‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 38 sur 68 · JOURNAL D'UN INCONNU · texte numérisé non relu

JOURNAL D'UN INCONNU

l'nÉFACE.

, . Surtout le bon gi'-nie...

Vors Ifi milieu de l'annéo 183", l'obscure gazette d'un département du midi de la France raconta la mort tragiiiuo d'une femme, d'un homme et d'un enfant.

Imparfaitement renseitrnée, cette feuille donna plusieurs versions sur ce fatal événement, tour h tour attribué à l'imprudence, au suicide et à la vengeance; mais, par l'intervention d'une famille puissante (|ui avait im grave intérêt à étoulVer le retentissement de cette déplorable aventure, ce journal démentit ces faits en les donnant pour une fable, qu'on oublia bientiM.

Celui qui écrit ces lignes dut néanmoins h de certaines circonstances d'être instruit des véritables détails do celte tragédie, qui sert h la fois d'exposition et de dénoûment au livre que voici.

Le personnage d'Arthur n'est donc pas une fiction.... son caractère une invention d'écrivain; les principaux événomens de sa vie sont racontés naïvement; presque toutes les particularités en sont vraies.

Attiré vers lui par un attrait aussi inexplicable qu'irrésislible, mais souvent forcé de l'abandonner, tantôt avec une sorte d'horreur, tantôt avee un sentiment de pitié douloureuse, j'ai longtemps connu, quelquefois consolé, mais toujours profondement plaint cet homme singulier et malheureux.

Si, afin de rassembler ces souvenirs d'hier et presque stéréotypés dans ma mémoire, j'ai choisi ce cadre : — Jotirtial d'unincnnnu, — c'est (]ue j'ai cru que ce mode d'allirmaticn pour ainsi dire personnelle donnerait encore plus d'autorité, d'individualité au caractère neuf et bizarre d'ARTiiiR, dont ces pages sont le plus intime, le plus fidèle reflet.

En effet, tine puissance rare, l'attractiox; — un penchant peu vulgaire, L\ défiance de soi, — servent do double pivot à cette nature excentrique , qui emprunte

OKUV. CHOISIES. — II.

toute son originalilc de la combinaison étroite, et pourtant anormale, de ces deux contrastes.

En d'autres termes : — qu'un homme doué d'un très grand attrait soit sinon présomptueux, du moins confiant en lui, rien de plus simple; — qu'un homme sans intelligence ou sans dehors soit défiant de lui , rien de plus naturel.

Qu'au contraire, un homme réunissant par hasard les dons de l'esprit, de la nature et de la fortune, plaise, séduise, mais qu'il ne croie pas au charme qu'il inspire; et cela, pariée qu'ayatit la conscience de sa misère et de son égoisme, et que, jugeant les antres d'après lui, il se défie do lous,. parce (|u'il doute de son propre cœur; que, doué pourtant de penchans généreux et élevés, auxquels il se laisse parfois entraîner, bientôt il les refoule impitoyablement en lui, de crainte d'en èlre dupe, parce qu'il juge ainsi le monde; qu'il les croit sinon ridicules, du moins funestes ii celui qui s'y livre; ces contrastesne semblentils pas un curieux sujet d'étude?

Qu'on joigne enfin, à ces deux bases primordiales du caractère,— des instincts charmans do tendresse, de confiance, d'amour et de dévouement, sans cesse contrariés par une défiance incurable, ou flétris dans leur germe par une connaissance fatale et précoce des plaies morales de l'espèce humaine; — un esprit souvent accablé, in(|uiel , chagrin, analytique, mais d'autres fois vif, ironique et brillant ; — une fierté, ou plutôt une susceptibilité à la fois si irritable, si ombrageuse et si délicate, qu'élite s'exalte jus- ' qu'à une froide et implacable méchanceté si elle se croit blessée, ou qu'elle s'éplore en regrets touchans et désespérés lorsqu'elle a reconnu l'injustice de ses soupçons ; — et on aura les principaux traits do celte organisation.

Ouantaux accessoires de la figure principale de ce récit, qir,-int aux scènes de la vie du monde parmi lesi|uelles on la voit agir, l'auteur do ce livre en reconnaît d'avance la pauvreté stérile; mais il pense que les moeurs et la société d'aujourd'hui n'en présentent pas d'autres, ou du moins il avoue n'avoir pas su les découvrir.

Cliùtenay, 15 octobre 1838.

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