‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 10 sur 68 · VU. — CONVERSATION · texte numérisé non relu

VU. — CONVERSATION

Causons un peu.

(GOETaE.)

On l'a dit, la figure de Marcel était plus sombre que de coutume; il posa sa carabine sur le lit de Crûo, et so jeta sur un fauteuil.

— Uonjour, monsieur Marcel... Vous n'êtes donc pas à la chasse avec tout le monde... — demanda le bossu.

— Non...

— Vous aimez pourtant bien la chasse, monsieur Marcel.

— Oui, mais il y a des gens avec lesquels je ne l'aime pas...

— Pourtant madame de Lussan est bien bonne pour vous, monsieur Marcel.

— Je le sais...

— Monsieur do Cérigny... et ces autres messieurs aussi... monsieur Georges de Verneuil aussi...

Et le bossu appuya sur ces derniers mots. Marcel fit un mouvement.

— Celui-là... je ne puis le soufirir... — dit-il avec vivacité.

— Oli ! ni moi non plus, monsieur Marcel.

— Pourquoi cela, Crao?...

— Parce que... je ne sais... moi... mais il a l'air si fat, si impertinent... si vainl

— C'est bien vrai, Crâo... un air évaporé, des manières de femme... Co n'est pas un homme cela... — dit vaniteusement Manel en regardant ses mains nerveuses, qu'il comparait mentalement aux mains blanches et effilées do Georges.

— Je suis sî!r qu'il met un corset, monsieur Marcel.

— Pas possible!

Et après l'aflirination du bossu, Marcel partit d'un long éclat de rire que celui-ci partagea.

El après un moment de silence, Crâo reprit d'un air mystérieux :

— Toutes ces fadaises-là, voyez-vous, monsieur Marce;, n'en imposent pas aux femmes... elles aiment un homme qui soit homme... (pii enfin ait l'air d'un homme...

Et Crâo accentua longuement ces mots.

— Tu te trompes, Crâo, elles admirent un air efféminé, et ces sottes recherches de parure...

— Pas toutes, monsieur Miircel.

— Ma foi I le plus grand numljre. Mais il me semble, au contraire, que, si j'étais l'enune, je voudrais pour mari ou pour amant un homme... qui...

11 hésita.

— Comme je vous l'ai dit, un homme qui ait l'air d'un homme, monsieur Marcel, — dit le bossu en l'interroinpanl, — un homme robuste... basané... brun...

— Un homme qui ait un bras pour la porter ou la défendre, Crâo.

— Un homme qui ne chasse pas comme les femmelettes, mais connne vous , monsieur Marcel , qui lasseriez uu sanglier à la course.

— Tu me flattes, Crào.

— Non, monsieur Marcel. Si j'étais femme... je voudrais un amant comme vous...

— Toi, je le crois bien; mais que le diable m'emporl; si je vouiirnis d'une femme connne toi !

Un éclair imperceptible brilla dans les yeux de Crâo; mais il conlinua sans sourciller:

— Oh! monsieur Marcel, je dis moi, moralement s'entend; car je sais bien que, physiquement, je suis laid et repoussant, — ajoula-l-il avec tristesse et h'umilit'.

— Allons, j'ai la tort, — dit Marcel,— j'ai eu tort, Ciû

ne m'en veux pas de l'avoir dit cela... mais je suis d'une humeur...

— Vous, monsieur Marcel ?

— Tiens, il faut te le dire, j'aurais plus de plaisir à mettre une balle dans cet habit rouge que dans l'épaule d'un daim...

— Et moi, je vous dis que c'est très mal, et que c'est plutôt lui qui devrait avoir cette pensée à votre égard.

— Et pourquoi? n'est-t-il pas heureux?... n'est-il pas?... Ici Marcel se lut.

— Il est, il est... car je devine votre pensée, et je puis vous le dire entre nous... il est l'amant d'une femme que vous aimez. Eh bien ! ce n'est pas vrai. Il n'en est rien... je vous le jure... moi.

— Tais-toi, Crùo... tais-toi... — dit violemment Marcel.

— Et bien mieux, je vous dirai, moi, qu'il no tiendrait qu'à vous de...

— Crào... no raillez pas... — dit Marcel avec colère.

— J'ai des preuves, — articula rapidement Crâo.

— Des preuves! des preuves! — répéta Marcel en se levant de toute sa hauteur et attirant le pygmée près de lui et le regardant bien en face; — des preuves, Crâo!... ne répèle pas un pareille parole sans montrer tes preuves, ou je te tue...

— Je ne puis pas vous les montrer, mais vous les dire... monsieur Marcel... mais lâchez-moi.

— Mensonges!... — dit le géant en repoussant Crâo avec dédain.

— Mensonges... mensonges... — répétait le bossu avec un air d'intime conviction, — mensonges, à la bonne heure... Comme si je ne l'avais pas vue vingt fois, dans les premiers jours de son arrivée au château, vous suivre du regard ; comme si elle ne vous soutenait pas toujours contre les autres quand ils se moquent de vous... comme si elle n'était pas toujours la première à vousappeler dans le salon.

— C'est vrai, Crâo, dans le commencement... mais c'était pour me tourmenter et rire à mes dépens.

— Sans doute, monsieur Marcel, elle rit à vos dépens, maintenant peut-être, parce que vous n'avez pas su la comprendre. Elle rit à vos dépens parce que vous ne concevez pas qu'un homme comme vous plaît toujours, lors même que ce ne serait que par singularité... Elle rit à vos dépens parce que vous ne voyez pas que son monsieur Georges l'ennuie à périr avec ses prévenances et ses attentions, parce qu'après tout, qu'a-t-il pour plaire? Une figure de fille, des cheveux frisés, un jargon, des fadeurs... Au lieu que vous, monsieur Marcel, vous, vous êtes bien plus beau, de cette beauté mâle et forte dont nous parlions. Si vous lui racontiez vos chasses dans les Pyrénées, comme vous me les racontez à moi, elle ne cesserait pas de vous entendre... Vous pouvez me croire, moi. Qu'est-ce que cela me fait, à moi, de vous dire tout cela; moi, toujours seul, isolé, méprisé, laid, repoussant, aussi loin de la beauté de monsieur Georges que de la vôtre. Je n'ai aucun intérêt à vous donner la préférence... n'est-ce pas?... je dis ce que je sens et ce que je sais... voilà tout.

— Ce que tu sais... Cràol... — dit Marcel, celtefoisd'un air seulement dubitatif.

— Mais, monsieur Marcel, résumons ; n'est-il pas vrai que dans les premiers temps elle vous recherchait, vous engageait à venir au salon au lieu de rester dans les bois?...

— C'est vrai...

— N'est-il pas vrai qu'après cela elle a été froide et réservée avec vous, et qu'elle ne vous parlait plus que de loin en loin?...

— C'est encore vrai.

— Et enfin que maintenant elle a l'air de ne pouvoir pas vous supporter... elle vous évite autant qu'elle le peut?

— C'est encore vrai, — dit Marcel avec un soupir.

— Eh bieni n'est-ce pas clair, vous lui avez plu, elle vous l'a laissé voir, vous n'avez pas voulu la comprendre, et elle est furieuse... elle qui était si bi»n disposée pour vous.

qu'un jour... mais je me tais... vous diriez : « Mensonges!... »

— Non, non... dis, Crâo, dis...

— Non, vous ne me croyez pas...

— Crâo!

— Eh bien ! donc, un jour, madame de Cérigny, en me rappelant la peur que je lui avais faite un soir qu'elle était venue au bal à l'hôtel, médit, je l'entends encore: « Que veux-tu, mon pauvre Crâo, je suis fâchée de ce premier mouvement, qui t'aura blessé, mais tu sais bien que tu n'es pas beau, que tu n'as pas la taille de monsieur Marcel... 1)

— Elle a dit cela... vrai... vrai... Crâo!

— Et bien d'autres choses, ma foi !

— Tiens, tais-toi... je m'en vais, car tu me rendrais fou, — dit Marcel en sortant précipitamment.

Crào le regarda d'un air satisfait, et laissa échapper cette seule ewlamation ;

-Ah! ah!

Mais le son était si guttural, si rauque, si fauve, qu'on eût dit le rire d'une hyène... puis il ajouta en frottant ses mains maigres et jaunes l'une contre l'autre :

— J'aime beaucoup le bossu Rigaudin de la Maison en loterie, je veux faire à peu près comme lui, et mieux si je puis.

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