‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 22 sur 68 · I. INVITATION · texte numérisé non relu

I. INVITATION

Lo capitaine Des Roches était un capitaine de spahis d'une admirable figure, grand, svelte, basané, ayant trente ans à peine, et la barbe aussi noire que ses dents étaient blanches. On ne pouvait rien voir de plus éblouissant que ce jeune homme revêtu de son costume oriental; ce jour-là il était simplement et élégamment vêtu.

Le capitaine Dos Roches était non-seulement un très brave soldat, mais un des sportmen les plus distingués de France. Il n'y avait guère de meilleur jockey, soit pour une course, soit pour un steeple-chase; du reste, ouvert et gai, bon compagnon, grand chasseur, franc buveur, noble joueur, et, quant aux femmes, aussi séduisant qu'heureux, aussi recherché que discret, disait-on.

Le capitaine Des Roches, commençant à parler dès le salon qui précédait la chambre à couciier de monsieur de Montai, n'avait pas encore aperçu le marquis, et il s'était écrié en entrant :

— Tu sais l'affaire de Bcauregard? — Puis, voyant ce dernier, il fit un mouvement d'étonnement, courut à lui, lui serra cordialement la main, et lui dit d'un air interrogatif :

— Ça n'était donc pas vrai ?

— Quoi donc? — • demanda monsieur de Montai.

— Son duel de ce malin? — dit le capitaine.

— Son duel! son duel! Vous deviez vous battre ce matin, marquis? — demanda monsieur de Montai.

— Eh. mon Dieul mon cher, Henri IV est mort! Il y a trois heures que j'ai tué le colonel Koller. — Puis, se retournant vers le capitaine Des Roches ; — Comment ça vat-il, bédouin?

— Très bien, — dit le capitaine. — Diable de marquis I il n'y a quo lui pour faire les choses vite et bien. Mais pourquoi ne m'avez-Tous pas pris pour témoin?

— Et moi aussi, marquis? — s'écria Montai.

— Parce que Beaudrii'ourt etSaint-Luce se sont trouvés hier au club lors de ma querelle avec Koller, et la partie s'est arrangée tout de suite.

— Ah! marquis! marquis! vous serez toujours notre maître à tous. Quel sang-froid! — dit Montai. — Figurefoi, Des Hoches, qu'il est ici depuis une heure à raconter des histoires à mourir de rire, à causer de choses et d'autres, aussi calme que s'il sortait de son lit.

— Vous êtes, pardieu! très étonnanti Est-ce (juc j'ai quinze ans? est-ce que j'en suis à mon premier duel? Que diable voulez-vous donc que ça me fasse?

" — Et la cause de ce duel? — dit Moulai.

— lUen. Koller se vantait toujours de ses duels, cola m'impatientait.

— C'est vrai, vous le lui aviez dit cent fois, marquis, et je suis encore à comprendre comment ce sauvage endurait

THÉRÈSE DUNOYER

si patiemment vos bourrades h ro sujet. Le pauvre diable vous estimait, — dit Des Roches.

— Bien obligé. Hier soir, il a recommencé ses atroces plaisanteries à propos do son duel avec co malheureux d'Arnienti('>res, qu'il a tué.

— Un enfant qu'il avait provoqué, — dit Montai.

— Oui. Cela m'a indigné; j'ai grièvement insulté Koller, nous nous sonnnes battus co malin, je l'ai tué; parlons d'autre chose.

— Ah! marquis! marquis! ceci est bien jeune pour un homme marié, — dit monsieur do Montai.

— A propos d'homme marié, mon cher bédouin, vous ne voulez donc pas décidément faire la cuur à ma femme?

— dit le marquis au capitaine Des Iluclies. — Ktcs-vous singulier! je vous présente h la marquise au dernier bal costumé, dans tout l'éclat do votre splendeur orientale; il y a deux mois que vous la voyez assez intimement, et vous êtes pour elle (en ma présence du moins) d'une froideur qui va presque jusqu'à l'eloignciiient, tandis que, de son côté, elle vous trouve insupportable (du moins elle me le dit).

— Comment, marquis! vous ne voyez pas que Des Roches s'est oaupô de madame do Reauregard, qu'il a perdu sa peine et qu'il lui lient rancune? — dit Montai.

— Vous Otes fou, mon cher, — dit le capitaine en riant.

— Tenez, marquis, s'il faut vous l'avouer, madame do lieauregard est un peu... trop puritaine pour moi. J'ai un ton exécrable, les femmes do bonne compagnie m'imposent et me rendent slupide, je ne puis trouver un mot à leur dire; lorsque j'ai l'honneur de voir la marquise, je passe le temps à regarder tour à tour le tapis et la pendule pour voir arriver la fin de ma mortelle visite, et vous concevez que ra no me rend pas aimable, connue vous lo dit votre femme.

— Non croyez pas un mot, mon cher Montai, — dit le marquis; — il n'y a rien de plus sournois, de plus perfide, que ces vauriens qui afTectent do n'aimer ()ue les impures; les pauvres maris croient cela et disent à leur femme ; a Croiriez-vous, ma clièro, que Des Roches (jo suppose), qui a tout ce qu'il faut pour réussir ailleurs, n'adresse ses hommages qu'à des créatures du plus bas étage? » A quoi la femme est sur le point do répondre involontairement au mari : a Pour qui me prenez-vous donc, monsieur, vous m'insultez! »

L'entretien fut interrompu par le domestique de monsieur de Montai, qui vint apporter une carte do visite à son maître.

Celui-ci lut à haute voix : Le baron de Ker-EUio.

— Le chouan! le cousin breton bretonnant? — s'écria le marquis. — Le canard sauvage a donc quille ses bruyères?

— Priez monsieur de Ker-Ellio d'entrer, — dit monsieur de Montai.

Le domestique sortit.

— Un provincial? — dit le capitaine Des Roches.

— Oui, et qui vient pour la première fois à Paris, — dit monsieur de Montai en souriant.

— Eh bien! pardieu! il arrive bien, — s'écria le marquis; — il dînera avec nous ce soir.

— Ce soir? — dit monsieur do Montai.

— Oui, sans doute, je venais vous inviter, et j'allais passer cliez vous aussi, bédouin.

— Mille grûccs, marquis; mais quelle idée bizajre! le jour môme do ce duel !

— Ça vous paraît étrange, n'est-ce pas? mais j'ai une raison pour agir ainsi, et, pardieu! vous ii'êlcs pas de mes amis si vous me refusez.

A co moment, monsieur de Ker-Ellio entra.

Nous prions le lecteur de se souvenir qu'Lwcn était un homme simple et rêveur, pieux et bon, d'un esprit inculte, d'un caractère ferme et loyal, d'une âme aimante et généreuse, d'un courage calme mais éprouvé, un homme enUn complètement étranger à certaines mœurs, à cer-

taines corruptions ; pour tout dire, c'était toujours le rusti(jue élève de l'e-c-dragon, l'abbé do Kérouéllan.

L'extérieur d'i^wen écliappail au ridicule, car i! n'annonrail aucune prétention; sa redingote bleue sévèrement boutorméo jusqu'au cou, sa cravate noire, ses cheveux courts, sa barbe brune et épaisse, lui donnaient une physionomie mule et austère.

En se trouvant face à face avec des êlegann, Ewcn n'éprouva aucune timidité; sans affecter do rudesse, il ne fut cependant pas gêné; il se présenta d'une manière simple, froide et polio.

Nous avons sommairement rappelé les principaux trails du caractère d'Evven, afin de faire partager peut-être au lecteur l'étonnement profond que ressentit lo jeune gonlilhomme campagnard à certains passages do l'entretien suivant.

Lorsqu'on avait nommé Ewen, monsieur do Montai était allé vivement h sa rencontre.

Lo capitaine Des Roches s'était levé pour allumer un cigare.

Lo marquis resta dans son fauteuil, considérant lo Breton avec curiosité.

— Oun je suis aise de vous voir, mon cher cousin ! Monsieur l'abiié de Kérouëllan ne m'avait pas fait espérer sitôt votre arrivée, — dit monsieur de Montai en serrant cordialement la main d'Ewen.

— Je ne pensais pas non plus venir si tôt, mais des affaires imprévues...

— Depuis combien de temps êtes-vous à Paris?

— A mon arrivée, je me suis trouvé un pou indisposé; co qui m'a empêché, monsieur, de venir vous voir plus tôt.

— C'est un grand vol que m'a fait cette indisposilion-là, — dit monsieur do Blonlal. — Puis, s'adressant au marquis et lui présentant livven, il lui dit : — l\Ionsieur lo baron de Ker-Ellio, nic-.i cousin. — Jlonsieur de Beauregard se leva et s'inclina. Monsieur de Montai termina la présentation en disant à Ewcn : — Blonsieur lo capitaine Des Roches, mon ami.

Le capitaine salua.

Tous se rassirent.

Il y eut un moment de snence assez embarrassant; le marquis le rompit le premier. Se tournant du côté d'Ewcn, il lui dit avec un mélange de noblesse et do cordialité qui n'appartenait qu'à lui :

— Pardon, monsieur, je vais vous faire une proposition très indiscrète, mais très framho, et, en votre qualité do Breton, vous m'excuserez. Votre cousin, le capitaine Des Roches et quelques autres de mes amis me font le plaisir do dîner avec moi, soyez des nôtres. Vous fei-ez ainsi tout de suite connaissance avec quelques coryphées de celte jeunesse dorée que mon ûge me donne le droit de présider.

Kwon avait trop de bon goût pour refuser cette invitation par un sentiment de discrétion exagérée; il répondit :

— J'accepte avec grand plaisir, monsieur, et je remercie mou cousin du bon accueil que vous voulez bien me faire.

— Et vous n'avez pas tort, monsieur, car il nous a dit tout ce que vous valiez.

— Et vous avez tonfirmé ce que j'avais dit, mon cher cousin, — reprit Montai.

— Ma foi ! messieurs, — dit gaiement Ewcn, — je vous préviens qu'en vrai Breton je .suis capable de croire tout ce que vous me dite^.

— Nous le disons pour cela, monsieur; et, pardieu! votre ir.inchise nous met si bien à l'aise, que je vous demanderai la permission de reprendre avec ces messieurs l'entretien que nous avions commencé.

— Mais, manjuis... — dit monsieur de Montai.

— D'honneur! mon cher, que dirions-nous à monsieur? Dos banalités; comment trouvez-vous Paris? l'aspect de Paris a-t-il répondu à votre altenloî et autres soUises indignes de lui et de nous.

— Vraiment, monsieur, je suis de votre avis, et autant que vous j'ai peur de ces conversations-là, — dit Ewen en riant.

— Et vous avez raison, monsieur. Vous me permettrez donc de dire à ces messieurs avec qui je veux les faire dîner. Ce menu des convives vous intéressera peut-f tre, les femmes surtout, les plus fringantes impures de Paris.

— Ah! ah! il y aura des femmes, marquis? — s'écria Des Roches.

— Le capitaine affecte cet étonnoment sous le prétexte que je suis marié, monsieur, — dit confidcmmcnt le marquis à Ewen. — A propos de ^;a, et si vous le permettez, j'aurai l'honneur de vous présenter à madame de Beauregard ; elle est chez elle tous les mercredis.

— Blonsicur... — dit Ewen en s'inclinant.

— Je dois vous prévenir, monsieur, que la marquise a dix-huit ans à peine, qu'elle est jolie comme un ange ; mais n'allez pas en devenir amoureux, vous rendriez le capitaine jaloux comme un tigre; il ne veut pas l'avouer, mais il s'en occupe beaucoup.

— N'écoutez pas le marquis, monsieur; il se moque cruellement de moi. J'ai le malheur de n'aimer que les femmes de mauvaise compagnie. Madame de Beauregard m'impose, tranchons le mot, me fait une peur horrible avec scr. grand air. Je n'ai pas l'honneur de lui agréer, et le marquis me raille sans pitié.

— C'est égal, — reprit monsieur de Beauregard en s'adressant à Ewen, — méfiez-vous de Des Roches si vous rendez quelques soins à ma femme. Il y a bien encore un monsieur Labirinle qui s'occupe fort de la marquise; mais je ne sais trop s'il faut le compter comme un adversaire sérieux, celui-là. Qu'est-ce que vous en pensez, Des Roches ?

— Diable! marquis; mais, si j'étais assez heureux pour m'inquiéter des adorateurs de madame de Beauregard, j'aurais grand'peur de monsieur Labirinte : comment donc! un jeune pointe, frais comme une rose de mai, [lar là-dessus député, et le bras droit d'un ministre... de monsieur Roupi-Gobillon, l'ami intime de Montai.

— Je vous demande pardon de ce nom-là, — dit le marquis à Ewen ; — en prononçant le nom de ce ministre, Des Roches a l'air de dire quelque chose d'assez malpropre, mais ce drôle-là s'appelle ainsi. Et à propos de ça, ne trouvez-vous pas que lorsqu'on a déjà l'infirmité de s'appeler Roupi, il est indécent d'y ajouter encore Gobillonl

— Il y a sans doute quelque vanité là-dessous, — dit Ewen en riant.

— Pardieul monsieur; vous avez raison. Ce nom jumeau doit être le fruit incestueux de l'orgueil aristocratique d'un avocat démocrate, ce qui n'empêche pas monsieur Labirinle de dédier de petits vers à la marquise et de gouverner un peu la France. C'est là où est l'avantage du député sur vous, mon pauvre Des Roches ; vous servez le pa3'S, tandis que monsieur Labirinte le gouverne... et les femmes aiment toujours dominer... qui gouverne...

— Soit, marquis, — dit monsieur de Montai, — mais ne nous mêlons pas des affaires des autres.

— Vous avez raison, mon cher, je suis de très mauvais goût, j'ai l'air de vouloir agacer deux rivaux l'un contre l'autre, comme si cela me regardait. Or donc, et sans transition aucune, parlons des impures do notre dîner : d'abord je vous amène mademoiselle Rosa et sa sœur Ilerminie. — Puis, s'adressant à Ewen, le marquis ajouta : — Mademoiselle Rosa est un sujet très distingué du ballet de l'Opéra, et mademoiselle Ilerminie, sa sœur, est une ingénue de petit théâtre non moins distinguée. Toutes deux sont à moi. Si ça peut vous amuser, je vous mènerai là, ça vous fera tout de suite deux entrées dans le monde, madame de Beauregard pour la bonne compagnie, mam'zelle r.osa et sa sœur pour la mauvaise.

— Et qui aurons-nous encore en femmes, marquis, — dit monsieur de Montai.

— Kous aurons la plus méchante, la plus maligne, la

plus effrontée, la plus mordante, la plus infernale diablesse de notre enfer. Serpentine!

— Voilà un nom qui promet, — dit Ewen en souriant.

— C'est un surnom, — dit monsieur de Montai ; — elle se nomme Adèle Clermont; mais, comme dit le marquis, c'est bien la plus diabolique créature : un esprit de démon, ne ménageant rien, ne respectant rien, très au fait de tous les .scandales du monde, car elle ne voit que des hommes de bonne compagnie, et disant tout ce qu'elle sait quand l'envie lui en prend, sans s'inquiéter des amans ou des maris.

— Avec cela jolie comme un ange, — ajouta Des Roches, — et insolente comme Lucifer.

— Ah! j'oubliais Clarisse Harlowe et la belle Grecque, — dit le marquis.

— Si le nom de Serpentine est significatif, — reprit Ewen, — celui de Clarisse Harlowe ne l'est pas moins ; seulement, dans une telle réunion, ce nom paraît bien sentimental.

— Rassurez-vous, — dit le marquis'; — Clarisse Harlowe est un nom donné en manière de contre-ver i lé. Claire Duva! est bien la plus folle, la plus gaie, la plus insouciante créature qui se soit jamais endormie sans savoir si elle mangerait le lendemain ; elle en est à la fin de son second million, représenté par 'lord. Fitz-Herald. Quanta la belle Grecque, c'est quelque chose de splendidement beau, qu'on ne peut s'empêcher d'avoir dans un dîner... bien servi : Serpentine pour l'esprit, Clarifse Harlowe pour la folle joie, la Grecque pour la beauté, un dîner n'est complet qu'avec cette trinité. Quant à mam'zelle Rosa, qui m'appartient, elle est bête comme une oie, et sa .sœur Herminie est de la même force, mais elles sont très jolies, et leur stupidité est si étourdissante, que je soupçonne quelquefois ces deux sœurs d'être spirituelles sans le faire exprès.

— Et en hommes, marquis?

— En hommes, nous aurons les tenans do ces beautés, c'est-à-dire Sainte-Lucc pour Serpentine, Baudricourt pour la belle Grecque, Fitz-Herald pour Clarisse Harlowe; puis le major Brown, le duc de Serda, le prince Castelli, voilà tout. Ah! j'oubliais monsieur Florès, un Américain, un cousin de ma femme, un jeune inca qui fait son entrée dans le monde civilisé. Aussi, pardieu ! ce sauvage-là ouvrira, je crois, ce soir, des yeux et des oreilles furieusement étonnés.

— Absolument comme moi, monsieur le marquis, — dit Ewen en souriant.

— Non pns, monsieur le baron, — dit monsieur de Beauregard avec beaucoup de bonne grâce, — mon jeune cousin regardera et vous verrez, il écoutera et vous entendrez.—Puis, se levant, le marquis dit à monsieur de Montai. — Ah çàl mon cher, c'est convenu, à sept heures et demie.

— Et où cela, marquis?

— Pardieu ! au Rocher de Cancale; il le faut bien. 0;i voulez-vous qu'un homme marié donne un dîner de garçons... où il y a des femmes? — Et, se retournant ver.'; Ewen, le marquis ajouta : — Ah ! monsieur, quelle détestable idée vous allez avoir de nos plus fameux cabarets! Je regrette de ne pouvoir faire transporter de Londi'es ici Clarendon Ilôlel, avec son comfort et sa tenue do bonne maison. Hélas! nous ne pouvons lutter contre les magnifiques tavernes de Londres qu'à force de bonne chère et de jolies femmes. En tout cas, vous nous serez indulgent, n'est-ce pas? et vous me permettrez do prendre ma revanche honnêtement chez moi... lorsque j'aurai eu l'honneur devons présenter à madame de Beauregard... Au revoir, Montai... Où allez-vous. Des Roches? Voulezvous que je vous conduise?

— J'ai une partie engagée avec Sainte-Luce au passage Cendrier, — dit Des Roches.

— Eh bien! je serai des vôtres, — dit le marquis, —je vous mène.

Puis, faisant à Ewen un salut cordial, monsieur de

TIIÉRÈ3E DUNOYER.

Boaurosnrd sortit avec monsieur Des Roches pour aller au jeu do paumi>.

— Ciimment trouvez-vous lo marquis? — dit monsieur de Montai h son rotisin.

— J'ai fort eiiien(l\i parler par mon père des grands seigneurs de l'ancien ré;;iine, de leur esprit, et de la façon cavali(M-e avec laquelle ils traitaient le mariage. Il me semble que monsieur de lîeauregard doit leur ressembler lieaui-oup. Quelle gaieté! quollo bonne humeur!

— Vous ne croiriez pas que co matin il a tué un hommo en duel?

— Lui ! — s'écria Ewen avec répugnance, — et ce soir ce dîiu'r?

— Co n'est pas correct, je le sais ; mais, pour excuser lo marquis, je vous dirai que l'homme qu'il a tué était une espèce do bravo, de spadassin féroce, qui ne laisse aucun regret ; on saura mi' me assez de gré à Beauregard d'en avoir débarrassé Paris. Malgré cela, ce dîner est un peu étrange le soir môme de ce duel ; mais le marquis nous a (lit (pi'il avait ses raisons pour agir ainsi, et il nous a si instamment priés d'accepter son invitation, que nous avons dil accepter, et vous nous imiterez.

— Maintenant je ne puis faire autrement, — dit Ewen assez attristé.

— Il faut que le marquis ait eu quelque lubie, — dit monsieur de Montai; — car sa manie de duel lui était passée depuis cinq ou six ans. Mais où logez-vous donc, mon cousin? Si vous lo voulez, j'irai vous prendre pour dîner, et je vous conduirai.

— J'accepte avec grand plaisir, — dit Ewen. — Je logo h l'hAtol du Croissant, rue Montmartre. Maintenant, jo vais vous faire une question trts provinciale, mon cousin; je désirerais savoir comment il faut être babillé pour co dîner de garçons... où il y a des femmes. Vous mo conduisez; je ne voudrais pas, par une inconvenance de costume, vous faire rougir de moi, — dit Ewen en souriant.

— Mon Dieu! mettez-vous le plus simplement du monde, comme vous voudrez; seulement un habit au lieu d'une redingote. Ab çh! j'espère, mon cher cousin, que vos affaires vont s'embrouiller, afin que vous nous restiez longtemps.

— Sous ce rapport, et malheureusement pour moi, elles s'arrangent toutes seules. Lors do son voyage à Paris, le digne abbé de Kérouëllan avait à toucher pour moi une somme assez forte chez un banquier, monsieur Achille Dunoyer...

— Monsieur Achille Dunoycr?— dit monsieur de Montai.

— Oui ; vous le connaissez ?

— Beaucoup; mais continuezl — s'écria monsieur de Montai.

— Ignorant qu'à Paris un banquier avait un comptoir oîi il faisait ses affaires et une maison où il les fuyait, m'a-t-on dit, l'abbé s'était rendu au domicile de monsieur Achille Dunoyer; Ih, on lui apprit que le banquier était en voyage. Le bon abbé n'en demanda pas davantage, et il vint m'apprendre que mes fonds couraient les [)lus grands dangers, puisque mon banquier voyageait sans songer à ma créance.

— C'est impossible ! — dit monsieur de Montai avec une émotion involoutaire; — la fortune de monsieur Dunoyer est très solide; c'est une des maisons les plus sûres de Paris.

— C'est ce que tout le monde m'a dit, et dont Je suis convaincu, — dit Ewen; — car car ce matin même monsieur Dunoycr m'a non-seulement soldé, mais il m'a encore ollert de me payer à l'instant le montant de trois autres obligations que j'ai sur lui.

Monsieur do Montai sembla respirer plus librement, et répondit :

— Aussi je m'étonnais de ces bruits.

— La seule erreur du bon ahbé de Kérouëllan avait causé mon inquiétude. Jusque dans l'hôtel où je suis logé, on m'a donné de si bons renseignemeni sur le crédit de

monsieur Dunoyer, dont la réputation s'étend' partout, comme vous voyez, que j'ai replacé chez lui la somme échue.

— Et vous avez raison; c'est un excellent placemonl. Monsieur Dunoycr a des propriétés d'une grande valeur; on évalue sa fortune immobilière à près de deux millions, sans compter son portel'euille et co que lui rapporte sa maison do banque; son dernier inventaire so montait à quatre millions deux cent soixante mille francs.

— Vous me paraissez si bien connaître ses affaires, — dit naïvement monsieur de Ker-Ellio, — que j'aurais dû m'adresser îi vous pour mes rcnseigncmens.

— J'ai du moins entendu évaluer ainsi sa fortune, — dit monsieur de Montai en rougissant.

Ewen reprit :

— Monsieur Dunoyer m'a paru le meilleur homme du monde; il m'a même invité à dîner chez lui dimanche prochain.

— Dimanche? Cela so trouve h merveille, — dit monsieur de Montai ; — je dîne aussi chez lui ce jour-là,

— C'est une bonne fortune pour moi, — dit Ewen ; — mais je vous laisse.

— Adieu donc, mon cousin.

— A ce soir, puisque vous voulez bien vous charger do moi.

Monsieur de Ker-Ellio sortit, après avoir effectueusement serré la main de monsieur de Montai.

Ewen avait jusqu'alors fait bonne contenance: mais, Iors(]u'il fut deiiors, il lui sembla qu'il avait besoin d'air. Ce qu'il venait d'entendre lui donnait presque le vertige. Le marquis surtout, cet homme de si bonne compagnie, qui pouvait être si gai, si moqueur, si gracieux, et conserver toute la folle liberté de son esprit quelques heures après avoir tué un homme, lui semblait un phénomène.

Ce marquis parlait de sa jeune femme et de ses maîtresses avec un égal cynisme; et pourtant il employait les fornuilcs de la plus parfaite politesse lorsqu'il proposait à Ewen de lo présenter à la maniuise; cet hommo tour à tour impertinent et cordial, joyeux et cruel, esclave du savoir-vivre et contempteur des liens sacrés pour tous, cet homme, enfin, do si excellentes façons et de moralité si perverse, inspirait h Ewen un vague effroi. Il se sentait au contraire une secrète sympathie pour monsieur de Montai, qu'il trouvait affectueux et prévenant.

On doit savoir presque gré à Ewen do la simplicité digne avec laquelle il avait subi cette première épreuve du feu parisien. Son caractère ferme, son bon sens et son tact naturel avaient tout fait.

La raison d'Ewen, un moment ébranlée par l'abus do la solitude, avait repris son équilibre à mesure qu'il s'était éloigné de Tretf-Hartiog, de ce triste" théâtre de ses dangereuses rêveries.

Depuis son séjour à Paris, il avait sagement envisagé sa position, ses chimères d'idéalité s'étaient peu à peu évanouies; il en reconnaissait la fâcheuse vanité, et souriait, en pensant au portrait de Treff-Hartlog qui lui avait cause de si folles terreurs.

Le mystère de la présence de ce tableau, que l'abbé affirmait avoir vu brûler, semblait toujours inexplicable h Ewen, mais nullement fatal ou surnaturel. Il songea très sérieusement aux propositions de mariage que lui avait faites le bon abbé, et se rappela que les deux protégées du recteur étaient, sinon belles, du moins avenantes et gracieuses; le souvenir de l'une surtout, brune fraîche, riante et ingénue, prit peu à pou dans sa pensée la place si longtemps occupée par l'indécise et pûle flgure de Trcfi- Ilartlog.

Ewen écrivit dans ce sens une longue lettre à son ancion précepteur, et y ajouta quelques lignes pour Lès-en-Goch et pour Ann-Jaun. A cotte lecture l'abbé dut bondir de joie. et les deux vieux serviteurs pleurer d'attendrissement cl. de bonheur; car le mab-meibrin annonçait sou prochain retour.

Voulant mettre à profit son séjour à Paris pour voir co

qu'il avait à y voir, Ewen résolut d'y rester au plus quinze jours encore," et de retourner dans sa chère Bretagne.

Ce ne fut pas sans une anxiété presque pénible que le jeune baron attendit l'heure à laquelle son cousin devait venir le chercher pour le conduire dîner au Rocher de Cancale. Ce dîner lui semblait quelque chose de formidable.

En effet, quitter les grèves solitaires de [l'Armorique pour un dîner d'impures donné par un homme marié qui a deux maîtresses, qui raille les amoureux de sa femme, et qui, le matin m^me, a tué un homme en duel... la transition était brusque pour le rustique élève de l'abbé de Kérouëllan.

D'après l'avis de son cousin, monsieur deKer-Ellio s'habilla très simplement, d'un habit bleu exactement boutonné, d'un gilet blanc et d'un pantalon noir. Il n'y avait absolument rien de remarquable dans la mise d'Ewen; partant, il était très convenablement mis.

A sept heures, monsieur de Montai le vint prendre en voiture de remise. Les deux cousins partirent pour le Rocher' de Cancale.

xm

IB BOCnER DE ClKCAtE.

Lorsqn'Ewen et monsieur de Montai entrèrent dans le salon destiné aux convives du marquis, ce dernier n'était pas encore arrivé.

Le capitaine Des Roches causait avec monsieur Labirinte, son rival, comme avait dit monsieur de Beauregard.

Monsieur Labirinte, le poêle député, était un jeune doctrinaire, frais, blond, d'une jolie figure, et qui rougissait comme une jeune f.llc au moindre propos léger; son excessive timidité l'empêchait d'aborder la tribune; mais, la plume à la main et dans le mystère du cabinet, il disai^ aigrement et doctoralemenl son fait à l'opposition, pai l'organe de monsieur Roupi-Gobillon, son ami le ministre' dont il élaborait, assurait-on, les discours.

Parmi les convives présens, il y avait encore le major Brown, officier hanovricn renommé par l'excentricité de ses paris, qu'il gagnait presque toujours, car il mettait pour enjeu une intrépidité fabuleuse. Ei> Angleterre, on ne parlait de lui qu'avec vénération depuis ce trait presque incroyable : le major se trouvait à bord du yacht de plaisance 'de lord- Fitz-Herald, en pleine mer; la houle était forte; le vent emporte la casquette du major. « Votre casquette est perdue, — dit le lord en la montrant déjà loin dans le sillage du navire. — Cent louis que non! — dit le major. — Cent louis que si I — dit le lord. » D'un bond, le major saute à la mer; il nageait comme un dauphin, mais il était habillé et il avait à lutter contre des lames d'une hauteur énorme. Il courut le plus grand danger pour parvenir à rattraper sa casquette, dont il se coiffa bravement. Le lord, stupéfait de cette folle hardiesse, avait aussi fait meltre je yacht en panne et descendre une yole à la mer ; celte manœuvre, exécutée aussi rapidement que possible, avait demandé beaucoup de temps: lorsqu'à force de rames l'embarcation ai'riva auprès du major, ses forces étaient presque épuisées, et heureusement il put être hissé à bord.

Une foule de traits do ce genre avaient souvent mérité au major le titre de lion dans la véritable acception de ce mot. C'était un homme jeune encore, d'une physionomie énergique, d'une taille svelte et agile.

Bientôt après arrivèrent le prince Castelli et le duc de Serda.

Grand seigneur florentin autrefois exilé comme carbonaro, le prince Castelli semblait appartenir au temps des

Médicis, par son élégance, par sa folle gaieté, par son ardent amour de la liberté; conspirateur sans haine, cent fois il avait joué sa tête avec une insouciance héroïque. En voyant ce joyeux et beau prince de la renaissance égaré dans noire triste époque, on regrettait pour lui les splendides costumes de ces seigneurs du Titien qui se promenaient si magistralement, de belles femmes au bras, dans ces grandes villas au ciel bleu, aux escaliers de marbre blanc ombragés de pins en parasol.

Le prince Castelli aurait pu se passer d'être prince, il chantait en artiste excellent de délicieuse musique qu'il J

composait. Lorsqu'à la fin d'un souper les premières clar- I

té.i de l'aube faisaient pâlir les bougies, et qu'on enlen- 1

dait celte voix toujours fraîche et sonore, on eût dit un I

hymne matinal saluant à son lever la vermeille aurore. «

Par l'éminence de son talent, par sa charmante humeur, le prince Castelli était encore un véritable lion; car, excepté monsieur Labirinte et Ewen, presque tous les convives du marquis éladent des hommes plus ou moins remarquables.

Le duc de Serda, grand d'Espagne, marquis de Buonavista, etc., avait établi en Normandie un haras magnifique. Il y dépensait des sommes énormes. Ses élèves avaient . , déjà obtenu de brillans succès à Chantilly et au Champ-de- | Mars. Le premier, il avait introduit en France l'usage de J faire voyager les chevaux de course en voiture. C'était encore un homme spécial, partant un lion.

Le duc de Serda était le spécimen de l'Espagnol, maigre et pâle, aux cheveux blond-ardent, dont Velasquez a immortalisé le type; du reste, gi-ave et silencieux, malgré sa taille chélive le duc avait fort grand air.

Monsieur le comte de Sainte-Luce arriva bientôt après ; c'était encore un lion des plus à la mode.

Ce jeune pair représentait dignement, à la chambre haute, la jeunesse née sous l'empire; il était écouté toujours avec attention, souvent avec un très vif intcrêl, par cette illustre assemblée. Parole nette et incisive, jugement sain et droit, tact parfait, ironie do bon goût, patriotisme éclairé, profond dédain des lieux communs politiques, telles étaient les qualités parlementaires de monsieur do Sainte-Luce; ce qui le constituait véritablement lion, c'est que ce léfjidatenr était le plus gai des hommes, c'est que l'acteur des plus spirituelles folies se retrouvait plein de liaute raison lorsqu'il le fallait.

Qu'un liomme d'un talent sérieux, d'une position sérieuse, soit partout et toujours sérieux, c'est estimable et ennuyeux; qu'un homme frivole et gai soit partout et toujours" frivole et gai, c'est à merveille; mais être aussi brillant à table qu'à la tribune, mais tenir aussi rudement tête à un ministre qu'à un buveur, mais ne jamais contaminer l'hermine de son manteau de pair au milieu des bacchanales dont on pourrait êlre le héros cité, mais être à la fois grave et digne avec ceux-ci, turbulent et fou avec ceux-là, mais faire tout ce qui plaît et savoir plaire à tous, cela nous semble rare et méritoire.

Et voici pourquoi monsieur de Sainte-Luce avait toutes sortes do titres à être lion.

Monsieur do Baudricourt, autre convive, avait une spécialité moins éclatante, mais non moins célèbre. Il était gros joueur, et de première force au whist et au piquet, mais sa valeur réelle était celle de gros joueur. On citait telle de ses parties avec monsieur H... ou lord G... dans lesquelles il avait eu, avec ses paris, jusqu'à quatre à cinq mille louis engagés. Ce qui éleva sa réputation à son apogée fut d'avoir un jour mis comme enjeu une inscription de deux mille livres de rente, en substituant à celle formule surannée : « Je joue mille louia, » cette formule beaucoup plus neuve : « Je joue cent louis de rente. »

Un étranger proposait-il quelque partie effrayante, on répondait : 0 Attendez Baudricourt; où est Baudricourt? Il n'y a que lui pour tenir un pareil jeu. » Pour monsieur de Baudricourt, la fin de toutes choses était le jeu. Le jeu était l'indispensable complément d'un dîner, d'une course, d'une partie de chasse : après l'Opéra, le jeu; après le bal,

THÉRÈSE DTOOYER.

lo jru; lo matin, lo jou; toujours lo jou. Monsieur do H.iudricourt avait en horreur les jouk de iiasard; il gapnnit, dit-on, soitanto ou quatre-vingt mille Crânes par année; il avait toujours au moins le double do celte somme toute pn^lo comme enjeu.

Kt voilh pourquoi monsieur de Baudrirourt comptait aussi parmi les véritables /(oiis.

Lord Fitz-Ilerald avait aussi im poftt spécial : il aimait les fleurs h la passion ; ses admirables serres do planirs é(piinofiales pouvaient soutenir la comparaison avec celles de monsieur le duc de Devonsliire; il avait des jardiniers vovai,'eurs en Amérique, en Afrique, en Asie, et ses bateaux h vapeur organisés rn serro chaude lui rapportaient des richesses horlictillurales de toutes les parties du monde. Sa collection d'orchidées était merveilleuse; il était parvenu, h force d'art, h avoir une tempéra' ure constamment humide de trente à quarante degrés; en entrant dans la serre des orcliis du Magellan, on était suiïoi|ué: c'était ^atn10spll^ro étoufTanto qui suit ou précf;d(» toujours le typhon des Indes. On avait une fois emporté lord Filz-IIerald presque asphyxié par cette zone lorride artiûcii^Ile.

Ouant au cousin de la marquise de Reauregard, c'était un jeune Américain do vingt-trois ans, h cheveux crépus et à longues dents, qui s'appelait monsieur Alonzo Florès.

Tels étaient les convives du marquis; les femmes se nommaient Serpentine, Clarisse Ilarlowc, et Cora, dite la belle Grecque.

Si'rpentinc était maigre, sveltc, bruno et pâle; ses yeux noirs pétillaient de malice; ses lèvres minces, ses narines serrées exprimaient l'ironie; un pli vertical, profondément creusé entre les deux sourcils, annonçait la méchanceté.

Clarisse llarlowo était blonde, blanche, un peu grasse. Sa figure ronde, rose et réjouie, ses yeux bleus rians comme l'azur, sa bouche vernicillc et scnsuelle,-contrastaient singulièrement avec les souvenirs mélancoliciues que rappelait son nom.

Pour se figurer Cora, la belle Grecque, qu'on descende la Vénus de IMilo do son fiiéileslal; nn^me magnificence, même impassibilité, blancheur do marbre, cheveux d'élicne.

Il est inutile do dire que les trois impures étaient mises avec lo meilleur goût, et que les femmes du monde les plus élégantes n'auraient pas été vêtues avec une plus gracieuse simplicité.

En moins d'un quart d'heure, tous les convives arrivèrent; on n'attendait plus que mesdemoiselles llerminie, Rosa, et le marquis.

Ce dernier savait si parfaitement vivre, on supposait son retard si involontaire, quo personne ne songeait à s'en formaliser.

La réputation sanguinairo du colonel Koller était détestable; c'était un homme tellement féroce, que la nouvelle de sa mort avait été presque reçue comme une délivrance universelle, et, depuis le matin, le duel du marquis était le sujet de toutes les conversations.

Les physionomies des convives de monsieur do Beauregard étaient gaies, ouvertes, épanouies.

Le plaisir, ou plutôt l'attente du plaisir, était pour ainsi dire dans l'air. Les hommes se connaissaient et étaient contons de se trouver réunis: les femmes savaient qu'elles seraient admirées et appréciées, celle-ci pour son esprit, celle-là pour son joyeux entrain, celte autre pour sa beauté.

Pourtant, quand nous disons que toutes les physionomies étaient ouvertes et gaies, nous nous trompons,

Ewen de Ker-Ellio était sérieux, attentif, et celle fois un peu embarrassé, quoique son cousin monsieur de Montai l'eût présfuilé à tous les hommes.

Monsieur Labirinte, le député doctrinaire, semblait mal ;i son aise, il rougissiit do temps à autre, quoique personne ne lui parl;lt; car. à l'exception de monsieur de Montai et du capitaine Des Roches, il connaissait à peine de vue les autres convives.

Enfin monsieur Alonzo Florès était, depuis son arrivée, campe debout, immobile devant une gravure représentant l'éducation d'Achille, qu'il paraissait contempler avec une attontion dévorante.

On enlendit le bruit do deux voitures qui s'arrôtaicnt.

Il n'y eut qu'un cri :

« Lo voilh, c'est le marquis! »

C'étaient en efi'et monsieur do Beauregard dans sa voiture et mesdemoiselles Rosa et llerminie dans la leur. Malgré son all'i'Ctntion cynique, le marquis ne se départait jamais de certaine éti(|ui lie. Lo hasard semblait l'avoir fait arriver on même temps que les deux sœurs. Il trouva , plaisant de se ménager, gràco à elles, une entrée triomphante.

lin effet, un maître-d'hôtel ouvrit bruyamment les deux hattans do la porte, et le marquis parut au milieu des deux sœurs, auxquelles il donnait le bras.

Monsieur de Beauregard fut salué d'une acclamation unanime, et s'arrêta une seconde au milieu de celle large porte, avec un air d'hésitation railleuse.

Qu'on nous pardonne de consacrer quelques lignes îi cette apparition, qui ne man([nait pas d'une certaine tournure comme objet d'art, eonmie tableau. Le groupe des deuK sœurs et du marquis était charmant.

Monsieur do Beauregard, nous l'avons dit, était grand, bien fait, et, malgré un peu d'embonpoint, sa taille avait conservé beaucoup d'élégance. Si le rnatin il s'habillait avec la plus extrême simplicité, le soir, il se livrait .'i toutes les fantaisies de son imagination; ses toilettes éblouissantes n'allaient qu'à lui; elles eussent écrasé de ridicule tout autre que lui, tandis qu'elles rehaussaient au contraire sa grande mine, comme on disait jadis.

Le marquis portait ce soir-là un habit bicu-clair à boutons d'or ciselés d'un travail e\'quis;son largo collet do velours noir cl ses revers démesurément ouverts s'étalaient sur ses épaules; son gilet de velours brun glacé d'argent, de cramoisi, et rehaussé de boutons de rul)is entourés do pierres fines, s'échancrait largement sur une chemise de batiste ouvragée, véritable cuirasse do la plus admirable broderie, agrafée par trois magnifiques rubis entourés do perles fines, comme les boutons du gilet et comme ceux des poignets relevés sur les paromens de l'habit; une haute cravate blanche empesée, sur laquelle se dessinait la coupe gracieuse do ses favoris, éclaircissait encore lo teint du marquis. Enfin un pantalon de Casimir noir presque collant, des bas de soie à jour, et des souliers très découverts, car le marquis avait un pied aristocratique, complétaient celte toilette d'une richesse extravagante, que le grand air de monsieur do Beauregard faiÉait nonseulement tolérer, mais admirer.

Maintenant, qu'on so figure lo marquis au milieu do doux femmes jeunes, charmantes, tenant à la main d'énormes bouquets, coiffées en cheveux, ayant les épaules nues, des tailles de guêpe, des jupes boullantes d'une moire blanche, épaisse et scintillante; qu'on inonde co groupe d'une masse de lumière que projettent les bougies d'un lustre de cristal placé dans la pièce voisine, en face de la porte; qu'on se rappelle enfin la physionomie vive, railleuse cl hautaine du maripiis, et Ton aura un eiifcmble qui, vu la laideur épouvantable de nos costumes d'hommes, no man(]uera ni d'éclat, ni de magnincenco, et l'on comprendra l'espèce do clameur admiralive qui salua l'entrée du marquis et des deux soeurs.

Au moment où monsieur de Beauregard abandonna le bras de mademoiselle Rosa cl do mademoiselle llerminie, un maître d'hôtel s'approcha et lui dit :

« Monsieur le marquis est servi. »

Pendant tout le temps de la sci-nc qui va suivTc, c'està-dire pendant lo dîner, le marquis, malgré son apparente gaieté, sera sous l'impression d'une sorte d'excitation fébrile, ses yeux seront plus brillans que de coutume, sa plaisanterie quelquefois ainôre et incisive.

Pourquoi ne pas le dire? les bruyans éclats de rire do monsieur de Beauregard seront plus convulsifs que gais,

car ils cacheront une pens(^e poignante et douloureuse ; la joie du marquis sera près d'être terrible.

Convives:

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