IX. — THÉÂTRE
L'homme est ainsi fait, qu'à force de lui dire qu'il est un sot, il le croit.
(Pascal. — Pensres, xlvui.)
Le lendemain de la partie de chasse, les bûtes de Lussan étaient rassemblés dans un charmant pavillon situé <iu milieu d'un étang immense, et le majestueux rideau de verdure que formaient les arbres du parc se détachait noir sur le ciel encore doré par les dernières lueurs du soleil, coucbé depuis quelque tem[is.
Il faisiiil une fraîcheur ravissante, les piqueurs de monsieur de Lussan exécutaient au fond de mélodieuses fanfares dont l'harmonie lointaine était répétée à l'infini par les échos.
— Que cette fanfare de Guillaume Tell fait ainsi un admirable eft'et 1 — dit Georges, en abandonnant sa glace pour écouter avec plus d'attention.
— C'est à monsieur de Cérigny que nous devons pourtant celte idée merveilleuse de faire tous les soirs donner de la trompe dans la forêt, — dit madame de Lussan.
— Il n'en fait jamais d'autres... — répondit Ilortense.
— Et pourtant, — reprit Georges, — j'ai, moi, une idée qui vaut au moins toutes celles de monsieur de Cérigny...
— Voilà de la présomption, monsieur de Verneuil, — dit Ilortense.
— Voyons, Georges, — repartit monsieur de Cérigny...
— voyous votre idée... je ne cède pas d'avanceines avantages.
— Eh bien 1 madame, — dit Georges en s'adressanta madame de Lussan, — vous avez ici une charmante salle de spectacle... et il est afl'reux que personne... pas mémo Ct'rigny, n'ait pensé à y jouer la comédie.
— Bravo, bravo, l'idée est parfaite, — répéta-t-on en chœur ; — c'est délicieux! cela vaut bien mieux que les fanfares de monsieur de Cérigny. — Quand jouons-nous?
— Que jouons-nous 7 — L'opéra ? — Le drame? — Le vaudeville?— Ce sera charmant! —Je n'oserai jamais! —Et des costumes?
Telles furent les approbations, les interjections et les questions que suggéra le projet de Georges.
—C'est arrêté, nous jouons la comédie, — dit madame de Lussan. — Crâo copiera les rôles et servira de souffleur, ma femme de compagnie tiendra le piauo, le régisseur aura son violon, le maître d'hôtel sa lliUo, et un de nos gens qui donne du cor d'harmonie complétera l'orchestre.
—Ce sera délicieux... Approuvé... approuvé... Seulement que jouerons-nous? — demanda monsieur de Mersac.
— Jouons Hernani ?
— Oh bien, ouil c'est romantique, ça.
— Hoc turpifsimum ««.' — s'écria *le fils de monsieur de Mersac, lycéen de seize ans, qui ne pouvait dire une phrase sans la finir en latin, depuis qu'il était en vacances. Pure contrariété I Le misérable au collège avait ses humanilés en horreur.
—Comment ! vous parlez encore votre vilahi latin... Ju-
OEIV. CHOISIES. — II.
les ? — dit on minaudant madame d'Alby, qui avait promis à la mèro de Jules de no rien lui passer d'inconvenant...
— Nous no serons pas assez, — objecta monsieur d'Alby.
— Mais les voisins de terre qui nous arrivent domain?... Pensez donc quel renfort... — reprit madame de Lussan...
— Seulement Hernani... pour commencer... ce n'est pas aisé.
— Et puis, au fait, c'est romantique, — dit madame d'Alby, (jui paraissait partager les opinions littéraires du lycéen.
— Pounjuoi pas jouer Faust de Goethe tout de suite'.'reprit monsieur do Mersac...
— Vous croyez rire... — dit monsieur de Cérigny... — Eh bien! j'y pensais...
— Le fait est, — reprit madame de Lussan, — que ce serait piquant... Si nous en essayions?
— Ce sera bien ennuyeux, — dit l'un.
— Aimez-vous mieux Alhalie? — reprit un autre.
— Je pr(''lV'i-erals cola.
— Par exemple !...
— Mais quels vers!.,.
— Votre Goethe est un fou...
— Votre Racine est si froid...
Et cette malencontreuse question littéraire allait encore être débattue, si madame de Lussan n'eût assuré que le frais du soir commençait à gagner. La discussion ne fut pas abandonnée; on monta en bateau, et on était arrivé dans le salon du château qu'elle n'était pas résolue; seulement il fut arrêté qu'on jouerait. Mais quoi?"
— D'abord, avons-nous ici des pièces de théâtre? — dit monsieur de Cérigny à madame de Lussan.
— Je le crois. Il faudrait demander cela à Crâo, qui est chargé de la bibliothèque.
— S'il y en avait, ce serait bien mieux. On éviterait ainsi l'ennui d'écrire à Paris, l'attente de recevoir la réponse; ce serait au moins huit jours de gagnés. Sans cela, le tempsde faire des costumes, d'apprendre les rôles; bah ! ce serait remis à trop loin.
— Sans doute, — répéta tout le monde avec cette impatience de gens heureux qui, une fois un plaisir convenu, donneraient tout au monde pour en jouir à l'instant même.
— Cela est bien simple, — dit Georges, — je vais faire demauuer Crào à la bibliothèque, et savoir au juste quelles sont nos richesses.
Quand Georges arriva dans la bibliothèque, il y trouva Crào, qui le salua respoclueusement.
— Je suis aux ordres de monsieur le comte.
— Dites-moi, Crào, nous voulons jouer la comédie: avez-vous ici des pièces de théâtre?
— Je no crois pas, monsieur le comte. Je vais consulter mon catalogue...— Puis feuilletant un lourd registre...
— Monsieur le comte, nous n'avons ici qu'un théâtre étranger, et encore c'est une traduction de Shakespeare...
— Voilà tout?
— Voilà tout, monsieur le comte... Ah! j'oubliais. J'ai, moi, un vaudeville... c'est ma pièce favorite...
— Quel est-il?...
— La maifon eu loterie, monsieur le comte,
— Vous n'y mettez pas d'amour-propre au moins.
— Que voulez-vous, monsieur le comte... le rôle de Uigaudin m'a toujours séduit.
— Mais c'est un fort vilain rôle...
— Il est amusant, monsieur le comte.
— A la bonne heure dans l'étude du notaire... mais ici, mon pauvre Crâo, vous auriez bien du mal à brouiller quelqu'un...
— Oh! ce n'est pas comme cela que je l'entends, monsieur le comte, je parle du rôle d'observateur...
— Bon Dieu! et qu'observe donc monsieur Crâo? — dit Georges, que cette conversation amusait.
— Oh! bieir des choses... Une entre autres qui divertirait bien monsieur le comte s'il la savait.
— Voyons...
— Mais j'ose recommander le secret h monsieur le comte.
— Parle, Crùo.
—C'est que monsieur Marcel de Launay est depuis quelque temps sujet à de singulières distractions, et que...
Qui ça, notre Nemrod, notre ours... Eh bien! que
fait-il"?... il prend un sanglier pour un loup?...
Il en serait bien capable, monsieur le comte, car les
amoureux sont capables de tout.
— Siarccl est amoureux I... Si lu peux me prouver cela, Crâo, tu n'en seras pas fâché... Voilà qui nous divertirait... ce serait à n'y pas tenir... Voyons, voyons; parle, parle donc.
— Je n'ose, monsieur le comte.
— Crâo, je le veux.
— Monsieur le comte se formalisera.
— Du tout... qu'est-ce que ça peut me faire à moi? je le veux, voyons, dis...
— Puisque monsieur le comte l'exige... je puis lui affirmer que monsieur Marcel est amoureux de...
— Finiras-tu?
— De madame la marquise do Cérigny.
Ici Georges partit d'un éclat de rire si fou, si bruyant, si prolongé, qu'il stupéfia Crâo; et, sans songer davantage aux pièces de théâtre, ce Jeune homme courut comme un écervelé rejoindre la .société du salon.
— Il rit, à la bonne heure, — dit Crâo.
Puis remettant son registre a sa place, éteignant sa lumière, il alla, dans l'obscurité, coller son oreille à une petite porte de dégagement qui communiquait au salon d'été, oîi l'on était rassemblé.
Retenant son souffle, il écouta.
— C'est impossible... — disait Ilortense en riant aux éclats.
— C est pourtant comme cela, madame, — reprit Georges.
— Ma chère amie, voilà une conquête qui me donne de l'ombrage, — ajouta monsieur de Cérigny avec un sérieux affecté.
— Mais le pauvre Marcel ^'a devenir très amusant, — dit madame de Lussan, — et ce qui serait charmant, c'est qu'Hortense l'encourageât un peu.
— Ah! il est trop laid ; il a l'air trop brutal, et puis il me fait une peur affreuse.
— Que vous êtes folle, Ilortense! — dit madame de Lussan. — Marcel est mon parent, un enfant presque, un jeune homme sans conséquence... Vous profiteriez de cela pour nous l'amener; vous useriez de votre influence pour lui faire faire les choses du monde les plus divertissantes ; les soirées commencent à être longues, voyons, Ilortense, pas d'égoïsme; mon Dieu I s'il m'avait honoré de son goût, je vous donnerais l'evemple, moi...
— Allons, vous le voulez; cola vous amusera peut-être, j'y consens; mais moi Je me sacrifie... — dit madame de Cérigny vaincue par tant d'Instances.
Puis comme Ciâo entendit un léger bruit, il se retira vite, et dit en regardant sa tourelle.
— Mais cela prend une excellente tournure... Nous rirons bien.