin du roi, et furent d'abord victimes des railleries des spectateurs : le marquis avait une taille si mince, une tournure si élégante, un si joli pied, des mains si charmantes, qu'on le prit facilement pour une femme, tandis que Dominique, grand, osseux, gauche et empêtré, passa pour son mari.

Létorière rougissait de colère sous son masque, et il fallait toute l'aiitoriti'', toutes les supplications de Dominique pour l'empêcher d'éclater.

Enfin deux dominos les abordèrent.

Le plus grand prit le bras de Dominique, pendant quo le plus petit, s'approchant de Létorière, lui dit ces mots à l'oreille :

0 Continuez... on est content... Tenez... et espérez.»

Le marquis se sentit mettre une petite boîte dans la mair. et, avant qu'il eût pu dire un mot et faire un mouvement, le domino se perdit dans la foule.

I.i'liirière il.iit liaiisl'encliantement. La voix qui lui avait dit à l'oreille ces mômes mots que son protecteur inconnu lui avait si souvent écrits était une voix de femme d'une douceur infinie ; il lui avait aussi semblé voir briller deux grands yeux bleus à travers la soie du masque.

Ivre de joie, sentant mille émotions nouvelles s'éveiller dans son cœur, le marquis oublia complètement Dominique, et eut la folle idée de retrouver son domino, croyant reconnaître entre mille les grands yeux bleus qui s'étaient arrêtés sur les siens avec une si singulière expression rie tendresse. Vers les cinq heures du matin, il comprit la vanité de ses recherches, et rentra cliez lui impatient de savoir ce que contenait la boîte.

Elle renfermait une de ces bagues à larges chatons alors très à la mode; elle était entourée de diamans : on y voyait peint sur émail, avec une délicatesse admirable, un charmant œil bleu au milieu d'un nuage, dont l'expression était

telle que Létovière reconnut aussitôt le regard doux et tendre de son domino. Sur l'exergue on lisait ces mots en caractères microscopiques.

« Il vous suit partout. »

La lettre conlennit ces mots :

a Vous avez vingt ans, vous êtes jeune, beau, noble spirituel et diariiiant; vous avez assez d'argent pour èlre prodigue. Votre avenir est entre vos mains... on veut voir si les conseils qu'on vous donne depuis un an continueront de porter leurs fruits. On ne vous écrira plus... vous avez votre libre arbitre, mais on vous suit partout. Dans quatre années à dater de ce jour, que votre conduite ait ou non répondu à ce qu'on attend de vous, vous recevrez une lettre. D'ici là, courage, espoir et persévérance. »

Pendant un mois le marquis faillit à devenir fou de curiosité. 11 parcourait les promenades comme un insensé, interrogeant avec anxiété tous les yeux bleus qu'il rencontrait, et les comparant à sa bague. Bien de beaux yeux bleus se baissèrent timidement devant son regard ardent et inquiet, d'autres lui répondirent avec langueur, d'autres avec colère, mais il ne découvrit rien.

Il se souvint qu'on lui avait ordonné de déposer ses titres sur l'arcbitable pour èlre refu à la cour; il remplit les formalités voulues, et attendit le retour d'un de ses parens éloignés, monsieur le comte d'ApprevilIc, pour avoir l'bonneur d'être présenté au roi Louis XV.

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