‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 20 sur 68 · LE MARIAGE · texte numérisé non relu

LE MARIAGE

Le moral de monsieur de Montai ainsi posé, nous dirons quelques mots de la figure du gentilhomme.

11 était de taille moyenne, élégante et sveitc, d'une physionomie en apparence ouverte et franche; mais en l'examinant plus atlputivement, certains plis du front révélaient de mci'hantcs préoccupations, demèmeque la ténuité de s;'s lèvres niiiioes annonçait la fausseté; à l'occasion, ses yeuï bruns avaient uneexprcs.sionde douceur huniblo

et hypocrite, mais ordinairement son regard était vif et gai; son nez petit, un peu relevé, lui donnait un air de finesse remarquable; l'ovale de son visage était régulier; seulement ses dents n'étaient ni belles ni bien rangées.

Somme toute, monsieur de Montai avait re qu'on appelle une très agréable figure, des (arons excellentes, et une tournure fort distinguée. En attendant mademoiselle Julie, il portait une robe de chambre de cachemire français, un pantalon de flanelle rouge et des pantoufles turques. Monsieur de Montai marchait avec une agitation fébrile dans le salon que nous avons dépeint, lorsqu'il entendit sonner; il tressaillit, lit un mouvement décisif et dit à mivoix :

— Il n'y a plus à hésiter 1

La porte s'ouvrit, une jeune femme entra.

Grande et mince, âgée de vingt-cinq ans environ, mademoiselle Julie était vêtue plus que modestement, non par pauvreté, mais par avarice; sa petite capote de moire blanche, à demi fanée, pouvait à peine contenir les boucles épaisses de ses beaux cheveux bruns; elle avait de grands yeux noirs, une bouche mignonne et vermeille comme une cerise, des dents perlées, un teint brun, frais et uni; en uu mot, malgré la simplicité, de sa mise, mademoiselle Julie était charmante. Seulement, comme nous l'avons dit, par un contraste singulier, elle laissait avec son costume de théâtre la distinction de ses manières. Les gens délicats ménagent toujours ce qui est d'emprunt.

Mademoiselle Julie avait déposé son parapluie et ses socques dans l'antichambre; elle donna tour à tour à monsieur de Monial son manchon, son manteau, son chapeau, et surveilla d'un regard de sollicitude inquiète le placement de ces différens objets.

Monsieur de Montai ayant, dans sa préoccupation, mis le iïianteau sur le chapeau, mademoiselle Julie s'écria:

— Mon chapeau ! mon chapeau 1 Mais prends donc garde! Edouard, tu vas en faire une vraie galette I

— C'est vrai, ma bonne Julie, je n'avais pas fait attention.

— Mais il faut faire attention; un chapeau presque neuf 1 Je ne suis pas une sans-soin! Dieu merci 1 je ne gâche pas mes afl'aires. Quel mauvais feu tu as I Dis-moi donc quelle lubie t'a prise do me déranger, do me faire venir chez toi en sortant de la répétition '/ Donne-moi donc un tabouret pour mettre sous mes pieds. Es-tu peu galant, val

— Ma chère Julie, j'ai à te parler très sérieusement, — dit monsieur de Montai d'un air doux et grave, en se mettant à genoux à côté du fautôuil de mademoiselle Julie et en s'accoudanl sur le bras de ce meuble.

— Es-tu gentil quand tu te mets ainsi à genoux et que tu prends ton air câlin! — dit mademoiselle Julie en s'adoucissant. — Voulez-vous bien ne pas me regarder comme cela, monsieur, car j'ai à vous gronder.

— Me gronder?

— Certainement. C'est, en vérité, un plaisir de te charger de mes commissions. Je t'envoie avant-hier chez Melnote lui porter la mesure pour mes brodequins; j'y passe tout à l'heure, il ne savait seulement pas ce que je voulais lui dire. C'est gracieux.

— Ma chère petite, j'ai dit à Olivier d'y aller, et je ne conçois pas...

— Il ne s'agit pas d'Olivier ; si j'avais voulu faire faire cette commission par un domestique, j'y aurais envoyé Annette. Je t'avais demandé d'y aller, c'était pour être sùro que ça serait fait. Comptez donc sur quelqu'un!

— Voyons, mou adorée, ne me gronde pas. Ne suis-je pas assez malheureux de t'avoir déplu ?

— Non, c'est que c'est vrai aussi, il n'y a personne de plus négligent que toi. L'autre jour, je te recommande mon bouillon froid dans l'entr'acte; quand je joue dans deux pièces et que je suis fatiguée, tu sais que cela me fait du bien...

— Ne suis-je pas allé chez Véry t'en commander un?

— Oui, mais si gras, si gi-as, que je n'ai pas pu le boire; tu pouvais bien le faire dégraisser devant toi.

— Allons, mon bon ange, vous avez de l'humeur, et vous avez tort, car rien ne sied mieux' à votre jolie bouche (jue votre charmant sourire.

— Oh 1 je te vois venir, je le vois venir; tu veux m'apaiser par des flatteries; ce n'est pas la peine, car je n'ai pas d'humeur, je te dis ça sans me fâcher; mais tu n'es plus aussi soigneux qu'autrefois. Tiens, hier encore, je te recommande d'apporter des biscottes pour Tripotte; tu sais qu'avoir des attentions pour cette petite chienne, c'est le moyen d'être toujours bien avec ma tante Sauvageot, qui l'adore ; eh bien ! tu n'y songes seulement pas.

— C'est un oubli que je réparerai, — dit monsieur de Montai en déguisant son humeur sous le plus charmant sourire et en ajoutant gaiement : — Tu dois me croire, car j'ai fait des bassesses pour plaire à notre tante Sauvageot.

— Ahl dame! vois-tu, Edouard, je te l'ai dit bien souvent : je t'aime beaucoup, je t'ai préféré à des gens très riches, à des jeunes gens très à la mode, je ne voudrais pas ; accepter ça de toi (elle mordit son ongle); pour toi, je suis tout cœur; mais ma tante Sauvageot me dirait : « Julie, il faut choisir entre ton Edouard ou ta tante;» helas! mon pauvre chéri 1 j'aurais, je crois, le courage de te sacrifier. Je serais la plus malheureuse des créatures, car je t'aime bien tendrement... mais... Mon Dieu 1... comme ça fume chez toi; si tu ouvrais un peu la fenêtre?

— Tu aurais froid. Cette cheminée ne fume pas ordinairement. C'est étonnant.

— En ce cas-15, j'ai du malheur; la dernière fois que je suis venue, elle fumait encore. Mais quelle idée de me faire venir ici? C'est pour me parler sérieusement? Et de quoi? Esl-ceque tu ne pouvais pas me parler aussi sérieusement chez moi ?

— Non, mon bon ange, non. Pour toi comme pour moi, je tenais à te dire ce que j'ai à te dire, ici... chez moi. Oui, — ajouta-t-il avec un sourire de tendresse mélancolique, en restant à genoux et en passant son bras autour de la taille de Julie, — oui, ma Julie, il me semble que mes paroles seront ainsi plus intimes.

— De quelle bonne voix douce tu me dis ça, mon petit Edouard ! Qu'est-ce que c'est donc? Ça m'intrigue. Ça ne r peut être que quelque c!io.se de bien gentil, j'en suissllre. | Tu es si aimant , si tendre, si câlin quand tu veux, vilain ' monstre! Ma tante Sauvageot t'appelle son petit notaire; moi, monsieur, si vous êtes bien exact pour mes commissions, je vous appellerai mon petit commissionnaire, pauvre bon chéri 1... Tiens, décidément, ouvre la fenêtre; il

est impossible d'y tenir; le courant d'air fera peut-être flamber. On dirait qu'elle est étonnée de voir du feu, cette cheminée. Donne-moi mon manteau , je ne veux pas m'enrhumer ; je joue ce soir en premier, il va falloir que je me sauve. Ah I j'oubliais; tiens, je savais bien que j'avais quelque chose à te dire à propos du théâtre... Maintenant tu peux fermer la fenêtre; souffle un peu, ça ira tout seul.

Il est inutile de dépeindre la colère contenue de mon- , sieur de Montai pendant cette scène. Mais, au moment à d'annoncer à Julie qu'il l'épousait, il devait se con- 1 trainùre. I

L'entretien qui précède doit faire à peu près juger de I quelle nasse servilité monsieur de Montai payait le bon- \ heur qu'on lui enviait; nous n'avons pas besoin de répéter qu'il y a un abîme entre de tendres soins, de délicates prévenances inspirées par l'amour, et le honteux valetage auquel le comte se soumeitait.

Monsieur de Montai ferma la fenêtre, revint s'agenouiller aux pieds de mademoiselle Julie, impatient d'aborder l'importante conversation qu'il voulait avoir avec sa maîtresse.

Mademoiselle Julie reprit d'abord assez paisiblement, puis en s'animaiit peu à peu :

— Je savais bien que j'avais à le dire quelque chose à

THÉRÈSE DUNOYER

propos (kl tli(^ft(re. Ce malin, j'arrive pour la répc^tilion ; au moment d'entrer dans le foyer, j'eiiti-nds prononcer mon nom. Jo m'arrCte, j'éroule; c'était encore co vieux srélérnl de Ducanson qui inventait des horreurs sur mon compte. J'entre furieuse, il redouble d'insolence. Je lui dis qu'il aura all'aireà toi, il me répond (lu'il se moquo do mon amant et de moi; et il a raison, car tout ce que je to dis à ce sujet-lii, c'est comme si jo débarbouillais un Maure.

— Mais, ma ch&re Julie, je...

— Mon Dieu ! je sais bien que tu vas mo rabâcher quo nuranson est un vioillnrd inlirmo, et que tu ne peux pas [il us to battre avec lui que rcmp^cber de parler. Qu'est-ce que tout ça me fait, à moi? il n'en est pas moins insolent, et, si tu ne mo défends pas, qui est-ce qui me défendra?

— Mai», ma chère enfant, que veu^-tu que je fasse? Tu l'avoues toi-nn^me, Ducanson est un vieillard infirmci, quand j'irai lui dire des duretés, h quoi cela m'avancera-t-ii? Jo m'allirerai une scène ridicule, et pourquoi?

— Oh ! certes, monsieur, je no vaux pas la peine qu'on prenne mon parti; on peut ni'insuller impunément.

— Ma bonne Julie, je ne dis pas cela. J'ai toujours soutenu les inténMs, tu le sais bien, et de toutes les façons, et dans toutes les occasions.

— Est-ce un reproche que vous me faites?

— Non, non... seulement tu n'es pas juste dans cette circonslance.

— Je ne suis pas juste? Il me semble pourtant que, si Jo vous ai pris mon amant, c'était pour avoir quelqu'un qui épousAl mes querelles si j'en avais, qui partagerai mes rancunes si je voulais en avoir, et qui regardât mes ennemis connno les siens...

— Mais, Julie, écoute-moi donc.

— Eh! mon Dieu! si j'avais voulu un amant qui m'aurait aimée pour son plaisir, jo n'aurais eu qu'à choisir mais je n'avais pas besoin de ean?-c(rur qui n'auraient jamais mis le nez au théAtre, qui auraient cru faire beaucoup pour moi on me menant dans leurs voitures, en me donnant de l'arpent ou en mo faisant des cadeaux. Dieu merci ! je n'ai plus besoin de personne I GrAceà mon économie, j'ai amassé une pelite fortune; je place mes appointcmens, je vis avec mes feux, et je suis assez à nion aise pour me donner un amnnt de cœur dont je n'ai'ccpterais pas un rouge liard. Mais, en revanche, il m'est bien permis d'exiger quo mon amant no me laisse pas insulter par un Ducanson!

Le.s lèvres do monsieur de Montai blanchirent de rage; il fit un violent effort sur lui-môme et sa contint en disant doucement :

— Julie, sois raisonnable; réfléchis, souviens-toi, et lu verras que j'ai fait humainement ce qu'il était possible de faire dans toutes les occasions, efcepté...

— r/ost ru , eToppté celles où vous m'avez abandonnée. Ainsi ra a encore été les mf^mes raisons à propos de cette c.Tnnille deGrenouillot.

— Ou'f^st-o eue c'est que Grenonillot?

" — rommfnt ! qu'est-ce que c'est? Vous connîiissez bien Grenonillot peut-i^tre, le chof desclaqueurs? Il est de la clique de Ducanson, celui-là. Aussi, lors des débuts de celte pelite araignée de mademoiselle Darbol, il fallait voir comment il soignait ses entrées, tandis que les miennes étaient glaciales!

— ^'nis enfin, Julie...

— Mais enfin, mais enfin, parce que vous avez maigrement fait siffler deux ou trois fois cette [letito Darbol, il ne s'ensuit pas que j'aie été applaudie comme jo le méritais. Vous savez bien pourtant que j'ai besoin d'ôtre chmiffée; je n'ai pas d'entrain sans cela... Eh bien ! quand je me suis plainte à vous de l'indigne conduite de Grf>nûuiUot, que m'avez-vous répondu? Que vous ne pouviez pas vous comnietlre avec un claqueur. Vous voyez bien ipie c'est toujours la mAme chose. Je dois tout endurer, de celui-là parce qu'il est claqueur, de celui-ci parco qu'il est vieux

et infirme; comme s'il n'y avait pas d'autres moyens h employer envers eu\' quo la violence I

— Mais encore, cher ange, quels moyens?

— Quels moyens! il y en a mille. Puisque vous no pouvez donner d'argent à Grenouillot, il fallait le prendre par les procédés, et no pas faire lo fier avec lui. Quant h Ducanson, il eût été très sensible h des avances, h des cajoleries.

— CommcntI Julie, vous voudriez?...

— Moi, non certainement; on me couperait plutiM en morceaux que do mo forcer fi faire seulement une politesse h ce Ducanson.

— Eh bien 1 alors?

— Mais vous, vous n'avez pas les mAmes raisons que moi de garder votre dignité envers lui. Après tout, il n'est pas votre camarade; avec un peu d'adresse, de cÀlinerie, et, Dieu merci 1 ce n'est pas cela qui vous manque, vous auriez pu, si vous l'aviez voulu, désarmer ce vilain homme. Ainsi, par exemple, il est très gourmand : vous pouviez quelquefois l'inviter à dîner; ce n'est pas une si grande dépense; et puis, en lo flattant, vous vous en seriez fait un ami, et, à cause de vous, il ne m'aurait plus déchirée, lo vieil insolent!

Monsieur de Montai avait écouté cette morcurialo avec une résignation apparents, la télé baissée, toujours agenouille près de mademoiselle Julie; on voyait seulement, aux violons battemens d'une des artères de son front, que sa fureur était difficilement conteHuc.

Malgré cette nouvelle boutaile de mademoiselle Julie, lorsque le camte releva sa tCto, son regard avait une expression de tendresse craintive, de soumission inquiète et suppliante, h laquelle mademoiselle Julie no put résister ; car îeÙfsétait, après tout, bonne fille, et aimait monsieur de Motital à sa nianiève. Son aigreur, sa brusquerie tombèrent devant la louchante résignation de monsieur do Montai, qui lui prit tendrement la main et la porta à ses lèvres en disant:

— Eh bien! mon ange, c'est vrai; pardonnez-moi, j'ai eu tort. A l'avenir, quoiqu'il m'en coûte, je ferai ce que tu désires.

— Tiens, vois-tu, c'est à to manger do caresses, pau\TO adoré! — s'écria mademoiselle Julie, qui, touchée jusqu'aux larmes, se laissa glisser de son fauteuil, s'assit à terre h C"lé de monsieur de Montai, lui prit la lAte et lo couvrit de baisers passionnés en s'écriant : — Je suis une indigne! une ingrate! c'est affreux! Ce pauvre bon chat so mettrait dans le feu pour moi. et je viens lo bourrer injustement, et rien, pas un mot dur de sa part. Il so contente de mo demander grAce et pardon encore.

— Julie, bonne Julie, c'est que c'est la tête qui parle, et non ton cceur...

— Je ne suis p^^s fa bonne Julie; jo suis un monstro dénaturé! t's(-ce qu'après tout ton amo\ir-propro n'est pas le mien? Est-ce que mon amant est fait pour s'humilier devant un Ducanson, devant un Grenonillot? Est-ce que, si ça t'humilie, p'ir contre-cou.p ça ne m'humilie pas, moi? Je le dis que j'étais une sotte; mais c'est toujours ça : on ne connaît son bonheur que lorsqu'on ne l'a plus. Tu n'as qu'un défaut, vois-tu, c'est d'être trop bon.

— Tu m'aimes tant, Julie, comment ne j^erais-je pas indulgent!

— Non, tu me gâtes trop; tu dc\Tais me gronder. Il faut quo ça soit bien vrai, puisque ma tante Sauvageot, qui m'adore, me dit toujours': «S.iis-tu pourquoi je me défiais de noivQ petit notaire? c'est que je lo trouvais trop soumis devant loi; à sa place, moi, jo tôle rembarrerais quelquefois joliment. »

— Pauvre ange! je crains tant do te causer le moindro chagrin !

— Mais c'est justement parce que tu m'aimes que tu dois (Mre sévère. Est-ce qu'il m'est permis d'oublier tout ce que tu fais pour moi? Comme le disait encore ma tanto Sauvageot : « Va donc trouver un homme qui tienne les comptes, qui écrive les dépenses, qui le cherche des pla-

cemens sûrs, qui aille chnz ton avoué, chez ton notaire, qui fasse la loi au directeur de ton théâtre, qui rogne le^ ongles h tes marchands, qui soit enfin ton véritable peti factotum. »

Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que je m'occupe de tes

intérêls, Julie? Est-ce qu'ils ne me sont pas aussi chers que s'ils étaient les miens? est-ce que je ne dois pas t'encourager. t'aider dans cette voie d'ordre et d'économie que tu suis avec tant de sagesse?

— Comme tu parles bien ! comme c'est vrai ce que tu dis là !

— Et c'est parce que tu as une conduite si réglée, si honnête, que... Mais, écoute, ma Julie, ne reste pas là par terre, à genoux.

— Si, je veux rester à tes pieds ; j'ai été injuste envers toi : c'est ma place.

— Non, je l'en prie, mon ange.

— Eh bien I assieds-toi dans ton fauteuil, je me mettrai sur tes genoux.

— Soit. Maintenant donne-moi tes deux mains dans les miennes, et surtout ne me regarde pas si tendrement avec tes beaux fTrands yeux ; tu me donnerais des distractions, et j'ai à te parler très sérieusement. Écoute-moi donc bien, je l'en conjure.

— Pauvre Edouard 1 — dit mademoiselle Julie, — tu ne m'as jamais parlé de cette voix-là, ni regardée ainsi. C'est donc vraiment grave ce que tu as à me dire?

— Très grave, et c'est pour cela que je tenais à te parler ici, chez moi.

— Voyons, mon bon Edouard, je l'écoute ; tu as l'air si sérieux 1 Tiens, c'est comme le jour où nous avons été pour toujours l'un à l'autre; te rappelles-tu? J'hésitais encore, et tu me dis d'un ton à la fois si doux, si triste, si solennel : « Julie, je vous le jure par l'anneau de ma pauvre mère mourante, par cet anneau que je vous donne... vous n'aurez jamais d'ami plus dévoué, plus fidèle que moi. » Oh ! alors, te souviens-tu ? les pleurs me sont venus aux yeux ; tiens, comme maintenant... et je te dis : o Edouard, je suis à toi 1 »

Et mademoiselle Julie essuya une larme, une vraie larme, qui brilla dans ses beaux yeux noirs.

— Oh I oui, Julie, ma Julie bien-aimée, rappelle-toi ce souvenir sacré... L'anneau de ma pauvre mère mourante n'était pas un gage d'amour que je t'offrais... c'était mieux que cela... c'était un gage d'estime, Julie, un gage de profonde estime... Oui... car j'avais déjà lu dans ton ànie, j'avais déjà su y découvrir ta valeur, pauvre femme ! A travers les égaremens involontaires de ta vie passée, j'a- Tais reconnu la noblesse de ton co:>ur I

— Que tu es bon ! — dit mademoiselle Julie très attendrie. — Si j'ai maintenant quelques qualités, n'est-ce pas à toi que je les dois ? Tu as toujours été si gentil que j'ai voulu être digne de ton amour.

— Eh bien ! je le crois, — s'écria monsieur de Montai avec exaltation. — Oui, mon amour fa réhabilitée ! Depuis longtemps je t'ai suivie pas à pas, je t'ai étudiée; tu as grandi à mes yeux! la conduite justifie ma passion pour toi ; maintenant je suis fier do mon amour.

— Ah 1 il n'y a que toi pour dire de ces choses-là 1

— Parce que ma Julie est seule capable de les inspirer.

— Bon chéri, va I

— Écoute, Julie, il est temps de reconnaître ton amour, ta tendresse, et surtout la dignité de ta conduite.

— Que veux-tu donc dire, Edouard ?

— Je veux, — dit solennellement monsieur de Montai, — je veux te donner une preuve éclatante, non-seulement do mon amour et do ma reconnaissance, mais encore de mon respect. ■

— Oh I Edouard ! pas de ra 1 tu sais nos conventions ? Tu n'es pas heureux. Je ne veux rien accepter de toi ; à ma fLHe un bouquet de dix francs, voilà tout ; ton cœur, ton amour, voilà ce que je veux, voilà ce que je prends.

— Noble femme ! digne amie I ah ! je reconnais bien l'élévation de ton Smel mais rassure-toi, — ajouta mon-

sieur de Montai en souriant d'un air de mystère, — le cadeau que je veux te faire est sans doute au-dessus de ton attente ; cependant tu l'accepteras avec joie.

— Qu'est-ce que tu veux donc me donner î

— Ma main I

— Tu dis...

— Que je l'épouse, mon adorée ; oui, je brave les sots préjugés du monde, je te consacre ma vie tout entière, je te prends pour ma femme. Eh bien ! refuserez-vous co cadeau-là, madame la comtesse?

Et monsieur de Montai, le sourire aux lèvres, attendit avec une orgueilleuse complaisance l'explosion de la gratitude de sa maîtresse.

Mademoiselle Julie, frappée de stupeur, le regarda d'abord en silence ; puis, cachant sa figure dans ses mains, elle tomba dans un fauteuil avec accablement.

Monsieur de Montai crut que la joie causait le saisissement de mademoiselle Julie. Il se baissa et lui dit tendrement :

— Pardon, mon ange, j'aurais dû te préparer à cette heureu.se confidence, et...

Mais mademoiselle Julie repoussa brusquement monsieur de Montai, se leva, et s'écria avec une amertume douloureuse et courroucée :

— Ah 1 ma tante Sauvageot me l'avait bien dit I

— Quoi donc, Julie?

— Ainsi, Edouard, vous me trompiez 1

— Comment ?

— Vous vouliez m'épouser 1

— Que dit-elle?

— Je vois tout maintenant. C'e.st indigne! c'était pour ma fortune que vous m'aimiez! c'était dans le but de m'amenor au mariage que vous preniez mes intérêts si à cœur I Et moi qui mettais tant de désintéressement dans mon amour ! Ah 1 Edouard, Edouard, vous dissipez cruellement mes illusions !

Monsieur de Montai était à la fois si surpris, si humilié, si furieux de ce refus aussi insultant qu'imprévu, qu'il pâlit, et, écumant de rage, il resta quelques momens sans parler.

Mademoiselle Julie, blessée dans son amour-propre et dans son avarice, ne voyant dans l'amour passé de monsieur de Montai qu'un vil calcul, no put dissimuler l'aigreur de ses ressentimens.

— Ah ! ma pauvre tante Sauvageot avait bien raison. Je no m'étonne plus maintenant si elle .^e défiait de votre soumission à tous mes caprices. C'est tout simple, vous visiez à ma fortune : après tout, ça en valait la peine : cent mille écus placés, une cinquantaine de mille francs par an d'appoinlemens et de bénéfices. Pourtant, je me croyais assez jeune et assez jolie pour être aimée avec autant de désinléressement que je vous aimais moi-même. Voyez pourtant ! la première impression de ma tanto Sauvagi'ot ne l'avait pas trompée : avant d'être onsorcelro comme moi, elle m'avait dit^: « Défie-toi de ce Montai ; c'est un mange-tout qui n'aqiie des dettes ; il ne te laissera que les yeux pour pleurer. » Et voilà ce qui arrive... Ah! Edouard, Edouard! — dit mademoiselle Julie avec une douleur et une dignité réelles, — l'anneau de votre mère devait-il servir à des projets si humilians pour moi... et si honteux pour vous ?

Ces derniers mots mirent le comble à la fureur de monsieur de Montai : il s'écria en montrant une bague qu'il portait.

— L'anneau do ma mère, le voilà... Il faut que vou^ soyez aussi sotte que vous l'êtes pour avoir cru que je le prostituerais à une créature de votre espèce ! L'anneau que je vou5 ai donné n'a jamais appartenu à ma mère... je me suis moqué de vous.

— Eh bien 1 monsieur, il est mille fois plus infâme encore d'avoir osé jouer avec le souvenir de votre mère... que de me l'avoir prostitué, comme vous dites I — s'écria fièrement et noblement mademoiselle Julie.

— Voustairez-vous?

THtllliSE DUNOYER.

— Ah ! c'ost sçulomont h prcsont qiio je vous connaisl... QupIIp (l?;iirel... Tenez, vous mo laites peur... je veux m'en aller.

Monsieur de Montai saisit mademoiselle Julie par lo bras :

— Pour dire partout que j'ai voulu t'épouser et que tu m'as refusé, n'est-ce pas?

— Mais, Edouard, vous ne pouvez pas m'empêcher do m'en aller... lAolioz donc mon bras, vous me faites mal... je vous assure que vous me laites mal.

— Oui, oui. Vil, joue ton rrtie 1 —dit monsieur de Montai avec, une ironie criiello, en secouant brutalement le poipnet de mademoiselle Julie; puis il la repoussa en s'écriant : — Prends garde! il n'y a au monde que toi et moi qui soyons instruits de ce qui vient rie se passerl Si cela s'ébruile, tu me le payeras! Tu m'entends bien? J'ai acquis de l'inlliience pour te servir, jo la retournerai contre toi et je t'écraserai.

— Mon Dieu! mon Dieu! — dit la malheureuse fille en pleurant, — voilà pourtant la récompense de mon amour !

— Votre amour! est-ce que je ne l'ai pas mille fois payé pir toutes les bassesses que j'ai faites auprès de votre ignoble tante, par le valetage auquel je m'étais condamné, par mon entremise dans toutes vos sales intrigues de coulisses 7

— Ainsi, votre dévouement, vos soins...

— Elle est pourtant assez orgueilleuse, assez bête pour croire que c'était par amour que je faisais ainsi le cabotin! (il hausse les épaules) Est-ce que je vous aimais? J'étais votre amant pour exciter l'envie de gens plus riches et plus heureu'c que moi. Mais h la fin, fatigué d'avoir tous les ennuis, tous les dégoûts d'un pareil ménage, j'avais songé à vous épouser pour votre argent... eh bien ! oui, pour votre argent. Est-ce clair?... J'avais fait taire l'honneur, qui se révoltait en moi, et... Mais soyez tranquille, je me vengerai...

— Vous vous vengerez do ce que je n'ai pas voulu me mettre la corde au cou, n'est-ce pas ? Est-ce que je ne vous connaissais pas? Est-ce que, lorsqu'un homme comme vous, qui n'a rien, épouse une femme comme moi, qui est riche, il ne fait pas une bassesse? Et quelle confiance peut-on avoir dans un homme qui fait une bassesse? Je voulais bien de vous pour mon amant, parce que cela ne m'engageait h rien ; mais j'aurais mieux aimé mourir mille fois que de vous prendre pour époui... Si un jour je me marie, c'est que je trouverai un homme qui ne me ruinera pas et qui m'ofîrira les garanties que je désire pour vivre heureuse et tranquille.

— Sortez d'ici, et allez au diable le chercher, ce mari! mais n'ayez jamais l'audace de prononcer mon nom ! . .

Cette scène est pénible; il esthonleuide voir un homme, d'abord si servilement flatteur, devenir si insolent et si lirutal lorsque sa proie lui échappe; mais nous croyons cette srène vraie. Autrefois elle efttété improbable ; de nos jours elle n'a rien qui puisse étonner. Que chacun cherche dans son souvenir, il y trouvera peut-ôtre des faits analogues.

Le lecteur connaît maintenant assez mademoiselle Julie pour comprendre que toute insistance de la part du comte pour obtenir la main de la comédienne eût été vaine.

Élevée dans la pauvreté, ayant vu la misère de près, mademoiselle Julie ne redoutait rien tant qu'une vieillesse malheureuse et abandonnée : poussant l'ordre jusqu'à l'avarice, elle vivait avec beaucoup d'économie, nous l'avons dit. Une telle femme, d'un esprit borné, d'un cœur froid, <run caractère raisonnable, devait être h l'endroit de son argent d'une invincible ténacité; la vanité d'épouser monsieur de Montai ne devait pas, chez mademoiselle Julie, entrer une seconde en comparaison arec la terreur d'être ruinée par cet aimable gentilhomme.

Monsieur de Montai ne vivait que par l'orgueil et par

l'envie; en touchant les mêmes ressorts chez mademoiselle Julie, et en la mettant à même de satisfaire son orgueil et d'exciter l'envie de ses rivales par un mariage titré, il avait dû croire à la réussite de ses projets.

lise trompa.

Après le départ de mademoiselle Julie, le comte passa queliiues heures cruelles. Ce refus ruinait ses dernières espérances. A peine lui restait-il dix mille francs; cette somme épuisée, il se trouvait en face du suicide ou de la misère. Comme il raillait amèrement les croyances qu'il avait eues à la Providence, une nouvelle circonstance vint tout à coup lui rendre la confiance qu'il avait perdue, et lui doimcr une nouvelle foi en son étoile.

Monsieur de Montai avait que^iuefois rencontré, chez son ami Roupi-Gobillon, monsieur Achille Dunoycr, banquier fort riche, homme de quarante ans environ, possédé des vanités les plus ridicules, visant à être un homme à la mnr/e, voulant h tout prix imiter les façons, le luxe et les élégans travers do l'aristocratie.

Monsieur Achille Dunoyor considéra la rencontre de monsieur do Montai comme une bonne fortune. Faisant partie de cette jeunesse dorée au sein de laquelle monsieur Achille Dunoyer brûlait d'être admis, le comte y exerçait une certaine influence do reflet, grâce h son intimité avec le marquis de Beauregard, roi de ce monde élégant.

Monsieur Achille Dunoyer fit toutes les avances imaginables à monsieur de Montai ; celui-ci, n'ayant alors nul besoin de monsieur Achille, le reçut très froidement et l'évita ; mais, après l'étrange manière dont mademoiselle Julie avait accueilli sa proposition de mariage, lorsqu'il vil ses dernières ressources épuisées, il songea qu'un ami aussi riche que monsieur Dunoyer n'était pas à dédaigner, et il manœuvra assez habilement pour paraître se rendre naturellement aux avances du banquier, avances si longtemps repoussées.

Telle était la position de monsieur de Montai au moment où Ewen de Ker-Ellio quittait la lîretagne pour venir à Paris réclamer le payement arriéré de sa créance.

Jlonsieur Dunoyer étant un des personnages importans de ce récit, nous introduirons le lecteur chez cet opulent financier.

HONSIEDR ACBlLtB DDNOTEB.

Le comptoir do monsieur Achille Dunoyer était place do la Bourse, mais il occupait rue de Provence le premier étage d'une immense maison double de profondeur.

Monsieur Dunoyer avait deux filles ; elles logeaient au troisième, dans le même corps de bâtiment, sous la surveillance de leur gouvernante anudaise. ("et arrangement avait l'inconvénient d'exposer ces jeunes personnes à des rencontres souvent peu convenables, lorsqu'elles descendaient chez leur mère, une si vaste maison pouvant être hantée par des gens de toutes sortes. Monsieur Dunoyer aurait dû préférer à son splendide appartement une maison qu'il eût habitée seul avec sa famille; mais madame lléloise Dunoyer était une éléf/ante; elle avait absolument voulu demeurer dans la Chiussée-d'Antin, et l'on trouve difficilement de petits hôtels dans ce faubourg taint-Uermain de la finance.

Il est d'ailleurs des «usccptibilifés délicates auxquelles certaines personnes (nous sommes loin de dire certaines classes) sont complètement étrangères.

Madame lléloise Dunoyer, âgée de trente-huit ans environ, s'était mariée fort jeune; elle avait deux filles : l'une de dix-sept ans à peine, mademoiselle Thérèse; l'autre do douze, mademoiselle Clémentine.

Autant pour suivre la modo que pour se delivror d'un assujettissement incompatible avec son goût excessif cour les plaisirs, madame lléloïse Dunoyer avait pris une gouvernante anglaise, et se reposait absolument sur elle de l'éducation de ses deux filles, reléguées, nous l'avons dit, dans un petit appartement au troisième étage de la maison du banquier.

Nous sommes loin de contester l'excellence des soins que les Anglaises donnent aux enfans ; mais l'abus dénature les meilleures choses. A tout prix, ou plutôt à un prix strictement limité, on veut singer maladroitement les habitudes d'uu monde exceptionnel. Pourvu que la femme à qui l'on confie l'éducation do sa fiilo soit Anglaise et n'ait pas de prétentions trop exorbitantes, on est assez insouciant de ses antécédens, de son caractère, de sa moralité ; il est vrai qu'il coflterait beaucoup moins de prendre une gouvernante franraisede quoique pauvre et honnête famille, bien née, bien é'ievée, pour qui une telle place serait souvent un grand bienfait; mais on n'aurait pas l'agrément de •dire : « Mus Ahston, miss Turner, etc., etc., amenez mes enfans. »

Madame Héloïse Dunoyer avait donc une gouvernante anglaise. Malheureusement cette gouvernante s'appelait miss Jenny Hubert, nom beaucoup trop français, qui faisait le désespoir de la financière. Madame Héloïse avait voulu imposer à miss Hubert le nom de miss Blumficld ou de miss Mortimer ; cela eût été d'un bien meilleur genre; mais la fière Anglaise s'était obstinément refusée à ce baptême.

Madame Héloïse Dunoyer passait pour ce que, dans sa société, on appelait une lionne; elle montait à cheval avec une amazone à branJebourgs et un chapeau Louis XIII orné d'une plume, elle avait un jour do loge à l'Opéra, et, sur le petit dimkerque (1) de son boudoir, on remarquait une énorme cravache et une grande boîte de palissandre sur laquelle on lisait en gros caractères : cigares. Afin de bien prouver que cet entrepôt do tabac lui appartenait, on voyait ce nom : Héloïse, inscrit en ivoire de l'autre côté do la boîte.

Pour compléter ces exagérations cavalières, on voyait dans le même boudoir une bride arabe do soie écarlate, garnie de ses houppes, ariistement exposée au-dessus d'un portrait équestre de madame Héloïse. Enfin, dernier trait de cette vie tour à tour léonine et Pompadour, les méchans affirmaient que la financière et une notairesse de ses amies intimes étaient allées au bal de la Renaissance, déguisées en pierrettes, avec deux mystérieux débardeurs.

Ceci était le côté régence, le côté lion des goûts de madame Héloïse. Nous parlerons du côté artiste. Elle avait un grand piano et do grandes prétentions musicales. Elle ne disait pas RoUn des Bois, mais Freyschûtz; Beethoven, mais Betovvv...;WeheT, mais Webrr..., ce qui annonçait une éducation musicale des plus avancées. En liltérature, elle était voltairienno, et citait fort joliment (en petit comité) des passages do la Guerre des dict'x de Pnrny, ou quelques fragmens de Gentil-Bernard. Quant h la peinture, elle enluminait très proprement des lithographies, dont elle faisait toutes sorles de dessus do boîte.

Pendant que madame Héloïse égayait, charmait et échovelait ainsi ses jours, ses deux filles, absolument livrées aux soins de miss Hubert, ne voyaient guèro leur mère qu'à l'instant du dîner.

C'est h ce moment que nous introduirons le lecteur dans Tintérieur de la l'auiille du banquier.

Les deux élèves de miss Hubert venaient d'entrer dans le lou'Ioir de leur mère. Madame Dunoyer, d'une beauté virile et vulgaire, était do petite taille, avait le cou gros et court, le visage large et coloré, la taille épaisse, et se serrait outrageusement pour dissimuler son embonpoint, qui

(1) Quelques personnes appellent ainsi, dit-on, une chose chargée de coquillages, de boîtes de paille, de baguiers, de pelotes, etc.

croissait avec l'âge. Quoique la journée fût très avancée, madame Héloïse portait le déshabillé de fantaisie dont elle s'afl'ublait le matin pour recevoir ses amis. Cela se composait d'une robe de chambre ornée, à manches flottantes, ouverte par-devant, serrée autour du corps par une riche cordelière à glands d'or. A travers les dents d'un large volant tailladé en pointe, sortaient deux pieds assez jolis, chaussés de pantoufles de maroquin brodées à la moresque. Enfin, un toquet grec de velours cerise, crânement posé sur le coin do l'oreille, donnait à madame Héloïse un gros air odalisque et mutin qui tournait la tête de tous ses attentifs (cela se dit ainsi).

Mademoiselle Thérose Dunoyer offrait un contraste frappant avec sa mère. Elle était grande et svelte ; son teint d'albâtre rosé paraissait plus éblouissant encore sous les deux épais bandeaux de cheveux d'un noir de jais qui se collaient à ses tempes. Ce qui frappait tout d'abord dans cette physionomie un peu étrange, c'étaient deux grands yeux noirs, qui brillaient au milieu de ce visage d'une blancheur mate et d'une expression contrainte et mélancolique. Un peu au-dessus du sourcil gauche île Thérèse, on remarquait un grain de beauté, petit signe arrondi comme une mouche de velours noir.

Il est peut-être utile de rappeler au lecteur que le mystérieux tableau du manoir de Treff-Hartiog (portrait dont Ewen de Ker-Ellio s'était si follement épris) représentait une femme qui avait aussi de grands yeux noirs, un front d'ivoire et un grain de d'ébène un peu au-dessus du sourcil gauche.

En un mot, au risque d'anticiper sur les événemens, nous dirons dès à présent que le portrait de Treff-IIartlog ressemblait d'une manière extraordinaire à la fille du banquier.

La taille de Thérèse, souple, élancée, manquait d'un peu d'embonpoint ;Tses mains fluettes n'étaient pas assez potelées, mais la distinction même do ces imperfections les faisait oublier.

Clémentine, sœur cadette do Thérèse, rappelait les traits de sa mère d'une manière frappante. C'était une bonne grosse figure ronde, réjouie, entourée d'une forél de cheveux rouges et crépus.

Les deux jeunes filles portaient des robes noires.

Miss Hubert était âgée de trente-cinq ans environ ; deux nattes de cheveux d'un blond ardent descendaient le long doses joues bilieuses; son air sec, hautain, faisait parfaitement sentir qu'elle croyait déroger à sa dignité en se chargeant de l'éducation des filles de madame Dunoyer. Miss Hubert sortait, disait-elle, de la maison du duc de"", un des plus grands seigneurs d'Angleterre.

Clémentino était la favorite de madame Dunoyer, qui se voyait revivTe dans sa fille, et aimait à la folie son caractère jovial et tapageur. Thérèse, au contraire, toujours réservée, silencieuse, pensive, lui inspirait autant de jalousie que i!'éloii,'nement ; et d'ailleurs, il faut le dire, cette malheureuse jeune fille était le fruit d'un amour aussi coupable que malheureux.

Vers les premiers temps de son mariaçre, madame îléloïso Dunoyer avait été brutalement abandonnée par l'homme auquel elle avait sacrifié ses devoirs pendant un voyage de monsieur Achille Dunoyer; celui-ci ayant eu h son retour des preuves positives de l'infidélité de sa femme, la naissance de Thérèse devint le signal des plus violons orages domestiques. Pourtant la cupidité, la crainte de voir dévoiler d'assez grandes indélicatesses, forcèrent monsieur Achille Dunoyer de pardonner les premiers torts de sa feuime, dont il avait, contre son droit, compromis la fortune dans des spéculations peu honorables ; une séparation l'eût mis dans une position difficile. La nécessité l'empêcha de faire un éclat.

Peu à peu les années calmèrent l'âcreté des premiers ressentimens de monsieur Dunoyer; Thérèse fut la suule personne à laquelle il fit durement supporter les accès de colère iiue le souvenir de la faute de madame Dunoyer éveillait parfois en lui; il savait même une sorte de gré à

THÉRÈSE DUNOYER

Héloïso de so montrer cranllpmeiit prévonuo controcetto jctiiio Mlle; il lui semblait que sa feninic voulait ainsi expier ses torts, taniiis qu'au contraire celle-ci, par une barbarie slupide, croyait, en lourmcnlant Thérèse, se venger lie l'homme dont elle avait eu tant h se plaindre.

l.a conduite do madaino Dunoycr était d'une iuinoblo méchanceté. .Uien do plus lo;,'i(|uo : les cœurs jïénéreux ennoblissent leurs ern urs par leur dévouement ou les excusent par leurs remords; les âmes vul.yaires et dégradées rendent leurs fautes irrémissibles à force d'égoisme et d'impudeur.

Nous l'avons dil, il était cinq heures, miss Hubert venait de descendre dans lo boudoir de madame Héloïse Diinoyer avec ThenXseet Clémentine, lorsque monsieur Achille Dunoyer entra d'un air radieux : il avait quarante ans environ, il était maigre, do taille moyenne, et mis avec recherche. Les physiologistes qui cherchent des analogies entre la physionomie des hommes et celle des animaux auraient été frappés de la ressemblance qui existait entre la physionomie do monsieur Achille Dunoyer et celle du bouc : son front déprimé, ses petits yeux obliquement placés et rclovi>s vers les tempes, sa mAchoiro ronde et saillante, sa largo bouche, son nez busqué à narines dilatées, rendaient ce rapport plus frappant encore. Cette figure basse et flétrie, plate et dure, respirait l'orgueil, l'égoïsmo et la convoitise; on y lisait l'absence de tout instinct élevé, do tout sentiment humain et charitable. Par un contraste, ou plutôt par une conséquence do ces organisations détestables, à la moindre familiarité d'un homme hautement placé, un sourire faux et servile détendait à l'instant co visage corrodé par les plus mauvaises passions.

Monsieur Achille Dunoyer entra chez sa femme d'un air triomphant.

— Nous aurons demain quelqu'un à dîner, Héloïse, — s'écria-t-il, mais ce sera le cas, comme on dit, de mettre les petits plats dans les grands.

— Eh 1 pourquoi donc, s'il te plaît, Achille, faudra-t-il faire tout ce tralala?

— Pour un des hommes les plus à la mode de Paris, pour un gaillard qui est la coqueluche de toutes les duchesses du faubourg Saint-Germain; le plus grand mauvais sujet, mais le plus charmant garçon du monde, qui est, par Ih-dessus, à tu et à toi avec lesministres; enfin un homme du premier mérite, et adroit, et roué... oh ! roué ! si une femme lui résiste, à celui-là. elle aura bien du bonlieur. Tu sais bien Julie, Julie du TlK'ûtic-Franrais'? personne n'avait pu en venir à bout, ni les lions les plus charmans, ni les hommes les plus riches; lui n'a eu qu'à vouloir : serviteur de tout mon cœur, la belle Julie était dans son sac.

— Mais, enfin, me diras-tu le nom de co don Juan ? Monsieur Dunoyer, qui semblait s'amuser de la curiosité do sa femme, continua :

— Tu vas le savoir : il a été charmant pour moi, et tu lui feras, j'espère, tous tes m'amours. J'ai fait sa connaissance chez monsieur Roupi-Gobillon, le ministre; ce qui m'a fait penser que, si notre don Juan, tu l'os bien nouuné, ma foi! voulait m'appuyer, il pourrait me faire arrivera la députation. C'est un homme qui a un bonheur extraordinaire, il réussit dans tout ce qu'il entreprend ; et adroit, oh ! adroit; c'est celui-là qui aurait fait un fameux diplomate!

— En vérité! Achille, il n'y a rien de plus bête que de me taquiner ainsi devant ces enfans 1 c'est pour eux d'un détestable exemple, — s'écria aigrement madame Héloïse Dunoyer, qui n'avait d'ailleurs rien trouvé d'inconvenant dans la manièi-e dont son mari s'était exprimé au sujet de monsieur de Montai devant ses deux filles.

— Voyons, voyons, ne te fâche pas, Héloïse, ne fais pas tes gros yeux ; on dirait que tu vas m'avaler. Je vais te dire le nom de mon ami, sans cela tu serais capable de le prendre en grippe.

— Certainement je le prendrai en grippe si tu m'ennuies encore longtemps à causo de lui.

— i:h bien ! c'est lo comte de Montai, rien que ra.

— K rusez du peu ! Si nous l'avons, les Dubois crèveront de jalousie 1 — s'écria madame Ikloïso avec une jubilation contenue; — mais j'en ai beaucoup entendu pnrirr, do monsieur de Montai ! je l'ai vu souvent dans sa loge à l'Opéra. Certainement je lui ferai tous mes m'anwurs. S(\:-lement une chose m'inquiète, il a l'air bien moqueur; uno fois io l'ai vu de près à la sortie de l'Opéra, et je l'ai entendu. Mon Dieu! a-t-il dégoisé des méchanceté^ sur madame Dubois et sur sa belle-.seurl Les a-t-il arrangées! Du reste, je ne lui en fais pas un crime. Ces chipies-\h méritaient bien tout co qu'il disait d'elles, avec leurs grands airs. Mais attends donc, Achille, attends donc ; je me souviens maintenant : monsieur de Montai est l'inlinie du marquis de Bcauregard. Tu sais bien, lo mari de celte jolie petite mar(|uise américaine qui a l'air si bégueule?

— Justement. Oh ! pour le marquis de Beauregard, il est le roi des mauvais sujets, celui-là, si Montai en est le prince. Voilà un grand seigneur, ce rnaniuis! en a-t il dépensé, de cet argent! On dil qu'il a été se remplumer en Amérique, et que sa femme lui a apporté des millions.

— l'st-ce que, malgré son mariage, le marquis n'est pas avec la petite Rosa de l'Opéra'.' — demanda madame Héloïse Dunoyer en jouant maternellement avec la chevelure de sa petite fille, qui appuyait sa tête sur ses genoux.

— Si fait, si fait, il ne s'en cache pas; on dil mêmequ'il a l'autre sœur aussi... Du moins, on les voit toutes les deux dans les petites loges qu'il a aux Bouffes et à l'Opéra pour ses maîtresses. Et sa inijauréo do femme qui ne se doute de rien !

— Ma foi 1 tant pis pour elle ; malgré sa jolie figure, elle a l'air par trop bêtasse aussi ; avec ses bonnets à la puritaine, elle ressemble à uno religieuse, — dit madame Héloïse.

— Est-ce que c'est parce qu'elle ressemble h une religieuse qu'elle a l'air bêtasse, cette dame? — demanda la petite Clémentine.

— Amour d'enfant, val — s'écria madame Dunoyer en embrassant sa fille avec une effusion de tendresse et d'orgueil : — ma parole d'honneur, il n'y a que ce raton pour avoir de ces idées-là ! Elle est si franche! Elle dit tout co qui lui passe par la tête.

— Il ne faudrait pas pourtant que ça allât trop loin, — dit sentencieusement monsieur Achille.

— Ma foi! j'aimerais mieux encore qu'elle fût étourdie, inconséquente, qu'hypocrite.

Et madame Dunoyer jeta un coup d'œil sur Thérèse. Sans doute monsieur Dunoyer comprit l'allusion, car ii ajouta sèchement, en regardant aussi la jeune tille :

— Le fait est qu'il n'y a rien de pire que l'eau qui dort; avec les caractères dissimulés on doit s'attendre à tout, et no jamais compter sur rien.

Thérèse avait les yeux baissés sur sa tapisserie, elle mmprit la portée de ces attaques indirectes, et ne dit mot.

Miss Hubert, les bras croisés, ses petits yeux bleu-clair fixés sur le foyer, restait impassible ; de temps à autre un imperceptible sourire de dédain effleurait ses lèvres pendant cet entretien, si inconvenant à entendre pour de jeunes personnes.

Le silence et l'indifférence apparente de Thérèse irritèrent madame Héloïse Dunoyei ; elle reprit :

— H me semble, mademoiselle, que, lorsqu'on parle des hypocrites, vous pouvez bien prendre cela pour vous et faire attention à ce qu'on vous dit.

Thérèse ne répondit rien.

Monsieur Achille s'écria :

— Eh bien! Thérèse, vous n'entendez donc pas votre mère?

— Je ne savais pas qu'il fût question de moi, —dit la jeune fille.

— El-«te qui donc, s'il vous plaît? du cliat de monsieur

le curé? — s'écria madame Héloïse en colère. —Il me semble que, s'il y a ici une hypocrite, c'est vous.

Thérèse garda le silence. Sa mère reprit avec une irritation croissante :

— Ah rà ! répondrez-vousî

— Que voulez-vous que je vous réponde, maman?

— Mademoiselle, — s'écria monsieur Achille, — au lieu de tenir indécemment têle à votre mère, vous devez répondre : « Maman, puisque vous me reprochez d'être hypocrite, je ne le serai plus. »

— Je ne serai plus hypocrite, — dit Thérèse sans lever les yeux.

— Voyez si ce n'est pas à la battre! — s'écria madame Iléloïse. — Est-elle sournoise I est-elle fausse, avec son regard en dessous!

— Oh ! petite maman, ne gronde pas Thérèse, — dit Clémentine en caressant sa mère.

— Si je la gronde, — dit brusquement madame Héloïse, — c'est qu'elle le mérite. Depuis sa naissance, elle ne m'a jamais causé que du chagrin I

Ces mots prononcés, la femme du banquier se mordit les lèvres ; elle s'aperçut trop tard de l'imprudence qu'elle avait commise.

Les traits de monsieur Achille Dunoyer se contractèrent; iljetaun regard irrité sur sa femme, et dit avec amertume :

— Je vous conseille de vous plaindre des chagrins que votre fille vous a causés depuis sa 7iaisfaiice (il appuya sur ces mots) ; vous feriez mieux de vous taire que de dire certaines choses.

Madame Dunoyer, piquée d'être ainsi traitée devant Thérèse, et sachajit que son mari serait obligé de se contenir, répondit aigrement :

— Je dis ce qu'il me plaît de dire, entendez-vous? ce n'est pas vous qui m'empêcherez de parler.

— Je vous répète que vous feriez mieux de vous taire que de rappeler certaines choses, madame; est-ce assez clair ?

— Papa, papa, ne gronde pas maman, — s'écria Clémentine en se jetant au cou de son père.

— Et moi, je vous dis, monsieur, — reprit madame Dunoyer les joues enflammées de colère, — que, si certaines choses ont été et qu'on les ait tolérées, c'est qu'on y trouvait son compte. Lst-ce assez clair aussi?

— Madame, si ces enfans n'étaient pas là , — s'écria monsieur Dunoyer avec fureur, — je vous traiterais comme vous le méritez !

— Et moi aussi, sans ces enfans, je vous dirais votre fait, monsieur. Vous savez bien que je ne vous crains pas; moi, malgré vos airs furieux.

Miss Hubert se leva, et dit aux deux jeunes filles avec une ironie glaciale :

— Venez, mesdemoiselles ; il paraît que monsieur votre père et madame votre mère ont à causer ensemble.

— Oui, oui, miss Hubert, emmenez-les, — s'écria monsieur Dunoyer en marchant avec agitation dans la chambre.

Les doux jeunes filles sortirent avec leur gouvernante. La porte fermée, Dunoyer s'écria :

— N'a\ez-vous pas honte, devant vos enfans, de me pousser à bout ?

— Qui est-ce qui a commencé, monsieur? Est-ce moi?

— Comment, madame! il ne me sera pas permis de m'indigner au souvenir de votre conduite passée? Comment! parce que j'ai été assez généreux pour oublier...

— Assez généreux ! Ah 1 en voilà une fameuse, par exemple! j'aime beaucoup ça! Dites donc que, si vous n'avez pas fait d'éclat dans le temps, c'est que vous aviez compromis ma fortune dans vos affaires véreuses, et que vous avez mieux aimé vous taire que de me rendre mes comptes, qui n'auraient pas été flatteurs pour votre probité,

— Votre conduite en a-t^llo été moins criminelle, madame?

— Votre clémence en a-t-elle été plus honorable, mon-

sieur? N'est-ce pas par avarice que vous avez rongé votre frein ? Combien de fois d'ailleurs ne me l'avez-vous pas repiûchée comme aujourd'hui, votre générosité 1 Elle est belle!

— Mais il faudrait que je n'eusse pas de sang dans les veines, madame, pour voir sans haine cette fille, qui ne m'appartient pas, après tout! Je ne sais .pas seulement comment je supporte sa présence, comment je ne la chasse pas d'ici?

— Faites-en ce que vous voudrez ; qu'est-ce que cela me fait, à moi? — reprit madame Héloïse. — Est-ce que j'ai janiais pris le parti de Thérèse contre vous? Toutes mes préférences ne sont-elles pas pour sa sœur? L'éloignement que j"ai toujours témoigné à celte grande sournoise ne devait-il pas vous montrer que je me repentais du passé? Après tout, ce qui est fait est fait ; que voulez-vous que j'y fasse !

— Je veux, madame, que, lorsque, malgré moi, ces odieux souvenirs me viennent à l'esprit et que ma colère éclale, vous essayiez de m'apaiser, au lieu de prendre à tâche de m'irriter.

— Eh ! croyez-vous qu'il me soit agréable d'être maltraitée par vous devant cette Thérèse, au moment où je la gronde encore ?

— Eh ! mon Dieu ! madame, tout le monde a ses accès d'humeur; et j'ai, je crois, le droit d'en avoir?

— Qui vous dit le contraire? Seulement, sachez vous contenir quand il faut. Il y aurait eu ici des étrangers, quelle jolie scène ça aurait fait ! Sans compter que cette miss Hubert, avec son air impertinent et glacial, ne perd pas un mot de ce qu'on dit, j'en suis sAre.

— La faute à qui? Mais voilà de vos idées! Il vous a fallu une gouvernante anglaise, et ainsi s'enibâter d'une créature qui vous espionne toujours.

— J'ai voulu avoir une gouvernante anglaise parce que tous les gens de boti Ion en ont; d'ailleurs, si je n'avais pas pris miss Hubert, les Dubois me l'auraient enlevée. Quant à vous espionner, à l'exception de l'heure du déjeuner ou du dîner, miss Hubert ne nous gêne guère, puisqu'elle reste toujours en haut avec les petites. Quant aux quatre mille francs par an qu'on lui donne, ce n'est pas ça qui vous ruine.

— Est-ce que je me plains? Est-ce que vous ne dépensez pas tout ce que vous voulez?

— Et moi, est-ce que je me mêle de coque vous faites, monsieur?

— Je ne dis pas cela.

— Alors c'est bien la peine de se querellerl

— A qui la faule ?

— A qui?...

— A qui ? à celte Thérèse, — dit monsieur Achille Dunoyer en se radoucissant, — à cette sournoise, qui, à l'heure qu'il est, j'en suis sûr, se frotte les mains de joie en pensant que nous nous disputons.

— Mon Dieu ! oui ; elle est capable de se moquer de nous avec sa miss Hubert, car je suis sûre qu'elles s'entendent comme larrons eu foire, — reprit madame Héloïse en se calmant à son tour. — Après tout, c'est vrai, c'est la faute de Thérèse! Si elle ne m'avait pas mise hors de moi par son insolent sang-froid, je ne me serais pas emportée. J'étais, au contraire, toute gaie en pensant que nous allions avoir monsieur le comte de Montai dans notre intimité.

— Parbleu! je savais bien qu'en l'attirant chez nous je je vous ferais plaisir. Mais des duretés, voilà ma récompense!

— Ah 1 mon Dieu I Achille, êtes-vous rabâcheur I Allez ! puisqu'on vous ait que c'est de la faute de cette Thérèse, qui ne le portera pas en paradis! que voulez-vous de plus?

— Soit ; mais mademoiselle Thérèse dînera aujourd'hui dans sa chambre, — s'écria monsieur Dunoyer, — Après tout, il no sera pas dit qu'une pareille péronnelle fera la loi dans ma maison !

— Tu as raison, Achille, — dit madame Dunoyer, — elle

dînera dans sa chambre; après cela, cllo est bien capable de n'en Olrc pas autremcn' fûchée, l'hypocrite 1

— (Jiin vcu\-lu ! elle a dix-sopt ans ; on no peut plus la mellre au i>ain sec.

— Alors il faut se résij,'nor à tout endurer d'elle.

— Dieu merci! la voil.'i en àgo d'ôlre mariée.

— Qui donc, mon Dieu I nous en débarrassera '?

Quelques mots encore sur la famille Dunoyer :

La basse et mauvaise nature do monsieur Achille avait été soigneusement dév(loii|iéc par l'éducation. Le père Dunoyer, d'abord chaudronnier, puis membre de la bande noire, puis banquier, avait fait trois ou quatre banqueroutes plus ou moins fructueuses, mais assez habiles pour ne pas être frauduleuses aux yeux de la loi. Cet homme n'avait reculé devant aucune turpitude : prôts usuraires, tromperies indignes, rien ne l'avait arrêté. Arrivé au terme de sa longue carrière de fourberies, chargé des dépouilles opimes do toutes les dupes qu'il avait rencontrées sur son chenain, riche enfin, il voulut être honoré... il eut du nioins des honneurs. Membre d'un conseil municipal, puis maire, [)uis député, il siégea au centre. Il parla, il parla nii^me beaucou[) à la France... à la France! et tant d'honm^les gens, appartenant à l'opinion que cet homme contaminait en la professant, no chassèrent pas cet élu de la corruption, qui ne représentait là que la filouterie audacieuse et impunie!

Le père Dunoyer se voyait avec délices renaître dans monsieur Achille ; c'étaient les mêmes instincts de bassesse, de spoliation et de rapacité, joints à un orgueil d'autant plus démesuré qu'il était moins fondé, car monsieur Achille avait à peu près la figure, l'esprit et les manières d'un domesti(iuede place ; ce qui prouvait néanmoins une amélioration dans l'espèce, car le père Dunoyer avait toujours tenu du chaudronnier ambulant et du joueur de gobelets.

Monsieur Achille était le beau, l'élégant de la famille, rejeton d'autant plus précieux que deux de messieurs ses frères, qui annonçaient toutes sortes de qualités particulières h la famille, avaient péri victimes d'une épizootie. Le père Dunoyer, pour s'étourdir sur celte perte cruelle, avait imagine une entreprise en actions qui ruina cent familles, et sur laquelle il réalisa plus d'un million. Mais, hélas! malgré ces distractions innocentes, malgré les triomphes de monsieur Achille, qui éclipsait par son luxe optilacier tous les danUies de la Bourse, le père Dunoyer ne se consola pas ; son Sme paternelle avait été mortellement blessée : il se relira dans une habitation magnifique qu'il possédait aux environs de Paris, et y termina paisiblement sa carrière au milieu et par l'excès de la plus basse crapule, laissant à monsieur Achille une grande fortune, son exemple à suivre et un nom flétri.

Monsieur Achille porta le nom comme il convenait, suivit pieusement l'exemple, et augmenta sa fortune.

Si misérable, si hideux que soit ce portrait, il n'est pas exagéré. Oui, il est des familles où l'habitude do la fraude légale est comme héréditaire; où il existe une primogéniture da mauvaise foi soigneusement transmise; où le père, rompu à toutes les infamies tolérées, enseigne à son fils la science de la faillite honnéle comme une ressource pour les mauvais jours; de môme que les pères sages et prévoyans font apprendre à leurs cnfans (juelque profession manuelle pour leur servir de refuge contre les bouleversemens qui détruisent les plus gramles fortunes.

Et ces mo-urs ignobles sont d'autant plus frappantes que dans la m(?me sphère il est d'heureux et do nombreux contrastes : on y Irouve des familles où l'honneur et la probité se transmettent purs et sans tache de généralion en génération ; des familles dont le nom est partout respecté, dont le crédit a toujours resplendi d'un éclat égal ; de ces gens enfin dont la caisse est l'arche sainte des petites fortunes et le foyer des plus grands intérêts publics. Mais ceux-là, simples et austères, vivent en famille ; leurs femmes, remplies de distiuctioii et de modestie, sont pieuses

OECV, CHOISIES. — II.

et charitables, elles ont surtout la pudeur de la richesse, comme les lionnes financières dont nous avons parlé en on' l'impudeur; mais ceux-là n'ont pas la sotte vanité de singer les grands seigneurs, ne font |jas siffler leurs ridicules prétentions arislocratiqnes, ne s'exposent jias à des mépris amers, à de sanglans dédains; ceux-là se tiennent dans une réserve pleine do bon goût et de dignité. Aussi les hommes les plus éminens les aiment, les respectent, les recherchent, et ne leur reprochent qu'une chose... leur froideur polie.

Heureusement encore, ces exceptions se rencontrent partout; si des banquiers seulement opulens comme les Dunojer nous passons aux princes de la finance ou aux gens colossalement riches, là aussi se trouvent d'heureux contrastes. Si plusieurs font servir leurs grands biens aux plus méprisables p.issiojis, si d'autres se retranchent dans une sordide avarice, (pieliiues-uns portent noblement ces fortunes énormes ; soit en encourageant libéralement les arts qu'ils aiment ou qu'ils pratiquent, soit en faisant en secret d'immenses aumônes, et cela avec tant de délicate et touchnnle bonté, que ceux qu'ils secourent leur vouent une reconnaissance pure de toute humiliation.

Disons-lo enfin, à l'honneur de notre époque et au désespoir des Dunoyer ou des hommes qui n'ont pour eux que l'impudence (jue leur donnent une fortune royale et la houleuse servilité de leurs parasites riches et titres, certains êtres flétris par l'opinion publi(iue ne pourront jcrnais passer le seuil de quelques nobles sanctuaires où les sévères traditions do l'ancienne bonne compagnie française sont rigoureusement conservées.

Oui, il reste encore de nos jours quelques femmes spirituelles, charmantes et courageuses, dont le caractère élevé, le goût parfait, le rare esprit, et surtout la souveraine dignité, protesteront toujours contre l'envahissante adoration du veau d'or, et qui frapperont d'une impitoyable exclusion tout ce qui sera indigne d'être accueilli ou recherché par les gens d'honneur et de cœur.

THEBESE DUNOYEE.

L'appartement occupé par les deux filles du banquier se composait d'un salon qui leur servait de cabinet de travail : à droite étaient les chambres de miss Hubert et do Clémentine ; à gauche, celles de Thérèse et d'une femme affectée au service des deux sœurs.

A l'heure du dîner, un domestique vint annoncer à mademoiselle Thérèse qu'on la servirait chez elle. Ainsi que l'avait prévu madame Dunoyer, la jeune fillo fut très satisfaite de cette mesure, qui n'était pas une punition pour elle.

La chambre de Thérèse était assez grande et meublée avec un mauvais goût, avec une inconvenance qui prouvaient que madame Dunoyer n'était pas de ces mères qui attachent une grande et juste importance à l'arrangement de l'appartement de leurs filles; virginale retraite qui doit toujours avoir un caractère simple, religieux et chaste, rien n'influant plus sur les pensées des jeunes personnes que l'aspect des objets qui les entourent.

Madame Dunoyer, ne s'accommodant plus d'un grand lit d'acajou à estrade, orné de bas-reliefs de bronze doré représentant des amours et des faunes lutinant des nymphes, avait naïvement destiné ce meuble à sa fille ainéo ; une couronne, surmontée de deux colondies amoureuses et intérieurement garnie d'une glace, formait le ciel de ce lit.

Sur la cheminée, on voyait une pendule où se jouaient un satyre et une bacchaute; la pose de ces figures rappelait la licence de l'époque du Directoire. Ce groupe cyniiiu»

avait été également réformé par madame Dunoyer, alors passionnée pour le rococo.

Thérèse, du reste, possédait toutes ces belles choses par droit de primogéniture, à la grande envie de sa sœur Clémentine; mais madame Héloïse Dunoyer avait dit à sa petite fille, avec un sentiment de sévère impartialité dont elle se sut gré :

— Thérèse est ton aînée : elle doit être mieux partagée que toi.

Pour consoler Clémentine, sa mère lui avait abandonné une lampe de nuit, façon étrus(|ue, à figures rouges sur fond noir, offrant un intéressant épisode des cérémonies nuptiales des Romains.

L'insouciance de madame Dunoyer était encore plus sauvage que coupable. On lui aurait parlé du goftt pervers de ces ameublemens qu'elle eût haussé les épaules; on lui aurait conseillé de donner à ses filles une chambre toute blanche, avec son christ, son prie-Dieu, son bénitier ombragé d'un rameau de Pâques, que madame Héloïse aurait ironiquement répondu que ses filles n'étaient pas des religieuses pour être ainsi mises en cellule.

Bliss Hubert avait l'instinct de pruderie des Anglaises : d'abord stupéfaite des étranges ornemens de la demeure de ses élèves, elle comprit tout de suite dans quelle espèce de monde elle entrait. N'ayant d'ailleurs accepté cette place qu'en manière de pis-aller, elle ne ressentait aucune sympathie pour les deux jeunes filles.

Thérèse, ainsi que nous l'avons dit, s'apprêta donc avec une satisfaction mélancolique à passer sa soirée seule. Pour rendre la position de leur fille plus sensible, monsieur et madame Dunoyer avaient, pendant le dîner, envoyé chercher une loge au théâtre du Palais-Royal ; miss Hubert et Clémentine devaient les accompagner à ce spectacle.

Thérèse entendit sortir avec plaisir la voiture de sa mère; il lui sembla qu'elle se trouvait plus seule; elle ferma sa porte au verrou, mit un abat-jour sur sa lampe, approcha du feu un large canapé, puis, soulevant le coussin de ce siège avec mystère, elle y prit un petit livre relié en maroquin rouge, qu'elle baisa avec une tendresse enfantine.

Alors, à demi couchée, son beau front appuyé à l'une de ses mains blanches, dont la forme charmante se dessinait sur les noirs bandeaux de ses cheveux, Thérèse s'absorba complètement dans sa lecture.

Nous dirons quelques mots du caractère de cette jeune fille.

Le naturel de Thérèse était excellent, puisque jusqu'alors il ne s'était pas perverti. Rudoyée par son père et par sa mère, toujours sacrifiée à sa jeune sœur, assistant souvent aux ignobles querelles de ménage dont nous avons donné un crayon, entendant journellement un langage vulgaire, des plaisanteries grossières, voyant des gens dont les manières différaient peu de celles de monsieur et de madame Dunoyer, sentant les effusions de son cœur sans cesse refoulées, ne trouvant aucune sympathie dans l'impassible miss Hubert, aucune distraction dans le commerce de sa sœur, recevant d'une gouvernante insoucieuse cette éducation banale, ces vagues préceptes de morale si insuffisans pour la pratique de la vie; entendant son père et sa mère se faire des reproches si odieux que sa vénération peureux s'en altérait; sans modèle à suivre, ne pouvant ni imiter, ni aimer, ni respecter ses parens, réduite à les craindre, privée enfin, par sa funeste éducation, des immenses ressources des sentimens religieux.... dans quelles exaspérations de désespoir et de révolte cette jeune fille u'auraitelle pas pu tomber!

Hélas! selon la logique de nos passions, l'injustice dont nous sommes victimes nous absout à nos propres yeux de tant de fautes, que ceux-là qui sont méchans et injustes encourent une responsabilité terrible.

Une amie sincère et affectueuse, en absorbant pour ainsi dire la surabondance de tendresse dont l'âme de Thérèse élait noyée, eût été pour elle d'un secours inappréciable. Malheureusement, fière et timide, la crainte de voir ses avances reçues froidement lui imposait une grande ré-

serve, et le peu de jeunes filles qu'elle rencontrait dans la société de sa mère ne lui inspiraient pas le désir de vaincre cette réserve.

Thérèse avait de ces instincts généreux, hardis, qui, moralement dirigés, atteignent souvent aux plus héroïques vertus, mais qui, faussés ou égarés, vous conduisent à l'abîme par de dangereuses apparences, par de brillantes illusions. Jusqu'alors elle n'avait jamais eu l'occasion de montrer à ses parens l'énergie de son caractère et de sa volonté; les gens sûrs de leur force cèdent facilement sur les petites choses.

Pour dire toute notre pensée, Thérèse était une de ces femmes qui suivent toujours résolument, fièrement, jusqu'au bout la ligne qu'elles se sont tracée; qui peuvent faire une grande, une irréparable faute, mais qui n'en font qu'une; qui peuvent se perdre, mais qui se perdent sans bassesse, sans trahison, sans lâcheté ; de ces femmes enfin qui aiment avec tant d'élévation et de sincérité, qu'elles intéressent même lorsque leur amour est coupable ; natures si excellemment bonnes et généreuses» qu'elles répandent jusque sur leurs fautes un reflet de grandeur.

Nous l'avons dit, Thérèse avait pris un livre caché sous un des coussins de son divan. Après avoir lu pendant quelque temps, sa tète se pencha sur sa poitrine doucement agitée, ses yeux se voilèrent de larmes.

L'ouvrage qui causait l'émotion de Thérèse était René.

Monsieur Achille Dunoyer possédait une bibliothèque destinée seulement à meubler son cabinet : aussi, dans sa malheureuse insouciance, laissait-il Thérèse choisir à son gré parmi les œuvres de Voltaire, de Prévost, de Jean-Jacques, de Marivaux, de Parny, de Lesage, do Byron, de Scott, de Chateaubriand, de Diderot, do Crébillon, etc.

Qu'on juge du désordre que la plupart de ces ouvrages apportèrent dans un cœur jeune et aimant, dans un esprit ardent et concentré.

Heureusement la variété, l'abondance même de ces lectures préservèrent longtemps Thérèse en éveillant en elle mille pensées contraires.

Ainsi, après avoir aimé le tendre Saint-Preux, le pauvre Des Grieux, si faible et si passionné, Thérèse s'était sérieusement éprise du don Juan de Byron. Souvent, bien souvent, elle s'était arrêtée pensive sur ces stances qui peignent avec un charme si voluptueux le premier amour de don Juan :

Auprès d'Inès passant les jours sans cesse,

A son Juan, si gentil, si mignon,

Julie en sœur faisait mainte caresse,

Prenant, donnant des baisers à toison ;

Folâtres jeux qu'en sa course rapide

Le temps parfois change en d'autres ébats.

Plus dangereux, siu'lout dans ces climats

Si rapprochés de la zone torride.

Je vous l'ai dit, Juan comptait seize ans.

Et pour la belle ajoutez sept printemps.

On n'entend plus qu'une voix affaiblie

Et de soupirs un bruit entrecoupé';

Ses yeux de pleurs sont noyés, car Julie

De vrais remords avait le cœur frappé ;

Non sans raison, dira-t-on : je l'avoue,

Mais pour leur âge on doit être indulgent ;

De femme jeune et d'un adolescent.

Trop aisément, hélas ! l'amour se joue.

Elle résiste encore, et puis tout bas

Dit un peu tai-d : « Non, je n'y consens pas (1). »

On pense que don Juan, ce joyeux, riche et beau gentilhomme, si moqueur, si séduisant et si hardi, avait fait pa-

(1) Nous empruntons ces strophes à une excellente traduction inédite du Don Juan de Byron, où l'esprit et la grâce de l'original se retrouvent à chaque page ; nous regrettons vivement que la modestie de l'auteur ne nous permette pas de lui témoigner publiquement notre gratitude.

THÉRÈSE DUNOYER

raître aux yeux de Thérèse bien grave et bien bourgeois le discret amant do Julie, et bien niais l'amant toujours trompé de la voluptueuse Manon.

Mais un nouvel amour vint chasser don Juan du cœur de Tliéri'se. Hrpuis quckiues jours elle avait lu René; cette belle li^'ure, triste, pensive et solitaire, toujours en bulle aux oraycs des (lassions, excita chez la jeune (illeuucsvmpalhio prolbude, presque douloureuse. Elle n'avait pas jusqu'alors complètement adoré ses héros, sa jalousie avait toujours un peu troublé ses amours; car, enfin, Saint- Preux aimait Julie ; Ivanhoë, la belle Saxonne et Rébecca ; Des Gricux, Manon; don Juan, ses innombrables maîtresses; tandis que René était seul depuis le trépas d'Amélie.

A bien dire, Itené fut le premier, le seul ouvrage qui ouvrit h Tllér^sl■ l'horizon sans bornes de la rêverie. Depuis cette lecture, son imagination errait sans cesse sur les grève» déserte» et sur les collines pluvieuses ; d'autres fois elle s'enfermait avec Atiiélie dans le monastère situé au bord de la mer :

« La nuit, du fond de ma cellule, j'entendrai le mur- » mure des flots qui baignent lesmursducouvent;jeson- » gérai à ces promeuades que je faisais avec vous au milieu «des bois, lorsque nous croyions retrouver le bruit des » mers dans la cime agitée des pins (1). »

D'autres fois, la jeune fille changeait selon son cœur le dénouement do cet admirable poëme : Amélie ne mourait plus ; Thérèse, attirée vers elle par une irrésistible sympathie, la consolait, la calmait, comme elle calmait, comme elle consolait aussi René ; le frère et la sœur épanchaient leurs larmes amères dans le cœur de leur amie commune ; ces deux cœurs si malheureux s'épuraient par la confiance; leur attachement redevenait fraternel, et l'amour de René récompensait Thérèse.

Bien que puériles, ces visions occupaient depuis quelque temps une grande place dans la vie de Thérèse; don Juan était oublié, Vamanle de René ne souriait plus en baissant les yeux devant les regards effrontés du héros de Byron ; elle le toisait avec dignité ; à ses bouquets, à ses galantes sérénades, elle préférait mille fois le tintement lugubre de la cloche du couvent d'Amélie, ou les accens douloureux de René, qui se môlaienl au murmure des vagues.

Thérèse ressentait une répugnance invincible pour Paris. Elle désirait le grand air, la campagne, la solitude, les grèves, la mer avec ses imposantes magiiificonces. Quelquefois elle pensait avec amertume que peut-être un René inconnu soupirait pour elle, comme elle soupirait pour lui; que peut-être un homme jeune, passionné, mélancolique, épris comme elle de tous les charmes de la vie solitaire et contemplative, pleurait en disant : « Où trouverai-je la femme de mes rêves? » comme elle pleurait elle-même en disant : « Où trouverai-je le René de mes rêves'? n

Étrange phénomène , ou plutôt étrange rapprochement : à celte heure, à ce moment, Ewen de Ker-KUio était tourmenté du même désir vague et inquiet, de la même conviction h la fois douce et désolante qu'unr' âme appelait aussi son âme, mais que l'abîme de l'inconnu séparait CCS deux ferventes aspirations.

Hélas 1 que ae fois ces coïncidences mystérieuses ont dû se renouveler! Que de fois des larmes et des vœux solitaires ont peut-être répondu, dans l'espace, à des larmes, à di>s vœux solitaires "? Que de sympathies profondes, que d'afllnités puissantes se sont à jamais ignorées I que do bonheurs inexprimables ont avorté faute d'une rencontre, faute de l'un des plus simples accidens de la vie matérielle !

Nous insistons sur ces réflexions, vulgaires peut-être, parce que ce récit même nous les suggère.

Au moment où Thérèse était sous le charme do liené et des senlimens nouveaux que ce livre avait éveillés en elle, Ewen de Ker-Ellio allait quitter la Bretagne et venir à Pa-

(1) René.

ris; il devait nécessairement se présenter chez monsieur Achille Dunoyer, voir Thérèse, être frappé de sa ressemblance avec le portrait mystérieux do Treff-Hartlog, et sans doute ressentir pour elle un violent amour, puisque lo hasard donnait à cette jeune fille tous les avantages, tous les goills dont monsieur de Ker-Ellio avait paré son idole.

Monsieur de Ker-F.lho ne pouvait-il [las enfin espérer d'être agréé pour gendre par monsieur et madame Dunoyer? N'élail-il pas riche, titré! Ne les débarrasserait-il pas de leur fille, ainsi qu'ils le désiraient?

La suite de cette histoire dira si la fatalité noua ou brisa les sympathies, les liens do toutes sortes qui semblaient devoir unir Ewen et Thérèse dans une éternelle félicité.

Monsieur Dunoyer, en parlant à sa femme devant ses deux filles de sa nouvelle intimité avec monsieur de Montai, avait donné des louanges de très mauvais goût à la rouerie, aux prodigalités, à la figure de son nouvel ami, résumant son admiration par ces mois : « C'est un véritablo » don Juan. »

Si Thérèse n'eût pas été folle de René, ces paroles auraient peut-être excité en elle une dangereuse curiosité. Parmi les personnes qu'elle rencontrait dans le salon de sa mère et dans les bals où on la conduisait quelquefois, elle avait été loin de retrouver le type du héros de Byron. Elle avait le goût trop difficile, trop délicat, l'imagination trop exigeante, pour voir un don Juan dans lo premier homme venu, tandis que l'esprit et l'habitude de séduction que monsieur Achille Dunoyer prêtait h monsieur de Montai se rapprochait assez de l'éminente création byronienne.

Mais l'influence de René était toute-puissante; Thérèse prit même plaisir à parer monsieur de Montai des charmes les plus enchanteurs, pour l'olTrir en holocauste à son pAle René avec plus de plaisir encore. Elle maudit cet importun qui venait troubler ses graves et douces amours avec le frère d'Amélie; elle se promit de se faire le lendemain reléguer dans sa chambre pour échapper h l'ennuyeux dîner dont Monsieur Von Juan de Montai devait être le héros.

Jamais René ne fut plus passionnément adoré par Thérèse que pendant cette soirée, jamais elle ne fit de plus beaux rêves de solitude et d'amour, jamais figure imaginaire ne prit, pour ainsi dire, une forme plus réelle, jamais la fantaisie d'un grand poëte ne causa de ressentimens plus profonds...

Si l'on ne dovait craindre de ternir du moindre souffle l'angéliquc t vfté de ces chastes amours par une comparaison d'un autre ordre, on dirait que René fut heureux ce soir-lh.... car, après avoir longuement songé à son idéal, le cœur de Thérèse so serra comme si elle avait commis une faute.

La jeune fille avait le front appuyé sur lo canapé, ses 0 ues brûlantes étaient baignées de larmes, lorsqu'elle entendit frapper à sa porte. Elle avait oublié l'heure; il était près de minuit.

Clémentine et miss Hubert revenaient du spectacle.

En entendant ce bruit, qui l'arrachait en sursaut a sa rêverie, l'émotion, nous dirions presque l'effroi de Thérèse, fut aussi grand que si René eût été caché dans sa chambre; elle tressaillit, elle pAlit, et resta un moment interdite, sans oser faire un mouvement.

— Sla sœur Thérèse! ma sœur Thérèse! — cria Clémentine à travers la porte, — ouvre donc ; nous arrivons du spectacle.

— Pourquoi vous en fermez- vous, mademoiselle? — dit miss Hubert d'une voix aigre.

Thérèse revint à elle, sourit de sa peur, cacha soigneusement son cher René, et alla ouvTir la porte.

— Tiens, tu mets donc ton verrou, maintenant? — dit Clémentine.

— Oui, petite sœur.

— Et pour quelle raison, mademoiselle ? — demanda miss Hubert.

— Parce que j'ai peur dans cet appartement où je suis seule, — répondit sèchement Thérèse.

— Vous n'êtes pas pourtant peureuse habituellement,

— reprit miss Hubert ; — mais faites comme vous voudrez. J'ai rempli mon devoir en vous faisant cette observation.

Telle était la formule invariable dont la gouvernante accompagnait ses remontrances. Peu lui importait que ses élèves en profitassent ou non.

— Veux-tu que je te raconte le spectacle, ma sœur? — dit Clémentine. — Nous avons été au Palais-Royal ; c'était joliment amusant. Dcjazet était bien drôle, va! Elle était habillée en marquise; il y avait un gros joufflu qui l'embrassait pendant que son mari était enfermé, et elle disait que ça lui faisait bien plus de plaisir que d'être embrassée par son mari, parce que son mari était vieux. N'est-ce pas, miss Hubert?

— Oui, c'est en effet un spectacle parfaitement choisi pour des enfans, — répondit l'Anglaise; — mais vos parens trouvent cela convenable, vous devez respecter leur goût, et profiter des enseignemens que ces belles choses vous donnent, — dit la gouvernante en se chauffant les pieds à la cheminée.

L'enfant continua, ravie de montrer sa bonne mémoire.

— Et puis il y avait encore une petite paysanne que le mari de la marquise voulait aussi embrasser; mais conmie il était vieux, lui, la petite paysanne aimait bien mieux se laisser embrasser par le gros joufflu qui embrassait la marquise. Il embrassait toujours, ce gros-là. Est-ce qu'il y a des hommes qui embrassent toujours comme ça, miss Hubert?

— Taisez-vous, mademoiselle; il est inconvenant de dire ces choses-là devant moi. Devant vos parens, à la bonne heure, ça les divertit.

— Mon enfant, — dit Thérèse, — il y a des choses qu'il ne faut dire devant personne.

— Qu'est-ce que tu veux que je te raconte, alors?

— Y avait-il beaucoup de monde? les toilettes étaientelles belles? — dit Thérèse d'un air distrait.

— Oh! oui, ma sœur, il y avait beaucoup de monde. Et puis tu sais bien ce jeune homme dont papa a parlé tantôt avant dîner?

— Quel jeune homme?

— Mais tu sais bien, celui que papa a dit qu'il était l'amoureux de cette actrice des Français, ce monsieur qui doit diner ici demain?

— Ah! monsieur de Montai?

— Oui, un comte, un noble.

— Eh bien î

— Il était dans une loge avec des dames, des duchesses, à ce qu'a dit papa.

— Il n'y avait qu'une duchesse, mademoiselle, c'était la duchesse de Miremont, — dit miss Hubert d'un ton dogmatique, et sans doute pour donner une idée des hautes relations de ses anciens maîtres ; — je l'ai vue il y a deux ans en Angleterre, où elle est venue passer un mois au château de milady.

— Comme elle était jolie, cette duchesse-là ! n'est-ce pas, miss Hubert?

— Charmante. Il n'y a que l'aristocratie pour avoir une pareille distinction et de si parfaites manières.

— A moins que de pauvres roturières comme nous n'aient le bonheur d'être élevées par vous, miss Hubert,

— dit Thérèse avec un demi-sourire ironique.

La gouvernante ne répondit rien ; Clémentine continua :

— Oh! oui, elle était bien gentille, avec sa petite capote de dentelle, cette duchesse, et même que papa a dit à maman : « Vois-tu, vois-tu ce monstre de Montai, comme il chauffe la petite duchesse 1 » Qu'est-ce que ça veut donc dire ça, miss Hubert, il chauffe la petite duchesse? Je me suis rappelé ce mot pour vous le demander.

— Vous faites là un bel emploi de votre mémoire ! Quant à vous traduire les grossièretés de monsieur votre père, cela n'est pas de mon emploi, et je ne connais pas assez

le français; demandez à madame votre mère, elle doit savoir ça.

— Tiens, ça n'est pas des grossièretés, puisque papa le dit à maman.

— Jolie garantie ! — dit la gouvernante.

— Miss Hubert, — dit Thérèse avec fermeté, — vous avez tort de parler ainsi devant ma sœur et devant moi.

— Mon Dieu 1 mademoiselle, rapportez cela à vos parens, vous le pouvez; je n'y tiens déjà pas tant à cette place.

— Soit ; mais tant que vous la conserverez, vous m'obligerez de parler plus respectueusement de mon père et de ma mère.

— C'est bien, mademoiselle, — dit sèchement la gouvernante. Puis elle ajouta: — Allons, venez vous coucher; il est minuit passé, Clémentine.

— Oh! miss Hubert, laissez-moi finir de raconter le spectacle à ma sœur.

— Eh bien! voyons, dépêche- toi, mon enfant; qu'as-tu à me dire encore?

— Tu vas voir, tu vas voir. Pendant un entr'acte, monsieur de Montai est sorti de la loge de cette duchesse; papa, voyant ça, a sauté dehors de notre loge en disant à maman : « Je vais tâcher de happer le comte au passage et de te l'amener. » Alors maman a tiré de toutes ses forces ses manchettes et la pointe de son corsage, et puis elle a dit à miss Hubert ; « Ma féronnière est-elle bien au milieu de mon front, miss Hubert ? »

— Cela est vrai, puisque madame votre mère avait trouvé joli et coquet de joindre à un chapeau à plumes une féronnière de diamans, — dit la gouvernante avec un sérieux ironique.

— A ce moment, — continua Clémentine, — papa a ouvert la porte, il amenait le monsieur; alors maman s'est levée tout debout dans la loge.

— C'est encore exactement vrai, — dit miss Hubert ; — madame votre mère s'est levée, ce qui prouve sa grande considération pour monsieur le comte de Montai, car une femme ne se lève jamais pour recevoir un homme, surtout lorsque la femme a l'âge de madame votre mère, et l'homme, l'âge de monsieur de Montai.

Après cette nouvelle méchanceté, qui excita un mouvement d'impatience mal contenu chez Thérèse, Clémentine continua son récit :

— Alors monsieur de Montai est entré dans notre loge ; il a salué maman en la priant de se rasseoir.

— Ce que madame votre mère s'est bien gardée de faire, toujours par suite de sa vénération pour monsieur de Montai, qui pourrait être son fils, — dit la gouvernante.

— Oui, ma sœur, c'est comme te le dit miss Hubert, maman est restée debout tout le temps de la visite de monsieur de Monta), et j'entendais qu'on riait beaucoup à côté de notre loge en nous regardant. Moi, je ne riais pas, je regardais ce monsieur qui doit dîner demain. Comme il est gentil, mon Dieu! et puis si bien mis! Moi, j'aimerais bien qu'il m'embrasse comme le gros joufflu de paysan embrassait la marquise dans la pièce du Palais-Royal. N'est-ce pas, miss Hubert?

— Certainement, c'est la moralité de la comédie; c'est à quoi vos parens avaient sans doute songé en vous menant h un pareil théâtre; vous répondez parfaitement à leur attente, — dit miss Hubert.

— Allons, allons, va te coucher, petite babillarde, — dit Thérèse à sa sœur.

Clémentine et miss Hubert se retirèrent.

Thérèse resta seule et s'endormit en pensant à René.

TFIÈRftSE DUNOYIiR.

MOKSIEIR LE MARQUIS DE BEACBEGARD.

Avant dp rontinuor ro récit, nous devons présenter au lecteur un nouveau personnage, monsieur le marquis de Beaiireïnrd.

Nous" nous étendrons d'autant plus sur son caraclèro, que ce gentilhomme était une sorte de protestation vivante contre ce qu'il appelait la piteuse mesquinerie, la parcimonie sordide des désordres contemporains.

Selon le marquis, il fallait Atre impérialement prodigue ou vivre comme un bourgeois du Marais; en fait de folio, il n'admettait pas de moyen terme. Di-s qu'un liommo était résolu dose ruiner, il se devait à lui-même do s'exécuter d'une façon galante, cavalière et magnifique. « Il y a des poltrons de toutes sortes, — disait-il, — et jo ne sais rien de plus lAchcment niais que ces trembleurs qui regardent derrière eux après avoir engagé ce grand duel avec la destinée. »

Il fallait être fort riche (toujours selon le marquis) pour se ruiner avec quelque bon sens ; ainsi la splendeur du renom que donnait un faste éblouissant compensait la perte de la fortune que l'on avait dissipée. On gagnait en éclat ce qu'on perdait en durée.

I^ prix d'un splondide feu d'artifice, dont il ne resto que fumée au bout d'un quart d'heure, défrayerait votre cliaufTago pendant un an; mais qu'est-ce que la modeste lurur du foyer auprès do ces trombes de flammes qui, montant jus(iu'aux nues, les font étinceler de pourpre et d'or; auprès de ces torrens do lumière qui éclairent la ferre et te ciel; auprès de ces immenses gerbes de saphirs, de rubis et (r('mcraudes qui font pâlir les étoiles !

« Pour être logique et morale, — ajoutait le marquis, — c'est-à-dire belle et complète, la prodigalité devait ainsi charmer, éblouir la foule, et lui faire battre les mains sans nuire à personne. »

Quant h ces chétifs qui, au lieu de vivre dans une honnête médiocrité, se ruinent obscurément et bêtement pour se donner l'orgueilleuse satisfaction de posséder deux vilains chevaux au lieu d'un, de déguiser six mauvais plats au lieu de trois, do perdre au jeu dix louis au lieu do cinq, de payer avarement quiîlque laide Phryné au lieu d'en être trompé pour rien; quant à ces rats qui, selon le marquis, rongeaient leur méchant fromage dans les ténèbres de l'incognito, il n'avait pour eux qu'un impitoyable mépris, disant que ces malheureux-là compromettaient la prodigalité, comme les commis-voyageurs et les avocats compromettaient journellement l'esprit français.

Le marquis ne s'était pas contenté de prêcher cette croisade de la véritable magnificence contre d'indignes prétentions; il s'étaient somptueusement croiné, et avait joint l'exemple au précepte. Quoiqu'il eût en partie dissipé une fortune énorme, peu de maisons à Paris, parmi les meilleures, égalaient encore la sienne; on y faisait une chère exquise, on y entendait une musique excellente, on y trouvait toutes sortes de rafûnemens d'un comfort rare et d'une suprême élégance; ses bals étaient inimitables, car lui seul savait encore donner de grandes fêtes. L'automne, à sa terre de Beauregard en Dauphiné, il avait les plus belles chasses de France, et il exerçait une hospitalité digne des plus grands seigneurs d'Angleterre, ce qui est tout dire h l'endroit de la vie de château.

Une entente si magistrale de la vie annonce toujours un esprit au-dessus du vulgaire : aussi monsieur de Beauregard était-il un homme distingué; mais sa véritable excentricité naissait d'un contraste étrange entre son naturel plein de bonté, de délicatesse, et son afifectation fanfaronne de cynisme et de perversité.

En théorie, il n'y avait pas d'être au monde plus roué que le marquis; et, dans la pratique do la vie, personne n'avait été plus fréquemment dupé; il l'avouait d'ailleurs avec beaucoup d'esprit et de gaieté.

Personne mieux que le marquis n'avait connu les femmes; personne n'avait mieux possédé les moyens de les séduire par le dévouement, de les frapper par l'imprévu, de les éblouir par le faste, de les dominer par l'audace, cle lesattirer quelquefois par le dédain. Jamais homme, enfin, ne réunit à un plus haut degré ce précieux mélange d'impertinence et de gnlce, d'ell'ronterie et de tendresse, d(! bravoure et d'abnégation, dont le charme est presque irrésistible lorsqu'il est accompagné des traits et de la tournure les plus agréables. En tliéorie, don Juan, Lovelace n'avaient pas une conscience plus amoureuse, et plus lacile, et plus vaste, et plus souverainement impitoyable aux larmes qu'ils faisaient couler.... pourtant personne plus que le marquis n'avait été soumis, dominé par ses maîtresses.

Exposait-il ses théories sociales, on restait épouvanté de sa démoralisation profonde, de son mépris do tous principes; on frémissait de l'entendre ériger en système le despotisme le plus cruel, glorifier la jouissance matérielle sous toutes ses formes, insulter à toutes les misères, à toutes les pauvretés. On devait le croire, d'après son langage, atfreusement avide, égoïste, sans foi, sans Ame, sans honneur (sauf lo point d'honneur: il portait la bravoure jusqu'à l'intrépidité).

Et pourtant la bourse du marquis avait toujours été largement ouverte à ses amis, ses libéralités excessives encourageaient la paresse des villageois de sa terre en Dauphiné; il s'était constamment laissé piller par ses gens d'affaires, et il poussait le désintéressement jusqu'à n'avoir jamais voulu placer quelques fonds assez considérables provenant de la vente d'une propriété, un gentilhomme ne devant, selon lui, vivre que du blé de ses terres ou du bois de ses forêts; tirer un misérable intérêt de quatre ou cinq pour cent de son argent courant sentait son traitant d'une lieue.

Ce n'est pas tout : le marquis affectait un dédain cruel pour les sentimens les plus sacrés. Son père, d'une complexion robuste, avait vécu fort vieux. Tant que le vieillard s'était bien porté, il n'y avait pas d'atroces plaisanteries que le manjuis n'eût empruntées aux fils de comédie du dix-huitième siècle pour se plaindre de l'existence infiniment trop prolongée de ce père, qui lui faisait indécemment attendre son héritage.

Un des amis de monsieur de Beauregard lui disait :

— J'ai rencontré voire père, il m'a semblé un peu souffrant; à son âge, les moindres incommodités peuvent devenir très grandes!

— Flatteur I —répondit le marquis.

Une autre fois, il racontait qu'un jour d'hiver son père lui avait dit :

— Il gèle à pierre fendre, et pourtant, voyez, avec mes quatre-vingt-sept ans, je ne porte qu'une petite redingote; c'est qu'aussi j'ai l'âme chevillée dans le corps, et je vivrai cent ans.

— Vous n'avez, monsieur, que des choses désobligeantes à me dire, aurait répondu le marquis d'un air courroucé.

Et, dès que son père ressentait la plus légère indisposition, monsieur de Beauregard passait des journées entières, des nuits à son chevet, lui prodiguant les soins les plus tendres. Son père mort, il s'en alla faire un long voyage en Italie; sa douleur fut durable et profonde.

Au bout de quelques années, le marquis, voyant sa fortune largement entamée, résolut do se marier richement pour réparer cette l)rèehe. Il fallut alors entendre ses insolens quolibets do grand seigneur sur les femmes de bas lieu, trop heureuses de mettre leur fortune aux pieds d'un gentilhomme qui les décanaillait, qui les lavait de leur crasse bourgeoise en leur donnant un nom humain. Il fallut l'entendre exposer comme quoi les gens d'illustre

maison devant, de temps à autres, fumer ainsi leurs terres, l'argent d'un beau-père roturier était un engi-ais qui, après tout, n'avait pas trop mauvaise odeur I

Le marquis, voulant donc rétablir sa fortune par un opulent mariage, crut faire un coup de maître en s'en allant fasciner quelque riche héritière américaine (monsieur de Beauregard croyait encore à ces Pactoles d'outre-mer).

Le marquis débarqua à la Havane, y passa les trois plus abominables mois qu'un homme de son esprit et de son caractère p(!lt passer dans ce pays. Parfaitement renseigné, il se mit en devoir de fasciner la senorita Dolorès, ravissante petite Havanaise de seize ans, fille du citoyen Pablo, un des plus riches éleveurs de sangliers domestiques do celte île (ce fut le terme dont le marquis se servit pour désigner la nature de Vélène de ce citoyen du Nouveau- Monde).

Pour amener le beau-père Pablo à lui donner sa fllle, monsieur de Beauregard mit en œuvre plus de finesse, plus d'intrigues, plus de ruses qu'il n'en eût fallu pour conclure vingt traités diplomatiques.

Pour plaire à l'innocente créole, le marquis déploya plus d'esprit, plus de grâce qu'il n'en eût fallu pour mettre à mal vingt Parisiennes des plus coquettes. Mais, avec ses airs de don Juan, avec sa désinvolture de Lovelace, il finit par devenir sérieusement, passionnément épris de la petite Dolorès; et lejour où il l'épousa fut véritablement le plus beau four de sa vie.

Le marquis s'était toujours bien gardé d'entendre un mot aux affaires; en grand seigneur amoureux qu'il était, il avait aveuglément signé le contrat. On laisse à penser les épigrammes dont il accabla son malheureux beau-père, qu'il qualifiait tour à tour de Huron, d'Inca,de Peau-Rouge, etc.

Le beau-père Pablo était d'un flegme imperturbable ; il avait doté sa fille de quelques milliers d'acres de forêts vierges, situées au Texas sur les bords du lac de Yamahyloyelîaw. Pour reconnaître cette générosité patriai'cale, le marquis reconnaissait généreusement un douaire de •'(00,000 francs à la jolie Dolorès, Dolorita, dont les charmans yeux bleus étaient toujours baissés.

En vertu du contrat aveuglément signé par le marquis, l'excellent beau-père Pablo, le Huron, l'Inca, exigea, avant le départ de son gendre pour la France, cinq mille louis en avance de douaire, lesquels cinq mille louis, donnés par le marquis en bonnes lettres de change, étaient destinés aux premiers défrichemens des forêts du lac ¥amabyloyeJMw, établissement magnifique qui devait dès lors porter le nom pompeux de UeauregardiiUe.

Pour avoir eu l'insolente idée d'aller refaire sa fortune en Amérique, le marquis revint donc à Paris avec cent mille francs de moins (sans compter le reste du douaire), une femme de plus, et Beauregardville en perspective dans les brouillards du TamohyloyelMw.

Monsieur de Beauregard avait trop de finesse pour ne pas s'être aperçu que son beau-père l'Inca avait outrageusement abusé de son laisser-aller en affaires; mais, trop grand seigneur pour s'arrêter longtemps à une pareille misère, le marquis en conclut que, lorsqu'on voyage pour se marier, on ne doit jamais s'embarquer sans un valet de chambre notaire; disons aussi que l'amour qu'il ressentait pour Dolorès augmenta beaucoup le désintéressement du marquis.

Cet homme, qui n'avait pas eu assez d'impitoyables sarcasmes contre les maris amoureux de leurs femmes, cet homme qui ne devait voir dans son épouse (\u'\iï\ sac d'argent qu'il jetterait dans un coin lorsque le sac serait vide, cet homme s'était de plus en plus épris de la jolie créole.

Toutefois, fidèle à sa théorie de vice et d'affectation cynique, le marquis, pour sauver ce qu'il appelait les apparences, pour qu'on ne le soupçonnât pas d'avoir laissé cent mille francs en Amérique, et de n'avoir rapporté du Nouveau-Monde qu'un amour passionné pour sa femme, le marquis, disons-nous, redoubla de faste, joignit à une maîtresse qu'il avait à l'Opéra, avant son mariage, le ra-

goût de la sœur de cette femme, et, afin de bien prouver que CCS filles lui appartenaient, il les en voyait dans de petites loges qu'il avait à l'Opéra et aux Bouffons.

De plus, à la fin des dîners de garçons que le marquis donnait de temps en temps à ses amis, il les suppliait de faire la cour à sa femme et de la déniaiser; affectant dans CCS propos la rouerie effrontée des maris de la régence, il demandait en grâce à être le confident des premiers adorateurs de madame de Beauregard, afin de leur donner de bons conseils; mais il les suppliait en retour de former la marquise, cette petite créole ayant encore une foule de préjugés iroquois, ni plus ni moins que si elle sortait de garder les sangliers domestiques de monsieur son père ; malgré ces impertinentes aftectations, le marquis contitinuait à être en cachette amoureux fou de sa femme.

Maintenant, quelques mots des rapports qui existaient entre monsieur de Beauregard et monsieur de Montai. Lorsque ce dernier avait débuté dans le monde, le marquis était à l'apogée de sa gloire. On ne parlait que de son esprit, de sa magnificence; son goût avait une autorité despotique en matière d'élégance; on lui attribuait les aventures les plus originales, des succès de toutes sortes; on vantait le courage chevaleresque qu'il avait prouvé dans deux ou trois duels très heureux où il s'était montré d'une bravoure folle et charmante.

Monsieur de Montai éprouva une admiration profonde pour le marquis. Il voulut, autant qu'il le put, copier sa spirituelle impertinence, sa prodigalité, ses folies de foutes sortes; mais, l'argent et l'originalité manquant à monsieur de Montai pour jouer longtemps et brillamment ce rôle, en très peu de temps sa fortune disparut, il ne lui resta que la consolation d'avoir été un des satellites de l'éblouissante planète du marquis. Celui-ci du moins sut gré à monsieur de Montai de ses efforts d'imitation, et il ne le rangea pas dans la catégorie des rats mangeurs de fromage, quoiqu'il lui eût reproché d'avoir quelquefois marchandé sa ruine; il continua même de le voir assez fréquemment.

Monsieur de Montai était trop vain pour ne pas tenir beaucoup à l'espèce de lustre que répandaient sur lui ses relations fréquentes avec monsieur de Beauregard ; aussi employait-il toute sa finesse à flatter le marquis, à le poser en successeur des Bassompierre, des Richelieu, des Lauzun, des Brummel; à l'appeler son maître; à le proclamer le seul homme do France, conséquemment d'Europe, conséquemment du monde, qui comprît encore la vie.

Quoique intérieurement flatté de ces louanges, le marquis dit un jour à monsieur de Montai avec son cynisme habituel :

— Vous voulez m'emprunter de l'argent ou faire la cour à ma femme : j'ai cinq cents louis à votre disposition, et je vous présenterai demain à la marquise. Maintenant je puis tout à mon aise me laisser aller au plaisir d'être dupe de vos flatteries.

Monsieur de Montai avait encore assez d'argent pour ne pas recourir à la bourse de monsieur de Beauregard, et la conquête de la marquise lui semblait au-dessus de ses forces. Il refusa donc les offres de son héros, et rendit ainsi ses louanges doublement précieuses.

Le marquis , touché de ce désintéressement, devint l'ami presque dévoué de monsieur de Montai, quoique souvent il le brutalisât fort, à propos de mademoiselle Julie, lui disant qu'il était ignoble et indigne d'un gentilhomme de s'emménager avec ces personnes-là; qu'on ne devait prendre ça que comme objet de luxe, que comme occasion de dépenses, et qu'on volait à ces pauvres filles tout l'argent qu'on ne leur donnait pas.

Nous expliquerons tout à l'heure le véritable motif de la visite matinale que monsieur de Beauregard va rendre à monsieur de Montai.

Nous ferons seulement observer que, pendant les quelques momens où il attendit à la porte de monsieur do Montai, le marquis, n'étant pas dans l'obligation de cpni-

THÉRÈSE DUNOYER

SI

poser srs traits, semblait en proie h de violons rcssentinieiis (le liaine el do col^re; doux ou trois fois un Irossaillomcnt dorage contracta sa physionomie; mais, d&s qu'il fut rentré chez le comte, il reprit son masque habituel d'insouciance ironique, et se montra môme d'une gaieté folle dans son enirolion.

Pourtant un oiiservntour attentif aurait remarqué chez le niari]uis une sorte d'a.i;ilatiun tél)rile; sa verve joyeuse cachait une émotion aussi violente que contrainte.

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