‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 23 sur 68 · MADEMOISELLE CLARISSE HARLOWE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE CLARISSE HARLOWE

MADEMOISIXLE CORA, la belle Grecque.

MADEMOISELLE ROSA.de l'AcadOuiie royale de musique. MADEMOISELLE HERMINIE, jeune première du théâtre du Palais-Royal.

sard, un moment approché de celui du marquis, et il a senti ce dernier trembler convulsivement et comme par saccades. Pouilanl la figure du marquis semble plus eiijouôe, plus railleuse que jamais.

Les autres convives n'offrent aucune particularité. Tous semblent animés de la plus franche gaieté, et prêts à jouir du plaisir que promet ceite réunion si heureusement comijosée. Bientôt la conversatioïi s'engage et se généralise, la table n'étant pas assez grande pour permettre des entietiens particuliers.

Un grand salon ; une table ricliement servie ; les bougies des lustres et des candélabres font élinceler les cloches et les réchauds d'argent. Les facettes des carafes et des verres de cristal piHiUent de toutes les couleurs du prisme. Au centre du surtout est une immense corbeille de porcelaine de Saie remplie de fleurs naturelles (envoyée par le marquis).

Le marquis est au milieu de la table ; à sa droite, le prince Castelli, comme étranger ; il sa gauche, Ewen de Ker-Ellio, le baron lui ayant été présenté le matin même ; en face du marquis. Serpentine.

Excepté ces trois places, désignées par monsieur de Beauregard, les autres convives se sont placés à leur gré : le capitaine Des Roches à droite de Serpentine', le major Brown à sa gauche ; Clarisse Harlowe est placée entre monsieur de Baudricourt et le comte de Sainle-Luce. Rosa est à la droite d'Ewen de Ker-Ellio ; mademoiselle Herminie, à gauche du prince ^e Casielli. De chaque côlé de Cora, la belle Grecque, il reste une place vide ; on s'informe de monsieur Labiriute, le poëte-député, et de monsieur Alonzo Florès.

Placés en dehors de la porte du salon, tous deux s'obstinent par savoir-vivie à ne pas passer l'un devant l'autre. A un signe du marquis, Cora se lève majestueusement, va prendre gra- , vement monsieur Florès d'une main, monsieur Labidnte d'une autre, leur fait ainsi traverser ensemble la formidable porte, et les prie de s'asseoir, qui à sa droite, qui à sa gauche.

Monsieur Florès a gardé son chapeau à la main ; il en est très empêché, et se décide à le mettre entre ses genoux. Un des gens du cabaret s'en aperçoit et veut l'en débarrasser : monsieur Florès s'en défend modestement. L'homme s'obstine respectueusement, et délivre enlin le cousin de monsieur de Beauregard de cette inconmwdité.

Monsieur Labirinte se trouve à côté de mademoiselle Herminie.

Pendant le silence que nécessite l'inglutition du potage, monsieur Labirinte a cru voir plusieurs fois le regard du marquis s'arrêter sur lui avec une expression étrange, puis se reporter avec une expression non moins étrange sur le capitaine Des Roches. Monsieur Labirinte regrette beaucoup d'être venu à ce dîner. Il a appris que le matin même le mai'quis avait tué le capitaine Koller.

Ewen, attentif, observe ; son cœur est horriblement serré. Il s'est aperçu d'une chose singulière : son genou s'est, par ha-

SERPENTINE

Tu t'es fait bien atteiadre, marquis; est-ce que tu parlais d'amour à ta femme ?

LE JIARQUIS.

Ma femme? voilà deux ou trois jours que je no l'ai vue. Savez-vous comment se porte ma femme, monsieur Labiriute ?

MONSIEUR LABIRINTE, devenant très rouge.

Je n'ai pas eu l'honneur de voir madame la marquise depuis... (il feint de tousser pnur dissinniler son embarras et sa rougeur) depuis plusieurs jours; je... je suis très occupé à la Chambre, (il tousse encore et boit un verre d'eau.)

SERPENTINE, à Labiiiute.

Comment! c'est à monsieur Labirinte que j'ai l'honneur de parler ? à monsieur Labirinte, le député doctrinaire?

LABIRINTE, flatté.

A moi-même... mademoiselle... je ne sais en vérité... comment ma réputation...

SERPENTINE

Monsieur... permettez-moi de vous contempler avec vénération... avec ébahissement... avec étourdissement.

LE MARQUIS, liant.

Et d'où viennent ces respects et ces ébahissemens, ma fille?

SERPENTINE

Comment! marquis... tu ne sais pas l'histoire de monsieur Labirinte avec Des Roches?

LE MARQUIS

Quelle histoire?

LABIRINTE, moins flatté et rougissant.

Mademoiselle... je... en vérité... mademoiselle...

PLUSIEURS CONVIVES

On demande l'histoire.

SERPENTINE

C'est que c'est bien inconvenant.

BAUDRICOURT, riant.

Raison de plus.

LE MARQUIS

Et surtout ne gaze point; ça serait bien pis.

LABIRINTE, troublé.

Je sais ce que mademoiselle va dire... C'est une histoire de pauvre invention ; n'est-ce pas, capitaine Des Roches?

DES ROCHES, riant.

Mais non, il y a un fond de vérité... Voyons, Serpentine?

SERPENTINE

Vous saurez donc, et c'est là ce qui cause ma vénération

THÉRÈSE DUiNOYER.

pour monsieur Labirinte, (d'un ton tragique) vous saurez donc que si la patrie eu deuil avait, il y u «Jeux mois, jelo quelques fleurs sur la tombe de cet iuléressaut dûclriuaiie... (tlle luontre monsieur Luiiiiiult.)

SIONÏAL.

Ail! mon Dieul quel lugubre cxorde!

SERPENTINE

... Cet intéressant doctrinaire aurait eu moralement le droit d'avoir, ô chaste symbole ! son cercueil recouvert do draperies aussi blanches que celles qui llottcnt sur le char funèbre d'une jeune flUe.

SAINTE-LCCE.

Mais, c'est tout simple, monsieur Labirinte est garçon.

SEBPIi.N riNE.

Je HO voulais certes pas dire autre chose. Toujours est-il que la candeur qui rayonnait au front do notre doctrinaire intéressa vivement une mystérieuse inconnue; cette incuntuio devint bientiH si naïvement passionnée, que, dans sa primitive ignorance, le cœur immaculé de monsieur Labirinte se trouva fort embarrassé. Ce jeune député n'avait pas la plus légère notion do l'art... d'aimer; il alla trouver Dos Roches, expert-juré en ces matières, et Des Roches lui donna, dit-on, d'exceliens conseils. (Tous les convives rient, excepté monsieur Labirinte.)

LE MAKQUis, éclatant de rire en regardant Des Roches.

Comment! vraiment. Des Roches? C'est vous... qui... (Il rit.) Ah! ahl ali! c'est ravissant.

SERPENTINE

C'est lo nom do l'inconnue que je voudrais bien savoir.

DES ROCHES

Monsieur Labirinte est la discrétion même. A moi, son professeur, il me l'a toujours caché... (A part.) Pourtant, s'il n'avait pas été si niais, j'aurais eu un soupçon... Depuis quelques jours...

SAINTE-LUCE

faut espérer que monsieur Labirinte a profilé de la leçon... et qu'il est maintenant aussi grand séducteur que fin politique.

SIONTAL.

Oh! en politique, monsieur Labirinte... n'est pas novice, il est le bras droit de mon ami monsieur Uoupi-Gobillon.

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