‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 19 sur 68 · THÉRÈSE · texte numérisé non relu

THÉRÈSE

DIOCGAN GWEXC' HLAN (1).

Le vent d'hiver souffle de l'ouest avec fureur; de grands nuages noirs s'amoncellent à l'horizon; le soleil se couche rouge et enflammé; il jette sur les roches granitiques de la côte de Bretagne une pâle et dernière lueur, triste comme un adieu.

L'Océan gronde, la nuit approche, les hautes lames vertes perdent leur transparence, elles deviennent sombres, elles se heurtent, elles se brisent, et leur écume paraît plus blanche à mesure que les ténèbres descendent sur les flots.

Loin , bien loin du rivage, battue des vagues énormes qui la couvrent à chaque instant d'une neige amère, on voit une frêle chaloupe perdue dans l'immensité de celt(^ mer en furie.

Quelquefois ses voiles, cédant à la violence de l'ouragan, s'inclinent et effleurent le sommet de ces montagnes fiquides ; tantôt elle plonge dans l'abîme, tanlôt elle s'élance sur le dos d'une vague monstrueuse pour être précipitée dans un nouveau gouffre.

L'obscurité augmente, le vent redouble, la mer se creuse.

(1) Diougan Gwenc' Hlan {la Prédiction de Gvoenc' Blan), un des chants les plus populaires de la Brctasne, dialecte de Cornouailles.

OKUV. CHOISIES. — II.

A la clarté blafarde du crépuscule , on distingue deux hommes assis dans cette barque , qui semble devoir être vingt fois engloutie avant d'arriver au port.

L'un tient le gouvernail d'une main ferme; cet homme s'appelle Mor-Nader, c'est un pilote de l'île de Sein.

On dit que Mor-Nader est doué de la seconde vue; on le redoute. Il prédit l'avenir; ses prédictions sont funestes; presque toujours l'événement les justifie. Son langage est souvent imagé, poétique, comme celui des bardes armoricains, qui se sont perpétués jusqu'à nos jours.

Mor-Nader est vieux, ses longs cheveux blancs, fouettés par le vent, semblent hérissés sur sa tête; la froidure est âpre, sa poitrine et ses bras robustes sont nus; l'expression do son visage est farouche; ses yeux ronds et gris étincelleut d'un délire sauvage. Sa voix caverneuse, mais retentissante, domine le sifflement de la tempête, donnue le fracas des vagues. L'evaltation de son esprit croît avec le péril; il chante, dans le dialecte de Cornouailles, avec un aèrent rauque et guttural, ces paroles d'un sens étrange et sinistre :

Evid aoun mê nam euz ket, ileiiz ked aoun da veut lazet; Evid aoun mô nara euz ket , Amzer awaléh ez-onu-mé bet.

(Ce n'est pas que j'aie peur, je n'ai pas peur de mourir ; Ce n'est pas que j'aie peur, assez longleiups j'ai vécu.)

L'autre homme, assis à la proue, est jeune; il se nomme Ewen de Ker-EUio.

Ewen de Ker-Ellio est le maître du vieux château de

Treff-Harllog, qui dresse ses toits aigus et ses murailles de granit là-bas, là-bas, à deux lieues dans la brume, sur la cime solitaire des roches Noires.

Ce manoir domine la Mie des Trépassés et le raz des Agonisans (1). '

Ewen est jeune ; ses cheveux bruns flottent au gré du vent, ses traits sont mâles et rudes, son regard ne peut se détacher de celui du vieillard.

Ewen écoute les chants bizarres de Mor-Nader avec une curiosité mêlée d'effroi. Quelquefois un triste et doux sourire tempère l'âpreté de sa physionomie.

Le pilote a terminé la première strophe de sa lugubre chanson.

Ewen lui dit, dans le même dialecte de Cornouailles :

— Tu m'as annoncé que J'heure approchait où je saurais ma destinée. Ma raison me dit que tu ne sais pas ce que les autres hommes ignorent ; elle me dit que tu te joues de moi; elle me dit que tu me trompes, et pourtant je suis assez faible pour attendre tes paroles avec angoisse. Pourquoi m'as-tu annoncé qu'en mer seulement tu pourrais me prédire l'avenir? Parle! parle I la tempête approche; bientôt nous n'aurons à songer qu'à la manœuvre de cette barque, si nous ne voulons pas périr.

Mor-Nader continua de chanter, comme si son chant devait répoudre aux questions d'Ewen de Ker-EUio.

Deuz fors pêtra a chaorvézo ; Pez a zo dléet, a vézo :

Red è d'aun huU mervel tar gwes, Kent évid arzao eun-divez.

(Peu importe ce qui arrivera,

Ce qui doit être sera ;

Il faut que tous meurent trois fois avant de se reposer enfln.)

— Est-ce donc une mort prochaine que lu m'annonces? — s'écria Ewen.

— Que t'importe ? ne suis-je pas un fourbe ? — reprit le vieillard avec une sombre ironie.

— Parle I parle!

— Non, non, je suis un menteur; non, non, je ne sais pas voir sur le front d'un homme le signe de sa mort prochaine !

— Parleras-tu !

— Quand je te dirais : Ewen de Ker-Ellio, fais ta prière 1 dans un instant la mer t'aura englouti; à quoi bon? fu ne me croirais pas! J'aime mieux te dire: Ewen, fu auras une longue, une heureuse vie; tu auras une femme douce et bonne comme une colombe, tu verras les jeux des enfans de tes enfans...

Et le vieillard poussa un éclat de rire sauvage.

Le jeune homme commença de regarder le pilote avec effroi; il le crut sous l'influence d'un moment de folie; il regretta trop tard de s'être mis à la merci de cet homme.

— Que veux-tu dire, Mor-Nader? Si quelque danger me menace, explique-toi!

— Dans quel mois est mort ton grand-père , Ewen de Ker-Ellio? — s'écria tout à coup le vieillard d'imo voix leiTible.

— Dans le mois noir (2), — reprit Ewen.

— Dans quel mois est mort ton père , Ewen de Ker- Ellio?

— Dans le mois noiri dans le mois noirl — dit Ewen, tremblant malgré lui.

— Et dans quel mois sommes-nous , Ewen de Ker- Ellio?

— Dans le mois noir ! — répondit Ewen à voix basse. Puis il s'écria : — Pilote! pilote ! prends garde! évite cette

(1) Dangereux récifs situés à la toointo méridionale de la baie as Douai'neuez.

br'? n'^ '^^"'^ tle novembre, mois fatal, selon la superstition

lame I Malédiction ! tu veux donc nous faire noyer ? Tu veux donc...

Ewen ne put achever; une lame monstrueuse coucha la chaloupe presque sur le flanc, et la remplit d'eau presque entièrement.

Mor-Nader n'avait pas quitté le gouvernail ; le front haut, l'œil ardent, insouciant du danger, il était en proie à une terrible hallucination.

— Encore une lame pareille, — s'écria Ewen, — et demain on retrouvera nos corps sur la grève.

— Oui, oui, on retrouvera ton corps glacé sur la grève; de pâles varechs ceindront tes cheveux humides. Ce sera ta couronne funéraire 1 — dit le vieillard. — Si tu dois mourir tout à l'heure, tu mourras tout à l'heure; le mois noir est le mois noir.

Et Mor-Nader continua son chant d'une voix plus éclatante encore :

Mé wel as mer varch ênep tpnt, Ken a gren aot gant ar spont, Hen ken gwenn ewid and erc'h gann, Enn hé benn kerno a argant.

(Je vois le cheval de mer venir à ma rencontre. Il fait trembler le rivage d'épouvante.

Il est aussi blanc que la neige brillante. Il porte au front des cornes d'argent.)

Mor-Nader avait presque abandonné le gouvernail.

Une seconde lame, plus furieuse que la première, faillit faire chavirer la chaloupe.

Ewen, à demi renversé par le choc, se releva, et, menaçant le vieillard :

— Veux-tu donc me faire périr ici , misérable? Oh 1 malheur! malheur! Pourquoi suis-je venu avec cet insensé ?

— Non I non ! — reprit le pilote avec la même ironie, — je suis un fourbe! NonI je n'entends pas sonner dans les airs les funérailles mystérieuses de ceux qui vont mourir; Non! je ne vois pas la main de la mort s'abaisser, s'abaisser sur leurs fronts! Ewen de Ker-Ellio, diras-tu que je suis un fourbe, lorsqu'en t'engouffrant dans la profondeur des vagues , tu les entendras tonner en se refermant sur toi? Ewen de Ker-Ellio, vois-tu, aux dernières lueurs du crépuscule, là-bas, là-bas, cette énorme lame noire qui accourt en mugissant, en secouant sa crinière d'écume? Elle vient, elle approche, elle rugit, elle menace, elle dit : NonI Mor-Nader n'est pas uii fourbe, il m'a appelé pour emporter un corps dans mes flancs glacés. Où est ce corps? Ma voilai me voilà!

La folie du pilote atteignit son paroxysme. Exalté jusqu'au délire par le majestueux et terrible spectacle de la tempête, aveuglé par un orgueil stupide et féroce, capable de sacrifier sa vie pour se venger de l'incrédulité d'Ewen et pour justifier sa funèbre prédiction, il abandonna le gouvernail et se dressa debout à l'arrière de la chaloupe.

Là, les bras croisés sur sa poilriiie nuô, le regard inspiré, lo front menaçant, il semblait le mauvais esprit de cette mer en furie.

La frêle embarcation, n'étant plus gouvertïée, tournoya deux fois sur l'abîme; on entendit un bruit sourd, quelque chose de blanc voltigea et disparut dans l'ombre, la voile venait d'être enlevée par le vent.

— Nous sommes perdus ! — s'écria Ewen.

Et dans sa rage il se précipita sur le vieillard pour se saisir du gouvernail.

Mor-Nader le repoussa violemment.

Une lutte s'engagea entre ces deux hommes, au-dessus de l'abîme qui allait peut-être les engloutir.

Le vieillard fut blessé au front, son sang coula. Ewen reçut un coup de barre sur la tête; à moitié étourdi, il retomba étendu au fond de la chaloupe, crut sa dernière heure arrivée; il recommanda son âme à Dieu, ferma les yeux et attendit la mort.

THÉRÈSE DUNOYER

La chaloupe, abandonm^o à elle-mômc, bondissait çh et là au-dessus des vagues.

Mor-Nader, le front sanglant, l'œil hagard, entonna un chant do mort.

Ewen, revenant à lui, se crut sous l'obsession d'un songe infernal en entendant ces paroles effrayantes :

Morvansrez V; lavar, di-iin'',

Pélra c'iioari gan ou an»'' ?

— Tall ann prenn lu clinari gan-in,

III'' Ziioiilagad l'U a M d'in.

Ilc'^ zaoïdagad a giapann net

Abek da ce enn dcuz tennct.

( Vieux corbeau de mer, dis-moi, que tiens-tu ici ?

— Je tiens la têle du chef d'armée, je veux avoir ses deux

yeus rouges.

Je lui arrache les yeux parce qu'il a arraché les tiens.)

— Pilote I pilote du démon I mo conduis-tu donc aux enfers? — murmura Ewen, que le sombre délire de Mor- ÎVader commençait à gagner. — Je vais donc mourir?

— f.tais-je donc un l'ourbe? étais-je un fourbe? — dit le vieillard en penchant son front ensanglanté sur Ewen toujours ctenilu au fond do la barque.

— Non! non! grâce! tu n'es pas un fourbe; mais, avant que je meure, toi qui sais tout, prouve-moi ta science infernale; dis-moi quel est ce portrait mystérieux, cette figure aux yeux noirs et au front pâle qui m'est apparue comme un spectre , et dont le souvenir me suit comme un remords ?

— (Test une fleur du mois noir! c'est une fleur des tombeaux! — répondit le pilote.

Une nouvelle lame remplit presque la chaloupe.

Ewen, accablé sous le choc de cotlp pesante niasse d'eau, ne put faire un toouvcment; l'embarcalion était presque submergée.

La voix de Mor-Nader retenfit plus éclatante encore.

Le vieillard chantait d'une voix lugubre :

Na té, lotiarne lavar, di-nié, Pétra c'hoari gand-oud a mé?

— Hé galon a choari gan-i, Oa ken d'gwir vel ma liani.

— Na té, lavar, di-mé, tonsek Pelra rez azé korn tiévek ?

— Mé, a zo ama'nem-laket C'hortoz he éné da zonet.

( Et toi, loup, que tiens-tu ici ?

— Je tiens son cœur, qui étail aussi cruel que le mien.

— Et loi, dis-moi, vipère, que fais-tu là cachée dans le

coiu de ses lèvres ?

— Moi, je me suis cachée là pour attendre ton 9me au

passage.

Une montagne d'eau, s'élevant avec un bruit formidable, fondit sur la chaloupe et la submergea. Ewen se sentit tournoyer et descendre dans l'abîme.

LE lUAKOIB DE TBEFF-HARTLOG.

La côte occidentale de Bretagne qui s'élond depuis Brest jusqu'à Nantes est aride, sauvage; son aspect ell'rayant et grandiose.

Entre les pointes de Karnarvan et le bec du Raz se creuse une baie si fuue.sie qu'elle a reçu le nom de la haie des Trépassés. Un peu plus loin se trouve le raz des Àgonisans et là pierre des Morts. Ces noms sinisires prou-

vent combien est dangereuse la navigation do ces parages, presijue toujours battus par les vents d'ouest et par des lames furieuses. La scftne lugubre que nous venons de raconter s'était passée non loin de ces récifs.

Çà et là , sur la cime des rochers énormes qui bordent celte partie du littoral armoricain, quelques vieux manoirs bretons dressent encore leurs murailles de granit et leurs toits aigus. Non loin du polit bourg de Saint-Michel, dominant la baie des Trépassés, existait, nous l'avons dit, le château de TrefT-IIartlog, antique propriété de la maison baroniale de Ker-Ellio , l'une des plus considérées de la Bretagne.

On no pouvait comprendre par quel singulier caprice les fondateurs de Trefl-Hartlog avaient bâti ce manoir clans une position si sauvage , si solitaire. Les murs do granit massif semblaient faire partie de la roche; ils eu avaient la couleur noinltre , les aspérités couvertes de mousse fauve, les contours polis et usés par le temps. Le corps de logis principal s'élevait au fond d'une cour ornéo de buis et de houx autrefois symétriquement taillés, mais alors abandonnés à eux-mômes. L'aile gauche aboutissait h une tour assez élevée et presque cnlièrement cachée sous les rameaux d'un lierre séculaire; l'aile droite avait été depuis longtemps détruite.

De ce côté, l'édifice s'élevait perpendiculairement audessus de la mer. En nivelant à trois pieds du sol de la cour intérieure les assises de l'aile détruite, on avait formé une espc'-ce déterrasse d'où l'on découvrait le chenal étroit qui sépare la baie des Trépassés de l'île de Sein, et au loin, à l'extrême horizon, l'Océan.

Les métairies dépendantes de Treff-Ilartlog pointaient çà et là dans la plaine , au milieu de bouquets de chênes veris ; ces fraîches oasis rompaient la monotonie sauvage de landes immenses et désertes qui s'étendaient à perte de vue.

Ewen de Ker-EIlio avait quitté Ti-efT-IIarllog dans la matinée pour faire une excursion on mer avec Mor-Nader, le pilote de l'île de Sein. Nous avons vu la funeste issue do cotte navigation. Mais on l'ignorait au manoir.

On était dans le courant de novembre 1838; le jour sombre, brumeux, commençait à baisser; un grand feu do hêli'e flambait dans la haute cheminée de la cuisine du château.

Un peintre flamand aurait trouvé un excellent sujet d'étude dans la scène que nous allons tenter de reproduire.

Une seule croisée, longue, étroite, à petits carreaux verdAtres enchâssés dans du plomb, éclairait cette vaste pièce recrépie à la chaux. Les murailles étaient si épaisses, ([ue, dans la profonde embrasure de la croisée, on avait pu placer une table, un petit bahut de noyer bien luisant et un vieux fauteuil de cuir à haut dossier.

Assise dans ce fauteuil, la vieille Ann-Jann, nourrice d'Ewen de Ker-Ellio, filait sa quenouille en fumant sa pipe de terre blanche, selon l'habitude de beaucoup de compa-^ triotes de l'Armorique.

Le jour baissait beaucoup; excepté la silhouette lumineuse qui découpait le profil caractérisé d'Ann-Jann sur lo fond transparent du vitrail, tout le reste de sa ligure était dans l'ombre. Ann-Jann portait une coiffe bien iîlanche et bien serrée autour de son front ridé; la coupe de son corsage de drap bleu à boutons d'argent et de sa jupe de grosso étoffe de laine brune bordée d'écarlate n'avait pas varié depuis quarante ans.

L'obscurité, envahissant de plus en plus la cuisine, lutlait ayec les vives lueurs du foyer, qui tremblaient sur les dalles de granit et coloraient de reflets rougeàtres une table de chêne massive, un dressoir rempli de vaisselle de ftiïence et d'étain tenue avec une scrupuleuse propreté. Quelques naïves gravures sur bois gi-ossièrement enluminées, attachées aux murs par quatre clous, offraient les portraits des saints protecteurs de la Bretagne, saint Gueiienoc, saint Ilennoli, saint Goulvenn. De toutes ces gravures, la plus glande, la plus soigneusement coloriée, re^ présentait la chapelle de Falgoat, si fameuse par l'ermitage

de SaUim. Dans une sorte d'auréole, on voyait cet enfant béatifié ; on lisait au-dessous de l'image ces charmantes paroles d'Albert le Grand :

a Quand Salëun alloit à l'aumosne en la ville de Lesneven ou es environs, il n'importunoit les personnes que de deux ou trois petites paroles; car aux portes il disoit : Ave, Maria; avec ces mots en langage breton : Saleim a depri hara, c'est-à-dire, Saleim mangerait lien du pain (s'il en avoit); et puis après il prenoit ce qu'on luy donnoit, et se retiroit tout bellement à son petit ermitage, auprès de sa fontaine , où il prenoit son repas de gros pain bis trempé dans l'eau froide.

» Lorsqu'il geloit à pierre fendre, le petit 5alëun, n'a)'ant pour tout vestement qu'une pauvre robe rapetassée, pour s'échauffer un peu et modérer le froid, montoit en un arbre, prenoit en chaque main une branche d'icelui, et il voltigeoit et se berçoit, chantant h haute voix : 0 Maria! 6 Maria! Lorsqu'il' mourut, on trouva un beau lis frais et odoriférant miraculeusement poussé sur son tombeau, portant escrits sur ses feuilles blanches, en lettres d'or, ces mots que disoit toujours le petit Salëun : 0 Maria ! »

Nous n'avons pu résister au plaisir de citer ce passage d'une des plus gracieuses légendes de l'antique Armorique; et puis Ann-Jann avait une dévotion particulière à la chapelle du Falgoat, dédiée au petit Salëun; elle avait fait un vœu à ce saint pendant l'enfance d'Ewen de Ker-Ellio.

Le vent sifflait et ébranlait la fenêtre de la cuisine du vieux manoir; de violentes rafales de pluie et de grêle fouettaient les vitres; on entendait au loin gronder l'Océan.

Ann-Jann avait regardé plusieurs fois par la fenêtre avec inquiétude; elle se leva tout à coup, posa sa quenouille sur la table, et dit en bas breton à un personnage jusqu'alors invisible :

— Lès-en-Gochl Lès-en-Goch! quel temps pour mon mab-meïbrin! (1)

— Vent et pluie... le pen-Jcan-gtter (2) a vu des temps plus mauvais dans la forêt du Menez-Chom, — répondit le mari d'Ann-Jann sans changer d'attitude.

Lès-en-Goch était un autre type de cette vieille race hretonne Iretonnante , forte et dure comme les rochers de l'Armorique; race loyale et religieuse, opiniâtre et dévouée, fidèle et brave, inlelligente et silencieuse.

Assis sous le manteau de la cheminée, Lès-en-Goch fumait sa pipe dans une attitude méditative. La lueur du foyer éclairait sa figure hàlée par le soleil, tannée par l'àcreté du vent marin; ses longs cheveux noirs grisonnaient à peine, quoiqu'il eût cinquante ans passés; sa taille était moyenne, svelte et vigoureuse; son front carré, sa mâchoire saillante, ses orbites profondes, son nez un peu recourbé, ses yeux bruns et perrans; sa physionomie grave, pensive, mélancolique, annonçait l'habitude de la réflexion. Sa jambe droite croisée sur sa jambe gauche, le dos courbe, son coude appuyé sur son genou, son menton posé dans la paume de sa main, il fumail lentement sa pipe. Sa longue veste, ses larges braies, ses grandes guêtres de grosse toile blanc-jaunâtre dessinaient d'une manière pittoresque son attitude sur l'âtre noir de l'immense cheminée.

Un grand chien-loup à pelage fauve, h tête effilée, à oreilles droites et pointues, gravement assis sur son train de derrière, semblait jouir de la chaleur du feu , et de temps à autre balayait les dalles du foyer par une oscillation de sa longue queue.

Enfin, ponr ne rien oublier dan? le portrait du mari d'Ann-Jann, Lès-en-Goch portait au col plusieurs reliques suspendues à un lacet de cuir; sa figure était presque imberbe, quoiqu'elle eût un caractère énergique; une profonde cicatrice sillonnait son front et sa joue. Il portait un

(1) Nourrisson : terme d'affectueuse familiarité employé par les nourrices devenues vieilles envers les enfans qu'elles ont élevés.

(2) Capitaine, chef de hande.

grand chapeau de forme basse, ronde, et à larges bords, une ceinture de laine rouge et des sabots énormes.

— Quelle pluie ! quelle pluie ! — reprit Ann-Jann. — Pourquoi le maître a-t-il voulu sortir par un temps pareil? Ah! Lès-en-Gochl je ne sais, mais depuis quelque temps notre Ewen n'est plus comme il était autrefois. Non pas que la bonté, la douceur ou la charité lui manquent, Jésus mon Dieu 1 mais il est si triste 1 Qui peut le rendre ainsi triste, Lès-en-Goch ? — Le vieux Breton ne répondit rien; seulement il attira plus précipitamment la fumée de sa pipe. — Vous ne me répondez pas, Lès-en-Goch ! Hélas! je le vois, cela vous a aussi frappé ! Mais, Jésus! quel temps! quel temps! Entendez-vous la mer comme elle mugit ! — ajouta Ann-Jann en jetant une grosse bûche au feu. Mon mah-meïbrin est sorti depuis ce matin, et il n'a pas cessé de pleuvoir; qu'il trouve au moins de quoi se sécher en rentrant.

— Le pen-Imn-guer est endurci ; quand il couchait sur la terre, dans les bois, il ne s'éveillait pas toujours à la première décharge des soldats, qui nous traquaient comme une bande de loups des montagnes d'Arrez. Alors il n'était pas triste.

— Parler?z-vous donc toujours de ce temps, Lès-en- Goch? — dit Ann-Jann d'un ton de reproche. — Notre Ewen n'a-t-il pas été blessé dans cette guerre! Ne l'avezvous pas été, et, comme lui, condamné à mourir; et heureusement, comme lui, pardonné il y a deux ans! Pendant quinze mois qu'a duré la chouannerie, chaque jour, après avoir été prier Dieu et nos bons saints de Bretagne à l'église de Saint-Michel, je revenais ici, à cette place où je suis, je m'enveloppais la tête dans mon tablier, et je pleurais sur mon mab-meïbrin et sur vous, Lès-en-Goch.

— Alors le pen-kan-guer était plus heureux que maintenant; il n'avait d'autre abri que les forêts, il fallait se battre chaque jour, et le pen-kan-guer allait gaiement le premier à l'atiaque.

— Poiu-quoi donc toujours dire le pen-kan-guer en parlant d'Ewen, puisque la guerre est finie, grâce au bon Pieu7 — dit Ann-Jann en allumant une lampe de cuivre.

Le Breton montra à sa femme un long fusil de fort calibre accroché au-dessus du manteau de la cheminée, et dit:

— En paix ou en guerre, ce fusil s'appelle toujours un fusil.

Jusqu'alors la pluie avait été battante, le vent violent, bientôt la tempête éclata. Le grondement de l'Océan, d'abord sourd, lointain, sembla se rapprocher; on entendit au loin la mer tonner comme la foudre. Les portes, les fenêtres de la maison tremblaient sous les efforts de la tourmente.

— Jésus-Marie, Notre-Dame du Falgoat! — s'écria Ann- Jann en joignant les mains, — pourvu que notre Ewen ne soit pas descendu sur la grève! la mer et la marée doivent être affreuses !

— Il n'est pas allé sur la grève, — dit flegmatiquement son mari.

— Vous en êtes bien sûr, Lès-en-Goch î

Le Breton décroisa ses jambes, ne répondit pas, se leva brusquement et éteignit sa pipe.

Wagw, son grand chien loup, se leva comme son maître.

— Allez-vous à la recherche de notre Ewen ? — dit la nourrice.

Son mari, sans lui répondre, baissa la tête sur sa poitrine, croisa ses bras :et se mit à marcher précipitamment en long et en large dans la cuisine.

Wagw le suivait pas à pas avec une sorte d'anxiété.

— Que Dieu nous aide! — s'écria Ann-Jann efl'rayée, car elle connaissait depuis longtemps la signification du moindre geste de son mari. — Vous éteignez votre pipe, vous marchez avec agitation, Lès-en-Goch, mon mabmeïbrin court un danger !

— La tempête est grande, et il est en mer avec Mor- Nader 1 — répondit le Breton d'une voix sombre.

TUÉHÈSE DUNOYER.

— Jcsus-Maric, ayez pitié do celui que j'ai nourri commo mon enl'iintl — s'écria Ann-Jann en tombant à genoux.

Lés-cn-Gocii ôta son chapeau, le mit sous son bras, s'agenouilla h C(Mé de sa lonune, baisa dévotement une des reliques qu'il portait à son cou, joignit les mains, et commença à prier intérieurement, car ses lèvres s'agitaient comme s'il eiU parlé.

N'était-ce pas un touchant, un noblo spectacle, que do voir de notre temps, en l'an de grûco 1838, deux fidèles serviteurs prier ainsi pieusement pour leur maître?

Lès-cn-Goch lit un vœu à Notre-Dame d'Auray en la suppliant do sauver du péril Ewen de Ker-Ellio, le jeune maître de Trctl'-Ilartlog.

Le Breton se relova presque rassuré, il espérait en la ferveur de sa prière. Il recommença de marcher, s'arrôtant quelquefois pour écouter le bruit de la tempête; elle redoublait do fureur...

De temps à autre on entendait un bruit retentissant, prolongé comme une décharge d'artilleri(>. C'était quckjue énorme avalanche d'eau qui s'abattait sur les récifs do la baie des Trépassés.

La pluie tombait à torrens, ses larges gouttes arrivaient jusque sur le foyer par le tuyau de la cheminée; la nuit était profonde; le vent apporta le tintiMnent éloigné de l'horloge de l'église Saint-Michel, sept heures sonnèrent.

Les deux Bretons aimaient Ewen comme l'enfant le plus cher : leur angoisse était cruelle; elle ne se manifesta par aucune démonstration bruyante, stérile; leur résignation fut muette, calme et forte: ils avaient prié...

Ann-Jann, pour s'étourdir, pour tromper son inquiétude, fit les préparatifs ordinaires du souper de son cher mabmeibrin. Elle plaça près du feu une table de noyer bien cirée, y étendit une nappe de toile filée à TrefT-Hartlog pendant les longues veillées d'hiver, et blanchie à la rosée des nuits de mai. Sur cette nappe elle plaça avec symétrie, mais presi]uc machinalement, deux antiques salières d'argent massif, d'un assez riche travail, et les autres accessoires du couvert de son maître.

Peut-être trouvera-t-on plus que patriarcale cette habitude du jeune baron de Ker-Ellio de prendre ses repas dans sa cuisine; mais insoucieux de l'étiquette, il trouvait plus gai de manger auprès de cette gran<le cheminée, au coin de laquelle il avait, dans son enfance, avidement écouté les légendes merveilleuses de sa nourrice, Ann-Jann, ou le récit des exploits des Vendéens contre les Bleus : récits que lui faisait le père do Lès-en-Goch, vieux chouan indomptable surnommé Bral-k'>ie//!e (le Blaireau).

Durant ces modestes repas, Ewen causait avec Ann-Jann, sa ménagère, et avec Lès-en-Goch, qui remplissait à la fois les fonctions de palefrenier, de jardinier, de piqueuret de valet de chambre.

Commo son père, feu Tremadeur de l'Escoet, baron de Ker-I'^llio, c'est au coin de son foyer qu'Ewen donnait le .soir audience à ses métayers. Jamais il ne repoussait une réclamation, jamais il ne refusait un service ou une demande raisonnable et fondée. A cette heure encore, les pi'cheurs, à leur retour de la mer, apportaient au manoir leurs plus beaux poissons, qu'Ewen payait toujours au delà de leur valeur, malgré les observations ménagères d'Ann- Jann. Enfin, après souper, le jeune gentilhomme s'étendait dans son grand fauteuil, pendant que sa vieille nourrice et son maître Jacques prenaient à leur tour leur repas sur la grande table de la cuisine.

Alors Ewen allumait sa pipe, et, les yeux fixés sur le brasier, il se laissait emporter à toutes sortes de rêveries ; car son caractère était singulier, ainsi que nous le dirons plus tard; vers les neuf heures, il remontait dans sa chambre, se couchait dans le lit où étaient morts son père, son grand-père, son aïeul, et il s'endormait d'un paisible sommeil.

A l'exception do quinze mois pendant lesquels il avait fait la guerre en Vendée à la tête d'une bande de quarante paysans de sa terre (lors de la levée d'armes de madame

la duchcssiî do Berri), telle avait élé la vio paisible du maître de ïrrIV-Ilarllog.

II uit heu l'es sonnairnt, l'ouragan augmentait de violence, Ewen n'avait pas paru.

— Mor-Nader avait-il raison? — se dit Lès-en-Goch en se parlant à bii-niême, — serait-il diougan ? (1)

— Ce n'est jamais le bon Dieu qui vous rend diougan, — dit Ann-Jann.

— On ne sait pas, on ne sait pas, femme. Mais, que sa science vienne do Dieu ou du mauvais esprit, maudite soit sa prédiction si elle s'accomplit!

— Quelles prédiction?

— L'autre jour, sur la grève, j'ai rencontré Mor-Nader- Il était assis sur un rocher; le soleil se couchait tout rouge» le temps menaçait; le pilote chantait :

Pa guz ann héol, pa goenv ar m6r, Mé war kana war trenz ma dôr.

(Quand le soleil se couche, quand la mer s'enfle, Je chante sur le seuil de ma porte.)

— C'est une sinistre chanson que celle-là, Lès-en-Goch. On dit que, lorsque Mor-Nader la chante, les nuages deviennent plus sombres, les vagues plus furieuses.

— Aussi, ce soir-là, les nuages devinrent plus sombres, les lames plus furieuses. Je dis à Mor-Nader : « Pilote, la nuit sera mauvaise. » Sans me répondre, il m'a montré au loin la tour de Treff-Hartlog, qu'on voyait au haut des rochers de la cote. «Que voulez-vous dire, Mor-Nader? cette maison est la demeure du pen-kan-guer. » Le pilote, après un moment de silence, a repris :« Le vent du mois noir a toujours apporté la mort sur cette maison. » Je n'ai pu tirer d'autres paroles de",Mor-Nador. Cela m'épouvante.

— Pourquoi, Lès-en-Goch ?

Après quelques momens d'hésitation, celui-ci dit à voit basse :

— Femme, dans quel mois sommes-nous?

— Dans le mois noir, Lès-en-Goch.

Ann-Jann n'avait pas d'abord songé au triste rapprochement que voulait faire son mari en rappelant les paroles de Mor-Nader à propos de la fatale influence du mois noir sur la famille de Ker-Ellio, mais la vieille nourrice s'écria tout à coup :

— Ah I je vous comprends, Lès-en-Goch ! ce mois funeste dure encore ! — Le vieux Breton baissa la tête et recommença à marcher avec agitation. — Le mois noir dure encore, — répéta Ann-Jann avec efl'roi, — et Ewen est en mer par cette horrible tempête, en mer avec Mor-Nader ! Oh! Mor-Nader 2) est bien nommé; il est fourbe et méchant, tout le monde le fuit: monsieur le recteur de Saint- Michel, l'abbé de Kérouëllan, l'a déjà menacé de lui interdire l'église s'il continuait ses sortilèges.

— Ah 1 c'est un grand malheur que monsieur le recteur soit à Paris depuis trois mois ; depuis trois mois le pen-kanguer est triste, et monsieur l'abbé lui aurait dit ce que nous ne pouvons lui dire.

— Et c'est surtout depuis qu'il nous a parlé de ce mystérieux portrait, Lès-en-Goch, que la tristesse d'Ewen a augmenté; vous ne l'aviez jamais vu durant la vie de feu monsieur le baron, ce portrait de femme?

— Jamais.

— Pourtant ce tableau est bien ancien.

Le Breton secoua la tête d'un air de doute, et dit à voix basse :

■ — Il y a peut-être un sortilège sur cette figure pâle.

— Hélas, Lès-en-Goch ! lorsque notre jeune maître nous a demandé si nous savions comment ce portrait se trouvait dans la chambre, et que nous n'avons pas pu répondre, vous souvenez-vous de son air surpris et effrayé?

— Oui, il faut qu'il y ait un sortilège sur ce tableau, —

(1) Doué de la seconde vue, devin.

(2) Mor-Nader signifle serpent de mer.

répéta Lès-en-Goch. — L'aulre jour, à la orune, je suis monté dans la chambre du pen-han-guer...

— Hé bien! Lès-en-Goch?

— Il m'a semblé voir les yeux de cette pâle figure remuer et briller.

— Jésus-Maria! cela annoncerait un grand malheur sur cette maison. Oh! mon Dieul la tempête redouble. C'est fini, c'est fini de notre enfant 1 — s'écria la nourrice avec un cri déchirant.

— Le Seigneur fasse que le Mor-Nader n'ait pas lu dans la destinée du pen-kan-guer.

— Non, non, le Seigneur ne l'a pas voulu, — s'écria tout à coup Ann-Jann en baissant sa tête pour écouter et en étendant une main vers la porte. — J'entends son pas, c'est lui ! Sainte Mère du Sauveur, Notre-Dame du Faigoat, soyez bénie! vous n'avez pas abandonné l'enfant pour qui je vous ai tant priée I

Ann-Jann tomba à genoux en joignant les mains. Lf'sen-Goch courut vers la porte. Elle s'ouvrit brusquement. Ewen de Ker-EUio entra.

La figure d'Ewen n'avait rien de séduisant au premier abord. Son front clievelu, ses sourcils épais, sa barbe brune qu'il avait pris l'habitude de laisser croître depuis la guerre de Vendée, lui donmient un aspect dur ; mais la bonté de son regard, la douceur de son sourire, tempéraient râpreté de ses traits.

Ewen, pour ses excursions maritimes, portait le costume des marins bretons : de larges braies de toile à voile et une c<isaque de grosse étoffe de laine brune à capuchon , tels étaient ses vêtemens lorsqu'il parut dans la cuisine du manoir. Malgré la pluie qui tombait h torrens, il n'avait pas relevé le capuchon de sa casaque ; sa tête était nue, sa figure pâle; ses cheveux noirs se collaient sur ses tempes; l'eau ruisselait de ses habits. En entrant, il ferma vivement la porte et poussa le verrou, comme s'il eût été poursuivi.

L'entrée du maître de Treff-Hartlog fut si brusque, il paraissait si effrayé, que Lès-en-Goch sauta sur son fusil.

— Maître Ewen, qu'y a-t-ilî — dit le vieux Breton en s'approchant d'Ewen.

— Sainte Mère de Dieu ! courez-vous quelque danger? s'écria Ann-Jann.

A ces mots, Ewen parut sortir de son égarement. Il regarda autour de lui avec étonnement, passa la main sur son front: honteux sans doute d'avoir témoigné une frayeur puérile, il essaya de sourire, et dit à Lès-en- Goch :

—Devine qui je veux empêcher d'entrer ici ?— Le Breton le regarda d'un air étonné; Ewen tâcha de sourire, et ajouta en tirant le verrou qu'il avait poussé : — Le moine rouge (1) me poursuivait.

Malgré cette plaisanterie, le regard d'Ewen était toujours sinistre.

— Et il vous a donc atteint, — s'écria le Breton, — car votre braie est tachée de sang!

— Sainte Notre-Dame! vous êtes blessé, mon enfant, — s'écria Ann-Jann en voulant se précipiter dans les bras de son jeune maître.

Celui-ci, pour la première fois de sa vie, repoussa presque durement sa nourrice ; sans lui répondre, il alla s'asseoir près du foyer.

(1) Spectre traditionnel.

— Lcs-en-Goch, il est blessé?— dit Ann-Jann d'une voix basse et tremblante.

Le vieux chouan ne répondit rien, examina pendant quelques momens avec beaucoup d'attention les marques de sang détrempées d'eau qui tachaient le bas des braies de son jeune maître, et dit à sa femme :

— Cela n'est pas son sang; il marche trop ferme pour être blessé à la jambe.

— Béni soit Dieu si ce n'est pas de son sang!— dit Ann- Jann à voix basse et en se signant.

Les vêtemens d'Ewen étaient tellement imbibés d'eau, que par instans il frémissait de froid.

— Ne voulez-vous pas changer d'habits? — lui dit doucement la nourrice.

Ewen ne parut pas l'entendre. Ann-Jann se rapprocha de lui et réitéra aussi vainement la question. Mettant alors légèrement la main sur l'épaule d'Ewen, elle lui dit :

— Vous ne pouvez rester plus longtemps avec ces vêtemens trempés d'eau de mer et de pluie.

Après quelques momens^d'un sombre silence, Ewen sortit de sa rêverie : il dit, comme s'il eût voulu se rassurer par ses propres paroles :

— Bah I si novembre s'appelle le mois noir, mai s'appelle le mois fleuri. Il faut que j'aie la tète aussi faible qu'une linotte pour avoir dételles craintes! N'ai-je pas échappé au plus grand danger que j'aie jamais couru ! Si Mor-Nader est fou, ce n'est pas une raison pour qu'il soit sorcier. Allons, Ann-Jann, fais-moi souper, — dit Ewen en reprenant peu à peu son sang-froid et sa physionomie habituelle. — Tu m'apprêteras ensuite une écuelle de vin chaud, dont toi et Lès-en-Goch vous prendrez votre part.

— Et que nous boirons à votre santé et à voire bienheureux retour, maître Ewm, — dit le Breton. — Mais aussi, se mettre en mer par un temps pareil, c'est tenter le Seigneur.

— En mer avec Mor-Nader encore, sainte Vierge ! c'est doubler les périls, — dit Ann-Jann à demi-voix en s'occupant activement des préparatifs du souper.

Le nom du pilote causa une impression pénible à Ewen, sa figure s'assombrit de nouveau pendant quelques minutes; puis, faisant un eflort sur lui-même, il reprit avec gaieté :

— Au contraire, nourrice, il vaut mieux être en mer avec ce vieux sorcier, qui est marié, dit-il, avec la tempête; mais, par saint Guehenoc! dame tempête a aujourd'hui rudement secoué son mari, et l'a battu jusqu'au sang.

— Jusqu'au sang, maître Ewen I

— Vois-tu ces traces rouges à mes braies?

— Oui, maître.

— Eh bien! Lès-en-Goch, pendant un^ain nous avons voulu amener la grande voile, qui était pourtant au bas ris; une vague énorme a couché l'embarcation presque sur le flanc, Mor-Nader a trébuché sur un des taquets du plat-bord, et... et... en tombant, il s'est ouvert le front. Heureusement il a perdu plus de sang qu'il ne s'est fait de mal.

Quoique Ewen eût voulu donner cette explication avec assurance, il avait tellement peu l'habitude du mensonge, qu'il ne put s'empêcher de balbutier.

— Et vous étiez seul avec Mor-Nader dans sa barque, maître Ewen !

— Avions-nous donc besoin d'aide? Depuis quand moi et Mor-Nader ne sommes-nous plus capables de manœuvrer une pareille coque de noix!

— Et Mor-Nader est retourné à l'île de Sein par un temps pareil, maître Ewen?

— Non, non, — dit Ewen avec embarras; — nous avons abordé à l'anse Kerer; Mor-Nader aura sans doute demandé à coucher à Légal le pêcheur.

— Vous êtes bien sûr, maître Ewen, qu'il passera la nuit chez Légal?

— Eh ! mon Dieu ! je n'en suis pas absolument certain,

mais je lo suppose, — répondit Ewen impaliommcnt. Puis il ajouta : — Allons, mon vieux compagnon, viens m'aidor à retirer ces vôlemens, qui pèsent cent livres, et (luo le molue rouge a toucliés, comme tu le dis.

Lès-en-Gocli était trop disrret, trop respectueux, pour demander à son maître la cause de la terreur (pie celui-ci avait manil'esléc eu entrant si précipitamment dans TrefTllarliog.

Après souper, Ewen regagna sa chambre; les deux serviteurs restèrent seuls dans la cuisine.

Lès-en-Gocli, très absorbé, fumait silencieusement sa pipe.

Arni-Jann, sachant combien il était inutile de parler à son mari lorsqu'il était enseveli dans ses réflexions, s'assit tristement dans un coin de la cheminée; un secret pressentiment lui disait que son mab-meïbrin avait couru d'autres dangers que ceux de la tempête.

Tout à coup Lès-en-Gûch éteignit sa pipe, la mit dans sa poche, se leva, prit le fusil (pi'il avait déposé auprès do la cheminée, en visita la batterie, et so dirigea lentement vers la porte.

Au moment de sortir, il hésita, s'arrêta; puis, après quel(|ui's momens do réflexion, il revint sur ses pas, remit le fusil à sa place, et retomba dans une profonde rêverie.

Ann-Jann avait suivi les mouvemens de son mari d'un regard inquiet et alarmé. Elle devina la pensée qu'il avait eue:

— Lès-en-Goch, vous vouliez aller chez le pêcheur Légal... pour y chercher... Mor-Nader? N'en faites rien, je vous en supplie. S'il a tenté quelque chose contre notre mailre, le Seigneur le punira.

Le Breton no parut pas étonné d'avoir été pénétré par sa femme; il répondit:

— Quelquefois l'homme est l'instrument du Seigneur.

— Lès-en-Goch! — s'écria Ann-Jann avec effroi, — vous ne tueriez pas Mor-Nador, si coupable qu'il soit ! nonl

;- Je ne Suis pas, — dit le Breton.

Ann-Jann aî'a écouter à la porte d'Ewcn pour tâcher de savoir s'il dormait, elle n'entendit aucun bruit; lorsqu'elle redescendit, trouvant sou mari en prières, elle so joignit à lui.

Bientôt le plus profond silence régna dans le manoir de Tretr-IIartlog.

EWEN DE KEB-ELLIO.

Nous interromprons un moment le récit des événemens pour donner une analyse détaillée du caractère bizarre du jeune maître de Trelf-Ilartlog. Nous dirons plus tard comment il fut presque miraculeusement arraché aux périls que lui avait fait courir le délire féroce de Mor- Nader.

Ewen, fils unique du baron de Ker-Ellio, avait perdu sa mère au berceau. Ann-Jann, chargée d'élever notre héros, remplit cette tâche avec autant de dévouement que de tendresse. Lorsqu'il s'agit de l'éducation d'Ewen, le baron manda au château l'abbé de Kerouëllan, ancien lieutenant de dragons, qui avait abandonné l'épée pour les ordres, et était devenu curé (ou recteur, comme on dit en Bretagne) de la paroisse de Saint-Michel, petit bourg voisin de Trelf-Harllog.

L'abbé n'était pas savant, mais il réunissait à un sens droit, à un esprit ferme, de rares et solides qualités. Il apprit à son élève à parler et à écrire à peu près correctement, et ce qu'il fallait d'arithmétique pour tenir un compte de fermage.

Si l'éducation scientifique d'Ewen fut très négligée, son éducation morale et physique fut merveilleusement bien dirigée par l'alibo; développant dans cet enfant la force du corps et l'énergie du caraftère, il en tit un homnio lovai et généreux, robuste et hardi. D'une piété sincère, d'iiu royalisme pour ainsi dire instinctif, les principes religieux et politiques d'Ewen étaient ceux de tout gentilhomme breton; ils se résumaient par ces deux mots : Vieu et lo roi.

Lo vieux baron mourut en recommandant à son fils d'être fidèle à son Église et à son souverain, de se montrer juste et bon pour ses tenanciers, et de n'aller jamais bai iter Paris, où l'on ne pouvait que perdre son ûmeet dissiper son patrimoine.

Jiwen obéit scrupuleusement aux dernières volontés do son père. La révolution de 1830 arriva. La guerre civild éclata dans l'Ouest; le maître de Trefî-Hartlog crut de son devoir d'imiter la conduite de son père, ancien chef do bandes : il alla soutenir la cause de son souverain légitime à la tête d'une quarantaine d'hommes, tous nés sur son domaine. Ils partirent en chantant celte vieille chanson des chouans, d'une poésie si naïve et si énergique :

Er re gocli huy er mère hed noger er portcd, etc.

(Les vieillards et les jeunes filles, et les petits enfans, et tous ceux qui sont incapables d'aller se battre, ceux-là diront en allant se coucher un Ave et un Pater pour les chouans)

Tant que dura l'insurreclion, Ewen combattit intrépidement à la tête de sa petite bande, entretenue à ses frais. A la fiu de la guerre, il fut poursuivi , condamné à mort par coutiimace , et obligé de se cacher dans les bois avec son fidèle Lès-en-Goch. Après quatre mois de cette vie errante, il fut amnistié. Dans plusieurs combats contre les troupes constitutionnelles, il avait montré un courage et un sang-froid remarquables.

Ewen reprit le cours de sa vie paisible : il regretta pendant quelque temps l'existence aventureuse de chef do bande , amoureux comme on l'est dans la première jeunesse de tout ce qui est périlleux et chevaleresque; mais cette exaltation guerrière s'éteignit peu à peu au milieu des tranquilles douceurs de la solitude. Chose étrange à son âge, Ewen éprouvait un grand bonheur à vivre dans l'isolement. La première année qui suivit l'amnistie de sa rébellion s'écoula dans un calme délicieux.

Tantôt Ewen s'abandonnait à des rêveries charmantes, tantôt il se livrait à la contemplation la plus intelligente, la plus religi'Aisement poétique, des grands phénomènes de la nature; souvent la nuit l'avait surpris, heureux, ému de voir le soleil se coucher dans l'Océan, par une belle et paisible soirée d'été , alors que les jeunes filles et les enfans ramassaient le goémon sur la grève en chantant ces vieux chants bretons toujours si doux aux fils de l'Armo-' rique.

Oui, le crépuscule remplaçait le jour, la nuit remplaçait le crépuscule, et Ewen était encore assis sur le même rocher, les yeux baignés de douces larmes , éprouvant un attendrissement inexprimable.

Alors il reprenait lentement la route de l'antique manoir, admirant le ciel étoile, respirant avec amour les fortes et saines odeurs du varech ou des bruyères, senteurs bien chères à ceux qui ont habité le rivage breton.

A son arrivée à Trefl-Ilartlog , Even trouvait les soins empressés de ses deux bons serviteurs, le feu bien flambant dans la grande cheminée, le souper prêt, et sa nourrice à la fois imiuiète et impatiente de savoir si le mabmcïbrein trouverait le repas de son goût; puis venaient les rêveries au coin du foyer, puis une nuit de paisible sommeil sous le toit de ses ancêtres.

D'autres fois , montant un de ces petits chevaux des montagnes d'Arrez , pleins de vigueur et de feu , Ewen faisait de longues courses dans l'intérieur du pays, évitant toujours les villes de Pont-Croix et de Quimper, tant le

jeune sauvage fuyait le bruit et le tumulte. Il choisissait pour ses promenades les landes immenses, plaines désertes romme la mer, imposantes comme la mer.

Souvent encore Ewen chassait tout le jour dans ce pays si couvert, si coupé de haies impénétrables, de fossés profonds, de routes escarpées ; grâce à sa vigueur, il retournait au manoir d'un pas leste et rapide , rapportant son carnier plein, en devançant ses deux chiens fidèles, Cyfnerth et Bidnewin.

D'après ce crayon de la vie du jeune baron de Ker-Ellio, on aurait pu le croire exclusivement voué aux exercices physiques ; jamais, au contraire, pensée ne fut plus active, plus poétique que la sienne.

Ewen était trop sensible aux charmes, aux magnificences de la nature pour ne pas être poète : non qu'il eût jamais fait des vers (il savait à peu près correctement écrire et parler sa langue : tranchons le mot, il était d'une extrême ignorance) , mais il était poète par ses instincts d'une rare élévation, poète par ses pci'ceptions d'une délicatesse exquise, poète par son amour pour la solitude ; la solitude, où les méchantes natures se dépravent et s'aigrissent encore, tandis que les âmes fortes et généreuses s'y retrempent, s'y épurent, s'y agrandissent. Il était poète enfin par son amour instincfif du beau , par sa syiiipathie pour les hommes d'un naturel rude, inculte, énergique, et par sa répulsion involontaire pour ce qui était bourgeois ou trivial.

Vivant par goftt au milieu des pêcheurs et des laboureurs, Ewen ne pouvait se résoudre à fréquenter les jeunes gens des villes voisines; leurs plaisirs vulgaires, leur gaieté bruyante, grossière, lui causaient une répugnance , un éloignement insurmontable.

La loyauté, la bonté du baron de Ker-Ellio étaient si connues dans son canton que, malgré la retraite absolue où il vivait, on ne lui connaissait pas d'ennemi; on lui tenait compte de la vigueur de sa conduite lors des affaires de Vendée; sa réserve, que des esprits chagrins auraient dû attribuer à la fierté ou au dédain, n'avait jamais été méchamment interprétée. On l'appelait le philosophe, innocente épigramme, seule protestation que les voisins d'Ewen se permirent jamais contre sa sauvagerie.

Comment un esprit si impressionnable, on pourrait presque dire si s'usceptible dans ses affinités, s'alliait-il à un caractère d'une rare énergie? Comment tant de délicatesse s'était-elle développée sous cette rude écorce? Comment, sans avoir de sa vie lu un vers ou une œuvre littéraire, s'était-il tout à coup élancé avec tant de bonheur dans les espaces infinis de la méditation et de la poésie, non écrite, mais pensée? D"où tenait-il cette singulière aptitude à une vie solitaire et spéculative, vie dont son père, loyal gentilhomme , franc chasseur, franc buveur, ne lui avait jamais prêché l'exemple, et dont son éducation simple et agreste aurait dû l'éloigner? Nous n'essayerons pas d'éclaircir ce mystère ; nous racontons un fait malheureusement trop réel.

Il est, en effet, douloureux de penser qu'il en est peutêtre des instincts moraux comme des appétits physiques : plus on les sollicite, plus on les développe; plus on les développe, plus ils deviennent exigeans : alors l'abus arrive, la satiété suit, et la dépravation succède.

Appliquée aux besoins de l'imagination . cette logique progressive est sou\^ent plus rigoureuse encore.

La vie du jeune maître de Treft'-Hartlog , jusqu'alors riante et paisible, subit donc lentement une transformation complète.

Ainsi quelquefois, au matin, le ciel est du plus pur, du plus riant azur ; pas un nuage n'en trouble la sérénité. Pourtant , peu à peu , sons que ce changement soit pour ainsi dire visible, une imperceptible vapeur étend sa gaze transparente et légère sur l'horizon; le ciel est toujours bleu, mais, moins limpide, ce bleu s'est assombri ; enfin, de nuance en nuance , insensiblement il arrive a un gris lugubre, à un noir glauque, précurseur de la tempête.

Rien de plus simple , de plus humain , que la cause du bouleversement de la vie d'Ewen.

Un jour la solitude lui parut pesante. A force de concentrer ses impressions en lui-même , il en était venu à regretter de n'avoir pas auprès de lui un cn-ur ami , un esprit intelligent, une âme poétique, pour les partager. Ce regret le conduisit à se créer par la pensée une compagne imaginaire , un de ces charmans fantômes que nos premières et chastes rêveries évoquent toujours.

Nous n'avons pas parlé des sentimens d'Ewen au sujet de l'amour, parce que quelques rencontres sylvestres avec des nymphes aux pieds nus et au corset de bure ne méritaient pas ce nom.

Ses voisins, qu'il trouvait quelquefois sur sa roule, lui disaient :

— Eh bien 1 monsieur de Ker-Ellio, quand vous mariezvous donc ?

— Jamais , — répondait le maître de Treff-Hartiog. — Je ne songe pas à me marier; je suis trop sauvage et trop jaloux de ma liberté.

Ewen ne disait pas la vérité; il ne se passait pas de jour depuis quelque temps qu'il ne bâtit, au contraire, les romans les plus merveilleux sur son mariage, ou plutôt sur le mariage qu'il aurait rêvé; mais il demandait tant de qualités, tant de charmes à son idéal , qu'il devait renoncer à jamais de le rencontrer. La même susceptibilité qui l'eloignait de ses joyeux et bruyans voisins causait son antipathie exagérée pour les jeunes filles do sa province parmi lesquelles il pouvait chercher une femme.

La fortune assez considérable d'Ewen, son nom vénéré en Bretagne, sa loyauté bien connue, le rendaient un parti désirable. Son ancien précepteur, l'abbé de Kérouëllan, lui avait, entre autres, proposé deux riches héritières de Quimper. qui s'étaient rencontrées par hasard avec le maître de Treff-HartIog au pardon (1) du Falgoat.

Quoique ces prétendantes fussent agréables , bien néosi bien élevées , elles répondaient si peu aux vœux d'Ewen, qu'il s'excusa , comme toujours, de faire un choix, prétextant de sa sauvagerie et de son éloignerc^^nt poulie mariage.

Pendant longtemps, monsieur de Ker-Éllio se complut à parfaire le portrait de la femme qu'il rêvait; chaque jour il la parait d'une grâce, d'une qualité de plus; à une ex(juise beauté elle joignait des talens variés, des qualités essentielles; son caractère était doux et ferme à la fois; son âme, tondre, poétique, essentiellement sympathique à toutes les magnificences de la nature; enfin cette femme était aussi amoureuse que lui de la solitude « deux.

En un mot, cette création fut l'œuvre poétique d'Ewen : artiste passionné , il l'enrichit de tous les trésors de son cœur et de son imagination.

Tant que cette singulière fantaisie ne fut qu'un jeu de l'esprit d'Ewen , ce gracieux fantôme qu'il évoquait à son gré occupa délicieusement sa solitude; mais peu à peu ses pensées, d'abord douces, lui devinrent amères. Après avoir été fier de posséder assez l'instinct du beau pour concevoir une pareille idéalité , après s'être contenté de dire avec une touchante mélancolie «Si une pareille /emme eai.-:lail!» il s'attrista profondément, et se dit «Pourquoi n'cxixte-t-elle pas ? »

Enfin ses réflexions s'aigrirent davantage encore lorsqu'il se persuada qu'une telle femme, existât-elle, ne lui appartiendrait jamais.

— Malheur à moi ! — disait-il ; — mes vœux sont si ambitieux qu'ils sont impossibles à réaliser; ils ont tellement subtilisé mes goûts, qu'il me serait désormais impossible de me contenter du bonheur vulgaire auquel je puis prétendre. Ce que je désire est trop au-dessus de moi ; ce (jue je puis est trop au-dessous.

De ce moment les idées d'Ewen subirent cette réaction funeste dont nous avons parlé.

Il se lassa des tableaux riants et calmes qui l'avaient

(1) Pardons, fêtes chaiiipêlres de la Bretagne. ,

THÉRÈSE DUiNOYER.

d'abord séduit : il rechfircha les soirées orageuses, comme il avait autrefois recherché les paisiblesmatinées que l'aubn naissante diaprait do vermeil et d'azur ; il devint inscnsiblo à la fraîche poésie des prés verts tout baignés do rosée; il n'aima plus à voir les vastes landes de bruyères à fleurs pourpres onduler sous le tiède et léger soufOe d'uno brise d'été; il ne recherciia plus le bruissement des ruisseaux qui murmuraient sous les ssules et reflétaient çà et là les lueurs argentées de la lune.

Ewen n'allait plus s'asseoir sur les hauts rochers de la cAte i|uo lorsque le soleil , d'un rouge ardent .s'abaissait derrière une zone de nuages noirs, et présageait une nuit si terrible que les bateaux pôcheurs rentraient en hâte dans le port comme une volée de mouettes effrayées.

La tcmpêlo se déchaînait. Ewen éprouvait une volupté sauvage à entendre l'Océan tonner à ses pieds, à voir les vagues écumanles se briser sur les récifs de la baie des Trépassés, à suivre d'un sombre regard les nuées épaisses chassées par l'ouragan, et qui , bizarrement éclairt-es par le reflet blafard de la lune , ressemblaient quelquefois à une armée de pûtes fantômes emportés sur l'aile des vents.

Après ces contemplations douloureuses, Ewen rentrait à Treff-Hartlog, haletant, épuisé, sentant, comme il le disait, la tempête continuer au fond de son âme.

Les soins maternels d'Ann-Jaiin , le dévouement silencieux de Lès-en-Goch, calmaient un peu l'agitation fébrile de leur jeune maître. Avant de rentrer dans sa chambre, il parcourait à pas lents les vastes pièces inhabitées du manoir, écoulant avec une vague terreur le vent gémir dans les appartemciis déserts.

Ce besoin d'énmtii.ns poignantes, cette mélancolie noire et confuse , atTail)liss.int l'espril d'Ewen , développèrent chez lui une forte tendance à croire au merveilleux.

On parlait avec un cciidin eflroi de la puissance divinatrice de Mor-Nader, pilote de l'île de Sein. Ewen ne résista pas au désir do le consulter. Le vieux pilote, dont la raison était à dend égarée, lui avait fait les prédictions les plus sinistres sur la fatale influence du mois noir, toujours funeste à la famille de Ker-Ellio.

Enfin, on l'a vu, au risque de se noyer avec sa victime, Mor-Nader, dans son délire sauvage, avait essayé de réaliser ses sinistres pronostics.

Hâtons-nous de le dire, Ewen, malgré ses bizarres exaltations, était resté bon, loyal ; son affectueuse charité pour les malheureux avait môme augmenté en raison de l'intensité de ses chagrins. Seulement une circonstance étrange rendit son aberration presque incurable en donnant un corps à sa vision, une forme humaine à la fille de ses rêves.

Quoique les objets d'art fussent rares à TrefT-Hartlog, il y avait dans la chambre d'Ewen une vieille peinture à demi détruite qui représentait une femme d'une rare beauté.

Le visage pâle, d'un coloris très effacé, se détachait d'un fond presque noir; une tunique rouge, dont on voyait à peine vestige, couvrait les épaules; quelques boucles de cheveux bruns s'arrondissaient sur les tempes, mais le reste de la coiffure disparaissait dans l'obscurité du fond. Les seules parties intactes de ce portrait étaient donc le front et les yeux : le front, haut, fier, d'une blancheur et d'une dureté de marbre; les yeux, noirs, grands, admirablement beaux , malgré leur expression méchante et hardie; les contours du nez, de la bouche , du menton, se devinaient plus qu'ils ne se voyaient.

Cette peinture causait une impression bizarre.

On n'apercpvait , pour ainsi dire, tout d'abord qu'un front d'un blanc mat et deux grands yeux noirs; enfin, <leruière particularité, un grain de beauté s'arrundissait un peu au-dessus du sourcil gauche , comme une mouclie d'ébène; le reste du visage s'effaçait insensiblement dans le clair-obscur et dans l'ombre.

Ewen avait donné à l'être idéal dont il s'était si fortement épris la physionomie de ce portrait ; ses contours

OEUV. CHOISIES. — II

indécis, son aspect fantastique se prêtaient merveilleusement â ce nouveau ca[>ricedoson imagination malade.

Le soir îi son coucher, le matin à son réveil, Ewen cherchait toujours du regard ces deux grands yeux si noiis et ce front si blanc.

Dans la disposition d'esprit où se trouvait le maître do Tnll'-llartiog, la moindre singularité devait s'empreindre pour lui d'un caractère mystérieux, presque surnaturel. Soit qu'il eût tardivement remarqué cette peinture, soit qu'elle eût été placée dans sa chambre à son insu, Eweu croyait n'avoir jamais vu ce tableau durant la vie de son père; et pourtant il ne pouvait préciser à quelle époque il avait été placé dans son apitartement , à lui. En vain il interrogea Lès-en-Goch et Ann-Jann ; ces deux serviteuii no purent le renseigner à ce sujet, et leurs réponses augmentèrent encore son inquiète curiosité.

Ce tableau était peint sur bois. Ewen l'examina soigneusement. A force de patience, il découvrit dans un angle, prcj de la bordure, plusieurs lettres à demi eflacées, et il lut le mot novembre. Ewen tressaillit. Par quel mystère retrouvait-il là le nom de ce mois noir, qu(> la tradition regardait comme si fatal à sa famille? L'ancien précepteur d'Ewen, le recteur de la paroisse de Saint-Michel, aurait seul pu cclaircir ce mystère; mais l'abbé était absent depuis trois mois environ; depuis ce temps, la sombre mélancolie de son ancien disciple avait fait d'etïrayans et de rapides progrès.

Telle était la situation morale d'Ewen au moment où nous le présentons au lecteur.

LE BECTEL'R.

Le lendemain du jour où Ewen de Ker-Ellio avait couru un si grand danger, M. l'abbé de Kérouëllan, recteur de la paroisse de Saint-Michel , grand et robuste vieillard, vêtu du costume ecclésiastique, gravissait au pas de son petit cheval blanc le chemin escarpé qui conduisait du bourg au manoir de TrefT-Hartlog.

L'ouragan avait cessé; un brouillard froid et humide voilait l'horizon ;.on ne voyait pas la mer, mais on entendait au loin les sourds mugissemens de son ressac ; une forte houle succédait au déchaînement des vagues.

L'abbé de Kérouëllan chantait , d'une voii plus sonore qu'harmonieuse , le Kanouanen ar Jlelek furhannet ( le Chant du Prêtre exilé), qui commence ainsi :

« Écoutez un recteur de l'évêclié de Vannes, exilé pour la loi loin de son pays; son corps est loin do vous, mais sa pensée et son cœur ne vous quittent jamais. »

Ancien soldat, l'abbé n'avait jamais manqué aux sérieux et graves devoirs^qu'impose la vie religieuse; mais sou langage était rude et brusque. Lorsque le bon recteur s'échappait à dire quelques paroles peu congrues à son habit, il se hâtait d'ajouter, en forme de correctif : « Aurai.<-jc dit quand fêtais soldat t » Du reste, l'abbé gouvernait son petit troupeau avec autant de fermeté que de sagesse , et ses ouailles l'adoraient. Sa physionumie mâle, ouverte, respirait la bienveillance et la cordialité. Fièrement campé sur sa monture, le recteur prouvait qu'il n'était pas un cavalier novice; l'air militaire, qui ne se dépouille jamais entièrement, se trahissait dans tous ses mouvemens. En arrivant à la porte extérieure du manoir de TrefT-Ilartlog, il sonna une grosse cloche.

Lès-en-Goch parut , salua respectueusement le curé, et prit la bride du cheval pour le conduire à lécurie.

— Ewen est-il au château '? — demanda lo prêtre, qui appelait toujours ainsi familièrement son ancien disciple,

— Oui, monsieur le recteur, le pen-kan-guer sera bien aise de vous voir de retour de votre voyage.

— Comment va-t-il depuis trois mois que je l'ai quitté? — demanda l'abbé, qui, nous l'avons dit, était parti pour Paris alors que la noiro mélancolie d'Ewen commençait à se manifester. Lès-en-Goch secoua la tête tristement. — Ainsi, je le retrouverai tel qu'il était lorsque je l'ai quitté? (lit l'aljbé.

— Bien pis, monsieur le recteur.

— Et il n'a vu personne, aucun de ses voisins?

— Aucun, monsieur le recteur. Hier, Ann-Jann et moi, lious avons été bien inquiets du pen-kan-guer pendant la tempête.

— Eli bien I qu'a-t-il fait pendant celte tempête, qui d'ailleurs a rudement secoué mon presbytère depuis la cave jusqu'au grenier? Depuis dix ans, il n'y a pas eu un coup de vent pareil sur la côte. Eh bien! réponds donc, qu'est-il arrivé pendant cette tempête?

— Le pen-kan-guer était en mer.

— Jésus-Dieu! mais il devient fou! — s'écria le recteur on joignant les mains.

— En mer avec Hor-Nader, — ajouta Lès-en-Goch. La plivsionomie du curé se rembrunit.

— Avec ce vieux drôle, malgré les méchans bruits qui courent sur cet homme! H a tort, Lès-en-Goch, il a grand tort.

— Oui , oui , il a tort , monsieur le recteur. Mor-Nader est un esprit malfaisant; il a plus de science de l'avenir qu'un bon chrétien ne doit en avoir.

— Et toi , tu es plus âne qu'un bon chrétien ne doit l'être; ne vas-tu pas croire aussi à la magie de ce vieux fripon? Tiens, tu es aussi fou que ton maître, et moi je suis plus fou que vous deux en te parlant raison. Allons, mène mon cheval à l'écurie, je vais aller trouver Evi'en...

— Le pen-kan-guer n'est pas encore éveillé, monsieur le recteur.

— A dix heures sonnées ! Eh bien! je le réveillerai; ra ne sera pas la première fois. Dis à Ann-Jann que je déjeunerai ici , qu'elle nous fasse de bonnes crêpes fraîches.

Le Breton s'inclina respectueusement et conduisit la haquenée du prêtre à l'écurie, pendant que celui-ci montait l'escalier dallé de granit qui conduisait à l'appartement du maître de Treff-Hartlog.

L'abbé, au lieu de frapper à la porte de la chambre à coucher d'Ewen , entra bruyamment en s'écriant de sa bonne grosse voix :

— Debout! allons, paresseux! debout!

Ewen , à demi vêtu , était assis sur son lit; il contemplait attentivement le portrait dont nous avons parlé. Pour le mieux voir, il l'avait posé devant lui sur une chaise.

La brusque arrivée du recteur fit tressaillir le maître de Treft'-Hartlog, qui retourna brusquement la tête :

— Quel bonheur! c'est vous, c'est vous, mon bon abbé de Kérouëllan I — s'écria-t-il avec autant de joie que de surprise, et il tendit vivement sa main au prêtre.

L'abbé se recula.

— Non, non, vous ne méritez pas que je vous donne la main, monsieur le rêvasseurl Ah! ah! j'en apprends de belles sur votre compte, songe-creux que vous êtesl Jésus- Dieu! j'ai fait là un joli disciple! Ahçàl il paraît que vous prenez à grand train le chemin des Petites-Maisons. — Puis, remarquant les traits pâles, abattus, amaigris d'Ewen, il ajouta, sans railler cette fois et d'un ton indigné : — Mais voyez un peu cctle figure, ces yeux creux! H ne manquait plus que cela. Voilà maintenant sa santé qui s'altère! C'est tout simple : on veut faire l'original , on veut vivre en sauvage; l'ennui vous ronge; mais, comme on veut jouer son rôle jusqu'au bout, on crèverait plutôt que d'avouer qu'à la longue la solitude devient insuijportable; aussi l'on crève... ce qui est bien agréable pour ceux qui vous aiment! Voilà ce que c'est que do vivre isolé.

— Vous avez raison , — dit Ewen d'un air sombre , — c'est vivre misérablement.

— Et à qui la faute? Combien de fois vous ai-je dit : i!ariez-vous , épousez une bonne et brave jeune fille de

notre pays, qui vous mette la joie au cœur en vous donnant une séquelle d'enfans. Mais non, monsieur est fier, monsieur trouve au-dessous de lui de se marier avec une demoiselle de province; il vous faut une péronnelle de Paris, n'est-ce pas? Un joli goût que vous avez là!

— Mon' cher abbé, je vous assure que vous vous méprenez et que...

— Mais ce n'est pas tout, — s'écria le recteur en interrompant son ancien élève, — pour passe-temps, qu'imagiue monsieur le baron? de s'en aller courir la mer par des temps épouvantables, et avec qui, s'il vous plaît? avec un vieux drôle que tous les honnêtes gens du pays fuient comme la peste. Et pourquoi monsieur le baron fréquentet-il un pareil gueux? parce que monsieur le baron, à force de se démantibuler l'esprit , à force de courir après des visions cornues et biscornues, est devenu assez faible, assez maniaque , pour s'aflbler d'idées magiques et diaboliques. C'est tout simple! les sorciers , c'est original; et puis c'est si amusant de pouvoir dire, à propos d'une niaiserie qui n'eflfrayerait pas seulement un enfant de quatre ans, de pouvoir dire d'un air effaré : « Il y a certainement là quelque chose de surnaturel; la raison humaine se refuse à l'expliquer, et... quand... je...» Ciel... Ahl mon Dieu!... mais... que vois-je? — s'écria tout à coup l'abbé de Kérouëllan en interrompant sa mercuriale pour contempler avec stupeur le portrait à demi ell'acé qu'Ewen avait posé aaiprès de lui sur une chaise pour le mieux regarder. — Jésus , mon Dieu ! — répéta l'abbé , — comment ce portrait se retrouve-t-il ici? Est-ce bien possible?

— Que voulez-vous dire? — demanda Ewen, le cœur palpitant d'émotion.

Sans lui répondre, le recteur se saisit vivement du tableau et l'exposa au grand jour de la fenêtre.

Ewen suivit tous les mouvemens du prêtre avec une anxiété croissante, impatient d'éclaircir ce nouveau mystère.

— Oui, oui, c'est pourtant bien lui, — disait le recteur en regardant le portrait avec une scrupuleuse attention. — Est-ce donc un rêve? ma vue ne m'abuse-t-elle pas?... Non... elle ne m'abuse pas... C'est lui... voici ces mots à peine lisibles écrits en rouge dans ce coin près du cadre... Novembre... Oui, c'est bien cela... En vérité, je reste confondu... c'est incompréhensible! ma raison se refuse à croire ce que je vois,-et pourtant ce que je vois existe. Eh! voilà, sur ma parole, un mystère qui m'épouvante! — ajouta l'abbé en rejetant ce tableau sur la chaise avec un geste d'ellroi.

II y avait un contraste et un rapprochement bizarre entre les premières et les dernières paroles de l'abbé ; il venait de s'indigner contre les gens assez sotlenient épris du merveilleux pour croire aux choses impossibles, surnaturelles, et il s'écriait à propos du portrait :

« (.'est incompréhensible, ma raison se refuse à croire ce que je vois; et pourtant ce que je vois existe... Voilà un mystère qui m'épouvante. »

On juge de l'eflet que produisit siir l'esprit d'Ewen cette bizarre contradiction entre les paroles et les impressions d'un homme aussi ferme, aussi sensé, aussi respectable que l'abbé de Kérouëllan.

— Encore une fois, comment ce tableau so trouve-t-il ici, dans votre chambre, Ewen ? — dit le recteur,

— Je ne le sais pas, l'abbé; j'attendais votre retour pour vous demander quel était ce portrait. Mais, à votre tour, dites-moi la cause de votre etonnement en le voyant ici ?

— Mon etonnement est. bien naturel, mon enfant. Il y a six ans, moi et votre père nous avons brûlé ce portrait que voilà... dans la cheminée que voici.

— Vous avez vu brûler ce portrait un an avant la mort de mon père ?

— Je l'ai vu, de mes yeux vu brûler, un an avant la mort de votre père.

— Mais, l'abbé, c'est impossible.

THÉRÈSE DDNOYER.

— Je no vous dis pas non, mais je vous répète que je l'ai vu brûler.

— Depuis la mort do mon père, vingt fois vous Êtes venu dans ma chambre, et ce portrait était là entre les deux fenôlrcs.

— Je no l'ai pas remarqué, sans quoi mon étonnemcnt ei1t élf! alors aussi grand (lu'h celte époque.

— Mais pourquoi avait-on brillé ce portrait? Où était-il? Comment n'ai-jo pas su cette circonstance?

— Parce qu'il n'y avait aucune raison pour vous en instruire ; vous étipi! alors, je crois, à chasser dans les environs do Lcsneven.

— Jlais pourquoi a-t-on brûlé ce portrait?

— Voire père m'avait prié do l'aider à rechercher quelques litres relatifs à la créance qu'il avait sur ce banquier juif, monsieur Achille Dunoyer.

— munsieur Achille Dunoyer, ce banquier chez qui mes fonds sont placés, et que vous avez dû voir à Paris avant de revenir ici ?

— Lui-môme î mais je ne l'ai pas vu; je vous dirai cela tout à l'heure. Terminons l'histoire do ce diable do portrait. En cherchant ces papiers, que votre père croyait égarés, nous dérangeâmes une grande armoire, derrière laquelle avait sans doute glissé depuis bien des années ce tableau à demi elïacé. En le voyant, voire père pfllit et s'écria : « Le voilà donc ce portrait que j'ai tant cherché après la mort de mon père, afin d'anéantir cette odieuse ligure, qui me rappelle de si funestes souvenirs 1 Voye^, l'abbé, — me dit voire père, — il doit y avoir une date, date fatale, toujours fatale à notre famille, écrite dans quelque coin. » Nous cherchâmes, et nous trouvâmes en effet ces mots : ^ovemlre mil sept Le reste avait disparu.

— Le mot novembre est encore lisible, — dit Ewen en examinant allenlivement le tableau; — mais l'humidité a effacé les chiQres... Et la femme que représente ce portrait, qui est-elle?

— Je ne le sais pas ; seulement votre père s'écria en montrant le poing au portrait : « Tu as été assez longtemps lo mauvais génie de ma famille 1 Tu as, grâce au ciel, disparu de la terre ! Qu'il ne reste pas mJ^me de trace de ton image infernale I » En disant ces mots, votre père arracha la toile de ce panneau de bois oîi elle était appliquée ; et, comme il n'y avait pas de feu dans la chambre de la tour où nous étions, il vint ici ; il y avait un bon brasier, et devant moi il y brûla ce portrait. Voici ce que je vous alleste, sur ma parole et ma foi de prêtre.

— Eh bien ! l'abbe, — dit Ewen d'une voix sombre, — tout à l'heure vous m'accusiez d'être enclin à croire aux choses surnaturelles I

Le bon recteur s'aperçut trop tard de la faute qu'il avait commise en donnant ce nouvel et dangereux aliment aux éluciibrations de son ancien disciple.

— Que le diable vous emporte! — s'écria-t-il malgré lui ; puis il ajouta son correctif habituel : — aurais-je dit quand j"clais soldat. Voilà donc la morale que vous tirez de ce que je vous raconte 1 Joli métier que vous faites-lh, do vous mettre en sournois à l'affût des mots qui paraissent concorder avec vos rêveries I

— Mais enfin, l'abbé, comment se fait-il que vous revoyiez, que vous touchiez un objet que vous avez vu brûler sous vos yeux ?

— Eh bien ! qu'est-ce que cela prouve?

— Comment 1 l'abbé, qu'est-ce que cela prouve?

— Sans doute ; il ne s'agit que de raisonnner comme des gens sensi s pour tirer ceci à clair. Suivez-moi bien. En admettant qu'il y ait là momentanément quelque chose d'inexplicable, esl-ce une raison pour croire au surnaturel? La preuve que rien n'est plus simple, c'est que présentement c'est inexplicable; suivez-moi toujours bien... or, les choses inexplicables sont impossibles; or, une chose impossible ne peut pas être. Ce qui vous prouve évidemment... que... enfin... qu'il u'y a rien que de parfaitement naturel là-dedans.

La logique de ce raisonnement ne parut pas péremptoire au jeune baron ; il répondit en secouant mélancoliquement la tête :

— Et cette date si fatale à notre maison? Ce mois noir, qui a vu mourir mon père, mon grand-père ; ce mois noir, qui se trouve inscrit sur lo portrait de cette femme mystérieuse, dont l'influence a été si funeste h notre famille, vous l'avez dit?

— A l'autre, maintenant! C'est au tour du mois noir à cette heure! Que Lucifer me brûle (aurais-jo dit (piand j'étais soldat) s'il ne devient pas aussi oison que Lès-en- Gocli ! Eh bien ! quoil lo mois noir, lomois noir? N'est-ce pas en novembre que les leuilles tombent, que les plantes meurent ? Pourquoi n'en serait-il pas de mémo des hommes ?

— Mais pourquoi deux do mes ancêtres sont-ils morts dans ce triste mois, l'abbé?

— Est-ce que je le sais, moi? Croyez-vous d'ailhmrsquo la maison de Ker-Ellio ait le privilège de mourir dans le mois de novembre? Tenez, vous êtes fou à lier, tvertuezvous donc, après cela, à faire des éducations raisonnables I — s'écria lo malheureux recteur en marchant à grands pas. —Si je lui avais mis des babioles dans la l(Me, si je lui avais fuit lire des romans, des poèmes, je concevrais cela , mais non, je ne lui montre que ce que je s:\is, ce qui n'est pas grand'choso, à lire, à écrire et à parler sa langue à peu près correctement, les quatre règles pour tenir ses comptes de fermiers, ce qu'il faut connaître d'histoire et de géographie pour savoir que Louis XIII n'est pas fils do Louis XII, et que Pékin est en Chine. Je ne lui apprends pas un mot de latin, vu que j'en sais tout juslo ce qu'il m'en faut pour dire ma messe. 11 sort de mes mains joyeux et loyal, charitable et courageux, sain et robuste, trapu et barbu ; il a l'air d'un métayer plutôt que d'un monsieur; il s'en va bravement chouanner pendant quinze mois... qui diable (aurais-jo dit quand j'étais soldat) se fût imaginé que ce rude fils de nos grèves finirait par être un rôvasseur, un songe-creux, aussi superstitieux que les plus grossiers paysans du Léonais! Allons donc, Ewen, mon ami, pas de ces sottises-là 1 Parce que novembre s'appelle le mois noir, est-il pour cola plus mauvais que les autres mois? Venez donc ce soir visiter nos bonnes gens, vos métayers ; vous les trouverez rassemblés dans leur étable, contens, joyeux et chantant à la \pi\\ée Milinerez Pontaro (1) ou Melle-OMrou arc haut (2). Et pourtant, mon enfant, si novembre doit être noir pour quelqu'un, n'eslco pas pour ces pauvres gens, dont le foyer est sombre, faute d'une bonne flambée? Eh bien 1 ils se contentent de la douce chaleur de l'étable, et savent encore égayer leiu* veillée. Allons donc, Ewen, c'est offenser le bon Dieu et les vrais malheureux que de se créer des chagrins imaginaires. Comment osez-vous vous plaindre, vous, lorsque tant d'infortunés, qui souvent ont froid et faim, pour eux et pour leurs enfans, remercient lo Seigneur chaque soir, et s'éveillent le cœur allègre, pourvu que le travail, si rude qu'il soit, ne manque pas à leurs bras.

Le simple langage du bon recteur fit une bonne impression sur Ewen ; il tendit la main à l'abbé de Kérouèllan, et lui dit :

— Pardon, mon ami; vous avez raison, ma tête s'est affaiblie ; souvent je ne me reconnais plus. Tenez, voyezvous, la pensée, oui, la pensée me lue.

— La pensée vous tue, mon pauvre ami ? Hélas ! il faut toujours en revenir à la vieille Cienèse pour se retremper le cœur et l'esprit par ses sages paraboles, comme on revient au lait pur et salutaire pour se refaire l'estomac. La pensée' vous tue, eh ! mon Dieu! c'est tout simple, c'est encore l'iiistoire de l'arbre du bien et du mal ; vous avez fouillé ses racines connue un blaireau qui fait son trou, et vous n'avez trouvé qu'amertume. Au lieu d'agir en bon chrétien, en bon maître, de tendre aux fins pour le*-

(1) La Meunière de Pontaro.

(2) Les Miroirs d'argent.

quelles Dieu vous a fait, vous allez vous imaginer de rêvasser, de sophistiquer à creux? Quelle mouche vous a piqué?

— Et le sais-je? pouvais-je prévoir que mes pensées, d'abord paisibles et riantes, déborderaient en flots noirs et amers! Rien de plus limpide, de plus calme, que la source de l'Hellé, et celte rivière finit par se mêler en bondissant aux vagues de l'Océan. D'abord la solitude m'a plu, je m'y suis isolé avec délices; à mesure que j'en appréciais davantage le charme, je regrettais do ne pouvoir partager cette vie enchanteresse avec une épouse bien-aimée.

— Belle découverte que vous avez faite là I Ne vous ai-je pas conseillé cent fois de vous marier? Mon Dieu 1 rien n'était plus facile, les occasions ne vous ont pas manqué, pourtant!

— Sans doute, mais, à force de songer à l'idéal que je me suis créé, j'ai fini par y croire... alors la seule réalité que je pouvais rencontrer m'a semblé méprisable.

— Bon Dieu! mon malheureux Ewen, où as-tu appris toutes ces sottes clioses? Qui t'a troublé la cervelle à ce point? Des idéalités, des idéalités! Kh! morbleu! prendsmoi donc une brave Bretonne bretonnante, une Yvonne de Kergaiec, par exemple, ou bien une Marie-Jeanne de Tremadek; tu les connais, celles-là; tu les a vues au pardon de Falgoat? On vous a dix-huit ans, une bonne santé, de bonnes grosses joues, de bons quartiers de terre, de bons bois de chênes; c'est franc comme l'or, c'est doux comme un bon fruit; ça te fera de beaux enfans.qui pousseront drus comme des genêts sauvages, et qui changeront tous tes mois en mois de mai. Voyons, veux-tu qu'après déjeuner je donne un coup de galop sur le manoir de Kergaiec ou jusqu'à Tremadek? Je fais ta demande, on t'agrée, et, dans six semaines, on chantara à tes fiançailles Âr C'houleuti (i).

— Non, non, je ne pourrais jamais aimer une autre femme que celle que mon imagination a rêvée; et, si elle existe, malheur à moi ! elle doit ressembler à ce portrait.

En disant ces mots d'un air sombre, Ewen retomba dans sa rêverie.

Le bon recteur ne put retenir un mouvement d'impatience et de colère; il donna un coup de pied furieux à la chaise, la renversa ainsi que le tableau, et s'écria en mettant sa grosse? botte ferrée sur le tableau :

— Que l'enfer te confonde, image maudite, si tu dois rendre ce fou encore plus fou I Que l'a donc fait cette famille? N'était-ce pas assez d'avoir été le mauvais génie de son grand-père?

— L'abbé, par le ciel ! respectez cette peinture! — s'écria Ewen. — Otez votre pied !

— Maudite! maudite ! maudite ! — répéta l'abbé en frappant de son talon éperonné le portrait, qui s'était heureusement retourné en tombant.

— L'abbé ! — s'écria Ewen hors de lui, — l'abbé, finissez, ou bien!...

Et il fit un geste menaçant.

— Ou bien? — reprit le vieillard en redressant sa grande taille. Puis, regardant le jeune homme d'un air à la fois sévère et attriste, il dit: — Ah! Ewen! Ewen!

— Pardon, mon ami, — dii Ewen rougissant de son emportement,— pardon, je vous vénère comme mon père; mais, par pitié! épargnez ce tableau.

Le recteur fit un pas en arrière.

Ewen releva le portrait, le posa sur la cheminée ; lorsqu'il se retourna, l'abbé de Kérouellan sortait de la chambre.

— Mon ami ! — s'écria-t-il en courant à lui, — oîi allezvous?

— Vous m'avez menacé, Ewen ! — dit le vieillard d'une voix émue ; et il se dégagea en faisant un nouveau pas vers la porte.

Le jeune homme garda un moment le silence, tenant

(1) la Demande, chant national qui précède la noce.

toujours dans sa main la main de l'abbé; puis il dit d'un ton si grave que le recteur tressaillit :

— Mon ami, vous niez certaines fatalités; voyez pourtant! l'existence de ce portrait vous semble inexplicable, presque surnaturelle. La femme qu'il représente a été le mauvais génie de mon aïeul, et, à cause de cette funeste image, je vous menace, vous!... vous qui m'avez élevé comme votre enfant, vous mon seul ami, vous l'homme de bien, vous l'homme pieux qui avez fermé les yeux do mon père! dites, dites, cela n'est-il pas fatal? — Le recteur, frappé malgré lui de ce bizarre rapprochement de faits, éprouva quelque embarras à répondre. Ewen continua : — Je vous en conjure, mon ami, croyez plutôt à certaines influences mystérieuses, irrésistibles, qu'à un mauvais sentiment de ma part. Pardonnez-moi, j'ai honte, je me repens du mouvement auquel je me suis laissé emporter.

— Je t'excuserai, ma foi I bien sans cela, mon pauvre enfant, — dit l'abbé en serrant Ewen dans ses bnis. — Dieu merci! il faut autre chose que la découverte d'une vieille planche, que je croyais brl\lée, pour ébranler ma raison. Ta main, mon bon liwen, ta main ; ne parlons plus de cela. Mais tu es agité, tu es brûlant, tu as eu de la fièvre.

— Oui, j'ai passé une nuit pénible.

— Et hier, aller t'exposer en mer par un temps pareil, avec un gredin comme ce JIor-Nndor ! qui, tôt ou tard, je t'en réponds, s'aperce\Ta qu'en ma qualité de berger do mon troupeau je tiens d'une main vigoureuse mon bâton pastoral... autrement dit ma canne de houx. Le bon Dieu me pardonnera cette exécution un peu temporelle, mais j'appliquerai à ce vieux fourbe la meilleure volée que méchant garnement ait jamais reçue ; après quoi je lui dirai : « Voilà comme je t'aurais traité quand j'étais soldat. » Et cette bastijnnade sera une charité de ma part, car cet avertissement épargnera la prison ou les galères à ce mauvais drôle.

— Mor-Nader n'est pas ce que vous pensez...

— C'est un misérable imposteur qui joue au sorcier ! S'il continue, j'irai un de ces matins dire deux mots en sa faveur au procureur du roi de Quimper, et nous verrons si mons Mor-Nader persiste à épouvanter et à rançonner ma paroisse.

— Écoutez, mon ami : si cet homme est dupe, il l'est de lui-même, il l'est de sa propre exaltation; il est monomane, il est fou, soit, mais ce n'est pas un fourbe. Jamais ^ il n'a demandé un liard aux gens qui le consultent. Il prédit l'avenir, et le hasard a presque toujours justifié ses prédictions.

— Bah ! bah ! s'il ne fait pas payer d'abord la bonne aventure, il agit en habile charlatan afin d'amorcer ses dupes, et il les rançonnera plus tard. Quant è ses prédictions, si quelques-unes se réalisent, cela ne prouve rien, sinon qu'il y a des gens qui gagnent en jouant à pair ou non, ou à croix ou pile.

— Ecoutez, mon ami, — dit Ewen après un moment de silence, — je puis, je dois peut-être vous raconter ce qui s'est passé hier pendant cette soirée de tempête.

Et le jeune homme fit le récit de la scène de la veille; il dit comment, la chaloupe ayant coulé à fond, la fraîcheur de l'eau l'avait rappelé à lui-même ; comment, poussé par le vent et par la marée, il avait pu nager et aborder au rivage, moins éloigné qu'il no l'avait cru ; comment enfin il était an'ivé à TrefT-Hartlog, la raison à demi égarée, tant son imagination avait été frappée de l'accès de folio sauvage de Mor-Nader.

Après avoir écouté Ewen et frémi du danger qu'il avait couru, l'abbé lui dit:

— Cela montre que ce misérable était assez slupide et assez féroce pour vouloir se noyer avec vous, mon pauvre ami, afin d'être regardé par le peuple, après sa mort, comme un grand sorcier ! Les mauvaises causes ont leurs martyrs tout aussi bien que les bonnes. Et puis vous l'aviez avec raison traité d'imposteur : au risque de sa vie, il

TIIÉRF.SE DUNOYER.

a voulu so venger, rcut-être aussi se savait-il prf-s do la côte. Puisque vous croyez qu'il a comme vous échappé h la noyade, je ne vous ferai pas do morale, révoncment vous à prouvé combien vous aviez eu tort de mettre votre existence h la merci d'un tel misérable. Laissons cela, parlons d'autres choses, et, sans transition, passons de ces tristes visions à des intén'^ts tout matériels. Voulez-vous, mon cher Ewen, ôtre à moitié ruiné?

— Que dites-vous?

— Le placement que votre père a fait chez monsieur Achille Uunovor, bnnquier à Paris, me paraît tn\s aventuré. Il s'agit d'une partie considérable de votre fortune. Je ne suppose pas que celte perte vous soit indifférente.

Et quel danger court ce placement?

Un très grand dangfr, je le crains du moins : monsieur Achille Dunoyer n'a pu me payer le premier quart de celle somme, que jo devais toucher pour vous par procuration.

— Mais on disait monsieur Achille Dunoyer puissamment riche.

— On dit bien d'autres choses, mon enfant; ce qu'il y a de certain, c'est que, lorsque je me suis présenté chez lui, on m'a répondu qu'il était en voyage, qu'on ne savait pas au juste l'époque de son retour, cl qu'il n'avait laissé aucun ordre pour ce payement. Pourtant, lorsqu'il s'agit d'une bagatelle de cinquante mille francs, il me semble que cela ne doit guère s'oublier, à moins que cinquante mille francs ne soient moins que rien pour monsieur Dunoyer.

— En effet, c'est singulier,

— Votre notaire do Ouimper est d'avis que vous vous rendiez immédiatement à Paris, afin de prendre vos sûretés s'il en est temps encore.

— Mais ne puis-je pas donner ma procuration au notaire de Ouimper tout bonnetnent?

— Cela n'aurait pas le sens commun. Si monsieur Achille Dunoyer est dans de mauvaises affaires, il est certaines questions que vous pouvez seul consentir et dont vous pouvez seul apprécier la convenance.

— Ah ! quel ennui ! quel tracas ! — dit Ewen avec abattement ; — et puis cette vie de Paris me sera, j'en suis silr, insupportable. Je n'y connais personne.

— Et votre cousin, monsieur le comte Edouard de Montai, pour qui vous m'avez donné une lettre de recommandation?

— A peine l'ai-je vu deux ou trois fois, il y a quatre ans, à Quimper, où il est venu passer un mois chez le vieux chevalier de Lémoléan.

— Il vous accueillera certes toujours aussi bien qu'il m'a accueilli.il sera pour vous un très bon introducteur; il est lancé dans le grand monde, et il paraît, sinon riche, du moins fort à son aise.

— Je croyais qu'il ne lui restait plus rien de la fortuné de son père.

— Vous me l'aviez dit aussi, Ewen; il faut alors qu'il ait trouvé la pierre philosophale, car il m'a paru logé comme un prince. Il s'est d'ailleurs mis très cordialement à votre disposition dans le cas oîi vous viendriez jamais à Paris.

— C'est très obligeant de sa part.

— Sans doute ; et pourtant, si je ne vous connaissais pas comme je vous connais, j'aurais préféré vous voir un autre mentor, car, pendant ma visite, il est venu là une espèce de mauvais sujet entre les deux Ages, un marquis de Beauregard... oui, c'est cela (retenez bien ce nom),fpii a bien l'air du plus effronté vaurien ! Puis, il faut être juste, son premier étonnement passé (votre cousin ne reçoit pas souvent d'hommes de ma robe), le manjuis a été pour moi «lussi lionnôte que possible, ce qui m'a prouvé qu'il était au moins bien élevé. D'ailleurs, comme vous le pensez, je n'ai pas prolongé longtemps ma visite. Pourtant elle a été encore assez longue pour que je visse entrer en trottinant, en sautillant, une demoiselle que votre cousin a appelée Julie.

— Quelle est cette femme ?

— D'après ce que j'ai lu dans le journal, cette demoiselle est une des plus fameuses comédiennes de ce tempsci. Vous comprenez, mon ami, qu'à 1 aspect d'un tel oiseau de passage, l'abbé do Kérouëllan n'est pas resté longtemps chez votre cousin. Quant à vous, mon cher Ewimi, au ris(]ue de rencontrer cet effronté marquis de Bcaurcg.'ird et cette demoiselle Julie, vous ferez toujours bien d'aller voir monsieur le comte de Montai ; ces jeunes geus- Ih sont lancés partout, ils connaissent tout le mond(>, et il pourra peut-être vous donner des «vis utiles sur la manière do vous tirer d'affaire avec ce monsieur Dunoyer, et pour le présent et pour l'avenir, avis que je no pouvais lui demander, moi, sans vous avoir consulté. Allez donc à Paris, mon garçon, partez le plus tOt possible, et pour vos intérêts d'argent, et pour le salut de votre esprit. Une fois dans la grande ville, vous secouen-z malgré vous la mélancolie qui vous ronge, et, au bout de quelques mois, vous me reviendrez bien calmé, bien tranquille, tout prêt à prendre une femme de ma main.

— Vous avez peut-être raison, — reprit Ewen ; — mon imagination malade s'est exagéré jusqu'au surnaturel quelipips événemens bizarres. Les distractions de Paris, le chanirement do lieu, la surveillance des intiTÔts, dissiperont cette sotte et malheureuse mélancolie. Oui, mon vieil ami, je l'espère, bien guéri de ma tristesse, je reviendrai vous demander en mariage l'une do vos protégées.

— Viens, mon garçon! — s'écria l'abbé; — viens dans mes bras; il y a bien longtemps que mon cœur n'a ainsi battu do joie. Pars demain; jo te dirais pars à l'instant, si cela était possible. Ton notaire de Quimper m'a dit avoir à toi une vingtaine de mille francs d'épargnes; c'est le double de ce qu'il faut pour tes dépenses de Paris pendant quelques mois que tu y seras : ce ne sera pas de l'argent mal placé, si, comme je l'espère, tu peux faire rendre gorge à ce monsieur Dunoyer, qui, malgré sa richesse, ne m'inspire pas beaucoup de confiance. Quant à ce portrait énigmalique, — dit ie curé en prenant le tableau, — cette fois du moins il sera bien brûlé; je vais profiter de cette braise de chêne pour nous en débarrasser.

— Non, non, mon ami, — dit Ewen, — n'en faites rien je veux au contraire conserver ce tableau. Plus tard, en le regardant, je sourirai de ma faiblesse.

— Hum! hum! j aimerais mieux en finir une bonne fois avec cette méchante peinture, — dit l'abbé en se dessaissant avec peine du tableau.

— Prenez garde, mon ami, — lui dit Ewen en souriant; — vous me ferez croire que cette pâle imago vous fait peur.

— Pour te prouver qu'elle ne fait pas peur, do par tous les diables! (aurais-je dit étant soldat) si tu veux, je l'emporte au presbytère.

— Non, non, laissez-la ici jusqu'au jour de mes noces ; alors nous en ferons un glorieux auto-da-fé.

— Allons, soit, car ce jour-là n'est pas éloigné, je l'espère...

Après cet entretien, Ewen de Ker-Ellio se sentit un pou calmé; il comprit surtout la nécessité de s'arracher à des lieux où sa pensée s'était égarée presque jus(iu'au vertige.

AQu de ne pas chanceler dans cette bonne résolution, il pria l'abbé do passer toute la journée à TretT-Ilarllog, et même d'y coucher. Le recteur était trop désireux de voir partir Ewen pour ne pas se rendre à ses désirs. Le reslo du jour fut employé aux préparatifs du voyage. Plus d'une fois Ann-Jann essuya ses yeux en pensant au départ si précipité de son niab-meïbrin et aux dangers qu'il allait courir à Paris; car Paris ou l'enfer, c'était tout un pour la vieille nourrice.

Quoique muet, concentré, le chagrin de Lès-en-Goch écait aussi profond que celui de sa femme : il ne fuma pas une seule pipe de toute la journée. Encore plus silencieux que d'habitude, il répondait par monosyllables aux ordres du pen-kan-guer.

Ewcn avait un moment songé à emmener avec lui ce fidèle serviteur; mnis l'abbé l'en dissuada en lui faisant observer qu'à Paris Lcs-en-Goch lui causerait plus d'embarras qu'il ne lui rendrait de services. D'ailleurs, jamais le Breton n'aurait consenti à quitter son costume national pour s'affubler des vêtemens d'un atitrou (1), comme il disait. , ,

Le lendemain, deut chevaux de charrue furent attelés a l'antique chaise de poste qui avait servi à deux généralions do Ker-Ellio; un métayer s'assit sur le porteur, et Kvven quitta TretT-HartIog. L'abbé de Kerouëllan, qui avait voulu escorter son élève jusqu'à Pont-Croix, l'accompagnait à cheval. Il désirait embrasser Ewen une dernière fois avant de le voir monter en voiture.

11 est inutile de dire les pleurs déchirans d'Ann-Jannet la sombre consternation de Lcs-en-Goch lorsque les deux fidèles serviteurs, debout sur le seuil de la porte du manoir, virent disparaître dans le brouillard la voiture qui emmenait leur jeune maître.

A tous les périls qu'Evven allait sans doute courir à Paris, ville infernale, les deux naïves créattires ajoutaient encore tous les dangers que devait attirer sur lui la date fatale de son départ : Ewen partait un vendredi du mois noir !

Ann-Jann avait voulu faire une observation à ce sujet à son mab-meïbrin ; mais l'abbé, qui l'entendit, lui lança un tel regard, et plus tard, la prenant à part, lui fit une si verte réprimande, que la malheureuse femme n'osa plus dire un mot.

Lorsque le vent eut apporté aux deux Bretons le dernier bruit delà voiture qui s'éloignait; lorsque, prêtant au vent une oreille avide, ils n'entendirent plus rien, plus rien... ils rentrèrent silencieusement dans la cuisine.

Ann-Jann s'assit d'un cûlé du foyer, s'enveloppa la tête de son tablier, et se mit h pleurer plus amèrement eiicoio que lorsqu'Ewen était parti pour la guerre à la tête de sa bande de chouans.

Assis de l'autre côté du foyer, Lès-en-Goch croisa ses bras sur sa poitrine, baissa la tête, et resta daus l'immobilité la plus complète.

La nuit trouva les deux serviteurs à la même place, auprès du foyer éteint; ils n'avaient pas échangé une parole. Les sanglots étoulTés d'Anii-Jann interrompaient seuls le silence morne qui régnait à Treû-Hartlog.

UOnSIEDB DE UONTAL.

Le lecteur voudra bien quitter les rochers de la côte de Bretagne pournous suivre dans un petit appartement situé à l'entresol d'une maison du boulevard des Italiens.

Cet appartement, habité par monsieur le comte Edouard de Montai, a, si cela se peut dire, une physionomie très significative; pourtant quelque habitude d'observation est nécessaire pour distinguer les nuances qui caractérisent cette physionomie : au premier abord, on est frappé d'une apparence de luxe et même d'élégance; mais, avec un peu d'attention, on découvre que tout est sacrifié à l'effet, que tout est imitation.

Des tentures de papier, des étoffes communes imitent la souple épaisseur, les teintes éclatantes des anciens damas. Quelques vases de porcelnine moderne, grossièrement enlumines, montés en cuivre, imitent le vieux sèvres aux peintures d'un fini si précieux, aux bronzes dorés et ciselés comme de l'orfèvrerie. Plus loin, un dressoir de bois

(1) Monsieur,

de chêne, grotesque assemblage de panneaux gothiques et de frises de la renaissance, imite ces merveilleux meubles d'ébène ou de noyer sculptés avec tant d'amour, fouillés avec tant d'art, où une fantaisie charmante se déroule en capricieuses arabesques d'oiseaux, d'enfans et de fleurs. Des encoignures de marqueterie, aux plaques de cuivre découpées sans goût et appliquées sur de la corne fondue, imitent ces meubles de Boule dont la brune écaille, rehaussée de corail et de nacre, était enrichie d'incrustations de cuivre ou d'étain admirablement burinées par Naiileuil ou par Audran, ces inimitables graveurs du siècle de Louis XIV. Enfin, quelques boîtes de vermeil ornées de pierres fausses, quelques émaux de Limoges pompeusement étalés sur une étagère, imitaient ces rares collections de bas-reliefs florentins de buis ou d'ivoire, de figurines d'argent qui portent le nom de Germain Pilon sur leurs socles de lapis, de statuettes d'or byzantines émaillées de pourpre et d'azur, de charmantes tabatières où les plus merveilleuses miniatures de Petitot sont encadrées de feuillages d'émeraudes, de guirlandes de perles fines et de rubis. Il en était de même des tableaux : quelques larges bordures renfermant de mauvaises toiles enfumées, confuses, marbrées d'un épais y^jm?,, imitaient les chefs-d'œuvre de Youvermans, de Teniers ou de van Ostade.

Si nous insistons sur ces diflerences entre le véritable et le faux luxe, si nous établissons cette distinction rigoureuse à propos de l'espùce de décoration théâtrale dont s'entourait monsieur de Montai, c'est que ce besoin impérieux de paraître était un des traits les plus saillans et les plus déterminans du caractère de ce personnage. Nous nous expliquerons plus tard à ce sujet.

Loin de nous la pensée de railler la médiocrité patiente qui pare une retraite modeste à force de privations; nous res|)ectons [irofondément ce culte du foyer, ces velléités de luxe intime, alors même que les règles sévères du bou goût ne sont pas observées.

Presque toujours les gens qui vivent beaucoup chez eux, qui chérissent, ainsi que l'on dit vulgairement, leur intérieur, qui VoTuenl a\ec amour, comme [es dévots ornent une chapelle, presque toujours ces gens-là, disons-nous, jouissent de quelque bonheur ignoré, mènent une vie paisible et pure, ou sont doués des éminentes qualités qui font aimer la solitude.

Or, les gens mystérieusement heureux, les caractères simples, les rêveurs un peu sauvages, nous inspirent une vivo sympathie.'

Monsieur de Montai n'appartenait à aucune classe do ces partisans de la vie intime; quoiqu'il eût autant que possible embelli sa demeure, rien ne lui aurait été plus odieux qu'une journée ou une soirée passée solitairement chez lui.

Cela se conçoit.

Pour les gens qui vivent d'une vie de dehors, vie bruyante, agitée, dépendante surtout des impressions extérieures, le chez soi est le lieu désert et siloncieuv, le pandcmonium où ils reviennent chaque soir cuver les humiliations de l'orgueil, les haines de la jalousie, les pleurs amers d'un amour méprisé; acteurs continuellement en scène, ils n'ont chez eux que des pensées de colère ou d'envie, car c'est chez eux qu'ils ressentent le douloureux contre-coup de ce qu'ils ont enduré dans le monde le sourire aux lèvres.

Comme ces gens-là ne recherchent ce qu'ils appellent le bonheur que pour qu'on les voie, pour qu'on les sache, pour qu'on les croie heureux, le souvenir de leurs félicités factices est impuissant à charmer leur solitude, car ces félicités naissent et meurent au milieu de l'éclat des fêles.

Les joies véritables, au contraire, toujours un peu égoïstes, un peu ombrageuses, ne dévoilent tous leurs charmes que dans le secret de l'intimité : alors le chez soi qui leur sert d'asile devient cher et sacré; alors les objets matériels mêmes se changent en trésors de souvenirs adorés, plus

THÉRÈSE DDNOYER.

tard en trésors de regrets. Oui, (resors! N'esl-ce donc rien que le regret du bonheur qui n'est plus? Le regret... celte mélancolique espérance du passé?

Monsieur de Montai appartenait à la première classe des pens dont nous avons parle : il rentrait presque toujours liiez lui dans une disposition d'esprit aigre, jalouse, haineuse; chez lui il se trouvait face à face avec lui-mf'uie, l'ace à face avec la triste réalité de sa position fausse et précflire.

Quel(|ues mots du caractère de ce personnage sont indispensables à l'intelligence de ce récit.

Monsieur Edouard de Montai avait environ trente ans. Il était do bonne et ancienne noblesse de Bretagne (son arrière-grand-père était l'onclu du père d'iiwen de Kerl'^lliol. Après avoir exercé, sous l'empire et sous la restauration, do hauts emplois adniinistratils, le père de monsieur de Slontal était mort en laissant à son fils environ :i5,000 livres de rente; le jeu, le désordre, la bonne chère, (juelqiu'slilles d'Opéra, un goùl passager pour leschevaux, épuisèrent en cinq ou six ans cette fortune modeste mais honorable.

La plaie incurable de monsieur de Montai élait la vanité; il avait sacrifié sa fortune au désir jaloux de marcher do pair par la dépense avec des gens beaucoup plus riches que lui.

Rien de plus elTrayant, rien de plus commun, que ce vertige qui vous pousse à l'abîme quoique vous ayez la conscience de votre ruine, la certitude de votre perte imminente; quoiqu'à travers les fumées de l'ivresse ou les ébluuisseinens des fêtes, vous voyiez de temps à autre se dresser à l'horizon les pâles ut sanglaus fantômes de la misère et du suicide.

Monsieur de Montai appartenait, par ses dissipations sans originalité, à la classe la plus vulgaire des prodigues; selon l'habitude, plus ses ressources diminuèrent, plus il voulut tromper le monde sur le véritable état de sa lortune.

On ne saurait croire le nombre Incalculable de misères, de chagrins, de bassesses, d'infamies, de malheurs, d'épouvantables malheurs, que cause la peur de paraître pauvre aux yeux de ce que chacun, dans sa sphère, appelle le monde!

On ne saurait croire jusqu'à quel point des esprits même distingués s'exagèrent l'importance de leur plus ou moins grande dépense, toujours aux yeux de ce monde; diminuer, supprimer à temps certaines dépenses supcrllues, qui les sauveraient de leur ruine, leur est impossible; ils tiennent à ces fastueuses inutilités, moins pour la jouissance qu'ils en retirent que pour la considération que, selon eux, ce luxe leur donne aux yeux du monde.

Et, chose étrange, il n'y a rien do plus insolemment joyeux du malheur d'autrui que ce monde égoïste, que cet être do raison ou plutôt de folio auquel on fait de si grands, de si douloureux et quelquefois de si sanglans sacrifices, auquel souvent on immule sa fortune, son honneur, sa vie... et son bonheur toujours.

Monsieur de Montai avait cruellement ex périiiienté celte raillerie superbe du monde envers les fous qui se ruinent pour briller à ses yeux. Il prétexta un voyage en 'Italie pour avoir le droit de vendre ses chevaux, de réformer sa maîtresse et sa maison sans trop déroger ; il occupait un assez vaste appartement, il le quitta sous ce prétexte qu'il ne voulait habiter désormais qu'une maison où il fût seul ; il se défit de ses meubles, qui n'étaient plus de son goût, disait-il. La vente des débris de son opulence passée lui fournit une somme de trente mille francs environ; il y avait de quoi vivre obscurément sans doute dans quelque coin de la Fiance, mais de quoi vivre enfin. Au lieu de se résigner à celte position modesle mais assurée, monsieur de Montai acheta une voiture de voyage, emmena un valet de chambre qu'il avait gardé, et partit pour ce voyage d'Italie pompeusement annoncé.

A Lyon, il s'arrêta, prit la route d'Avignon, et pendant trois mois il habita un petit village des environs de cette

ville; puis il reparut à Paris, répondant mystérieusement à ceux qui lui [larlaient do son voyage d'Ilalie qu'une rencontre romanesque faite à Lyon avait bouleversé ses projets... I.a discrétion l'obligeait do n'en pas dire davantage. Seulement, son aventure l'ayant force de revenir brusquement à Paris, pouvant l'obliger d'en |iarlir d'un moment h l'autre, il avait pris comme picil-ù-lcrrc le piv lit appartement que nous avons dépeint au leeteur.

Comme toujours, ces mensonges laborieusement combinés ne trompèrent personne : le monde a un f]air prodigieux pour découvrir, sous les brillans lambeaux dont on les cache, les fortunes expirantes; il sent la ruine.

Monsieur de Montai, ainsi ([ue cela arrive toujours, croyait fermement avoir donné le change sur le véritable état de ses affaires. 11 lui restait vingt-cin([ mille francs environ : il résolut de vivre quatre ou cinq ans avec celle somme, qui, soigneusement ménagée, pouvait lui donner durant ce temps l'apparence de ce luxe auquel il avait tout sacrifié.

Un autre trait fort accusé du caractère de monsieur de Montai s'était développé chez lui : nous voulons parler d'uno sorte de foi fatale, aveugle, dans une influence quelconque qui ne pouvait permettre, pensait-il, qu'un homme comme lui, charmant, aimable, spirituel, pftt jamais être acculé dans l'une de ces horribles impasses d'où l'on ne sort que par le suicide.

Si l'on eût creusé quelque peu cette folle croyance, on y eût trouvé sans doule le besoin si naturel à l'homme d'éhnpper aux réalités pénibles par une consolante espérance.

Ainsi qu'une ûme sainte et éprouvée sur la terre se dit: a II est impossible que je me sois résignée pieusement à tant de douleurs pendant ma vie pour arriver au néant, » monsieur de Montai se disait: « Il est impossible qu'après avoir vécu au sein du luxe et des plaisirs, j'arrive à une fin horrible ou misérable. » Comme le croyant, il n'avait aucune preuve visible, palpable, de la réalité future de cette espérance; pourtant, prenant les violences de ses désirs pour des certitudes, il croyait fermement à son heureuse étoile.

Lorsque le hasard semble encourager de si folles idées en les justifiant quelquefois, elles deviennent incurables. Nous verrons plus lard comment une ou deux chances heureuses exaltèrent jusqu'au vertige l'étrange fatalisme de monsieur de Montai. Réduit aux vingt-cinq mille francs qu'il possédait, le comte commença donc à mener un de ces existences bizarres, impossibles partout ailleurs qu'à Paris.

Une place dans une logea l'Opéra, une entrée dans un club, un ai)parfement d'une élégante apparence, une mise recherchée, un valet de chambre, tel est le strict nécessaire des pauvres du super/lu, de mènio que, pour les malheureux, du pain, des vétemens, un abri, sont de première nécessité. Six à sept mille francs par an, habilement répartis, peuvent donner ce luxe de similor.

Il y a, nous l'avouons, une sorte de satisfaction à savoir briller en très bonne compagnie à si peu de frais; d'ailleurs louables sont les goûts distingués: comme la noblesse noblement comprise, certaines prélentions ont cela de bien qu'elles obligent.

Mais celte médiocrité dorée, loin de satisfaire monsieur de Jlontal, l'aigrissait davantage en le mettant sans cesse en contact avec des gens aussi riches et beaucoup plus riches qu'il ne l'avait été autrefois; comme les hommes très vains, croyant sans cesse qu'on songeait à lui, il se révoltait à cette pensée qu'on se moquait de sa ruine. Cette préoccupation haineuse redoublait chez lui l'envie de refaire sa fortune, moins peut-être encore pour en jouir que pour écraser de son nouveau luxe ceux qui, pensait-il, s'étaient réjouis de son malheur.

Un jour, il prit par hasard un billet de ces loteries qui se tirent à Francfort; pour un louis, il en gagna trois cents; il vit là une manifestation de la Providence qui veillait sur lui : sa foi dans un brillant avenir devint près-

quo une monomanie. J)>s lors monsieur de Montai espéra, ou plutôt il fut certain d'épouser un jour quelque riche héritière ou quelque veuve opulente. La loge où il trônait chaque soir à l'Opéra avec ses colocataires fut une sorte de lieu d'exhibition indispensable à ses projets, et il considéra cette dépense comme un capital qui devait lui rapporter de gros intérêts.

Dix-huit mois se passèrent, les héritières et les veuves ne parurent pas, mais la confiance de monsieur de Montai en son étoile ne s'en ébranla point; deux circonstances assez heureuses pour lui, quoique très en dehors de ses vues matrimoniales, vinrent raviver ses espérances.

Un des camarades de collège de monsieur de Montai, avocat obscur et ridicule, nommé monsieur Roupi-Gobillon, de député devint ministre (nous dirons plus tard par quel ingénieux mécanisme). Très fier de se montrer dans l'éclat de sa nouvelle position à son ancien condisciple, qui jusqu'alors l'avait fui comme la pesie, et d'ailleurs flatté de faire croire qu'avant son ministère il avait eu quelques relations de bonne compagnie, monsieur Roupi- Gobillon fit toutes sortes d'avances à monsieur de Montai en lui reprochant sa tiédeur.

« Si jusqu'ici j'ai pu te recevoir froidement, — lui dit comte, — c'est quêta position d'avocat illustre d'abord, ensuite de député influent, puis enfin de ministre, te plaçait si haut qu'elle t'imposait presque le devoir de venir à moi; il est toujours de bon goût aux gens éminens de faire les premiers pas auprès des personnes complètement indépendantes et qui ne sont ni au-dessus ni au-dessous d'un certain niveau social. »

Monsieur Roupi-Gobillon, ravi de ces excuses, ménagea une surprise à son ami, dont il connaissait la détresse, et un beau jour il lui proposa tendrement un bureau de tabac. Le comte refusa net, et tança vertement le ministre de son impertinente proposition, disant qu'il ne demandait rien à personne.

Cette offre et ce refus, savamment ébruités et exagérés par monsieur de Montai, furent d'un excellent effet ; on commença de parler de son crédit. Il se rencontra plusieurs fois, le soir, au ministère avec quelques-uns des confrères de son ami, qui n'étaient pas des Roupi-Gobillon. Le comte fut auprès d'eux insinuant, attentif et flatteur; il sut donner du prix à ses déférences en faisant sentir qu'elles s'adressaient, non pas à la position officielle, mais à la valeur des hommes. On le trouva prévenant, aimable, ses formes plurent, et comme, après tout, il ne demandait rien, il fut accueilli dans ce monde politique avec une affectueuse indifférence par plusieurs hommes d'État fort distingués.

Ces relations, habilement mises en relief et jointes à sa vie de club et d'Opéra, posèrent peu à peu monsieur de Montai comme un hemme plus sérieux que ne le sont ordinairement les gens h la mode, il passa pour avoir l'oreille de:f ministres ; avantages parfaitement négatifs , mais précieux pour monsieur de Montai, en cela qu'ils lui donnèrent une apparence de plus, et que cette apparence éveillait l'envie des gens plus riches que lui, car on commença de lui dire avec une certaine aigreur :

« Vous êtes très heureux; vous gagnez à la loterie d'Allemagne et vous avez beaucoup de crédit auprès des ministres. Il y a, en vérité, des gens à qui tout réussit. »

Ou bien :

« Oh! ohl V0U3 êtes un habile homme, vous, mon cher 1 vous êtes adroit; vous êtes de ces gens que l'avenir n'inquiète jamais, et qui retombent toujours sur leurs pieds; en un mot, vous avez du bonheur. »

Si la première circonstance dont nous venons de parler donna au comte une réputation de crédit et d'habileté, un succès envié vint encore l'enorgueillir.

Une jeune et jolie femme, mademoiselle Julie Dubreuil, débuta à la romédie-Française et fit une grande sensation. Sa beauté, son talent rempli de finesse, de grâce et de charme, la mirent très en vogue dans le monde élégant. Plusieurs jeunes gens fort à la mode s'occupèrent de ma-

demoiselle Julie; ils ne furent pas écoutés; un banquier puissamment riche ne fut pas plus heureux; un prince étranger, connu par son faste et sa royale magnificence, fut vertueusement éconduit.

Cette farouche résistance mit le comble à la célébrité de mademoiselle Julie. Monsieur de Montai, en attendant la fortune que son heureuse étoile devait lui envoyer sous les traits d'une charmante femme, fille ou veuve (peu lui importait, voulut tentera son tour de triompher de l'opiniâtre vertu de mademoiselle Julie: il se fit présenter chez elle.

Parmi les hommes qui avaient fait la cour à la belle comédienne, les uns, comptant sur leur séduction personnelle, n'avaient voulu voir dans cette liaison qu'une relation de plaisir, et s'étaient montrés peu soucieux de se mêler aux intrigues de coulisses de mademoiselle Julie; d'autres, offrant des avantages solides, avaient exigé.d'abord l'anéantissement d'une espèce de tante nommé madame Sauvageot, intolérable créature dont l'influence sur mademoiselle Julie était extrême.

La conduite de monsieur de Montai fut toute autre, et d'une prodigieuse habileté. Instruit par la déconvenue de ses rivaux, il s'appliqua d'abord à captiver la tante Sauvageot. Aucune prévenance, aucun soin ne lui coûta pour conquérir cette horrible vieille; il se fit sérieusement de la famille, prit un ardent intérêt aux rivalités de théâtre, aux jalousies d'emploi qu'éveillaient nécessairement le talent de mademoiselle Julie.

Soutien, prôneur,seïde déclaré delà jeune femme, monsieur de Montai ne recula pas devant les démarches les plus désagréables; il trouva mille ressources dans son esprit souple et insinuant, capta la bienveillance de quelques journalistes de renom, les engagea très adroitement dans une guerre acharnée contre les rivales de mademoiselle Julie, pénétra le fond de toutes les intrigues, déjoua tous les complots de coulisses tramés contre elle. Infatigable, incessant, cordial et perfide, flatteur et impertinent, se souvenant et oubliant, selon l'occurrence, qu'il était homme du monde et gentilhomme, il finit par obtenir une action très puissante sur l'entourage de mademoiselle Julie, devint son conseil et l'effroi de ses rivales.

Le mari le plus passioimé pour le lucre et pour l'illustration que le talent dramatique de sa femme apporte à la communauté conjugale n'aurait pas montré un aspect plus humble, un fanatisme plus jaloux, que n'en montrait monsieur de Montai pour le talent et pour la personne de mademoiselle Julie.

Tant de soins, tant de dévouement, tant d'abnégation, eurent une douce récompense : monsieur de Montai, estimé de la tante Sauvageot, fut aimé de mademoiselle Julie.

Oui, madame Sauvageot ne put résister aux habiles séductions de monsieur de Montai. Il lui donna des preuves d'une vénération à la fois si tendre et si filiale, que la tante l'appela dès lors tantôt son enfant, tantôt son petit notaire, délicate et touchante allusion à la manière entendue avec lequelle monsie^ir de Montai débattait les intérêts matériels de mademoiselle Julie.

Ce succès, dont on ne voyait que la brillante surface, et dont on ignorait les honteux ressorts, ce succès, en plaçant très haut monsieur de Montai dans la hiérarchie des gens à la mode, en étendant sa réputation d'homme adroit et heureux, en excitant l'envie de ses amis, ne changea pas sa position pécuniaire; son avoir était réduit de dix mille francs au bout de deux ans de liaison avec mademoiselle Julie, qui l'aimait d'ailleurs avec le plus complet désintéressement.

Malheureusement pour la délicatesse de monsieur de Montai, il n'éprouvait, lui, pour cette jeune femme qu'un sentinient très froid; journellement elle le choquait par la vulgarité de ses manières, ou elle le blessait par ses impérieuses exigences; mais tenant à cette triomphante conquête, non par amour, mais par orgueil, il dévorait avec une rage contenue les humiliations les plus amèresren un mot, le comte était pauvre, et mademoiselle Julie était

TIIÉRtSE DUNOYER.

son luxe; cette fenimo lui était enviée par ceux dont il enviait, lui, la fortune ou la grande position : aucune bassesse ne lui coûtait donc pour conserver sa maîtresse. Nous disons basues.ie, parce que monsieur do Montai n'aimait pas ma.lemoiselle Julie ; s'il l'eiU aimée, son valetago eût été ridicule peut-ùtre, mais jamais honteux.

Ce n'ét;ut pas tout; le genlilliomme était souvent forcé do feindre Uo ne pas entendre certaines paroles piquantes d'un vieuï comédien presque inlirme nommé Ducanson. Ci.'t homme, IrOs cvniquo, très caustique, était le chef du |)arti hostile ù mademoiselle Juhe, et il ne lui ménageait pas les iinperlineucps, môme en présence de monsieur de Montai, dont elle se faisait souvent accompagner au théâtre, madame Sauvageot ayant donné au comte une dernière marque de confiance et d'estime en lui disant : « Vous êtes à la fois l'amant et le frère de Julie; je n'ai plus maintenant à m'ùccuper d'elle; vous Ôles de la /amitié. »

Les railleries mordantes du vieux Ducanson n'en étaient pas moins insupportables à monsieur de Montai; mais, ne pouvant exiger de satisfaction de ce vieillard infirme, il subissait les conséquences de la position qu'il s'était faite auprès de mademoiselle Julie.

Cependant les annés passaient, et l'heureuse influence do l'étoile de monsieur de Montai ne se réalisait pas. Avant et depuis sa liaison avec mademoiselle Julie, il avait été vu à l'Opéra, dans le monde, par toutes les veuves et par toutes les héritières de Paris; aucune n'avait paru le remarquer. Quoique mademoiselle Julie ne lui occasionnât iiU''une dépens'>, il avait à peine encore de quoi vivre pendant dix-huit mois, au bout desquels, à moins de quelque événement miraculeux, il se trouverait exposé à la plus complète misère, trop heureux de solliciter un modeste emploi auprès de son ami Roupi-Gobillou, dans le cas où celui-ci serait encore ministre.

Un jour enfin monsieur de Montai douta de sa providence en voyant l'heure de l'infortune s'avancer à grands pas; mais bientôt, frappé d'une idée subite, il revint à l'espérance, et s'éiria :

— Je suis un grand suti ma providence, ma fidèle providence, jette à m.^s pieds, sinon un trésor, du moins une douce existence parfaitement assurée, et je suis assez aveugle p'inr passer à côté de ce bonheur! Julie possède plus de cent mille écus parfaitement placés; elle gagne au moins cimiuanle mille francs par an; pourquoi ne l'épouserais-je pas? Si une mauvaise et sotte honte me retient, tant pis pour moi; je m'irrite de mourir de faim. Comment! j'ai maintenant tous les ennuis, tous les dégoûts du ménage, sans en avoir les avantages positifs... Comment 1 je n'aime pas Julie... et je la subis seulement pour me faire envier quelque chose par des gens plus heureux que moi... tandis qu'en l'épousant... je la subirais du moins pour un motif raisonnable... et, d'ailleurs, une fois maître de sa fortune... nous verrons... Julie a un fonds de cent mille écus bien placés, et cinquante mille fraus à manger par an, avec cela nous vivrons à merveille! Je ne verrai plus le monde, c'est vrai , mais ma société se composera d'artistes, et j'y gagnerai. Sans doute le monde me blâmera. Le monde! — ajouta-t-il en haussant les épaules de pitié; — et lors(iuo je serai réduit à mon dernier louis (ce sera, bientôt), le monde, pour me récompenser d'avoir respecté ses préjugés, m'oflnra-t-il les avantages que j'aurais trouvés dans un mariage avec Julie? P.u-blcu!je serais un grand sot de dédaigner pour une ombre de considération, la réalité qui s'offre si complaisamment à moi!

On trouvera sans doute l'ambition de monsieur de Montai bien rapetissée; il yavait sans doute une énorme distance entre mademoiselle Julie et une veuve opulente ou une riche héritière; mais le comte ne voulait pas se montrer trop exigeant avec sa providence, de peur de la rebuter. Il sut être modeste et do bon goût en acceptant ce qu'elle lui od'i'ait.

Toutefois, le comte ne se décida pas tout d'abord à cette grave détermination; sa vanité, son orgueil, se révoltèrent violemment contre une telle alliance. Mademoiselle Julie

OEt'V, CHOISIES. — 11.

était jolie comme un ange; elle avait beaucoup d'ordre, beaucoup d'économie, une conduite très régulière, un talent remarquable; mais elle était fantasque, exigeante et vulgaire; son caractère manquait d'élévation, et son esprit de culture. lin scène, ses manière» étaient d'une distinction rare, d'une élégance exquise; son accent, d'une douceur enchanteresse; mais chez elie, pour se délasser sansdouto de la contrainte que lui imposait le théâtre, elle descendait do son piédestal, quittait le masque et le cothurne, et s'humanisait à ce point qu'on reconnaissait facilement en elle la nièce chérie de madame Sauvageot.

Lorsque monsieur de Montai envisageait sa future femme sous [o point (le vue Saucageot, il éprouvait de cruelles h(>sitations, surtout en se rappelant certaines confidences de la tante, qui, ne voulant rien avoir de caché pour son petit notaire, lui avait avoué quo les cent mille écus do mademoiselle Julie lui avaient ùléléi/ués par feu ses 2>remiers

PnOlECTElRS.

La respectable madame Sauvageot ne qualifiait jamais autrement ces sortes de présens et leurs donateurs.

Ces mots de legs et de feu avaient d'abord fait espérer à monsieur de Montai qu'au moins ces anciens amis étaient morts... Point... ils n'étaient morts que dans le caur do mademoiselle Julie; cela expliqua au comte le sens poétique et figuré du langage funèbre de madame Sauvageot.

Quoique le règne des défunts protecteurs de mademoiselle Julie fût passé depuis trois ou (juatre ans, jouir d'une fortune d'origine si impure semblait ([uelquefois à monsieur de Montai le comble de la di'gradation, et il se prenait à récriminer amèrement contre sa providence. Alors, luttant contre la tentation, il avait de terribles retours sur lui-môme; mais la nécessité était là qui chaque jour s'avançait, menaçante, inexorable.

Soit juste réflexion, soit besoin d'excuser à ses yeux la résolution qu'il prenait par crainte de la misère, monsieur de Montai se disait encore: a On ne voit guère que dans les romans invraisemblables des mariages pareils à ceux que je rêvais; si les veuves riches qui épousent de pauvres gentilshommes sont rares, il est rare aussi do trouver des parens capables de donner leur fille et leur fortune à des jeunes gens dont la dot se compose d'une bonne étoile pimr capital, et de gains possibles à la loterie de Francfort pour revenus.

Néanmoins, après de longues hésitations, monsieur de Montai résolut d'épouser mademoiselle Julie. S'il avait eu le cu^ur moins desséché par l'égoisme, moins aigri par l'envie, il eût compté parmi les compensations de son sacrifice le bonheur de mademoiselle Julie, qui était loin de s'attendre à une pareille déterminai ion desespérée: monsieur de Montai cédait surtout à la peur de la misère, et ne .songeait que très secondairement à l'orgueilleuse joie de mademoiselle Julie lorsqu'elle se verrait comtesse.

Or, environ quinze jours avant le départ d'Ewen de Ker- Ellio pour Paris, monsieur de Montai attendait un matin mademoiselle Julie pour lui faire part de sa résolution. Le comte avait jugé à propos que cette scène importante de sa vio se passût chez lui.

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