‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 37 sur 68 · LE MARIAGE · texte numérisé non relu

LE MARIAGE

Le lendemain du jour où Thérèse avait juré à monsieur de .Montai de ne jamais appartenir qu'à lui, la jeune fille, mandée par son père vers les deux heures après midi, descendait chez sa mère accompagnée de miss Hubert.

Contre son habitude, madame Heloise se trouvait dans le cabinet de son mari.

Monsieur Achille ayant dit à la gouvernante qu'il avait à parler à Thérèse, celle-ci resta seule avec sa mère et son père, assez intimidée de la manière solennelle, presque sévère, avec leiiuelle on l'accueillait.

Monsieur Dunoyer, après s'être assuré que personne ne pouvait l'entendre, ferma la porte de son cabinet, revint auprès de Thérèse, et lui dit d'un air grave et sentencieux:

— Quoique vous n'ayez pas toujours mérité ce que moi et volro mèro nous avons fait pour vous, nous allons vous donner une nouvelle marque de notre intérêt.

— Et Dieu veuille que mademoiselle ne soit pas ingrate pour cela comme pour le rcstcl — dit aigrement madame Heloise.

Certains incidens de la conférence qui allait avoir lieu pouvant éveiller de fâcheux souvenirs dans l'esprit du banquier, au sujet de la naissance de Thérèse, madame Héloise voulait apaiser les ressentimens de monsieur Achille en se montrant très dure envers sa fille.

Thérèse était habituée depuis trop longtemps aux brutalités do sa mère pour s'en all'ecter ou même s'en étonner ; selon son habitude, elle baissa la tOte et garda te silence.

— Quand jo vous le disais ! — s'écria madame Iléloise ;

— Elle reste muette comme un tanche ! c'est ainsi qu'elle est sensible aux bontés qu'on a pour elle.

— Le fait est, Thérèse, que vous avez la détestable habitude de ne jamais repondre aux reproches qu'on vous fait ; il n'y a rien de plus impertinent que cela.

— Entendez-vous ce qu'on vous dit? — s'écria madame Héloiso ; — voyez, la sournoise ! si elle lèvera seulement le nez de dessus ses genoux ? ~ Thérèse redressa la tête et regarda tristement sa mère. — Hum ! — dit celle-ci avec ironie, —quand il s'agit de prendre une mine hypocrite, vous êtes bonne là, c'est sûr.

— Vous êtes bien sévère pour moi, ma mère, — dit Thérèse d'une voix émue.

— Pourquoi pas injuste, tout de suite?

— Calme-loi, Héloïse, calme-toi,— dit monsieur Achille;

— si elle avait eu l'intention de te manquer, elle le regretterait tout à l'heure, en apprenant combien nous sommes bons pour elle.

H est une espèce de gens (monsieur et madame Dunover étaient de ce nombre) qui font le bien avec tant de mauvaise grâce qu'ils semblent le faire à regret ; la suite de cet entretien prouvera que, malgré l'amertume de ces premières paroles, le banquier et sa femme croyaient annoncer à leur fille une chose qui lui serait agréable. Peut-êtro même faudrait-il attribuer l'aigreur de madame Héloïse à l'envie que lui inspirait le sort futur de sa fille, quoiqu'elle vît cependant arriver avec satisfaction le moment de se séparer de Thérèse, et d'être ainsi délivrée d'une comparaison peu flatteuse.

Monsieur Dunoyer continua en redoublant de solennité :

— Vous allez bientôt avoir dix-huit ans, Thérèse ; vous êtes en âge d'être mariée.

La jeune fille sentit son cœur se serrer ; elle rassembla toutes ses forces, afin de pouvoir lutter contre l'orogo qu'elle prévoyait. Un pressentiment l'avertissait qu'il iio s'agissait pas de monsieur do Montai.

Monsieur Achille Dunoyer reprit :

— Vous êtes en âge d'être mariée, et, par le plus grand hasard, nous avons réussi à trouver pour vous un parti... mais un parti inespéré.

— Pour ça, oui, bien inespéré, — répéta madame Héloïse ne pouvant cacher sa jalousie.

— Le temps de publier vos bans, — reprit monsieur Dunoyer, — et vous serez mai'iée. J'espère que vous êtes satisfaite.

Monsieur et madame Dunoyer s'attendaient à une explosion de reconnaissance de la part de Thérèse; ils furent d'abord surpris, puis irrités de son silence.

— Eh bien 1 tu vois, Achille, voilà la reconnaissance do cette demoiselle 1 pas un mot, pas un signe... Quand jo te le disais, Achille, qu'elle était indigne d'un pareil bonheur !... Mais, bah 1 bah! tout cela ce sont des frimes. Elle grille d'être maiiée, mais mademoiselle veut faire la duchesse ; elle croit sans doute que ce serait mauvais genre de paraître heureuse d'attraper un mari.

— Avant de me trouver heureuse, ma mère, il faut, au moins, que je sache à qui vous prétendez me marier, — dit Thérèse en regardant fixement madame Héloïse.

— Je prétends I — s'écria madame Héloïse indignée, — je prétends I l'entends-tu, Achille? je prétends 1

— Il me semble, en efTet, Thérèse, — dit le banquier, qui affectait beaucoup de sang-froid, — que vous vous servez d'expressions f^ort inconvenantes. Nous ne préten-

V. dornt pas... nous entendons, nous voulons vous marier, parce que ce mariage nous arrange et qu'il n'y a pas une seule objection à y l'aire.

— Mais au moins faudrait-il que je connusse la personne dont il s'agit, et que cette personne me convînt, — dit Thérèse d'une voix ferme.

" Monsieur et madame Dunoyer se regardèrent en haussant les épaules.

— Si ça ne fait pas pitié I — s'écria madame Héloise en éclatant de rire ; — mademoiselle voudrait sans doute faire un mariage d'amour !

— Ne lui réponds pas, Hélo'ise... Vous saurez, Thérèse, que la personne dont il est question vous convient parfaite-

■ ment. Il s'agit d'un homme jeune, riche et noble.

— Baron, rien que ça! — s'écria madame Héloïse, — baron! et cette demoiselle qui fait des façons pour être baronne, encore.

— En un mot, il s'agit de monsieur le baron de Ker-Ellio, qui a dîné ici il y a quelques jours, — dit monsieur Achilie. — Maintenant, j'espère que vous allez enfin nous remercier. La fortune territoriale de monsieur de Ker-EIlio est fort belle ; il a plus de deux cent mille francs placés chez moi, et au moins quinze mille livres de rentes en terres en Bretagne, ce qui est supi'rbf». Après-demain soir, je vous présenterai formellement.votre futur, et dans un mois vous serez mariée. »

— Mais monsieur (ie Ker-Ellio ne me connaît pas plus que je ne le connais, —dit Thérèse, qui hésitait et sentait les larmes lui venir aux yeux. — Je no nif passes qualités, seulement je n'ai pu les apprécier; de son côté... il ignore mon caractère... Comment a-t-il pu...

Est-ce que, par hasard, vous auriez l'audace de songer à me désobéir? — s'écria monsieur Dunoyer d'une voix sourde en s'approchant de sa fille.

— Achille, tu le vois, elle est capablede tout, — dit madame Héloïse. — Elle nous fera mourir de chagrin.

— Il s'agit du sort de ma vie entière, et je suis décidée à ne consulter que mon cœur pour m'engager éternellement, — répondit bravement Thérèse.

— L'entends-tu, Achille, l'effrontée? — s'écria madame Héloïse.

— Ah çà ! Thérèse, décidément êtes-vous folle? Croyezvous que, pour vos beaux yeux, je manquerai l'occasion de vous établir à ma convenance, et mieux que je n'aurais jamais pu l'espérer?

•j — Mais cola fait pitié I cela fait mal ! — s'écria madame

' Héloise. — Refuser d'être baronne avec plus de vingt-cinq

. mille livres de rentes ! Qu'espérez-rous donc trouver pour

époux ? un prince ! Ne dirait-on pas, en vérité, que vous

êtes sortie do la cuisse de Jupiterl

Cette délicate allusion à la naissance de Thérèse ne fut pas heureuse : monsieur Achille fronça les sourcils.

Madame Héloïse, comme toujours, regretta, mais trop tard, ses malheureuses paroles; heureusement pour elle, monsieur Achille, lui sachant gré sans doute de sa dureté envers ThèK se, fit retomber toute sa colère sur celle-ci. Il s'écria, les narines gonflées de colère et l'écume aux lèvres :

— Ah ! c'est une lutte que vous voulez engager avec moi, mademoiselle! Eh bien! soit, nous lutterons. Ah! vous ne savez pas encore à qui vous avez affaire? Vous ne savez pas que, d'un mot, je puis vous faire rentrer à cent piods sous terre? Vous ne m'avez donc jamais vu en colère, hein ? mais regardez-moi donc, à la fin ! — s'écria monsieur Achillle en prenant brutalement les deux mains de Thérèse dans les siennes et en la forçant à le regarder en face.

Dans le paroxysme de sa colère, cet homme était hideux. Madame Héloise, ravie de voir le courroux de son mari

détourné sur Thérèse, se joignit à lui pour accabler sa fille, et s'écria.

—Sois tranquille, Achille, nous en viendrons à bout ; il faudra bien qu'elle cède ou qu'elle dise pourquoi. Refuser un tel parti ! mais nous verrons 1 nous verrons ! Pour commencer, elle va remonter dans sa chambre, d'où elle ne sortira que pour venir ici recevoir monsieur de Ker-Ellio ; et malheur à elle si elle ne l'accueille pas comme il a le droit de s'y attendre, d'après ce que nous avons répondu I

— Mais non, — reprit monsieur Achille en se calmant, — je ne puis croire qu'elle pousse la folie jusqu'à oser se mettre en révolte ouverte contre nous ; comme tu. le dis, Héloïse, elle veut se faire prier, sans doute... Répondez donc! — s'écria-t-il durement en s'adressantà Thérèse, — osez me dire en face que vous aurez le front de résister à ma volonté?

— Je dis, — répéta Thérèse avec fermeté, — je dis que je ne puis me décider en un moment à vous promettre d'épouser quelqu'im que je ne connais pas ; je dis que les mauvais traitemens, au lieu de changer ma résolution, la rendront plus inébranlable.

— Ah ! vraiment ! Et vous croyez que je n'ai pas une tête aussi, moi ? — s'écria monsieur Dunoyer exaspéré par la résistance de Thérèse. — Ah ! vous croyez que lorsque je trouve l'occasion de me débarrasser de vous je la laisserai échapper?

Malgré sa grossièreté naturelle, monsieur Achille regretta ces paroles en voyant la douloureuse expression qui se peignit sur les traits de Thérèse.

Madame Héloïse, qui avait, s'il est possible, l'âme encore plus haineuse et plus basse que son mari, n'eut pas le même scrupule que lui, et s'écria :

— Oui, nous débarrasser de vous, c'est le mot ! Achille a bien raison ; oui, ce sera pour nous un bonheur que d'être délivrés d'un aussi mauvais sujet que vous!

Cette brutalité blessa cruellement Thérèse, mais elle •ui fit -envisager sa position sous un jour tout nouveau. Malgré la promesse qu'elle avait faite à monsieur de Montai, au risque d'éveiller les soupçons du banquier, elle s'écria douloureusement :

— Mon Dieu I si vous ne voulez que vous débarrasser de moi, que vous importe que je me marie avec monsieur de Ker-Ellio ou avec tout autre?

— Cela m'importe beaucoup, — s'écria le banquier ; — et puisqu'il faut tout vous dire, s'il s'agit pour vous d'un mariage, il s'agit pour moi d'une affaire. Monsieur de Ker- Ellio a des fonds placés chez moi, et il entre dans mes arrangemens (arrangemens qu'il approuve en devenant votre mari) de garder ces fonds et de les faire valoir comme bon me semblera ; est-ce clair?

— Mais tu es mille fois trop bon d'entrer dans de pareils détails! — s'écria madame Héloïse en interrompant son mari. — Est-ce que nous avons des raisons à lui donner?

— Non, certes ; mais je veux la convaincre que ce mariage doit avoir lieu, et qu'il aura lieu non-seulement parce qu'il est convenable pour cette ingrate, mais parce qu'il est convenable pour moi. Qu'elle comprenne bien surtout que, si j'étais capable de faiblir pour ce qui la regarde, elle doit bien savoir que je n'aurais pas la même faiblesse pour ce qui m'est personnel.

— Ainsi, vous me vendez, mon père l' ainsi, vous me sacrifiez à je ne sais quelle combinaison d'argent ! — s'écria Thérèse avec indignation ; — et vous croyez que je pourrai jamais, non pas aimer, mais seulement estimer l'homme capable de recourir à de tels moyens pour obtenir ma main?

— Sortez d'ici , malheureuse ! — s'écria monsieur Dunoyer en fureur ; — sortez d'ici ! remontez chez vous I Açrès-demain soir, monsieur de Ker-Ellio viendra ici; c'est moi qui irai vous chercher, et, morbleu ! nous verrons qui cédera ou de vous ou de moi I

Thérèse étendit les mains vers son père et sa mère d'un air suppliant, les yeux baignés de larmes ; elle allait les implorer, mais elle vit sur ces deux physionomies tant do

TllftlliiSE DUNOYER.

lacho méchanceté qu'elle eut lionto do s'abaisser jusqu'à la prière : elle se leva droite, le front haut, le regard allier et dédaigneux, et dit :

— C'est une lutte. Eh bien I soit I Dieu no saurait être pour ceux qui sacrifient leurs onfans 1

— Quelle audace 1 quelle insolence 1 — se dit tout bas madame Iléloise ; — je ne lui avais jamais vu ce rognrd impérieux. Ah ! il ne nie rappelle quo trop le regard du plus exécrable îles hommes.

— Ah ! vous voulez une lutte I — s'écria le banquier avec rage. — Prenez garde, vous pourriez bien y *^!re brisée 1

— Vous pourriez me briser, oui ! mais me faire ployer, jamais I — s'écria Thén'-se en se dirigeant vers la porte.

— Malheureuse ! — reprit le banijuior [ulle de rage ; — loi qui oses me parler de la sorte, sais-tu bien ce que tu es ici? sais-tu bien que je n'ai qu'un mot à dire...

— Achille 1 oh 1 Achille ! pour moi, du moins!- — s'écria madame Iléloïso aveceflVoi, en voyant son mari pnM à laisser échapper le funeste secret de la naissance de Thérèse.

Mais celle-ci, dans sa douleur et dans son désespoir, n'avait pas remarqué la retenue de monsieur Dunoyer ; elle sortit violemment de l'appartement, et monta chez elle pour se livrer sans témoins à sa douleur, et instruire monsieur de Montai de ces nouveaux événemens.

Nous conduirons le lecteur dans la modeste chambre occupée par monsieur de Ker-Ellio, le jour où il devait être officiellement présenté à mademoiselle Dunoyer. La veille avait eu lieu, ainsi (jue nous venons de le rapporter, le pénible entretien do Thérèse et de monsieur et madame Dunoyer.

Les grandes joies comme les grands chagrins causent une sorte d'inquiétude fiévreuse, d'agitation incessante.

Ewen ne devait voir Thérèse que le soir à huit heures. Plusieurs fois il était sorti sans but et rentré sans raison ; ses traits, quoique altérés par de si violentes émotions, exprimaient une sorte de radieuse extase. Tantôt il marchait à grands pas, tantôt il s'arrêtait brusquement.

— Oh ! que le temps me dure I seulement quatre heures!— disait Ewen. — Oh 1 l'attente du bonheur est pesante! C'est presque une douleur; oui, les heures du chagrin sont plus rapides. Thérèse m'a remarqué ; elle agrée ma demande I Sans doute mon émotion l'a touohée. Son père consent h tout ; elle sera ma femme ! ma femme ! Oh ! maintenant le bon abbé de Kérouëllan ne me reprochera .plus la stérilité de mes rêves. Si je n'a fais pas rêvé, si je n'avais pas évoqué ce charmant fantôme, je me serais contenté d'un mariage vulgaire, tandis que c'est elle... elle que je vais épouser, elle si belle, elle si rarement douée I En vérité, cela tient du prodige. Ne dirait-on pas qu'une fée bienfaisante prend plaisir à réaliser un de ces vœux d'une ambition insensée que Ibnt tous les hommes ?

Thérèse sera ma femme ! je l'emmènerai dans la maison de mon père ; avec Thérèse je parcourrai nos grèves, nos landes, nos rochers, nos grands bois. Oh ! m'asscoir avec elle là où j'ai si souvent pleuré Seul, là où je l'ai si souvent invoquée, alors que je l'aimais si ardemment sans la connaître ! elle, mon beau réce irai! Comme elle comprendra les bizarreries de cette passion, lorsque je lui montrerai ce portrait mystérieux qui m'inspirait autant d'effroi que d'amour, et quand je lui présenterai mes pauvres vieux serviteurs, qui pleureront de joie en lui baisant la main! Quel bonheur! quelle ivresse!

Oh ! oui, je savais bien que Thérèse serait comme moi sensible aux beautés de la nature, son père me l'a dit, mes pressentimcns ne m'ont trompé en rien, en rien. Oh!

OELV. CHOISIES. — II.

quel bonheur! l'hiver au coin de notre foyer, pendant que le vont sifflera dans la bruyère, pendant que la tempête rugira sur la côte, entendre sa voix, sa voix mélodieuse, qui, depuis quo je l'ai écoutée, résonne encore dans mon cœur. Oh ! oui, elle aimera cette vie heureuse et solitaire I

Je ne sais pourquoi il me semble que ces goûts paisibles et un peu sauvages se lisent sur sa figure mélancolique. Et penser que comme moi elle est née pour aimer la retraite doucement occupée ! Elle fera tant do bien ! comme nos pêcheurs, comme nos métayers la béniront ! Cela est singulier : il me semble que la première fois que je me trouverai seul avec elle, je ne serai pas embarrassé,- et qu'en causant avec elle je reprendrai unr entrelien commencé la veille. Je n'ai pas voulu dire h son ' père toutes les circonstances romanesques qui ont amené cet amour, il ne les aurait pas comprises ; mais elle, elle, comme elle sera étonnée! comme alors elle s'expliquera l'impression que je lui ai causée 1 Quelquefois, il me semble qu'elle doit avoir entendu ici des choses ([ue je disais en Bretagne. Allons, je suis fou,— reprit Ewen en souriant et en levant les épaules, — je suis fou. Ah l enfin, la nuit vient.

Oh I les heures I les heures!... Si je sortais ! A quoi bon ? je voudrais rentrer... Ce qui m'arrivo est bien étrange ; le doigt de Dieu est là ; bonté infinie ! vues impénétrables I œuvre mystérieusement accomplie ! D'abord mes idées flottent, vagues, incertaines, à la recherche d'un idéal ; puis elles se fixent, se dessinent, prennent un corps, grâce à ce portrait que la fatalité me fait rencontrer; puis enfin je trouve cette jeune fille, qui offre une ressemblance si frappante avec ce portrait, puis enfin j'épouse cet ange... Quel enchaînement do faits providentiels 1 Une femme ayant les traits de Thérèse a causé des maux affreux dans ma famille, il y a un siècle ; Thérf'se, au contraire, va sécher autant de larmes que la femme à qui elle ressemble a fait jadis couler de pleurs. Peut-être les malheurs de mon aïeul étaient-ils une expiation d'un crime de notre race... Peut-être le l)onIieur qui m'attend est-il la récompense de quelque action généreuse enfouie dans l'oubli des âges... Cela doit être, car moi je n'ai pas mérité tant de félicité.

La nuit était tout à fait venue.

On frappa à la porte d'Ewen.

Un de garçons de l'hôtel parut avec une lumière, et dit à monsieur do Ker-Ellio :

— Monsieur, il y a une femme qui demande h vous parler.

— A moi? — dit Ewen avec surprise.

— Oui, monsieur ; elle demande monsieur le baron do Ker-Ellio : c'est bien vous.

— Sans doute... faites entrer.

Une femme portant un chapeau noir et un manteau s'approcha d'Ewen. en faisant la révérence; sa ligure était vulgaire et insignifiante.

Le garçon d'hôtel se retira discrètement.

— Que voulez-vous, madame ?

— Il s'agit, monsieur, d'une affaire très grave.

La femme remit à Ewen un billet conçu en ces termes :

a Au nom de votre honneur et de votre loyauté, auxquels je me fie, monsieur, veuillez suivre la personne qui vous remettra ce billet, no lui faire aucune question, et aller où elle vous conduira.

i> THÉRÈSE DUNOYER. »

Le baron regarda la femme avec stupeur. Puis il dit vivement :

— Madame, je vous suis.

Il sortit avec sa mystérieuse conductrice, qui n'était autre chose que mademoiselle Rosalie, femme de chambra de Thérèse.

Nous avons dit quo monsieur de Montai avait gagné cette fille.

Un flacre attendait à la porte de l'hôtel.

Ewen y monta avec mademoiselle Rosalie. Confondu de cette démarche extraordinaire, assailli des plus noirs pressentîmes, le baron éprouva une angoisse mortelle.

La voiture s'arrêta ; Ewen reconnut la maison de monsieur Dunoyer. La nuit était profonde ; mademoiselle Rosalie dit à lïionsieur de Ker-Ellio :

Ke montez pas par le grand escalier ; venez avec moi,

monsieur.

Le concierge, à la vue de la femme de chambre de mademoiselle Dunoyer, ne fit aucune attention à E^vcn.

Celui-ci suivit cette fille et arriva avec elle, par un escalier de service, jusqu'au palier de l'appartement loué par monsieur de Montai.

Il était six heures environ. Mademoiselle Rosalie ouvrit doucemipnt une porte et dit au baron :

— îlonsieur, niademoiselle est là-dedans.

Puis mademoiselle Rosalie referma la porte et disparut.

Monsieur de Ker-Ellio se trouva dans une pièce obscure ; la chambre voisine était éclairée ; il y entra et y trouva mademoiselle Dunoyer.

Thérès(\ pâle, Içs yeux brillans d'un éclat fébrile, était debout près de la cheminée ; l'expression de sa physionomie glaça Ewen.

Lors de sa première entrevue avec la jeune fille, en la comparant au mystérieux tableau de Treff-Hartlog, le penkan-guer avait été plutôt frappé de la ressemblance matérielle de mademoiselle Dunoyer avec le portrait, que de sa ressemblance morale, si cela se peut dire, tant la physionomie de Thérèse lui avait paru douce et mélancolique; mais, en la voyant cette fois, l'air impérieux, altier, méprisant, il crut que le portrait menaçant do Trefl'-Hartlog lui apparaissait avec son regard noir, dur et méchant ; ses craintes superstitieuses revinrent, et, se mêlant à ses autres émotions, paralysèrent son esprit ; il regardait la jeune fille d'un air hagard, cflTrayé.

Après quelques momens de silence, Thérèse lui dit d'une voix irritée :

— Savez-vous où vous êtes, monsieur ?

— Je suis dans l'appartement que vous occupez, je crois, mademoiselle, avec votre sœur.

— Vous êtes chez monsieur de Montai, monsieur.

— Chez monsieur de Montai, mademoiselle?... je ne comprends pas!

— Je vous dis à a'0us7 monsieur, qui voulez m'acheter à mon père... que je suis ici chez monsieur de Montai.

— Mademoiselle...

— Vous voyez bien, monsieur, que votre marché ne peut avoir lieu. Monsieur de Montai était ici avec moi... il y a une heure...

^Mais monsieur de Montai ne demeure pas ici ! — s'écria Ewen.

— Vous avez l'entendement difficile, monsieur... Monsieur de Montai a loué depuis longtemps ces trois chambres, il y passe des journées entières, et quand je puis échapper à la surveillance de ma famille, je viens partager sa solitude. En un mot, monsieur de Montai est mon amant... Voulez-vous encore m'épouser, monsieur? — Ewen poussa un long gémissement, et cacha sa figure dans ses mains. — Maintenant, monsieur, — reprit Thérèse avec mépris, — vous possédez mon secret.... Dans une heure, mon père et ma mère seront rentrés... allez leur dire ce que vous savez, monsieur...

—Mon Dieu !... mon Dieu I... — murmura Ewen avec accablement.

— Pour vous forcer de renoncer à ma main, je ne puis, jo le sais, m'adresser à la générosité de votre caractère, — reprit Thérèse. — Je vous dirai seulement que, si, malgré Cet aveu, vous me persécuter encore de vos poursuites... je le jure devant Dieu, je mourrai plutôt mille fois que d'y consentir ; vous devez voir, d'après la résolution de mon caractère, qiie ce que je dis... je le fais.

— Et vous m'avez écrit ?...

— Javousaiécrit pour vous dire que je ne serais jamais à un autre qu'à monsieur de Montai; je crains que cela ne

suffise pas pour vous faire renoncer à ma main ; mon père est si riche I

— Être ainsi jugé, mon Dieu I — dit Ewen avec un sombre désespoir.

— Être ainsi jugé 1 — s'écria Thérèse-lndignée. — Avezvous donc agi en homme honnête et loyal, monsieur 1 Insouciant de mon consentement, sans me connaître, sans m'ai mer, car vous m'avez vue deux heures à peine, vous intéressez la cupidité de mon père pour le forcer à ce mariage ; car ce n'est pas une demande qu'on m'a faite en votre nom, c'est un ordre irrévocable que l'on m'a brutalement signifié, monsieur, en m'accablant d'injures et de menaces. Vous êtes l'auteur ou le complice des mauvais traitemens que j'ai subis et que je subirai encore, monsieur : voilà pourquoi je vous hais.

— Comme on l'a trompée, mon Dieu! — dit Ewen, — comme or^ l'a trompée.

— Mon refus vous étonne, monsieur? Ne devais-je pas être heureuse de partager vos biens, ou plutôt de vous apporter ceux que vous me supposez? car c'est la fille de l'opulent banquier que vous vouliez épouser, monsieur, et, en laissant une partie de votre fortune entre les mains de mon père, vous espériez bien qu'elle fructifierait.

— Malheur! malheur!... la fatalité me poursuit.. .—dit Ewen à voix basse, avec égarement. — La Providence n'est pas satisfaite ; ma destinée s'accomplira.

— Vous êtes atterré d'être si bien deviné, monsieur? Ce n'est pas tout. Honte et mépris sur vous ! Lâche envers une femme, parjure envers un homme, vous avez manqué à la foi jurée ; oui, malgré votre parole d'attendre l'issue des démarches de monsieur de Montai auprès de mon père, vous êtes allé traîtreusement trafiquer de ma main, en cachette de l'homme à qui vous aviez promis de n'en rien faire.

— Moi?.,, moi ? — s'écria Ewen, étourdi de cette nouvelle accusation.

— Et savez-vous ce que c'est que monsieur de Montai? — s'écria Thérèse avec exaltation, — savez-vous jusqu'où peut aller sa probité chevaleresque? Il m'aime, il se sait aimé, et pourtant quoiqu'il lui en coûtât pour ne pas trahir votre confiance, il allait loyalement faire votre demande à mon pi'-ro au moment où vous parjuriez votre parole. Et vous osez prétendre à un cœur qui appartient à un tel homme? Vous êtes bien vain, bien insensé, monsieur 1

On excusera peut-être l'irritation, l'emportement de Thé; rèse ; hélas ! elle croyait aux menaces de suicide que lu' avait faites monsieur de Montai, elle entrevoyait d'affreux chagrins, son amour était menacé ; enfin son père et monsieur de Montai lui avaient, chacun dans un intérêt différend, présenté le caractère de monsieur de Ker-Ellio sous un jour égoïste ou odieux.

Le baron courbait la tête en silence ; il était anéanti.

Il est des justifications impossibles à entreprendre devant certaines prévenfions.

Ewen tombait de si haut, il était si meurtri, si brisé du choc, qu'il n'eut pas la force de se défendre; les sarcasmes amers de Thérèse ne l'atteignaient pas. Enseveli sous les ruines de ses espérances, entendant, voyant à peine ce qui se passait autour de lui, il n'avait conscience que de l'horrible déception dont il était victime, l.a seule idée qui se présenta nette et lucide à son esprit aft'aibli fut celle d'obéir à Thérèse et de rompre avec monsieur Dunoyer.

Dans son accablement, Ewen s'était assis ; il appuyait son front sur son bras droit étendu le long du dossier de sa chaise ; il ne prononçait pas une parole ; sa main pendante se crispait de temps à autre par un léger tressaillement convulsif.

Thérèse le regardait avec un mélange de mépris et d'inquiétude. Elle attribuait aux remords ou à la honte la stupeur du baron.

Néanmoins, la jeune fille sentit faillir peu à peu la terrible énergie qu'il lui avait fallu pour se glorifier si audacieusement de son déshonneur en face d'un homme

THÉRÈSE DDNOYER.

qu'elle no connaissait pas ; une sorte de torpeur succéda à cette surexcitation fébrile et passagère.

Le silence prolongé d'iiwen cnnimençaifà effrayer Thérèse ; elle se trouvait seul avec un homme qu'elle venait de traiter si cruellement, elle eut peur.

Le pen-kan-giier relev a la KMe, sa ligure mAlo et caractérisée avail une evpiession déiliirante, sa barbe et ses cheveux noirs faisaient ressortir encore sa pâleur ; les yeux pleins de larmes, il se Irva et s'approcha lentement de Thérèse; il lui prit doucement la main, et contempla un moment la jeunes lille avec une allonlion profonde, eu se disant i» voix basse :

— Oui, c'est cela maintenant, c'est bien le mf'me ri^ gard dur, le m(^mo sourire méprisant. Mor-Nader avait raison, la fleur des tombeaux lleurit au mois noii-. C'est dans le mois noir Liue je lai vue... Fatalité 1 fatalité ! ma destinée s'accomplira, et la vôtre aussi, pauvre jeune fiUo... mais triste, triste, oh ! bien triste 1

A ces mots prononcés par Kwen avec une douceur, une désolation indicibles, Thérèse sentit son mépris el son courroux faire place a un sentiment étrange ; phénomène psychologique inex[)licable! pendant une seconde, elle eut la conscience parfaite que l'homme qui était là, qui lui tenait la main, qui la regardait d'un air si doux, était r(^ tre idéal qu'elle aimait et dont monsieur de Montai n'était que le fantôme.

Une lueur céleste, éclairant un moment la pensée de Thérèse, lui permit de connaître la vérilé.

Durant celte vision éblouissante, rapide comme l'éclair, il lui semblait apercevoir son image et celle d'Iîwen rayonnantes de bonheur et de sérénité; elle tenait la main d'Ewen, elle la sentit frémir dans la sienne et la serra invoionlairement.

Aussitôt tout redevint ténèbres el ignorance.

Thérèse crut sortir d'un songe.

Elle ne vit plus devant elle qu'un homme grossier, qui, intimidé par la résolution qu elle avait montrée, balbutiait de misérables excuses.

Que penser de la bizarre et fugitive impression de Thérèse.

N'était-ce pas une de ces révélations instinctives qui jaillissent parfois du rapproctiement des sympathies qui s'ignorcut; lueurs divines qui illuminent un moment les ténèbres, où sont cachés l'un à l'autre deux cfrurs pareils et faits pour s'adorer; cri suprême et déchirant de l'Ame à la vue du vrai bonheur qui ne lui apparaît un moment que pour disparaître à jamais emporté dans la marche inexorable de la fatalité'.'

Chose singulière, Thérèse ne conserva pour ainsi dire aucun souvenir do cette illumination rapide presque surnaturelle. Elle rougit de colère en sentant la main d'Ewen dans la sienne, et la repoussa brusquement.

Mais la physionomie de Thérèse avait trahi ce qui se passait en elle pendant ce moment si fugitif; son regard attendri, radieux, s'était attaché sur celui d'Ewen avec une indéfinissable expression de bonheur et d'amour; sa main avait un instant prcsséla sienne...

Le pcn-kan-guor semblait fasciné. Ses yeux ne quittaient pas les yeux de Thérèse, lui aussi eut une sorte d'intuition rapide, non-seulement de la félicité qui l'eût attendu auprès de Thérèse, mais do tout ce qu'il était pour elle on l'e moment.

Et purs tout passa.

Ewcn aussi se réveilla comme d'un songe au brusque mouvement do Tliérèse qui repoussait sa main.

Revenu a lui, envisageant sa cruelle position, il eut hâte de terminer cette pénible scène.

11 dit d'une voix douce et calme à mademoiselle Dunoyer.

— Trouverai-je à cette heure monsieur votre père chez lui?

— Non, monsieur, — dit-elle durement; — il ne reviendra qu'à six heures et demie avec ma mère. Vous voulez sans doute aller lui apprendre que j'aime nionsieur de Mon-

tai et que je suis à lui. 'Vous le pouvez, monsieur. Je m'attends à tout, je vous ai fait cet aveu pour que vous en abusiez. — L'indignation et le mépris do Thérèse semblaient renaître plus violens encore depuis qu'elle avait cède à un atteudrissement involontaire. — Allez... allez... monsieur, — reprit-elle, — je no crains rien... Aucun malheur no peut m'atleindrc. Je suis aimée de monsieur de Montai, nulle puissance humaine ne me forcera de vous épouser... vous, l'auteur, le seul autour de mes chagrins. Sans votre demande, sans l'odieux marché que vous avez proposé à mon père, il n'aurait pas refusé ma main au seul homme que j'épouserai jamais... Malheur... malheur à vous qui par cupidité avez causé tant de maux I

Monsieur do Kcr-Ellio trouvait une sorte de volupté amèro h se voir si outrageusement méconnu ; la douleur arrive souvent à une telle intensité, qu'on no tente pas même do lui échapper.

Vingt fois monsieur do Ker-Ellio eut une question sur les lèvres; il voulait demander à Thérèse si monsieur de Montai lui avait parlé du portrait mystérieux et des circonstances de son amour romanesque; il se lut devant l'exaltation de la jeune fille. A quoi bon l'informer de cela? La passion do mademoiselle Dunoyer aurait pris ces aveux en mépris et en pitié ; lors même qu'elle n'aurait pas ri de ces romanesques incidens, ils n'eussent en rien diminué son amour pour monsieur de Montai.

Ewen était trop fier pour épancher son coeur dans une pareille occurrence. Ses forces étaient à bout.

11 sortit se .soutenant è peine, éperdu, haletant, silencieux, et laissant Thérèse dans une extrême perplexité.

Il rentra chez lui à pus lents, avec un calme effrayant.

Il écrivit à monsieur Dunoyer quedesévénemms imprévus et importans l'obligeaient de partir et de renoncer à la main de mademoiselle Thérèse.

Cette lettre envoyée, monsieur de Ker-Ellio envisagea froidement l'avenir, et résuma sa position avec une épouvantable lucidité de désespoir.

Il se dit :

— J'ai m.anqué de devenir fou en aimant un être idéal; maintenant je sais que cette idéalité existe ; non-seulement elle existe, mais elle à failli m'appartenir, et elle appartient à un autre... Oui, Thérèse a pour lui tant d'amour et pour moi tant do dédain, qu'elle a mis do la joie, de l'orgueil à m'avouer qu'elle s'était perdue po^ cet hoinmel Jamais la haine et le mépris ont-ils été plus loin? Et pourtant je l'aime toujours ! et demain elle serait morte que je l'aimerais aussi follement que je l'aimais avant de la connaîlrelJe vais retourner dans ma .solitude, et me faire citlo solitude, s'il est possible, plus profonde et plus morne encore... Les idées, les terreurs superslitieu.ses se joindront à mes regrets désespérés. Je ne me trompe pas : au mois noir prochain, ou je serai fou, ou je me serai tué pour ne pas faire mentir Mor-Nader et la fatalité du portrait.

Le lendemain, Ewen de Ker-Ellio était parti pour TrefT- Hartlog.

TEN6EANCB.

Lorque Thérèse avait pris le parti désespéré d'écrire à monsieur de Kcr-Ellio et de lui avouer si audacieuscment son amour pour monsieur de Montai, la malheureuse fille était perdue.

La veille, après son entretien avec son père, elle était allée .se renfermer chez elle. Lo soir, monsieur et madame Dunoyer, pour la punir, avaient arrangé une partie de spectacle avec Clémentine et miss Hubert. Thérèse profila de cette sorte de libc rté pour monter chez le comte, qui l'attendait.

Abusant de la confiance, des craintes, de l'esaltation, du désespoir et de l'amour aveugle de la malheureuse fille, monsieur de Montai la déshonora.

Si la conduite de cet homme n'avait pas été dictée par la plus basse cupidité, par le plus ignoble calcul, on aurait pu peut-être l'excuser, en songeant qu'il était fermement décidé à épouser Thérèse ; mais cette résolution même prenait sa source dans un sentiment si misérable, qu'elle n'atténuait en rien le crime du comte.

Le lendemain du départ de monsieur de Ker-Ellio, départ dont monsieur Dunoyer n'était pas encore instruit, ayant attendu le baron la veille toute la soirée et n'ayant pas encore reçu sa lettre, le lendemain du départ de monsieur de Ker-Ellio, disons-nous, Thérèse, laissant sortir seule Clémentine et miss Hubert, se rendit chez monsieur de Montai à trois heures, ainsi qu'elle en était convenue avec lui.

Le comte la reçut à genoux, avec les protestations d'une fidélité éternelle, de la tendresse la plus vive, de l'amour le plus ardent.

— Nous sommes sauvés, Edouard. Cela m'a bien coûté, mais maintenant mon père ne s'opposera plus à notre mariage, — s'écria-t-elle en se jetant dans les bras de monsieur de Montai en fondant en larmes.

— Que dis-tu, ma Thérèse?

— Hier, après vous avoir quitté, j'ai écrit à monsieur de Ker-Ellio de venir me trouver. Rosalie lui a porté ma lettre, et elle l'a amené ici.

— Ici, Thérèse? Que dis-tu, comment ici?

— Oui... ici... chez vous.

— Et pourquoi ?

— Pour dire à cet homme que j'étais à vous ; maintenant, croyez-vous que monsieur de Ker-Ellio veuille encore m'épouser ?

— Tu as fait cela, noble et courageuse femme ! — s'écria monsieur de Montai en se mettant de nouveau aux genoux de Thérèse; — et qu'a-t-il répondu ?

— Il a pu à peine balbutier quelques paroles, il était atterré. Je lui ai reproché son manque de parole et de foi envers vous, et ses basses menées pour forcer mon père à lui donner ma main.

— Tu as fait cela, ma Thérèse? je n'en reviens pas.

— Mon père, ayant un intérêt à m'obliger d'épouser monsieur deJ^er-Ellio, pouvait être intraitable pour notre mariage ; mais si monsieur de Ker-Ellio refuse, pour quel motif mon père nous refuserait-il son consentement, puisqu'il ne demande qu'à se débarrasser de moi ? Ce sont ses mots, Edouard... mais il n'importe, je préfère n'avoir été aimée de personne, j'en suis plus heureuse, plus reconnaissante encore de votre amour.

— Ange de toute ma vie!... Oh ! tu verras que je te rendrai tout le bonheur dont tu as été privée depuis ton enfance. Comme toi, je ne doute pas que ton courageux aveu ne ronde désormais les prétentions de monsieur de Ker- Ellio impossibles... Il s'est conduit déloyalemont en agissant auprès de ton père malgré sa parole, c'est une juste punition. Aussi, mon adorée, sitôt que nous serons sûrs du désistement de mon cousin, nous aborderons franchement la question avec Ion père... Maintenant tu es à moi... tu es ma femme, et il faudra bien...

A ce moment, on frappa violemment à la porte du palier.

— Je suis perdue ! — s'écria Thérèse avec effroi.

— Diable! c'est plus tôt que je ne le pensais ! — se dit monsieur de Montai ;— mais, au fait, sa présence ici suffira. — Puis prenant un air effrayé, il s'écria : — Grand Dieu ! qu'est-ce que c'est ?

— Ah 1 je me sens mourir, — dit Thérèse en se serrant contre monsieur de Montai. — Hier, j'ai bravé la honte, parce que cela nous sauvait : mais aujourd'hui... oh ! ce serait la honte pour la honte...

— C'est la voix de ton père, — dit tout à coup monsieur de Hontalen écoutant...

— Mon Dieu! ayez pitié de moi, il va me tuer, — murmura Thérèse.

Le comte ouvrit la porte de la chambre à coucher.

Lon entendit alors dislincteraent une sorte de tumulte sur l'escalier, et monsieur Achille Dunoyer qui criait en ébranlant la porte :

— Ouvrez, monsieur de Montai, ouvrez ; sinon je fais sauter la porte !

— Et aucune issue... aucune I — disait le comte en feignant le désespoir.

— Edouard, sauvez-moi, saurez-moi ! —s'écria la malheureuse fille en se traînant à genoux.

— Messieurs, je vous prends tous à témoin que monsieur de Montai est enfermé avec mademoiselle Thérèse, qu'il refuse de m'ouvrir, et qu'il me force d'enfoncer la porte... Joseph... enfoncez...

— Oui... oui... enfoncez la porte, Joseph ! — répétèrent en chœur des voix grossières mêlées de rires, de huées et de sifflets.

Un violent coup de masse ébranla la porte.

Thérèse, éperdue en songeant à l'horrible publicité de sa honte, aima mieux mourir.

D'un bond elle courut à une croisée, l'ouvrit, et il fallut tous les efforts de monsieur de Montai pour maintenir sa violente résistance et l'empêcher de se précipiter par la fenêtre.

A ce moment la porte tombait avec fracas.

L'on put voir sur le palier et sur les marches de l'escalier un grand nombre de voisins et de domestiques attirés par le bruit de cette scène, que monsieur Achille voulait rendre la plus scandaleuse po.ssible.

— Messieurs, — s'écria-t-il, triomphant d'une affreuse joie, en se retournant devant les gens qui l'accompagnaient et en montrant Thérèse pâle, défaillante, presque évanouie dans le bras de monsieur de Montai; — messieurs, vousôles témoins que mademoiselle Thérèse était enfermée ici avec son amant... comme je vous l'avais dit... mais vous verrez tout à l'heure autre chose... ce sera le départ de cette misérable que je vais mettre à la porto de' chez moi... Si vous êtes curieux, attendez un moment... j'ai à dire deux mots à monsieur le comte de Montai, à cet habile séducteur.

De nouveaux cris, de nouvelles huées, poussés par la valetaille qui se pressait sur l'escalier, accueillirent ces mots de monsieur Achille.

Le comte s'était hâté de transporter Thérèse dans sa chambre h coucher.

. Le banquier ferma la seconde porte de l'antichambre pour arrêter les curieux, et entra dans la pièce où se trouvaient Thérèse et monsieur de Montai.

Pendant un moment, ces trois personnages gardèrent le silence.

Monsieur Achille Dunoyer, contemplant Thérèse avec une satisfaction cruelle, se frottait les mains en jetant à monsieur de Montai un regard ironique.

Thérèse, pâle comme une morte, les cheveux en désordre, assise dans un fauteuil, serrait convulsivement dans ses deux mains une des mains de monsieur de Montai, qui se tenait debout près d'elle ; la malheureuse lui disait d'une voix entrecoupée :

— Ne me quittez pas... ne me quittez pas.

Le comte possédait seul son sang-froid : il tenait le fil de cette scène, qu'il avait ménagée.

Oui, un billet anonyme, écrit par lui et rerais le matin même au banquier, l'avertissait que sa fille avait presque chaque jour des rendez-vous avec monsieur de Montai dans un petit appartement du quatrième étage ; la moindre suveillance permettrait de s'assurer de la vérité du fait.

Monsieur Dunoyer, à trois heures, vit sortir miss Hubert et Clémentine ; la gouvernante lui dit que mademoiselle Thérèse, étant un peu indisposée, avait préféré rester chez elle.

Le banquier s'embusqua sur le palier du deuxième éta-

THÉRÈSE DUNOYER

ge, entendit TlK■'r^se ouvrir sa porte, et la vit monter ciioz le comte. Aussitôt il appela ses gens pour enfoncer la porte.

I.e but de cette nouvelle infamie de monsieur do Montai était fort simple : il voulait se faire surprendre avec Tliérèso, pour forcer la famille de sa victime à la lui donner en mariage.

La haine de monsieur Dunoyer pour celte jeune fille servit le comte au delà de ses souhaits.

— Monsieur — dit-il au banquier d'un ton à la fois confiant et repentant, — je suis coupable ; je sens combien votre indignation est légitime; mais, par pilio pour votre fille...

Monsieur Achille Dunoyer partit d'un éclat de rire ironique.

— Coupable ! allons donc, vous n'êtes pas plus coupable que je ne suis indigné. Coupable?... mais au coniraire, mon cher monsieur, vous avez bien fait; je vous en suis gré ; oui, je suis ravi... mais ravi de ce qui arrive.

Monsieur de Montai regardait le banquier avec une surprise croissante ; il s'attendait à des reproches, à des emporlcniens; il n'eu était rien.

Thérèse contemplait et écoutait son père avec non moins d'élonnement.

— Ainsi, monsieur, vous nous pardonnez?

— Comment donc, mais je suis à mille lieues de vous accuser, mon cher monsieur, — reprit monsieur Dunoyer;

— vous avez séduit mademoiselle, c'est très bien... tout le monde le sait, c'est encore mieux... Oui, c'est tellement public, qu'on m'a écrit une lettre anonyme ce matin pour m'apjirendre les rendez-vous de mademoiselle. Sans doute ces jolis bruits sont parvenus jusqu'à votre cousin monsieur deKer-Ellio, car il vient dem'ccrireà l'instant môme que des afTaires importantes le rappelaient en Bretagne, et qu'il renommait à l'espoir d'épouser mademoiselle. Il a été trop poli pour me dire le fin mot... en d'autres termes, que le déshonneur de mademoiselle courait les rues.

— J'ai commis une grande faute, je le sais, mon père,

— dit Thérèse, — je mérite vos reproches. Hélas I pourquoi m'avez-vous si durement traitée pour me forcer à épou.ser monsieur de Ker-EUio?

— Pourquoi';... pourquoi?... Parce que j'avais un intérêt à voir conclure ce mariage... mais... pestel... j'aime mille fois mieux ce qui arrive à cette heure; j'y gagne cent pour cent, — dit monsieur Achille en continuant de se frotter les mains.

— Monsieur, — dit monsieur de Montai d'un ton solennel, — je suis disposé à vous offrir, ainsi qu'à mademoiselle votre fille, toutes les réparations que vous pouvez dé- .sirer. Je suis homme d'honneur et de cœur; devant vous je répéterai à... Thérèse... permettez-moi de lui donner ce nom...

— Donnez, donnez... à votre aise, ne vous gênez pas.

— Je répéterai donc à Thérèse, et je lui jurerai de nouveau devant vous de n'avoir jamais d'autre femme qu'elle.

— Et moi, mon père, — s'écria Thérè.se — je jure que je n'aurai jamais d'autre époux que lui I

Monsieur Dunoyer les regarda tous deux. Son ironie disparut ; il sembla ému, touché, et dit d'un ton sérieux et attendri :

— Vraiment! ça me désarme. Ces pau\Tcs cnfans! après tout, ils sont charmans 1 Eh bien 1 voyons, mariez-vous, mauvaises têtes, puisque vous en avez tant d'envie ; le plus tût sera le mieux.

— — Ah 1 mon père, que do bonté I c'est maintenant que je sens l'étendue de ma faute, — dit Thérèse en fondant en larmes et en tombant aux genoux du banquier,

— Oh ! oui, maintenant nous sommes vos enfans, — s'écria monsieur de Montai en mettant sa main sur ses yeux ; après un léger cll'orl, qucKjucs larmes tombèrent. Pour que cet effet de pleurs ne lût pas perdu, il se jeta dans les bras de monsieur Dunoyer en répétant : — Oui, maintenant nous sommes vos enfans.

Le banquier avait voulu se jouer de monsieur de Blontal

et do Thérèse en simulant un attendrissement qu'il n'éprouvait pas. A la brusque accolade du comte, il partit d'un nouvel éclat de rire ; et en pressant d'une manière grotesque monsieur de Montai sur sa poitrine, il s'écria :

— Comme c'est touchant et dramatique 1 Ah rh ! Montai, est-ce que vous ne trouvez pas que nous avons l'air do jouer une scène de Robert Macaire? j'ai joliment l'air Wormspire, hein ? et vous donc, mon cher, comme vous avez bien dit : a Oh I oui, maintenant nous sommes vos enfans .'... » Farceur de Montai !

Pour Thérèse, les paroles do monsieur Dunoyer étaient incompréhensibles ; la seule chose qui la frappa, ce full'ironie insultante du banquier qui succt'dait au moment d'attendrissement simulé don tel le avait été dupe : elle pressentit quelque dénoùmcnt horrible à cette scène, se releva, et alla s'asseoir en silence.

Monsieur de Montai commença à s'effrayer des railleries de monsieur Achille Dunoyer ; il le regardait avec inquiétude.

Tout à coup, on entendit frapper à la porto de l'antichambre ; une voix s'écria :

— lié 1 ça sera-l-il encore long, monsieur Dunoyer? nous attendons.

Et puis ce furent des huées et des éclats do rire sans fin.

— C'est la valetaille de la maison qui s'impatiente,— dit froidement le banquier.

— Oh ! que de honte ! que de honte I — dit Thérèse en cachant sa tète dans ses mains.

— Il me semble, monsiiuir, — dit monsieur de Montai,

— que vous auriez pu venir seul, quand ça n'aurait été que par égard pour mademoiselle votre fille ?

— Nous y voilà ! nous y voilà enfin 1 — s'écria monsieur Dunoyer avec une explosion do joie sardoniquc; puis, montrant Thérèse d'un geste dédaigneux: — Ça, ma fille!... laissez donc ; il n'y a qu'une petite difficulté, c'est que ça n'est pas ma fille.

— La faute de Thérèse... notre faute, dois-je dire... est grande sans doute, — reprit le comte ; — mais elle no peut faire que votre fille ne soit plus votre fille.

— Ne confondons point, s'il vous plaît ; je n'ai pas dit plus, j'ai dit pas.

— En vérité, monsieur, je saisis à peine la différence qui existe entre ces deux mots.

— Vraiment, vous êtes si fin? Eh bien 1 je vais parler plus clairement, — reprit le bamiuier cette fois sérieusement et les traits contractés par les détestables joies de la haine et de la vengeance satisfaites; — apprenez-le donc : cette fille ne m'appartient pas; elle ne m'est rien, c'est le fruit de l'adultère... Oui, et comme il est prouve qu'elle est née trois mois après mon retour d'un voyage d'un an, ce que j'ai fait jusqu'ici pour elle n'a été que de la charité; je vais faire, dès aujourd'hui, légalement constater son incapacité à jamais posséder un liard do mes biens, je vais probablement mettre cette donzelle à la porte, pour qu'elle ne corrompe pas Clémentine ma fille, ma vraie fille, ma seule fille... Maintenant, mon cher monsieur, épousez ou n'épousez pas mademoiselle Thérèse, je m'en lave absolument les mains. Si vous l'épousez, elle sera la plus malheureuse des créatures; si vous ne l'épousez pus, elle mourra de chagrin et de misère, à moins qu'elle ne fasse comme tant d'autres jolies filles, ce qui ne lui constituera pas un avenir beaucoup plus flatteur.

— liais, monsieur, c'est horrible ce (|ue vous dites là 1

— s'éciia monsiiur de Montai en balbutiant de surprise.

— Vraiment 1 — reprit le banquier avec une rage concentrée, — c'est horrible? et n'a-t-il pas été horrible pour moi d'avoir dans ma famille, continuellement sous mes yeuf, un enfant qui ne m'appartenait pas, un témoignage vivant de mon outrage? Ah ! vous croyez, monsieur, que je n'ai pas souffert aussi, moi?

— Mais j'étais innocente de ma naissance, —dit douloureusement Thérèse.

— Eh 1 qu'est-ce que cela me fait, à moi ? vous n'en

étiez pas moins née, je n'en étais pas moini oblige a des ménagemens, à cacher l'aversion que vous m'inspiriez.

Ail! monsieur, no valait-il pas mieux m'abandomierî

— dit Thérèse en fondant en larmes.

Si je ne lai pas fait, c'est que j'avais des raisons pour

cela; mais. Dieu merci ! aujourd'hui le scandale de votre infâme conduite est flagrant; on ne me jettera pas la pierre en me voyant chasser de chez moi une misérable dont les débordemens autorisent ma sévérité. Enfin, moi et votre mère, nous allons être, une fois pour toutes, débarrassés de vous. Pour faire constater voire position, ce sera un peu de vieille honte à remuer pour Héloise; ma foi ! tant pis, elle y est décidée, elle dit que ce cera l'expiation de sa faute.

— Ma mère I ma mère , aussi 1 — dit Thérèse avec accablement.

— Ah, parbleu I — dit monsieur Achille, — vous étiez donc aveugle? vous pesiez à votre mère presque autant qu'à moi.

A ce dernier coup, Thérèse se leva résignée, résolue. Elle tendit la main à monsieur de Montai, et lui dit :

— Edouard, partons.

Ces deux mots résumaient toute la position de cette malheureuse fille ; elle n'avait plus au monde que monsieur de Montai.

— Je l'entends bien ainsi, — dit le banquier. — Vous allez sortir de chez moi sur-le-champ ; je ne vous aurais pas permis d'y passer la nuit. On vous enverra demain vos eftéts. Où cela'? chez monsieur, sans doute?

— Oui, monsieur, chez moi, — dit monsieur de Montai aussi effrayé du renversement de ses espérances que de la cruauté du banquier.

— Soit, — dit monsieur Achille, — on adressera les effets de mademoiselle chez vous ; ça commencera votre petit ménage, mon jeune marié.

Le comte était si cupide, si lâche, si égoïste, qu'il ne put même, à ce moment, dissimuler son odieux désappointement.

Sur son front livide et abattu, monsieur Dunoyer lut cette pensée.

« Me voici aussi pauvre qu'auparavant avec une femme sur les bras. »

Monsieur Achille lisait vrai.

Rien d'étonnant à cela ; ces deux hommes devaient se comprendre et se deviner.

Heureusement Thérèse, encore sous le coup de la révélation que venait de lui faire le banquier, n'eut pas le moindre soupçon de ce qui se passait dans le cœur de monsieur de Montai.

Monsieur Dunoyer s'alarma de la quiétude de Thérèse ; sa vengeance n'était pas complète ; il lui fallait jeter au cœur de sa victime un soupçon atroce.

11 dit au comte :

— Vous voilà tout désorienté. Ah, dame! que voulezvous ! espérer et tenir sont deux; mais voilà ce qui arrive. On remarque des facilités pour séduire la fille, ou plutôt celle qu'on croit la fille d'un riche banquier : « Baste! une fois séduite, le premier courroux passé, il faudra bien que les parens me la donnent. Elles sont deux sœurs, la fortune du père est de trois ou quatre millions, c'est donc un jour quatre-vingt ou cent mille livres de rentes qui me reviendront ; en attendant, on ne pourra pas me donner moins de deux ou trois cent mille francs, avec la nj^he et la pâtée. C'est gentil, quand on est au moment de mourir de faim. »

— Monsieur, monsieur! — s'écria monsieur de Montai furieux d'être si bien deviné, — je suis ici chez moi. Vous n'êlcs pas le père de Thérèse ; je ne souffrirai pas un moment de plus vos impertinences.

— D'abord, pour me parler sur ce ton-là, mon cher monsieur, il faudrait commencer par me rendre les deux cent louis que je vous ai prék-. — Monsieur de Montai baissa la tête. — Et puis ensuite,— reprit monsieur Dunoyer, — je ne vous dis pas d'impertinences. Je dis que des gens inté-

ressés auraient fait ce calcul-là: mais cela ne s'adresse pas à vous, au contraire, puisque mademoiselle n'a que ses beaux yeux pour tout potage, et que, ruiné comme vous l'êtes, elle va vous être horriblement à charge, au lieu de vous être une ressource, comme vous pouviez l'espérer.

— Venez, Edouard, venez, — dit Thérèse en souriant de dédain ; — ne pensez pas qu'un seul de ces mots puisse vous atteindre et me faire un instant douter de votre cœur. Dieu merci! ma foi en vous fait ma force, mon courage et mon espoir. C'est mon seul bien maintenant, et ce bien on vous l'envie... Venez, Edouard... Le bonheur qui nous attend malgré notre pauvreté est donc certain, puisque les méchans tâchent de l'empoisonner par la méfiance.

— Monsieur, sortez d'ici, — s'écria monsieur de Montai en montrant la porto à monsieur Achille d'un air menaçant,— Thérèse n'est pas votre flUe, vous n'avez aucun droit sur elle ; si vous m'exaspérez, je vous mettrai hors de chez moi.

— Tout beau! monsieur le comte; je ne prétends pas violer votre domicile. Un dernier mot, je vous prie.

Monsieur de Jlontal sortit de la chambre où était Thérèse, et accompagna le banquier dans l'antichambre.

Après avoir gardé un moment le silence, monsieur Achille dit au comte :

— Je veux vous prouver que je n'ai pas de rancune contre vous... en vous donnant un bon conseil. Avez-vous des nouvelles de monsieur de Beaurcgard, depuis deux ou trois jours ?

— Non, monsieur; mais à quoi bon?

— Eh bien! moi, j'ai reçu ce matin une lettre do monsieur de Sainte-Luce, dont je suis le banquier, et qui est de la partie de chasse de la forêt de Breteuil.

— Eh ! mon Dieu ! monsieur, que me fait cela ?

— Attendez donc, étourdi... Avant-liier soir, le marquis a été tué à la chasse par accident... Il venait d'hériter do son beau-père d'une fortune énorme. La marquise de Beauregard devient ainsi un parti superbe, quoique un pou véreux... Vous ne connaissez guère la honte, vous êles fin et roué ; ma foi I moi, à votre place je ne me presserais pas du tout d'épouser Thérèse.

Et monsieur Achille Dunoyer sortit.

LA MANSABDE.

Un an s'est écoulé depuis le jour où Thérèse a été chassée de la maison du banquier.

Nous conduirons le lecteur dans une petite ruelle appelée l'impasse Fournier, située près de la barrière de Vaugirard.

Le pavé fangeux, la couleur sordide des maisons délabrées, les longues perches chargécsde linge troué qui s'arc boutent aux fenêtres, tout annonce la pauvreté des demeures qui bordent celte impasse.

On était à la fin du mois de novembre, il faisait un froid humide et pénétrant ; le temps, chargé d'un brouillard glacé, était obscur.

La maison qui terminait la ruelle était la plus misérable de toutes ces habitations : elle avait deux croisées de front, trois étages et des mansardes. Le premier et le second étaient occupés par un marchand de chiffons en gros auquel les chillbnniers apportaient leurs récoltes do la nuit. Ces amas de guenilles entassées répandaient une odeur infecte, non-seulement dans la maison, mais dans l'impasse tout entière.

Un ferblantier en chambre occupait les deux pièces du troisième étage.

THÉRÈSE DUNOYER

IIonnMp et jeune ouvrier chargé de famille, laborieux, actif, l'ierrc Foraud, malgré un travail incessant et forcé, gagnait h peine de quoi empêcher ses cinq enfans et sa femme de mourir de faim.

Il était deux heures, une croisée dont la plupart des carreaux élaieril remplaces par des morceaux de papier laissait à peiiM! arriver un jour somhro dans la chambre où Pierre Fcraud façonnait lo ferblanc et la tôle à grands coups de maillet.

Un petit poêle de fonto h marmite, alors froid (on ne l'allumait (|uc pour préparer les repas), était placé près do la cheminée, où était empilé un petit las de bois; au fond de la piiVo, il y avait une misérable couchette garnie d'une paillasse, d'un drap ployé en deux et d'une mince couverture ; un petit lit où dormaient deux enfans, un berceau ou en dormait un autre, étaient un peu plus loin; enfin , du cdlé opposé h l'établi de Pierre Feraud, on voyait un fourneau portatif et et une commode do bois peint.

Une femme de trente ans, vêtue pauvrement, travaillait h l'aiguille; deux petites filles, de six à sept ans, assises à ses picils, se pressaient contre ses genoux en frissonnant •le teni(is h autre.

— Vous avez froid, pauvres petites?— dit Augustine, femme de Pierre Feraud.

— Oui, maman.

— Quand Louise et Justine seront réveillées, je vous , coucherai à leur place, et à votre tour, mes enfans. Le fait

est qu'il fait bien froid ; j'ai les doigts toutraides, je ne puis plus tenir mon aiguille.

Pierre, s'étourdissant lui-même de son bruyant travail, n'entendit pas cet entretien.

— Je vais marcher un peu, — dit sa femme, — came réchauffera.

Elle s'approcha de son mari, et lui mit la main sur l'épaule.

Pierre suspendit un moment son travail.

— Quel vilain froid noir, Pierre... et le jour si basi si lias! il va falloir bientôt allumer la chandelle... Ah 1 c'est cher, l'hiver.

— C'est vrai, ce n'est pas la saison des malheureux. Mais tu as les mains gelées. Fais donc un peu de feu , Augustine.

— As-tu froid, Pierre?

— Moi, non, Dieu merci 1 le maillet réchaufTe.

— Eh bien ! ménageons notre bois... Tu sais bien qu'il faut que la falourde fasse la semaine, et nous ne sommes qu'à mercredi. •

— Mais les enfans.

— Je vais les coucher, les autres vont se réveiller.

— Mais toi, Augustine.

— Oh 1 moi, cinq ou six tours de chambre, et je serai dégelée.

— Bonne femme, va 1

— Et toi, est-ce que tu n'es pas bon homme.

— Le fait est qu'il y en a de plus malheureux que nous.

— Et cela sans aller les chercher bien loin, — dit Augustine en levant la tête vers le plafond.

— Est-ce que cette dame t'a parlé depuis l'autre jour, où elle t'a demandé un peu de braise allumée?

— Non, elle m"a remerciée bien poliment, et elle a' remonté toute suite vite dans sa mansarde, parce qu'elle entendait crier son enfant.

— Fi fallait lui demander si elle n'avait pas besoin d'autre chose.

—Dame ! je n'ai pas osé ; à son parler, on voit bien que c'est une bourgeoise.

— Qu'est-ce que ça fait qu'elle soit bourgeoise, si elle est dans la peine.

— Pour heureuse, elle ne l'est pas. La femme du chiffonnier, qui est toujours h espionner, dit qu'un pain de deux livres et un litron de pommes de terre lui font ses trois jours, avec deux sous de lait tous les matins. Pauvre chère dame, et être nourrice... par là-dessus.

— Elle n'a peut-être pas de bois 1

— C'est bien possible. Qu'est-ce que tu veux que nous y fassions ? si nous en avions seulement un peu plus qu'il no nous faut! mais, dame ! c'est juste , il faut liarder. Nous avons encore à retirer ta redingote du Mont-dc-Piét('.

— C'est vrai ! bien heureux sont les riches I ils peuvent n'y pas regarder do si près. Et tu es sûre que c'est une bourgeoise?

— Rien qu'à ses belles petites mains blanches, à sa manière de parler, ça se voit du reste.

— Et son mari ?

— Il faut qu'il voyage ou qu'il soit un fameux sanscœur de laisser sa femme ainsi dans la misère.

— Après cela, elle n'est peut-être pas mariée. C'est peutêtre une pauvre jeunesse abandonnée par un homme, comme ça arrive si souvent.

— Ça est vrai, — dit Augustine ; voilà comme ils sont, ces hommes : deux ou trois mois do plaisir, et puis, un beau jour, bonsoir, malheureuse, tire-toi de là comme tu pourras! va à la Jimirhe, noio-toi, ou meurs de faim avec ton enfant I T'as de quoi choisir.

— C'est pourtant vrai que ça arrive quelquefois comme ça, Augustine ! Nom do nom I abandonner son enfant I Jo n'ai jamais. Dieu merci I fait de cet ouvrage-là. Et cette pauvre dame, est-ce qu'elle travaille?

— La femme d'en bas dit que, depuis un mois qu'elle est ici, elle a vu deux fois comme une maîtresse ouvrière qui lui a demandé si madame Thérèse, brodeuse, demeurait ici,

— Brodeuse ? c'est ça, va ! Augustine ; c'est une jeunesse bourgeoise; autrefois elle aura brodé pour son plaisir, ôujourd'hiii elle brode pour manger du pain.

— T'as raison, tiens, Pierre ; ça me met tout sens dessus dessous. Si elle n'avait pas de bois, pourtant I

— Justement voilà qu'il commence à neiger, et, dans ces mansardes, on a le froid du toit, comme les morts ont lo froid de la terre.

— Ce n'est pas pour mépriser personne, mais j'aimerais mieux je ne sais quoi que de loger dans une mansarde, à cause de mes enfans; j'aimerais mieux me priver sur autre chose.

— Pauvre femme I et si elle n'a pas de quoi se priver sur autre chose ! Dis donc, Augustine, pas de bois, et dans une mansarde!

— Tais-toi donc, tu me fends le cœur.

— Est-ce que tu tiens beaucoup à retirer ma redingote cet hiver, Augustine?

— Moi, Pierre? c'est pour toi que je veux la retirer, afin que lu aies un vêtement propre à mettre le dimanche, si tu vas faire un tour après ton travail.

— Ah ! l'hiver, c'est pas bien amusant de se promener. Combien as-tu de côté pour la retirer ?

— Mais il y a déjà onze francs sept sous. Dame! c'est pas beaucoup, mais nous pourrons toujours partager notre bois avec la dame d'en haut, si elle en manque. Nous en rachèterons avec les onze francs sept sous.

— Ma foi I tant pis ; tu as raison, le bon Dieu nous rendra ça.

— Viens que je t'embrasse, Augustine.

— Oui, mais, un instant, comment faire pour proposer ça à la dame ? Moi, je n'oserai jamais. Ce n'est pas qu'elle ait l'air fier; au contraire, elle est bien polie, bien douce, bien honnête ; mais c'est égal, elle a quelque chose de... enfin je n'oserais pas.

— Augustine, une idée! elle est venue l'autre jour t'emprunter de la braise ; va lui en emprunter à ton tour : tu verras bien si elle en a du feu ; si elle n'en a pas...

— Eh bien 1

— Eh bien I tu lui diras ce que tu voudras, comme ça to viendra. Bah 1 bah ! lu trouveras.

— T'as raison, Pierre. Jo prends ma pelle et je monte. C'est drôle comme le cœur me bal! — dit Augustine.

— Es-tu poule mouillée, val Ne dirail-on pas que tu vas faire un mauvais coup ?

—Allons, allons, je me rassure ; garde les mioches, car il vont vouloir venir avec moi.

— Ici, mes enfans,— dit le ferblantier, — le jour est fini; en attendant la chandelle, je vais vous faire faire une course à cheval pour vous réchauffer et moi aussi. Allons, houp I ici, les blondinettes 1

Et ricrre prit une de ses petites filles de chaque main, mit chacune d'elles sur un de ses genoux, et commença de les faire vigoureusement sauter, à la grande joie des deux enfans.

Augustine était montée à la mansarde par une sorto d'échelle de meunier qui y conduisait.

La porte disjointe fermait à peine, la bise du nord l'agitait de temps en temps.

Augustine frappa d'abord légèrement, puis plus fort, puis, voyant qu'on ne lui répondait pas, elle se hasai'da d'entrer doucement.

Triste, oh I triste spectacle I

Cette mansarde, aux deux tiers lambrissée, était éclairée par une petite fenêtre garnie de deux de ces carreaux verdâtres qui ressemblent à des fonds de bouteilles; à diflérens endroits de la toiture, les tuiles brisées laissaient pénétrer le jour et déjà quelques flocons de neige.

Les murs, peints à la chaux, ruisselaient d"humidifé. Un poêle de faïence, une malle, une chaise, un petit buffet, une table de bois blanc sur laquelle étaient des bandes de feston commencées ; tels étaient les seuls meubles de cette pièce nue et glacée, mais d'une extrême propreté.

Enfin, sur un lit aussi misérable que celui du ferblantier, était couchée et évanouie Thérèse Dunoyer, d'une pâleur et d'une maigreur efi'rayantes, serrant convulsivement son enfant sur son sein, que la malheureuse petite créature pressait vainement.

— Bonne sainte Viergel je suis arrivée bien à temps! — s'écria Augustine. — La pauvre chère dame s'est trouvée mal de besoin, de froid peul-èlro, ses mains sont gelées. Quel lit, mon Dieu ! une paillasse ! et pour couverture un vieux châle I Quelle misère 1 ah I quelle misère ! Vite, appelons Pierre.

Pierre appelé, Augustine retira la petite fille, qui avait trois mois à peine, des bras do la mère, et la posa sur le lit.

— Qu'est-ce que tu veux? — dit Pierre en paraissant à la porte.

— Vite, mon homme, du vinaigre, du bois et de l'amadou ; la chère dame s'est trouvée mal, va vite. — Pierre sortit. — Quel bon miracle que j'aie monté 1 elle serait peut-être morte, et son enfant aussi, — reprit Augustine. — Pauvre petit Dauphin I il ne crie pas seulement !... A-til de beaux yeux noirs ! et ce petit signe au coin du sourcil... Pauvre enfant, comme elle est maigre ! comme on voit qu'elle pâlit !... Et sa mère... toujours glacée 1... Ah I que Pierre est long à venir 1... Enfin, le voilà.

Pierre entrait en effet, accompagné de deux petites filles, dont l'une portait une bouteille de vinaigre ; il déposa une brassée de bois, alluma le poêle.

— Eh bien ! revient-elle? — dit-il à sa femme.

— Ça commence... Mais descends faire notre feu à nous, et mets tout de suite de l'eau bouillir; je t'appellerai si j'ai besoin.

Pierre descendit.

Le poêle commença à bruire, malgré quelques bouffées de fumée.

Augustine avait assis Thérèse sur le lit, et la soutenait dans ses bras. Mademoiselle Dunoyer revint à elle, son premier cri fut :

— Ma fille 1 où est ma fille ?

— Là, madame, au pied du lit. — Thérèse se pencha sur son enfant et le couvrit de baisers. — Pauvre petit chérubin, faut-il qu'il soit bon ! il ne Hiit qu'ouvrir ses grands yeux sans pousser un cri. Comment vous trouvez-vous, madame? Tenez, respirez encore un peu de vinaigre.

— Cela va mieux... Oui, oui, oh 1 merci de vos soins, madame... Mais comment êtes-vous ici?

— Je vas vous dire, madame. J'étais... j'étais montée pour vous demander un peu de braise... à charge de revanche ; j'ai frappé, vous n'avez pas répondu, etjieureusenient j'ai entré.

— Oh I merci pour ma fille. J'étais si fatiguée !... mais ce feu? — dit Thérèse en voyant sur le carreau la réverbération du brasier du poêle, car la nuit était presque venue.

— Pardon, madame, — dit Augustine avec embarras ; — mais, ne sachant pas où vous mettiez votre bois... et craignant que ce pauvre petit enfant n'ait trop froid...

— ICxcel lente femme ! Ah ! vous êtes mère, j'en suis sûre... vous avez eu pitié... — Puis Thérèse, éclatant en sanglots, s'écria : — Je suis exténuée I... je ne puis plus nourrir mon enfant 1... Il va mourir I

— Allons donc, madame, mourir !... Est-ce que nous ne sommes pas là ?... De pauvres ouvriers, c'est vrai ; mais, dame!... on s'entr'aide comme on peut. Nous connaissons la peine, allez; j'ai bien élevé mes cinq marmots, malgré la misère et une maladie qu'a faite mon homme, qui n'a pas mis le pied à l'hospice. Dieu merci 1... Et bieni pourquoi donc n'élèveriaz-vous pas ce Dauphin-là, qui ne demande qu'à vivre?

— Que vous êtes bonne, mon Dieu I que vous êtes bonne! Comment ai-je mérité ce que vous faites pour moi?

— C'est tout simple ra, madame. Vous êtes bourgeoise, c'est vrai ; mais on est voisin, c'est pour s'obliger. On voit bien que vous n'êtes pas faite, comme nous, à la pauvreté ; nous vous donnerons un coup de main pour aider ce chérubin à vivre, et voilà tout.

Tout à coup un bruit bien inaccoutumé dans l'impasse Fournier ébranla les vitres de la maison.

C'était le roulement d'une voiture de poste.

Thérèse écoula avec anxiété, un tremblement nerveux la saisit, un éclair d'espoir illumina son regard.

Des pas bniyansse firent entendre dans l'escalier, ainsi que la voix de Pierre qui semblait guider quelqu'un en disant :

— Oui, monsieur, oui, par ici, par ici. Thérèse tremblait si fort, qu' Augustine s'écria :

— Mon Dieu 1 mon Dieu ! madame! qu'avez-vous donc? La porte s'ouvrit brusquement.

A la clarté de la lumière que portait Pierre, un homme parut au seuil de la porte.

Thérèse le regarda, poussa un cri, et cacha sa tête dans ses mains en disant :

— Ce n'est pas lui 1 Oue vois-je ? monsieur de Ker- EUio 1

L ENTREVtlB

Après avoir regardé fixement Thérèse Dunoyer et jeté un douloureux coup d'œil dans la misérable mansarde qu'occupait la fille du banquier, monsieur de Ker-Ellio dit quelques mots à voix basse à Pierre Feraud, qui était resté debout derrière lui, sa chandelle à la main.

L'ouvrier disparut après avoir remis le flambeau à Ewen. Celui-ci s'avança lentement et posa la lumière sur la table.

En songeant avec quelle méprisante dureté elle avait autrefois traité le baron, Thérèse crut un moment qu'il venait insulter à son malheur ; elle rougit de confusion.

Ewen s'approcha d'elle sans dire un mot.

La jeune femme s'aperçut alors avec surprise que la figure de monsieur de Ker-Ellio, profondément creusée par le chagrin, était baignée de larmes.

TIIÈRkSIi DUNOYlitl.

— Lo polit chorubin est endormi, — dit tout bas Augustiiie à Thérèse en se levant, — nKidamc, si vous lo couchiez ?

En disant ces mots, la femme de l'ouvrier apporta prt^s de la misérable couchette un joli ben-oau, orné de deux petits rideaux de soie verte, garni de deux coussins, d'une couverture ouatée et de draps très lins.

La recherche, nous dirions pre-sque lo luxe de ce lit enfantin, contrastait singulièrement avec la dcsolaute pauvreté du ri'Stc de la mansanle.

Thérèse coucha son entant avec autant do sollicitudo que si monsieur de Ker-Iîllio n'eiU pas été là.

F.wen la suivait du regard, eflrayé de l'altération qu'il remarquait sur les traits do cette malheureuse jeuuo femme.

Ajirès le défiart d'Âugustinc, l'embarras de Tliérèse augmenta. Elle n'avait pas revu monsieur de Kcr-EUio depuis le jour où elle lui avait si cruellement avoué son amour pour monsieur de Montai ; elle ignorait la cause du retour d'Evven ; mais, en voyant les larmes qu'il versait, elle ne douta plus de l'intérAt qu'il lui jiortait.

Thérèse était si abandonnée, elle avait de telles craintes pour la vie de sa fille, elle avait été si longtemps sans rencontrer la moindre marque de sympathie, qu'elle remercia le ciel dç la venue de monsieur de Ker-Ellio.

le pen-kan-guer semblait vieilli do dix ans.

Sa taille était voûtée, ses yeux brillaient d'un feu sombre : v(^tu d'une sorte de costume de marin qu'il portait ordinairement à Trefl-Ilartlog, on voyait qu'il s'était mis en route sans se donner le temps de changer de vélcniens.

— Il y a trois jours, j'ai tout appris... Vous deviez (^Ire morte ou la plus infortunée des femmes... Je suis venu, — dit Ewen ; — mais je ne m'attendais pas à voir ce que je voi» ; non... oh I non, je ne m'y attendais pas...

Et ses larmes coulèrent de nouveau.

Thérèse le regardait avec surprise.

— Mais, monsieur, — dit-elle en tremblant, — qu'avezvous a[ipris il y a Iruis jours?

Monsieur de Ker-Ellio se recufti brusquement.

— Comment! — s'écria-t-il, — vous ignorez?...

— Quoi donc, monsieur?

— Montai 1

— Je l'attends.

— Vous l'attendez ?

— Que voulez-vous dire?

— Voui l'attendez !

— Mon Dieu I vous m'effrayez.

— Lui!

— Il est mort! — s'écria Thérèse avec épouvante, en étendant les mains vers monsieur de Ker-Ellio.

— 11 n'est pas mort... il ne court, il n'a couru aucun danger...

— Mais alors, monsieur, qu'avez-vous appris? Pourquoi avez-vous cru que je devais être morte ou la plus malheureuse des femmes? Parlez, au nom du ciel, parlez!

— N'attendez plus monsieur de Montai.

— Pourquoi?

— Vous ne devez plus le revoir.

— Ne plus le revoir.

— Jamais.

— Mon Dieu 1 qu'est-il arrivé ? où est-il ? Depuis six mois je n'ai pas reçu de ses nouvelles... j'attendais toujours... j'attends encore.

— lui porter ce dernier coup! — se dit monsieur de Ker-Ellio; — faible, souffrante comme elle est... c'est la tuerl

— Je vous en conjure, monsieur, dites, que savezvous?... Parlez franchement I maintenant, rien ne peut plus m'alteindre que dans mon enfant, mon sort à moi no saurait être plus all'reux. Si je rouserve une lueur d'espérance de revoir monsieur de .Montai, c'est qui;, tant qu'il leur reste un souille de vie, les malheureux espèrent.

OBHV. CnOIsiBS. — II.

— Il faut renoncer à cet espoir, y renoncer à tout jamais, jo vous l'ai dit.

— Il est mort!... Vous voulez me lo cacher... Ah I vus ménagemens sont bien cruels.

— 11 n'est pas mort, jo vous lo jure, mais il est perdu pour vous.

— Perdu pour moi?

— Oui... maintenant il ne peut plus vous épouser...

— Il ne peut plus m'épouscr? — répéta machinalement Thérèse.

Monsieur de Ker-Ellio voyait avec épouvante combien elle s'attendait peu au coup qui allait la frapper. H avait en vain employé toutes les transitions, toutes les allusions possibles pour l'y préparer : Thérèse n(; comprenait pas, car on dirait qu'un secret insliui t prolonge l'ignoranca des malheurs que l'on redoute le [dus.

Ewen, voulant terminer cette scène cruelle, dit d'une voix émue, en songeant au désespoir qu'il allait causer :

— Non, monsieur de Montai ne peut jjIus vous épouser... Oubliant les engagt mens sacrés qui le liaient à vous, oubliant les plus saintes promesses... entraîné par la cupidité...

— Achevez.

— Ayant rencontré une femme méprisable, mais riche...

— Il est marié !

On ne peut rendre l'expression déchirante avec laquelle Thérèse prononça ces paroles. La figure bouleversée, le.s mains jointes avec force, elle levait les yeux au ciel dans un muet désespoir.

Puis, tout à coup, [iluliM (]ue de croire à celte atroce déception, ello fut un mumenl assez aveugle pour accuser la bonne foi de monsieur de Ker-Ellio, et s'écria presque en délire :

— Cela n'est pas vrai !

— Ilélas 1 vous ne pouvez croire à tant d'infamie... je lo conçois.

— Non, cela n'est pas vrai... vous voulez me tromper...

— Et dans quel but, pauvre femme?

— Pour vous venger de monsieur do Montai, ., de moi peut-être, oui, de moi, qui autrefois vous ai accablé de mépris. Marié!... non... je ne vous crois pa»... Mon Dieu ! mon liieu ! ayez pitié de moi ! Et ma fille, elle serait comme moi bâtarde... bâtarde... comme moi sans famille et sans appui!... — Cette idée étant plus affreuse encore à Thérèse pour sa fille que pour elle, elle reprit avec une nouvelle violence : — Non, je vous dis que ça n'est pas vrai... Monsieur de Montai n'est pas marié !

Ewen contemplait douloureusement Thérèse ; esl-il besoin de dire qu'il ne ressentit pus un moment ces accusations, ces démentis, dont elle l'accablait dans l'exaspcralion de la douleur ; celle explosion déchirante ne le surprenait pas; il reprit d'une voix douce mais ferme, et avec un tel accent de conviction, que Thérèse n'osa plus douter cette fois :

— Sur l'honneur et sur Dieu ! madame, je vous jure que monsieur de Montai est marié.

Thérèse, accablée, poussa un gémissement douloureux, cacha son visage dans ses mains, et resta quelques momeus dans un morne silence, |iuis ello releva la tète.

De pâle, elle était livide ; elle dit d'une voix fébrile et saccadée :

— Pardon, monsieur, d'avoir douté... maintenant, je vous crois... je vous crois. Parlez, monsieur... j'aurai du courage.

— Oui, je parlerai ; oui, vous aurez du courage; oui, vous oublierez un infâme, vous rassemblerez tout ce qui vous reste de force et de vie pour ne songer qu'à voire enfant.

— Marié... marié, — répéta machinalement Thérèse. — et avec qui?

— Avec la marquise de Boauregard... à Naples... il y a deux mois.

— Celle femme que le monde avait lepoussée?... Ohl

je devais m'y attendre? Aveugle, insensée que j'étais! tout m'est expliqué maintenant : c'est pour aller l'épouser qu'il m'a quittée.

Cet indigne choix doit vous consoler. Ce mariage est

un ignoble trafic; c'est de l'or que cet homme a voulu.

— Mais cette femme est belle et jeune i]— s'écria violemment Thérèse.

— Mais elle est déshonorée, madame ; mais le monde l'a écrasée de ses dédains et de ses outrages.

— C'est vrai, — dit Thérèse avec abattement, — c'est vrai. Pardonnez-moi ce dernier éclair de jalousie, j'aurai du courage. Mais vous comprenez, n'est-ce pas? le premier choc est toujours bien douloureux. Mais après, on se résigne, parce qu'enfln... n'est-ce pas... mieux vaut la mort que l'agonie.

Et Thérèse essuya de nouveau sas larmes.

— Oui; — reprit Ewen, — mieux vaut l'oubli que l'inquiétude. Vous méprisez déjà, plus tard l'oubli viendra.

— Mais comment avez-vous appris le mariage de monsieur de Montai ?

— Il y a trois jours, l'abbé de Kérouëllan est venu me voir; il tenait un journal à la main ; il m'a dit : « Votre » cousin, monsieur de Montai, est donc marie avec la » veuve de monsieur de Beauregard ? » Je prends le journal ; en ell'et, cette nouvelle était officiellement annoncée de Naples, le mariage avait eu lieu dans la chapelle de l'ambassade française. Si étranger que je fusse dans ma iolitude à ce qui se passe à Paris, j'avais su, il y a un an, que vous aviez quitté la maison de votre père pour suivre monsieur de Montai. Je n'avais pas un instant douté que vous fussiez mariée avec lui. Il épousait madame de Beauregard, vous deviez donc être morte ou indignement abandonnée. Je partis, et j'arrivai, il y a une heure, chez votre père.

— Vous l'avez vu ?

— Je l'ai vu. « Monsieur, lui dis-je, votre fille est donc morte, que monsieur de Montai se remarie? — Ma fille? — me dit cet homme ; — je n'ai qu'une fille, et. Dieu mercil elle se porte à ravir; quant à monsieur de Montai, il est eu eft'et marié à Naples, avec madame de Beauregard ; mes correspondans nie l'ont appris, et j'en suis bien aise, car le comte est un charmant garçon, et il fait là un n riago magnifique. »

— Je reconnais là monsieur Dunoyer, — dit amèrement Thérèse.

— Attendez, —reprit Ewen, —attendez; nioi .ur Dunoyer ajouta : « Monsieur de Montai a autnluis, il y a un an environ, enlevé de chez moi une demoiselle Thérèse que je laissais appeler ma fille, car je l'avais élevée par charité. Le comte, après avoir vécu quelques mois avec cette créature, l'a, je crois, plantée là. Si vous êtes curieux de la voir, voici justement son adresse : impasse Fournier, n° 17, barrière Vaugirard. Avant-hier, cette fille a écrit à ma femme pour avoir des secours, étant, disaitelle, dans la plus profonde misère, elle et son enfant. C'était la première fois qu'elle s'adressait à nous, c'est vrai, mais nous n'avons rien pu faire ; que voulez-vous ! nous avons nos pauvres. »

A ces atroces paroles du banquier rapportées par Ewen, Thérèse lova les yeux au ciel et s'écria :

— Ma mère I oh 1 ma mère ! me refuser du pain. Hélas! si je m'adressais à elle, c'est que mou enfant allait mourir (le faim.

— J'ai arraché votre adresse des mains de monsieur Dunoyer, — reprit Ewen, — je suis accouru ici. A l'aspect de cette misère... mais ne parlons plus de cela, n'en parlons plus. Écoutez, vous le voyez, vous n'avez plus personne, ni amant, ni père, ni mère, vous êtes seule, aliandonnée de tous, sur le point de mourir de besoin à côté de votre enfant : vous ne pouvez nier cela, n'est-ce pas ? vous ne le pouvez pas 1 Vous faites pitié même aux malheureux artisans qui logent ici I l'homme qui m'a éclairé ma dit : « Madame Thérèse? c'est ici, monsieur; si c'est du secours, il arrive bien à point. Toul à l'heure ma fem-

me est montée chez cette pauvre dame et l'a trouvée mourant de froid et de faim avec son petit enfant. » Vous ne pouvez pas nier cela ; votre position est horrible I...

— Horrible! C'est pour mon enfant qu'elle m'épouvante.

— Et c'est en effet pour lui qu'elle est épouvantable.

— Hélas 1 monsieur, pourquoi vous appesantir ainsi sur ce sinistre tableau ? cela est-il généreux ? Autrefois j'ai été bien cruelle envers vous, je le sens... mais...

— Aussi je viens me venger.

Ewen prononça ces mots avec un élan si généreux, si passionné, que Thérèse comprit l'ineffable bonté de cet homme, et s'écria :

— Oh ! pardonnez-moi, le malheur rend si défiant I — Puis, revenant à l'idée qui la dominait, elle reprit avec abattement : — Marié 1 marié 1

— Que vous importe un homme assez lâche pour vous abandonner !

— Et ma fille, monsieur? si je ne résiste pas à tant de secousses, moi ? si... — Puis, s'interrompant, Thérèse baissa la tête avec accablement en disant d'une voix étouffée : — Ah I c'est affreux ; mais Dieu n'abandonnera peut-être pas cette innocente créature ? N'a-t-il pas envoyé ces braves gens à mon secours?

— Et moi, pourquoi suis-je ici?

— En effet, je cherche...

— Et vous ne trouvez pas I

— L'intérêt qu'inspire le malheur...

— Oui, c'est cela, l'intérêt qu'inspire le malheur... une banale pitié... rien de plr- ! — s'écria monsieur de Ker-Ellio en souriant avec anurlume. — Mais, autrefois, monsieur de Montai no vous avait pas parlé d'un certain portrait ?

— D'un portrait I non ; mais que signifie...

— Rien... rien... Un jour je vous dirai cela. Songeons à l'avenir. Quelles sont vos ressources? qu'espérez-vous? comment avez-vous fait jusqu'ici?

— J'ai travaillé ; je travaillerai.

— Travailler... vous... Sauvre femme ! ah 1 je le vois, nous avons tous deux bien soufTert pendant cette année.

— Nous, dites-vous, monsieur ?

— Oui, moi aussi, j'ai souffert.., beaucoup souffert... autant que vous peut-être.

~ Et pourquoi ?

— Pourquoi ? vous me demandez pourquoi ? et, à la première nouvelle de vos malheurs, j'accours ici ? Mais c'est juste, je n'ai rien fait encore pour changer la funeste opinion que vous avez de moi ; autrefois vous m'avez cru capable de demander votre main par cupidité, n'est-ce pas?

— Je ne vous connaissais pas alors...

— Ce n'est pas un reproche, vous deviez penser ainsi ; j'étais indignement calomnié, et puis je n'osai pas entreprendre de me disculper... Mais aujourd'hui, à cette heure, c'est difi'érent, oh ! il faut que vous me connaissiez tel que je suis, il faut que vous ayez en moi une confiance entière, il faut que vous disiez : C'est un loyal et noble cœur, un homme droit et sincère; sans cela, voyez-vous, — reprit Ewen en souriant avec une adorable douceur, — je ne puis rien faire de bon. «

— Monsieur... — dit Thérèse étonnée.

— Et je ne serai pas seul à vous prouver que je vaux quelque chose, je vous en préviens ; le digne abbé de Kérouëllan sera ma caution, il renforcera ces bons témoignages que je vous donne sur moi-même ; et, s'il le faut, pour vous convaincre , mes vieux serviteurs viendront aussi, mes fermiers aussi, mes anciens soldats aussi... Oh! il faudra bien que vous vous rendiez à toutes ces voiï naïves et vraies qui vous diront : « Ewen de Ker-Ellio est un honnête homme, il a beaucoup souffert depuis un an, tant souffert qu'il nous faisait pitié, à nous, pauvres gens; mais dans sa douleur il n'a rudoyé personne, et jl a continué à faire le bien queson pèrelui avaitapprisà faire. »

THÉRÈSti DUNOYER.

Voilà ce qu'on vous dira, madame, — reprit Ewcn, -^ voilà co f|u'il faut que vous croyiez.

— Gr.ind Dieu I monsieur, co chagrin, sornit-co moi?...

— Oui, c'est vous; i! faut à la fin quo vous sncliioz ce que j'ai enduré pour vous... Au moins, de» la sorte.... vous vous croirez pcut-iMro obligée à la réparation que j'espère.

— Que voulez-vous dire?

— Q\inn(\ vous saurez que co Montai mo calomniait d'une manière infAine, quand vous saurez que je vous aimais depuis des années, oui, depuis des années, quand vous saurez nue, malgré votre cruel traitement, mon resi)ef t, mon adoration pour vous n'ont pas faibli, quand vous saurez enfin que toutes les larmes que j'ai versées, que toutes les douleurs que j'ai supportées, c'est vous... vous seule qui les avez causées?

— Ahl que dites-vous!

— Alors vous regretterez le mal quo vous m'avez fait. Alors, comme vous ?tes généreuse et bonne, en coiupeusalion de tant de douleurs vous m'accorderez votre main, n'est-ce pas? oui, votre main... Vous me regardez d'un air stupéfait, presque blessé, je m'attendais à cela.

— Monsieur, en vérité, il faut touto la générosité do cette offre...

— Pour en faire passer l'étrangeté?

— Excusoz-moi, mais vous êtes fait pour comprendre qu'il peut y avoir un juste sentiment do dignité dans la position la plus malheureuse?

— Oh ! vous allez me dire que je profite de votre mallieur pour obtenir à tout prix un bien que je désiro, que je suis sans ûme en recherchant votre main après co qui s'est passé.

— Si vous ôtcs assez généreux pour oublier ce passé, moi, je dois m'en souvenir. Envers vous j'ai été cruelle, injuste, je le reconnais maintenant ; mais, helas! je craignais pour, la vie do l'homme que j'aimais, je croyais à son amour, je croyais... mais à quoi bon maintenant ces vains reprochisl II y a autant de courage que do noblesse dans votre otVre, monsieur, et pourtefnt...

Ewen interrompit Thérèse.

— Regardez-moi, madame : j'ai vingt-cinq ans à peine, mon front est rid(', le chagrin m'a courbé avant l'âge. Je n'ai rien de ce qu'il faut pour plaire aux yeux : au co'ur, c'est ditTérent, vous le reconnaîtrez un jour peut-être I... S'il était possible de braver les convenances, je vous dirais : a Ma sœur... venez dans nos solitudes... votre enfant sera le nn'en. »

— Ah! monsieur, je vous connais enfin... hélas I trop lard, trop tard...

— S'il était trop tard, je ne serais pas ici. Je pourrais donc vous dire : a Ma sœur, venez partager ma solitude. » Mais le monde, que penserait-il? Quand Je dis le monde, je parle de mes voisins, gens simples et honnMes; jn parle rie leurs mères, de leurs snpurs, de leurs femmes, qui vous accuseraient, qui m'accuseraient, parce qu'elles en auraient le droit, parce qu'aucune femme, si ce n'est la mienne, ne doit habiter avec moi la maison où mon père et ma mère sont morts.

— Bon et généreux cœur I

— Ainsi, quand je vous oITre ma main, je... Mais non, — reprit-il en s'inlerrompant, — non, je ne puis pas dire cela.

— Je vous en conjure, parlez sans réticence; ces touchantes preuves de bonté me font du bieni Oh I parlez, parlez.

— Vous avez raison. Eh bien! rruand je vous supplie d'accepter ma main, c'est pour qu dus puissiez être ma «cpwr... sans qu'on en médise... comprenez-vous 1 Soyez tranquille, si vous avez votre fierté, j'ai ma délicatesse; si vous êtes de ces femmes qui n'ont qu'un seul amour, je suis de ces hommes qui n'ont, aussi qu'un seul amour, et qui pour rien au monde ne le voudraient profaner... En restant pour vous un frère, je pourrai continuef de vous

aimer sans honte, vous pourrez accepter mon offre sans rougir.

— Mais, mon Dieu! qui peut vous inspirer un pareil dévouement?

— Je vous dirai cela plus tard... quand vous aurez accepté. D'ailleurs vos malheurs no suftisent-ils pas pour attendrir le cour le plus dur? et cet enfant qui tout h l'heure a failli mourir à vos crtiés...

— Ohl ne dites pas cela, ne dites pas cela.

— Si, madame, je le dirai; si, madame, je vous répéterai que refuser mon offre, c'est agir en mauvaise mère... oui, madame, en mauvaise mère. Eh! do «piel droit priver cc^ malheureux enfant do ra[ipui quo je vous offre pour lui ? Et si vous mourez demain, madame... et si je meurs, que deviendra votre fille?

— Par pitié I ne parlez pas ainsi.

— C'est au nom de la pitié quo je parle, madame ; c'est au nom de la pitié que vous devez avoir pour votre fille que j(i vous dis qu'il serait mal à vous de la priver de l'avenir que la destinée lui offre. Soyez d'abord ma femme, laissez-moi reconnaître votre fille, lui donner un nom honorable, assurer son sort... Afirès cela vous pourrez pleurer sans remords votre amour méconnu, maudire la fatalité qui a jeté sur votre route le fou slupido et féroco auquel vous avez en vain prodigué les trésors de votre cœur. Je pleurerai avec vous cette fatalité, car beaucoup de douleurs nous sont communes. Mais, avant de savourer à loisir Tamèrc volupté d'un désespoir incurable, vous devez soustraire votre enfant au sort aflnîux qui a été le vôtre.

— Non, non, c"est impossible... il y aurait h moi de la lâcheté, do l'egoisnie, de l'ingratitude, oui, do l'ingratitude, à accepter ce (juc vous m'offrez.

— Et si vous refusez, que ferez-vous alors? Vous travaillerez, n'est-ce pas? Mais avec l'ilgo les besoins de votre enfant augmenteront, et sa vie, pendant bien longtemps encore, dépendra de la vôtre. Et ensuite, lorsqu'il faudra la marier, à qui la donnerez-vous? Elle sera pauvre etsans nom... quelle garantie de bonheur pourrez-vous exiger pour elle?

— 0 mon Dieu ! mon Dieu! — dit Thérèse en levant les yeux au ciel, car elle était frappée de la triste vérité du raisonnement d'Ewen.

Celui-ci s'applaudit de l'effet salutaire qu'il avait produit.

— Vous le voyez bien, — dit-il, — vous êtes forcée de vous rendre à l'évidence.

Mais Thérèse n'était pas encore vaincue dans celte lutte de la plus sublime générosité contre une délicatesse obstinée ; elle reprit en essuyant ses larmes :

— Dieu no m'abandonnera pas, il aura pitié de moi ; il me donnera do longues années, de la force, et j'élèverai mon enfant.

— ^lalheureuse femme! de la force... Mais vous ^^tes brisée par la souffrance, mais votre e->-isfencn ne lient qu'à un souffle. .. Et je vous dis cela sans crainte, p^rco que je sais bien quo la vie vous est odieuse, et que sans votre fille...

— Oh ! il y a longtemps... — dit Thérèse en jetant un regard sinistre à Ewen : elle l'avait compris.

— Vous le voyez donc bien : il y aurait do la folie, do l'inhumanité de votre part à faire dépendre la vie, l'avenir de voire enfant dune existimce aussi précaire que la vôtre. Vous êtes jeune et belle, je le sais; l'offre que je vous fais, d'autres vous la feront, mais h quelles conditions! 11 vous faudra lutter entre l'aversion que vous causera un second mariage et l'inlénH do votre cnfinf. Comme vous serez aussi vaill-inte mère que vous avez été femme courageuse, tôt ou tard vous vous résignerez; mais celui quo vous me préférerez n'aura pas les mômes raisons que moi d'aimer votre enfant et de vous laissi-r à vos regrets éternels. Quant à la sinnrifé de ma résolution, vous aurez deux garanties, votre diiicali^sse... et la parole d'un homme qui, je le dis sans humilité comme sans orgueil, se conduit comme je me conduis.

ŒUVRES CHOlSIlîS D'EUGÈNE SUE.

A ce moment, Pierre frappa légèrement à la porte, et parut ployant sous le faix de matelas, de rideaux, et suivi dé plusieurs commissionnaires également chargés.

— Ma pauvre sœur, — dit tout haut Ewen, —j'avais prié ce brave homme d'aller chez le premier tapissier venu chercher ce qui pourrait rendre supportable pour deux ou trois jours ce misérable réduit. Veuillez descendre un moment avec moi chez vos bons voisins, pendant qu'on mettra un peu d'ordre ici.

Thérèse regarda Ewen d'un air triste, comme pour lui reprocher son mensonge; elle prit son enfant endormi dans ses bras, et descendit avec monsieur de Ker-Ellio chez Pierre Feraud.

Un repas apporté de chez un traiteur voisin était fort proprement servi dans la première pièce, que le ferblantier n'occupait pas; un bon feu flambait dans l'âtre.

HélasI faut-il le dire, à la vue de ces mets simples et salubres, Thérèse tressaillit et serra joyeusement son enfant contre son sein... La malheureuse mère avait faim... , Depuis la veille... elle n'avait rien mangé.

Grâce ?» l'intelligence et à l'activité des ouvriers que monsieur de Ker-Ellio alla plusieurs fois surveiller, en deux ou trois heures la mansarde de Thérèse fut rendue habitable. On recouvrit les lambris du toit et les murailles d'une étoffe simple mais épaisse, on garnit de rideaux les fenêtres, on monta un excellent lit, enfin on cacha l'humide carrelage de cette pièce sous un moelleux tapis.

Sans doute il eût été plus simple de conduire Thérèse dans un hôtel garni; mais, craignant les refus ou la fière susceptibilité de la jeune femme, monsieur de Ker-Ellio avait d'abord voulu la mettre dans l'impossibilité de s'opposer à son projet. D'ailleurs Thérèse ne pouvait pas refuser les preuves de la sollicitude d'Ewen, grâce au titre de frère qu'il avait pris.

Après cette journée d'aventures si cruelles et si imprévues, Thérèse avait besoin de repos. Ewen prit congé d'elle, elle lui tendit affectueusement la main et lui dit :

— A demain donc. Vous êtes si bon que je serais bien coupable de ne pas avoir en vous une confiance aveugle. Je vous raconterai ma vie depuis que j'ai quitté la maison de monsieur Dunoyer. Je vous dirai ce que j'ai souflert, je vous dirai ce que j'éprouve maintenant. Alors, seulement alors, vous jugerez si je dois accepter et si vous pouvez me faire voire olfre généreuse.

Le lendemain, Ewen trouva Thérèse plus abattue que la veille; elle avait beaucoup pleuré ; seule, elle avait douloureusement ressenti le contre-coup de l'infâme abandon de monsieur de Montai.

Monsieur de Ker-Ellio secoua la tête.

— Vous n'avez pas été raisonnable, — lui dit-il.

— C'est vrai ; sans la pensée de ma fille, je ne sais pas jusqu'où serait allé mon désespoir.

— Vous aimez encore cet homme, — dit tristement Ewen.

— Hélas!

— Je ne vous fais pas de reproche... Si cruel, si fatal que soit cet amour, il est votre excuse.

— Non, je n'aime plus cet homme, ou plutôt... Mais laissez-moi vous faire le récit que je vous ai promis, peutêtre alors pourrez-vous comprendre les malheureuses contradictions de mon cœur.

— Je vous écoute ; j'aurai envers vous la même franchise, en peu de mots je vous dirai ce qui m'est arrivé depuis que je vous ai quittée, puis nous envisagerons l'avenir; nous prendrons une résolution digne, sage, et

nous songerons à votre pauvre petit ange, n'est-ce pas, ma sœur?

Ewen dit ces deux mots, ma sœur, avec une expression h la fois si tendre, si respectueuse, si résignée, que Thérèse, touchée jusqu'aux larmes, lui répondit :

— Oui, mon frère. Écoutez donc cette longue et pénible confession.

« Avant de sortir de la maison de monsieur Dunoyer, je fis demander la permission d'embrasser ma mère et ma sœur une dernière fois; cela me fut refusé. Je suivis monsieur de Montai chez lui : où pouvais-je aller? Parmi le peu de parens que j'avais, et qui tous étaient liés avec monsieur et madame Dunoyer, aucun n'aurait voulu me donner asile; j'accompagnai donc l'homme que je regardais comme mon mari.

» Dans le premier moment, je l'avoue, je fus assez égoïste pour ne pas songer que j'allais lui être à charge, à lui déjà si pauvre; mais je ne songeais qu'au bonheur de ne plus le quitter désormais. La dureté de monsieur Dunoyer, l'insensibilité de ma mère, m'exemptaient de tout remords. Jeune, aimante, courageuse, l'avenir ne m'effrayait pas. Je n'avais plus que monsieur de Montai à aimer sur la terre... j'étais heureuse... lui, au contraire, était sombre, accablé; mon sort l'inquiétait vivement, me disait-il.

» En arrivant chez lui, je fus à la fois saisie d'une joie d'enfant et d'un attendrissement involontaire ; tout ce qui l'intéressait, tout ce qui me retraçait ses habitudes, me semblait précieux ; le mélange de luxe et de misère que je trouvai chez lui me toucha profondément. Cette affectation d'élégance, pour ainsi dire désespérée, me parut de la dignité personnelle.

»!Monsieur de Montai se jeta dans un fauteuil, on cachant sa tète dans ses mains, avec tous les symptAmes de l'abattement. J'attribuai son air désolé à ses regrets de m'avoir mis dans une position difficile. Si j'avais cru alors lui être à charge et qu'il s'apitoyât sur son sort, une heure après j'aurais cessé d'exister ; mais je me croyais tendrement aimée, je me croyais surtout nécessaire au bonheur, à la vie de monsieur de Slontal.

» — Une fois mariés, lui disais-je, et lorsqu'on saura la conduite de ma famille à notre égard, nous inspirerons de l'intérêt. Connaissant votre capacité et nos malheurs, vos amis puissans viendront à votre aide. Que nous faut-il pour vivre? La place la plus modeste jointe à mon travail. Nous nous retirerons dans quelque quartier éloigné, et, vous le verrez, Edouard, je vous ferai dans cette humble condition des jours plus heureux que les plus beaux jours de votre opulence. »

— A cela que répondait-il ?

a —Qu'il n'était pas fait pour exercer un emploi subalterne ; qu'il lui restait quelque argent; que sa position n'était pas encore désespérée. Par ses relations, il pourrait obtenir un consulat dans quelque pays éloigné, position à la fois lucrative et honorable. Seulement, pour que sa conduite privée ne nuisît pas à ses sollicitations, il jugeait convenable, disait-il, de ne pas liabiter avec moi jusqu'au jour de notre mariage. Il me louerait un petit logement dans un quartier retiré ; il y viendrait passer le temps que ses démarches lui laisseraient ; les convenances seraient ainsi ménagées. Cette séparation pénible me parut raisonnable, prudente : je m'y résignai. La première journée que je passai ainsi avec lui fut triste et douce. Nous fîmes beaucoup de projets. J'insistai encore auprès de monsieur de Montai pour 'qu'il bornât ses prétentions à une place obscure, qu il obtiendrait certainement. Je lui rappelai nos rêves de médiocrité cachée. Redoutait-il les railleries du monde? Mais les gens de cœur pourraient-ils jamais railler un homme qui, après avoir follement dissipé son patrimoine, se vouerait à une existence laborieuse et honorable? Il fut inflexible; il ne voulait pas me réduire à un sort si infime. Telle était toujours la suprême raison derrière laquelle il se retranchait.

» Le lendemain matin, il sortit de très bonne heure pour s'oôcuper de mon appartement, me recommandant

THÉRfeSE DUNOYER.

de no pas répondre si l'on sonuiiil. Jo restai seule. Monsieur do Montai était parti dopuis quoique temps, lors(iuo j'entendis ouvrir la porte du salon qui précédait la cliauibre h coucher. Je crus que c'était lui... Ah! monsieur, cette p^emi^re trahison aurait du m'éclaircr; mais non, non, j'étais trop aveuglée... »

— Eh bien! qui était-ce?

— Une femme, joune, jolie, que je no connaissais pas, quoique J8 me rappelasse confusément ses traits.

— Une femme! ot que venait-elle faire? et comment était-elle entrée?

— Avec une clef qu'elle possédait. Monsieur de Montai n'avait pas eu lo temps de la prévenir de mon arrivée chez lui.

— Et cette femme?

— Était mademoiselle Julie, une actrice. Je no vous dirai rien de ma honte, de ma douleur, do l'insolence de celte fille : me prenant pour une de ses pareilles, elle me reprocha grnssi(Vemont do chercher h lui enlever son amant; mais ce serait en vain, disait-elle; elle était sllre de l'amour de monsieur de Montai, il l'aimait passionnément : il avait voulu l'épouser, mais elle avait refusé celte olfrc, sachant son inconduite.

— Mon Dieiil que vous avez dû souffrir?

— Non, j'étais indignée, voilà tout. Ce que me disait mademoiselle Julio me semblait une calomnie par trop absurde, je n'y crus pas. Enfin, cotte fenmie me déclara qu'elle attendrait monsieur de Montai, et qu'à son retour je verrais qui, d'elle ou de moi, sortirait de chez lui. « Ce sera moi, et h l'instant, lui dis-jo; » et j'allai attendre monsieiir de Montai dans la rue. Du plus loin que jo l'aperçus, je courus à lui, je lui dis tout : il mo rassura.

— Il vous rassura?

— Oui. Mademoiselle Julio lo persécutait depuis qu'il l'avait quittée pour Pire tout h notre amour. Il lui avait autrefois donné une clef do son appartement, il n'avait pas songé h la lui retirer : tel était le mystère de son apparition chez lui. Je le crus; j'avais tant besoin de lo croirel 11 me dit qu'il venait de trouver, rue de l'Ouest, près du Luxembourg, deux chambres dans une maison tranquille et retirée; qu'on s'occupait d'y transporter les meubles nécessaires ; le soir mPme je pourrais m'y établir. Pour rien au monde, je n'aurais voulu retourner chez monsieur de Montai.

» Rien de plus modeste que lo petit logement que je devais occuper on attendant notre mariage; la maison était tranquille, les fenfMres s'ouvraient sur de grands jardins, la rue était presque déserte; le silence do cette ri>traite me plaisait. Nous étions trop pauvres pour que jo prisse une femms de chambre ; la portière de la maison se chargea de mon ménage.

» Je fus un peu effrayée pendant les premières nuits de me trouver seule dans cet appartement; mais peu à peu jo m'y habituai. Notre mariage devait avoir lieu dès que les formalib'S nécessaires seraient accomplies. Monsieur de Montai attendait, disait-il, avec autant d'impatience que moi la fin do cette séparation.

» Alors commença pour moi une vie paisible et heureuse, ohl bien heureuse! trop heureuse! car ce souvenir me poursuivra toujours. Jo no voyais personne. J'avais à rneur de ne pas être h charge à monsieur de Montai ; je m'étais mise à broder, la femme qui me servait mo procura quelque clientèle, je pus suffire à mes besoins journaliers. Monsieur do Montai venait me voir presque chaque jour, il était triste ou gai, selon qu'il espérait ou qu'il désespérait dos promesses qu'on lui faisait au sujet du consulat. Co n'était pas tout : l'illégitimité do ma naissance, me disait-il, compliquait beaucoup les formalités de notre mariage, et en reculait malheureusement le terme. Je le croyais, je le consolais, car, pour certaines choses, j'avais plus de courage que lui. Sans doute, il m'était cruel de vivre ainsi séparée de l'homme qui était tout pour moi, mais

jo me résignais en songeant à l'avenir et en jouissant do la b'Iicité présente.

» Mes jours mauvais étaient coût où jo ne voyais pas monsieur de Montai. Loin de l'accuser je le plaignais : il devait soud'rir autant que moi. Ces jours-là, je travaillais avec moins d'énergie, j'éprouvais de vagues tristesses; mais aussi, le lendemain, quelle joie! comme je guettais de loin son arrivée!

» Un mois se passa ainsi, pendant lequel il manqua rarement do venir; le mois suivant, il fut quelquefois deux ou trois jours sans paraître. Mais je ne pouvais lui faire dos reproches : ses démarches pour son consulat, les préparatifs de notre union, absorbaient tout son temps. Et puis, co qui m'(Mait la force do me plaindre, c'est ([iie je le trouvais moins soucieux et plus gai (]uo par le passé. Il attribuait ces heureux changemens dans son caractère à ses os[iérancos presque réalisées, à notre réunion prochaine, à l'espoir do mo voir enfin dans une position hrillanle et digne de moi. Néanmoins, en attendant cette fortune inespérée, je redoublais de zèle, de travail, ne voulant pas abandonner notre avenir à la merci d'une incertaine protection.

» Un libraire retiré occupait avec sa femme un des appartenions où je logeais; c'étaient d'excellentes gens. Sachant que jo ne sortais jamais, ils mirent leur bibliothèque à ma disposition. Voyant, par le choix dequelquesouvragos, que je savais l'anglais, lo libraire me demanda si je pourrais me charger do quelques traductions. Vous jugez de ma joie, et avec quelle reconnaissance j'acceptai.

» Jo me levais avec le jour. D'abord je m'occupais do ma broderie, qui était d'un revenu modique mais assuré; jo préférais m'en occuper le jour parce que. lo soir, ma vue so fatiguait. Monsieur de Montai venait généralement à deux heures, quand il venait. Mon luxe et mon plaisir étaient de faire, pour lo recevoir, une toilette bien simple, mais d'une élégante simplicité, d'être coiffée comme il l'aimait. Après son départ, je me remettais à ma broderie jusqu'à la nuit. Alors j'allumais ma lampe, et, après un modeste dîner que m'apportait ma femme de ménage, je m'occupais de mes traductions jusqu'à onze heures ou rainuit...

» Ohl si vous sariezquo do longues soirées d'hiver j'ai ainsi passées, seule... mais occupée, mélancolique... mais non triste. »

— Et il ne venait jamais passer la soirée avec vous?

— Bien rarement, peut-être une fois ou deux par mois.

— Et c'est à ces gens-là que do tels bonheurs sont réservés! — dit monsieur de Ker-Ellio en soupirant.

— Monsieur do Montai, — reprit Thérèse, — «tait obligé et bien malgré lui, mo disait-il, d'aller chaque soir dans le monde, pour y rencontrer les gens influons dont il avait besoin, a On est si vite oublié quand on n'est pas incessant, » ajoutait-il ; et, comme toujours, je le croyais et je me résignais. Cette séparation n'aurait d'ailleurs qu'un temps. Quelquefois, lorsque monsieur de Montai me quittait, jo l'accompagnais, nous faisions une longue promenade sur le boulevard du Mont-Parnasse. C'étaient mes jours do féto. Il mo ramenait à ma porte, et je remontais chez moi avec une provision de bonheur.

» Les soirées qui suivaient ces promonades faites avec lui étaient bien douces; alors mon travail me semblait plus facile, quelquefois je restais à écrire jusqu'à deux heures du matin. Mes traductions et ma broderie me rapportaient dix à douze francs chaque journée. De l'une do mes deux pièces j'avais fait un petit cabinet d'étude où j'avais toujoursquelques fleurs : monsieur de Montai les aimait; j'allais les acheter moi-même chez les jardiniers fleuristes si nombreux dans co quartier. C'était à la fuis un plaisir ot une distraction. Malgré ces folies, — dit Thérèse en souriant tristement, — au bout de deux mois j'avais amassé plus do deux cents francs. Avec quel triomphe je les donnai à monsieur de Montai, en lui disant que c'était lo commencement de ma dot! Il fut émerveillé.

» Ah I si vous Touliez, lui dis-je, vous occuper aussi, renoncer à volro projet d'ambition, nous serions si heureux I Vous le voyez, la place la plus modeste, avec ce que je puis gagner, nous permettrait de vivre presque dans l'aisance ; nous avons si peu de besoins. Mais, hélas! il ne voulait pas, disait-il, me voir ainsi travailler toujours; cela lui étnit pénible, il y consentait parce que lui-même vivait avec la plus sévère économie en attendant cette place si désirée. Je n'osais lui répondre que ses dépenses pour l'obtenir nous auraient fait vivre pendant des années peutfitre; mais enfin j'étais radieuse de songer que je pourrais, moi seule, suffire à nos besoins. Cette pensée me donnait de nouvelles forces. »

— Et vous n'aviez aucune nouvelle de votre famille.

— Aucune. On m'avait envoyé, chez monsieur de Montai, mes robes, mon linge, qui m'avaient été donnés en cadeaux ; rien de plus.

— Les infâmes 1

— Monsieur de Montai voulait me faire poursuivre monsieur Dunoyer pour m obtenir une pension alimentaire, jamais je n'y voulus consentir.

— Oui, — dit Ewen après quelques momens de réflexion,

— vous deviez être bien heureuse de cette vie d'amour et de travail ; je comprends que le souvenir de ce temps vous soit à la fois cher et douloureux.

— Cela est inexplicable, mais cela est. J'aurais été riche, je n'aurais souffert aucune privation , que mon bonheur eût été peut-être moins vif. Mon amour avait encore grandi dans cette solitude et dans cette lutte contre l'infortune ; il était devenu à la fois sérieux comme le dévouement, saint comme le devoir. Il me semblait que j'expiais en partie ma faute en me résignant à vivre si longtemps séparée de monsieur de Montai. Mon vieux libraire était si content de mon travail qu'il augmenta mon salaire; le troisième mois je pus donner encore deux cents francs h monsieur de Montai.

— Et il prenait cet argent?

— Pourquoi l'aurais-je gardé ? Il en avait plus besoin que moi. Pouvais-je prévoir (ju'un jour je regretterais amèrement ces modestes .sommes, hélas 1 pour mon enfant... Mais plus tard vous saurez tout. Mon Dieu! je vous attriste, je vous blesse en vous parlant ainsi des seuls jours heureux que j'aie connus.

— Non, non, vous le savez, ma sœur, il faut que jo sache tout, entendez-vous 1 tout, pour que nous puissions, comme vous me l'avez dit, envisager slirement l'avenir. Et puis la seule consolation du malheur n'est-elle pas de parler du bonheur qui n'est plus ?

— Oh 1 oui, ces souvenirs m'ont bien souvent aidée à vivre ; mais je touche au moment le plus funeste et à la fois le plus beau de ma vie ; ce trop grand bonheur aurait dft me faire pressentir qu'il cachait quelque horrible raillerie de la destinée.

» C'était le vingt-cinq mars, un mercredi, je me le rappelle. Depuis huit jours, je n'avais pas vu monsieur de Montai ; pour la première fois, son absence s'était ainsi prolongée; il entra chez moi, je me jetai dans ses bras en fondant en larmes. « Tu pleures, ma Thérèse, — s'ecria-t-il,

— c'est de joie qu'il faut pleurer. J'ai le consulat de Lisbonne, 20,000 francs d'appointcmens, et nos bans sont publiés depuis ce matin : voilà l'excuse et le motif de cette longue absence qui m'a autant affligé que toi. « Rien ne s'oublie plus vite que le chagrin lorsqu'un grand bonheur lui succède. Je ne pouvais d'abord croire à ce que me disait monsieur de Montai; mais sa joie était si vive, sa physionomie si rayonnante que je me rendis à cette évidence, et pourtant...

— Comment! ce consulat? vos bans publiés?

— Mensonge, mensonge. Sa joie, savez-vous ce qui la causait : je l'ai compris depuis, c'était la certitude d'être aimé de madame de Beauregard.

— Comment! à celte époque il la voyait?

— Tous les jours. Mais ces révélations ne viendront que trop tôt. Puisque vous êtes assez généreux pour m'enten-

dre, laissez-moi m'appesantir sur le dernier bon souvenir qui me reste.

» Ce jour-lh donc, monsieur de Montai me dit : a Thérèse, il faut que nous fêtions cette bonne.chance qui assure à jamais notre avenir. Voici mes projets : Le temps est charmant, nous allons faire une longue promenade, puis nous irons comme deux amans dîner au cabaret, et ensuite au spectacle en petite loge grillée. »

» Pardonnez-moi de vous entretenir de ces puérilités, — dit Thérèse à Ewen, — et no vous étonnez pas si la proposition de monsieur de Montai me fit un plaisir extrême. Tout semblait d'accord pour rendre cette journée ravissante : il faisait un soleil de printemps, les prés commençaient à verdir. Quoique les environs de Paris soient peu pittoresques, le temps était si doux, si pur, j'étais si contente, que jamais la vue des plus beaux sites ne m'aurait causé une impression plus charmante. J'avais retrouvé la pétulante gaieté de mes quinze ans. Edouard fut aussi d'une joie folle. Enfin, bien lassés, nous revînmes à Paris; je fis ma plus belle toilette pendant que monsieur de Montai rentrait chez lui ; il revint me prendre ; notre dîner fut très gai. Ensuite nous allâmes au théâtre ; jamais spectacle ne m'intéressa davantage. J'étais seule avec monsieur de Montai; malgré moi, je partageais ses ambitieuses espérances. Le consulat de Lisbonne n'était qu'un premier pas vers une fortune plus haute. Que vous dirai-jel Cette journée enchanteresse passa comme Ir plus riant des songes. Le soir, en me ramenant chez moi, monsieur de Montai me dit une chose qui la veille m'ertt bien fait pleurer, mais qui alors me fut presque indifférente.

» Pour se mettre au fait des atïaires de son consulat, il devait aller passer huit ou dix jours chez un ancien consul de cette résidence qui habitait Melun ; il m'écrirait souvent pour me rendre moins pénible cette petite séparation indispensable. J'étais dans un tel enivrement, et ce grossier mensonge me sembla d'ailleurs si naturel, que je pris mon parti résolument. Qu'était-ce que dix jours? nous devions nous marier le 17 avril : telle était l'époque qu'il avait fixée. Pourquoi celle-là plutôt qu'une autre? je no sais; c'était pour donner, sans doute, une apparence de réalité à ses tromperies. Il partit.

— Mais ce consulat ? ce voyage à Melun pour se mettre au fait?

— Mensonge, vous dis-je, mensonge. Au bout de quatre jours, je reçus de lui une lettre très tendre; seulement, soit par oubli, soit à dessein, monsieur de Montai ne me donna pas son adresse, je ne pus lui répondre. Quelques jours après, nouvelle lettre aussi tendre que la première, mais elle m'annoçait que les travaux de Montai sur son consulat futur lui prendraient encore quelque temps. J'attendis encore.

— Quelle effronterie I quelle cruauté I Savez-vous où il était alors?

— A Melun, en effet; mais madame de Beauregard avait une propriété à un quart de lieue de cette ville, et il y passait des journées entières.

— Oh ! c'est horrible ! mais pourquoi ces odieux mensonges?

— Il importait h ses projets que je n'eusse pas oe soupçons;il voulait h tout prix me rassureret donner un prétexte à ses absences; il craignait sans doute que je ne fisse un cclatqui l'eûtcompromisaiiprèsde madame deBeauregard. Enfin ce voyage finit. Lorsijue je revis monsieur do Montai, quinze jours après cette journée où j'avais été si heureuse, ce fut moi qui, cette fois radieuse, fière, enivrée, me jetai dans ses bras... J'étais mère.

— Et cela... cela ne toucha pas le cœur de cet homme?

— Il partagea mon bonheur, du moins il parut le partager ; mais il m'annonça une triste nouvelle : le ministère était chancelant, et le ministre son ami, pour s'assurer d'un opposant très influent, avait disposé du consulat. Hélns! je l'avoue, en songeant à l'avenir de notre enfant, moi jusqu'alors si indifférente pour ne pas dire si contraire aux projets ambitieux de monsieur de Montai, je re-

TO

gretlais cette place qui nous eût mis à l'abri dos privations, quo je no redoutais pas pour moi, mon Dieu 1

» De co jour d;ittMil mes malheurs. Monsieur de Montai resta une goinaino entière sniis me voir. Je lui écrivis deux fois, je no reçus pas do réponse; enlin il vint, mais sa froideur, sa brusquerie me frappèrent. L'iipoiiue lixée pour notre mariaiîe était dépassée depuis lonfîtemps; je le lui rappelai. Il nie demanda duromenlsi je me liais ou non à lui. « Mais nos bans sont publies? — lui dis-je. — Cela ne prouve rien, — me dit-il, — l'inconvénient de votre naissance cause à chaque instant de nouvelles dinicultés ; j'ai l'ennui de les lever, épargnez-moi donc la fatigue do vous entendre faire toujours la même demande. »

M Ce reproche sur ma iialssame me lit mal. Je pensai à mon enfant, lin moment j'eus un horrible pressenliment : si monsieur do iMontal me trompait, un jour on lui reprocherait aussi sa naissance... Mai» je mo rassurai bientiM en songeant k la loyauto d'Kdouard. Deux semaines se passèrent encore sans ipie je le revisse ; alors nulle iiiquieudes m'assaillirent. Co ne fut pas tout. Les (chagrins, joints aux préoccupations de mon nouvel état, no me laissaient aucune liberté d'esprit; et pourtant, depuis la ruine des espérances de monsieur do Montai, je sentais plus que jamais la nécessité du travail.

B Mais, liélasi pour la première fois, je me trouvai presque incapable de rien faire, tant j'étais cruellement atisorbée. Si machinale que fiit une œuvre de traduction, il m'était impossible de m'y livrer au milieu des inquiétudes, des angoisses dont j'étais assaillie. Je luttai énergiipiement contre ce découragement ; ce fut on vain. Les reproches bienveillansdu libraire m'apprirent que mon travail perdait de jour en jour de s;i valeur ; j'avais beau m'appliquer de tout mon pouvoir, ma pensée était ailleurs; je voulus vaincre ma préoccupation, mes ell'orts mômes tournèrent contre moi ; si je parvenais quelquefois à éloigner pondant iwie heure les pénibles idées qui m'assiégeaient, elles revenaient bientôt avec uno nouvelle violence.

Alors la plume mo tombait des mains, je fondais en larmes, je me désespérais, je me jetais à genoux pour invoquer la Providence ; mais, lielas! le temps s'écoulait. Chaque heure perdue dans le désespoir était aussi une heure perdue pour mes ressources. A celte peuséedésolante, je séchais mes larmes, je reprenais ma tâche en maudissant ma faiblesse, en me disant que mon enfant ressentirait peut-ÔIre la réaction de mes chagrins, je me reprochais jusqu'à ma douleur... elle pouvait atteindre co pauvre petit (Hre. Mais bientôt mes idées s'obscurcissaient davantage, le chagrin ra'hébÇtait ; le libraire mécontent cessa peu à peu de m'emplover. Privée de celte précieuse ressource, je me bornai à la broderie ; quoique mon agitation fébrile fit parfois trembler convulsivement ma main, au moins je n'étais pas absolument incipabl» de cette occupation. Mais quelle différence 1 en brodant douze à quinze heures par jour, je ne gagnais pas le quart do ce que je gagnais avec mes traductions... et puis ma vue s'affaiblit peu à pou. Oh 1 ce fut un jour terrible (juo celui où mes yeux fatigués se refusèrent à co travail, ma seule, ma dernière ressource ! »

— Mais ce que vous avez souffert est horrible, pauvre inforiunée I Moi qui parlais de m«s douleurs, grand Dieul avais-]e seulement le droit démo plaindre? Mais cet homme ! cet homme 1

— Après la scène dont je vous ai parlé et dans laquelle il s'était montré si dur, je restai quinze jours sans lo voir ; je lui avais écrit sans recevoir de réponse, il m'avait défendu d'aller chez lui : effrayée de cette absence prolongée, jo ne tins pas csmpte do cet ordre, j'y allai. Son domcsiique me dit qu'il était sorti, qu'il s'habillait au club, où il dînait, et qu'il ne rentrerait peut-être que bien avant dans la nuit.

— Comment! monsieur de Montai vivait encore avec un certain luxe pendant que vous vous épuisiez à travailler!... il venait prendre le |ieu d'argent que tous gagniez si péniblement ! mais c'est infâme I

—Il avait des habitudes de dépense auTquelles il ne pouvait pas renoncer; il l'avouait. Lo peu d'argent que je lui

remettais de temps en temps était presque du superflu pour moi. J'attendis monsieur (le Montai dans la rue, à sa porte, depuis deux heures jusqu'à minuit. A cette heure, je me lassai ; je mourais do fatigue ot d'inquiétude; je rentrai chez moi, c'était encore une journcB perdue pour le travail.

» Lo lendemain, au point du jour, jo retournai chez lui. Son doniestii|ue me dit (lu'il avait ordre de n'éveiller son maître (|u'à midi. J'attendis jusqu'à midi. Jone puis vous dire ave(; (|uelle colère, avec quelle brutalité il me reprocha do l'accabler de lettres, de le poursuivre de ma présence; lo poursuivre de ma présence!... — reprit Thérèso avec amertume; — je no l'avais jias vu depuis quinze jours... l'accabler de mes lettres! étais-je donc coupable de lui écrire lorsque j'étais dévorée d'inquiétudes. Il linit par me déclarer que si je continuais de l'obséder ainsi, il ne tiendrait aucune de ses promesses. »

— Cela devait ^tro... cela devait être ; seulement cet hoinnie a biim tardé.

— S'il a tardé, c'est (lu'il c«aignait un éclat... vous saurez cola plus tard... Enlin, pour la première fois, il mo dit...

— Vous hésitez, Thérèse... Cela est donc bien horrible?

— Oui, mais je no veux non vous caih(;r, je ne suis plus tenue à aucun ménagement. Eh bien ! pour la première fois, il me dit qu'en me promettant de m'épouser, il s'était adressé à une jeune personne qu'il croyait la fdie légitime de monsieur Dunoyer, et non pas une fille naturelle reniée par sa famille.

— Continuez, continuez, rien ne m'étonnera plus.

— Cette duplicité m'indigna. Mais que pouvais-je faire? mon sort ou plutôt celui de mon enfant n'était-il pas entro ses mains. Je fus lâche, je pleurai, je suppliai. Monsieur de Montai se radoucit et me dit qu'il ne se refusait pas à notre mariage, mais qu'il se réservait d'en fixer l'époque, et (lu'il dépendrait do ma soumission h ses volontés d'en reculer ou d'en rapprocher le ternie. J'étais à sa merci, je me résignai ; je lui demandai en pleurant quand jo le reverrais. Il s'emporta de nouveau : « J'allais recommencer à l'obséder, s'écria-t-il ; il me verrait quand cela lui conviendrait; je n'avais qu'à l'attendre, il viendrait mo voir au premier jour. Je le quittai. »

— Et il ne s'informa pas de vos besoins?

— Je ne l'y avais pas habitué ; mon travail m'avait d'abord suffi, et au delà.

— Mais, ruiné comme il l'était, de quelle manière pouvait-il suffire à .ses dépenses, as.soz considérables.

— Lorsque je quittai la maison de monsieur Dunoyer, monsieur de Montai avait encore à lui et pour toute fortune, m'avait-il dit, cinq à six mille francs. Mais monsieur Dunoyer lui avait reproclié devant moi do lui devoir deux cent louis. Bien des fois j'avais conjuré monsieur de Montai d'éteindre cette dette : je ne sais s'il le fit :

» Pardonnez-moi maintenant si j'entre dans quelques détails qui vous paraîtront puérils , mais il sont nécessaires. Trois semaines se [lassèrent sans que j'entendisse do nouveau parler do monsieur de Montai. Je n'oubliais pas ses menaces et sa défense de retourner chez lui ; jo n'osai pas la braver ; jo me contentai de lui écrire, sans me plaindre, que j'étais souffrante, abattue, désolée, que jo n'exigeais rien, mais quo je serais bien heureusede le revoir, ne fût-ce qu'une heure; que cela remonterait mon courage, que l'état dans lequel je me trouvais méritait peul-(^tre cette preuve de son attachement; et C(^la, je vous l'assure, — ajouta Thérèse en essuyant ses larmes, — était dit bien tristement, mais sans aigreur, sans l'ombre d'un reproche.

-^ Un tigre eût été attendri! lui ne répondit rien... n'est-ce pas?

— Rien... D'après mes dernières lettres, je l'avoue, j'avais compté sur sa présence... j'attendis un jour... deux jours... trois jours... il ne vint pas. Je perdis tout espoir; mes forces étaient à bout, j'avais dépensé une petite somme que j'avais conservée... ma vue devenait d(; plus en plus faible, ma broderie me donnait à peine de quoi vivre ; je tombai

malade. Je n'osais pas prier monsieur de Montai de venir avant d'être sûre que j'étais réellement bien malade; au bout do quelques jours, quand mon visage porta des marques visibles de souffrance, je lui demandai à le voir.

— Il ne vint pas? il ne répondit pas?

— Si... il me répondit qu'il n'était pas dupe de mes mensonges et de mes ruses.

— L'infâme I l'infâme !

— Ma maladie dura près d'un mois ; pour subvenir aux dépenses qu'elle me causa, je vendis plusieurs de mes vètemens et quelques petits objets de luxe dont on m'avait fait présent chez ma mère, et qu'on m'avait renvoyés lorsque j'avais quitté la maison de monsieur Dunoyer. J'attendais avec anxiété la fin de ma convalescence, ou plutôt le moment où je pourrais me lever : j'avais mon projet.

» Enfin j'eus la force de me soutenir. La première fois que je me regardai dans un miroir, je fus d'abord effrayée, puis satisfaite du changement de mes traits ; monsieur de Montai verrait bien que ma maladie n'était ni une ruso ni un mensonsre, il aurait alors pour moi, sans doute, quelques paroles d'intérêt. Je me rendis chez lui ; il y a maintenant six mois de cela. Lorsque je me trouvai devant sa porte, je faillis m'évanouir, tant j'étais faible encore. Enfin je repris courage : il était impossible qu'à mon aspect monsieur de Montai ne fût pas saisi de pitié. Je montai, on parlait très haut chez lui ; sa porte était entr'ouverle. Tout à coup, je vis sortir de l'appartement cette femme dont je vous ai déjà parlé...

— Mademoiselle Julie?

— Elle même ; elle paraissait exaspérée. Le portier la suivait en tâchant de la calmer. En me voyant, elle poussa un cri de surprise. « Vous ici, madame ? Vous n'êtes donc pas accouchée? — je la regardais sans lui répondre; sa fureur m'effrayait. Après m'a voir examinée attentivement, elle s'écria: — Ohl le monstre! c'était un mensonge... j'ai été sa dupe encore cette fois 1 » Puis, me prenant par le bras avec violence, elle m'attira dans l'appartement, qui était complètement démeublé ; elle en referma la porte, et nous nous trouvâmes seules. Je ne cherchai pas à sortir, j'étais anéantie, les plus funestes pressentimens me brisaient le cœur. « Madame, me dit cette femme presque avec intérêt, pardonnez-moi de vous avoir injuriée la première fois que je vous ai rencontrée ici, je ne savais pas qui vous étiez... malheureusement pour vous, car il était peut-être encore temps de vous désabuser sur le compte du misérable qui nous trompait si indignement toutes deux... Maintenant, apprenez l'infamie de sa conduite; depuis six mois, il vous est infidèle pour moi, et moi, il me trompe à mon tour, savez-vous pour qui ? Pour une veuve, la marquise de Beauregard, à laquelle il fait la cour, qu'il veut épouser, et qu'il épousera sans doute : il est si roué ! J'ai appris tout cela hier ; et j'avais été jusqu'ici assez sotte pour ne me douter de rien. Ce n'est pas tout : il est parti cette nuit, on ne sait pas pour où, mais sans doute pour aller rejoindre sa marijuise. »

» Je n'ai pas besoin de vous dire, — reprit Thérèse, — l'horrible révolution que me causa cette nouvelle. Pourtant, jusqu'à cette heure, et quoi que m'eût dit mademoiselle Julie, jamais je n'avais cru monsieur de Montai capable de me sacrifier si indignement et d'épouser madame de Beauregard. Ma confiance était folle, mon illusion stupide, mais je la bénis, car elle m'a épargné un crime peut-être.

— Quel aveuglement ! Jamais l'idée de ce mariage?...

— Jamais. J'avais cru à une liaison de galanterie entre eus. Celte femme était perdue dans l'opinion publiqne.

— Mais elle était puissamment riche, rien de plus.

— C'est vrai ; mais je ne pouvais croire à tant de bassesse. Enfin mademoiselle Julie m'apprit que monsieur de Montai lui avait cyniquement avoué ([u'il ne m'avait enlevée que dans l'espoir d'une riche dot et d'hériter un jour d'une partie de la fortune de monsieur Dunoyer; mais qu'après la répudiation de monsieur Duuoyer, il ne pen-

sait plus à m'épouser, et qu'il n'avait pour moi que Jes égards commandés par ma triste position. Ce n'est pas tout... (Comment oserai-je encore?...

— Courage... courage I

— C'est qu'il me semble que la honte de monsieur do Montai rejaillit sur moi... J'ai aimé un tel homme... hélas 1 et, méprisez-moi, souvent j'ai regretté le temps ou je croyais à son amour... Enfin ce sera une expiation do plus.

— Eh bien?

— Cette femme, mademoiselle Julie, m'apprit, au milieu d'un redoublement de colère et d'indignation, que, trois jours auparavant, monsieur de Montai était venu à elle tout éploré... oui, lui dire en sanglotant que je venais d'accoucher... qu'il avait épuisé ses dernières ressources pour moi, et qu'il venait s'adresser à la générosité de mademoiselle Julie, pour qu'elle lui prêtât mille écus, destinés à me mettre, pendant quelque temps, moi et mon enfant, à l'abri de la misère !

— Mais cet homme a des raffinemens d'ignominie révoltans! — s'écria monsieur de Ker-Ellio au comble du dégoût et de l'indignation, — c'est l'hypocrisie dans la plus infâme dégradation.

— Enfin, les larmes de monsieur de Montai furent tellement hypocrites, il peignit ma triste position avec tant d'éloquence, qu'il sut intéresser à mon sort cstte femme dont j'avais été la rivale, et qu'elle fit, malgré son avarice (elle me l'avoua), ce prêt à monsieur de Montai, qui l'avait, me dit-elle, ensorcelée en lui peignant mes malheurs pendant ma grossesse.

— Oh I que de honte ! cela est-il possible, mon Dieu 1 cela est-il possible 1 Heureusement ce hideux récit toucho à son ternie.

— L'argent que monsieur de Montai avait emprunté soidisant pour moi, était destiné à un voyage qu'il devait faire pour aller rejoindre madame de Beauregard, partie depuis quelques jours. Du moins telle fut l'explication que me donna mademoiselle Julie ; le démeublemenl de l'appartement de monsieur de Montai justifiait ces craintes, malheureusement trop fondées.

» Mademoiselle Julie avait appris la veille, et je l'appris d'elle, que, depuis quatre ou cinq mois, monsieur de Montai faisait une cour assidue à madame de Beauregard ; le monde, malgré sa complaisance habituelle, avait durement repoussé cette femme ; personne ne la recevait plus depuis le scandaleux éclat de ses aventures. Deux t'ois, monsieur, de Montai l'avait suivie h la campagne. Tel avait été le prétexte de sa première absence à Melun. Que vous dirai-je de plus I j'étais si écrasée par cette nouvelle, que mademoiselle Julie elle-même eut pitié de moi ; elle voulait se venger de monsieur de Montai, découvrir ses traces, aller le rejoindre, et le démasquer aux yeux de madame de Beauregard ; elle m'offrit ses services.

— Toutes les douleurs, toutes les humiliations I vous n'aurez éciiappé à aucune !

— Je refusai, je revins chez moi... Ce qui me reste à vous dire est si douloureux que j abrégerai. Peu après, la misère vint m'accabler ; à la suite de ma maladie, j'avais presque perdu la vue ; mon travail me rapportait si peu que je fus hors d'état de payer le loyer de mes deux chambres. Je vendis le peu de meubles que je possédais, j'allai me loger dans un cabinet garni.

— Vous! vous! mon Dieu! élevée dans le luxe?

— Le terme de ma grossesse approchait; je surmontai une horrible répugnance, je ne voulais pas que mon enfant fût victime de mon orgueil, j'allai accoucher à l'hospice : là, au moins, nous reçûmes tous deux des soins auxquels ma pauvreté ne m'eût pas permis de prétendre.

Monsieur de Ker-Ellio cacha sa tête dans ses mains, en poussant un douloureux gémissement.

Thérèse continua en essuyant ses larmes :

— Au bout de quinze jours, selon l'usage, on me renvoya de cet asile avec mon enfant, qui fut alors ma joie et ma douleur. En entrant à l'hospice, je possédais quarante

THÉRÈSE DUNOYER

francs onvi;on ; j'augmentai qucl(iue pou cette somme du fruit ii(! mou iravail pondant qui' jo s(^journiii là. V.n sortant, je pus ac'.H'ler ce joli berceau jioiir mon enfant , — dit Thérèse en n^intrant h Kwrn ce petit meulili' smiip- ■ tueux; — ce fut nia dernière lolie. Jo garnis celte misorablo mansarde de ce ':\ui m'était indispensable, il ne me resia rien. Malgré un travail opinirttre, les soins que réclamait ma lillo absorbant Ijcaucoup do mon temps, jo gagnais à peine de quoi vivre : je n'avais pas de bois. I.e froid devint si rigoureux que, treml)lant pour la santé, pour la vie de cet enl'ant, jo me résignai pour la première fois à une démarche que pour moi seule je n'aurais jamais tenlée... J'écrivis fi ma mère... Vous savez sa réponse. Lorsi]ue cette excellente femme, ma voisine, est entrée ici, elle m'a trouvée expirante do froid et de besoin...

«Vous savez tout jusqu'à ce jour. RIalgi'é moi, j'avais vaguement espéré le relour de monsieur de Montai. Si incertain que fiU cet espoir, il m'avait toujours soutenue.

» Maintenant ai-je besoin de vous dire que mon cœur est brisé, flétri, mort pour tout autre sentiment que l'amour maternel ? A force d'avoir soulfert pur l'uniour, ce mot seul m'est odieux.

» Vous dirai-je enfin que, malgré l'horrible ingratitude de monsieur de Montai, que malgré ses basscvsscs, que malgré son parjure et sa trahison, je regretterai toujours, comme le plus beau , comme le p!us heureux moment do ma vie, le temps où je le voyais chez ma mère, et le temps plus cher encore à mon cœur oit, dans ma retraite do la rue de l'Ouest, jo passais la moitié de mes journées à l'attendre en travaillant, et le reste des heures à me rappeler sa venue avec délices?

»Cela est lik-he et honteux, je lésais; son abominable conduite devrait ternir jusqu'à ces souvenirs chéris, mais cela n'est (las, non, cela n'est pas. Il n'est point de souvenir, voyez-vous , plus puissant, plus opiniâtre, que celui de l'amour heureux dans le travail et dans la pauvreté; aucun plaisir fastueux , aucune obligation mondaine ne vous en disirait. C'est à lui, à lui seul que vous demandez toutes vos joies, toutes vos félicités.

» Jo vous le répète, mon cœur s'est usé à la fois et dans le bonheur et dans la douleur. Tout ce qui me reste de sensibilité est concentré sur mon enfant... Oui, mon cœur est mort; s'il bal encore quelquefois et bien rarement, c'est à la jH'nséo des jours passés, c'est à la pensée d'un bonbeurqu'il ne m'est plus, hélasl donné de ressenlir.

» A celle heure , vous savez tout, — dit Thérèse en terminant;— comprenez-vous enfin pourquoi je refuse votre oflre, si noble, si généreuse? Que serais-je pour vous? A peine une amie froide et triste. Poun)uoi vouloir enchaîner voire vie à une vie désormais muelto et glacée comme la tombe? Ah! croyez-moi , un cœur comme le vôtre est digne de rencontrer un ca>ur qui lui réponde. Craignez de céder à un mouvement de pitié exaltée; un jour vous ressentiriez des regrets cruels, et vous ne seriez pas seul à gémir d'avoir poussé la grandeur d'âme jusqu'à la folie »

Ewen de Ker-Ellio avait écouté Thérèse avec un mélange indicible d'admiration , de douleur et do pilié ; il la trouvait si courageuse, si résignée, que son amour pour ello avait encore auguienté.

Toute âme humaine a son côté faible. En parlant du sentiment absolument fraternel qu'iliavait voué à Thérèse, Ewen menlait peut-être à son insu; non qu'il eût jamais songé à abuser des droits (|ue pourrait lui donner son mariage avec Thérèse, mais sa teinlresse, ses soins, chasseraient peut-être avec le temps l'indigne souvenir de monsieur de Montai du cœur do la jeune femme; un jour, enfin, appréciant l'amour de monsieur de Ker-Ellio, elle le récompensirait [)eut-ètrc en le partageant.

Connaissant la liète susceptibilité de Thérèse, sachant combien une [iremière douleur est ombrageuse et défiante, monsieur de Ker-Iillio avait cru sage de ne pas d'abord .se montrer au'c yeux de Thérèse comme amant, mais conmio fièro; bien résolu d'ailleurs, eu homniodccœuret d'iion-

OEL'V. CUOISIES.— II.

neur, h rester à tout jamais son frère s'il no parvenait pas h se faire aimer plus tendrement.

Evvi'U aimail passiunnrinenl, il avait confiance dans son dévouenienl, il était soutenu par le ferme espoir d'obtenir un jour l'amour de Thérèse.

N'excusera-l-on pas l'espèce do duplicité qu'il niellait peut-Ctre dans sa conduite, en songeant (|u'il tendait d'ailleurs h tin but noble et généreux, celui d'arracher avant tout Thérèse et son enfant à la plus afireuse misère?

Quant à mademoiselle Dunoyer, elle élait de boiiiie foi; elle disait vrai en déclarant à Ewen qu'elle avait le co'ur mort à tout jamais, excepté h l'endroit do l'anidur maternel, et qu'elli- ne pourrait ressentir pour lui , homme si généreux, qu'une amitié sincère.

Celte conviclion profonde de son impuissance h aimer désormais lui était révélée par nue espèce de seconde vue du cœur que les femmes seules possèdent, car elles seules peut-être sont c<ipabl(^sdc n'aimer qu'une fois et de nourrir des regrets éternels.

Après les grands chagrins, l'espérance se retire à jamais de certaines Ames, auxquelles l'expérience do la douleur donne d'inexorables certitudes.

Ce n'est pas la volonté, c'est le pouvoir d'aimer qui leur manque.

Elles ont senti , on oserait presque dire elles so sont vu arracher la corde la [ilus sensible de leur ?tre.

Seulement, ainsi qu'un mutilé croit tjuelquefois, parune étrange illusion, sentir le bras qu'il a perdu, de même ces Ames mutilées éprouvent quelquefois des velléités d'affection, fantômes trompeurs qui s'éranouissent dès que la raison s'éveille.

Thérèse était donc véritablement désespérée, tandis qu'Ewen nourrissait encore les plus douces illusions, se disant avec la résignation d'une belle âme :

« Au pis-aller, j'aurai toujours donné mon nom et un avenir à Thérèse et à son enfant. »

Ewen possédait toutes les nobles ruses de la générosité. Il savait bien la portée de ces paroles, qu'il répétait sans cosse à Thérèse :

« Et votre fille? Et si elle vous perd, que deviendra-t-elle? Songez à tout ce que vous avez souffert. Irez-vous l'exposer aux mêmes douleurs? Avez-vous le droit de refuser la fortune qui s'offre à elle? lit une fille encore, une fille! un être plus faible, plus exposé qu'un autre; un être qui ado doubles chances de honte, de dégradation et de malheur; un être qui peut , rornnie vous, trouver sa perte dans un sentiment d'abord chaste et pur, tandis qu'un homme, en aimant, ne risque rien... rien que le bonheur, que l'honneur, que le repos de celle qu'il veut séduire!... Et vous vous exposerez à abandonner votre enfant à tous les orages de la vie, lorsqu'un homme loyal lui oflre, ainsi qu'à vous, un abri srtr et paisible? »

Thérèse pouvait difficilement répondre à ces objections.

La loyauté chevaleresque d'Ewen rayonnait dans toutes ses paroles; il inspirait une sécurité profonde h niaiiemoiselle Dunoyer; elle ne doutait pas un seul moment (et elle avait raison) do la réalité des promesses et des oft'res de monsieur de Ker-Ellio.

S'il lui disait « Soyez ma sœur, » c'est qu'il élait résolu d'être un frère pour elle, et de ne jamais lui faire sentir qu'il regrettait l'absence d'un sentiment plus vif.

Pourtant, par délicatesse, elle hésitait à consentir à ce mariage. Il lui semblait faire une bassesse en acceptant une proposition dont ello seule retirerait de grands a>antages.

En vain monsieur de Ker-Ellio lui prouvait qu'il serait mille fois plus malheureux encore sans elle, tandis qu'il serait le plus heureux des hommes de lui consacrer sa vie. Il fit plus : il lui proposa d'assurer à sa fille une existence indépendante, et de lui prôler, à elle Thérèse, une somme assez considérable pour vivre ; mais Thérèse ne pourrait jamais s'aci.|uittcr, (Ule refusa donc.

Que dire de plus? Après les insistances les plus pressantes, les plus opiniâlres, Thérèse céda.

Monsieur de Ker-EUio, la considérant commn sa femme, la retira do sa mansarde et l'clablit dans un hôtel garni.

Les formalités nécessaires accomplies, il l'épousa, reconnut sa fille, et, plein d'espoir, partit pour Treû-IIurtlog avec sa femmo et son enfant.

LE VOIS NOID.

Le lecteur n'a peut-être pas oublié les deux vieux serviteurs qui portaient une si vive affection au jeune maître do Ïreff-Hartlog : Aun-Jaun, nourrice d'Ewen, et Lès-en- Goch, ancien soldat do l'insurrection vendéenne.

Une année s'était écoulée depuis le mariage de Thérèse et de monsieur de Ker-Ellio.

L'entretien de Lès-en-Goch et d'Ann-Jann nous instruira des événemens qui se sont passés durant cette période.

Novembre était arrivé.

Novembre... ce mois noir que la tradition disait si fatal à la famille de Ker-Ellio!

Quoiqu'il fût une heure de l'après-midi , une brume épaisse obscurcissait l'atmosphère.

Lès-en-Goch et Ann-Jann étaient, selon leur habitude, assis au coin du foyer de la cuisine du manoir.

Rien n'est changé dans cette vaste sulle; on y voit toujours la haute cheminée, les gravures coloriées clouées aux murs et représentant les saints de Bretagne. L'étroite fenêtre, à petits carreaux verdâlres encadrés de plomb, Iillre toujours une lumière vive et rare, qui s'accroche aux angles de la table de chêne massive et scintille aux arêtes du vieux buffet de noyer.

C'est toujours le vaste foyer, noir, enfumé, sur lequel se dessinent la haute taille et les vôtemens blanchâtres de Lès-en-Goch.

Ann-Jann semblait accablée de tristesse.

Le vieux Breton, encore plus silencieux , plus taciturne que d'habitude, n'avait pas entendu sa femme, qui déjà deux fois lui avait adressé la parole.

— Lès-en-Goch, vous ne me répondez pas, — dit Ann- Jann en se lovant et en appuyant légèrement sa main sur l'épaulo de son mari , qui tressaillit. — Vous n'avez donc pas trouvé monsieur le recteur au presbytère?

— Il était à Rœdek , il administn.it un mourant.. Heureux celui-là I — ajouta le Breton d'un air sombre.

— Que voulez-vous dire, heureux celui-là qui meurt?

— Heureux celui- là 1 — répéta le Breton avec un soupir.

— Mais aussi, malheureux celui qui survit 1 Lès-en- Goch, vos pensées sont bien tristes.

— Tristes comme le mois noir.

— Ah 1 le mois noir I le mois noir I — dit douloureusement la nourrice en cachant sa tête dans son tablier.

— Mor-Nader avait raison, — reprit le Breton en se parlant à lui-même : — il y a deux ans... au mois noir, le pen-kan-guer a quitté sa maison pour aller è Paris, et il en est revenu désespéré et voulant mourir... C'est encore au mois noir, il y a un an , qu'il est retourné brusquement à Paris, pour y épouser cette femme pâle... pâle comme le portrait infernal auquel elle ressemble. Nous voici au mois noir... Depuis un an le pen-kan-guer est marié, et jamais il n'a été plus triste.

— Jamais! — dit Ann-Jann en relevant son viîjage vénérable baigné de larmes, car elle avait entendu le monologue de son mari ; — non , jamais le mab-meibrin n'a été plus triste.

— Ni cette femme maudite plus pâle. On dirait un spectre, — dit le Breton. — Quand retournera-t-elle à l'enfer, dont elle est sortie?

— Ne la maudissez pas. Elle a perdu so» petit enfant : le bon Dieu seul voit les larmes qu'elM pleure jour et nuit.

— Cet enfant-là n'était pas uu enfant/

— Comment?

— C'était un fantôme...

— Lès-en-Goch !

— Cette femme non plus n'est pas une femme... Je vous dis que ce sont là des fantômes qui sortent de l'enfer et apparaissent aux hommes dans le mois noir. Mor-Nader le dit, il a raison.

— Lès-en-Goch, pouvez-vous toujours invoquer le témoignage de cet homme ? Monsieur l'abbé de Kérouëllan ne l'a-t-il pas déjà condamné en chaire, et aussi ceux qui écoutaient ses prédictions?

— Le Seigneur a condamné Satan , Satan est toujours Satan.

— Mais pourquoi accuser cette femme si malheureuse? Monsieur le recteur n'a-t-il pas pour elle bien des bontés? N'est-il pas venu ici, pendant des journées entières, tacher de la consoler de la perte de son enfant ? Ah ! si elle est un fantôme , Lès-en-Goch , elle est le fantôme d'ellemême; on le voit bien, le chagrin la tue. Non, non, cette femme n'est pas méchante; les mères infortunées sont toujours bien venues d'elle , jamais elle ne refuse la demande qu'on lui fait faire par des enfans, quoiqu'elle pleure à leur vue en se rappelant sa pauvre petite fdle... Comme par le passé, les malheureux trouvent toujours au manoir du pain , un abri et une aumône ; la femme pâle est secourable à tous.

Lès-en-Gûch secoua la tête et répondit :

— Le démon prend toutes les formes.

— Il ne prend jamais celle d'une mère triste qui pleure son enfant, Lès-en-Goch.

— Il les prends toutes; je juge de la méchanceté de la femme pâle par le chagrin du pen-kan-guer.

— Elle paraît l'aimer, pourtant ?

— La tombe aime les vivans.

— La femme pâle ne le quitte pas...

— La fièvre ne quitte pas non plus l'agonisant.

— Lès-cn-Goch, vous êtes injuste.

— Injuste!... Au plus mauvais temps de ses noires rêveries, le pen-kan-guer vous a-t-il paru plus sombre, Ann- Jann ?

— Hélas I non...

— 11 y a deux ans , à son retour de Paris , était-il plus désespéré que maintenant?

— Hélas! non...

— Je vous le dis , cette femme est son mauvais ange* L'autre soir, à la nuit, à l'heure du souper, j'avais cherché partout le pen-kan-guer et la femme pâle; où les ai-je trouvés, Ann-Jann 1 J'en frémis encore! deboutsur le bord de la plate-forme de la tour, dont la mer bat le pied. Il faisait grand vent , la lune sortait de temps en temps des nuages qui couraient sur le ciel : c'est à sa clarté que je les ai vus. Le pen-kan-guer et la femme pâle regardaient l'abimo... penchés... penchés comme s'ils avaient eu envie de se précipiter dans la mer...

— Ah ! malheur, malheur! — s'écria la nourrice en mettant sa main sur ses yeux.

— Oh 1 oui, malheur! mais aussi malheur à cette femme si jamais...

— Lès-en-Goch, calmez- vous... 11 se passe ici quelque cliose que nous ne pouvons comprendre... mais quand vous avez vu le mab-meibrin sur le faîlo de la tour et penché si dangereusement, qu'avez-vous dit?

— Je n'ai pas osé avertir le pen-kan-guer, de peur quo la surprise no le fit broncher et tomber. J'ai attendu. Un engoulevent s'est envolé dans les ruines en poussant des cris funèbres. Le femme pâle et le pen-kan-guer ont tressailli , ils se sont retournés : tous deux avaient le visage baigné de larmes.

— Helasl helasi cela est vrai ; bien souvent ils pleurent. Avant-hier encore...

THÉRÈSE DUNOYKR.

— Les avez-vcHis vus? Et, pondant !psnu[vT, quoi morno silrnrp! (|ii('ls tristes sourires ils ('(•hansiTcnll Ah! jorous le (lis, la IcniniR pAlo tient l'Ame du pi'n-kan-gucr. Le recteur a aussi été trompé par co fanlAmc... Les hommes simples et hons sont toujours trompés par le démon. Ann- Jann I Ann-Jann! la (einmo pAle sera fatale ft cette maison ; son portrait avait ronnnenré le malheur de notre maître , elle ^arh^vera ; jo vous le dis , elle tient l'Ame d'Ewen... un jour elle l'i^mporlera ; Mor-Nader l'a dit.

— Mor-Nader est insensé,

— Il sait ce que les hommes ignorent; il ne peut ftre comme les antres hommi^s... ce qu'il prédit arrive.

— Malheur alor», malheur sur celle maison. Pourquoi Mor-Nader ne prédit-il pas que notre sort sera celui du mah-meïlirinî

l.c vinuT P.rcton resta longtemps pensif, tout à coup il dit à voix hasse en se parlant h lui-m?me :

— Oiisnd je le tuerais, la prédiction s'accomplirait toujours I

— Tuer... tuer!... qui, I.^s-en-Oocll ? — s'écria la nourrice avec épouvante.

— Mor-Nader I

— Le luer! El la justice des hommes? Et la justice de Dieu?

— Quand je tuai le bleu qui ajustait le pen-kan-guer, je ne pensai ni h Dieu, ni aux hommes, ni h moi... Je pensai h celui que j'aimo comme mon enfant. Vinpt fois, depuis deux ans, j'ai pris mon fusil, j'ai clé m'cmbusquer sur la prève, prés du Mo;ne-Ito'ic:e, ce rocher où, les jours de lempAle, Mnr-Nadcr va chanter le glas des trépassés, en voyant le soleil se coucher dans les nuages.

— C'est là où vous alliez, Lès-en-GochI le Seigneur a eu pitié de vous...

— Peut-Atre... une fois , ^«ralTftt, mon bras tremblait, ma vue s'olisourcissail. Vingt fois j'ai tenu le pilote au bout de mon fusil... Pieu n'a pas voulu.

— Non, Dieu n'a pas votihi que vous soyez meurtrier. Il se réserve de punir Mor-Nader. Ce qui m'aftlige, c'est de voir le mab-meïbrin parler souvent h ce réprouvé. Le mois passé, malgré la folie de ce maudit, ne l'a-t-il pas accompagné en mer? Oubliait-il donc que, il y a deux ans maintenant, il a manqué périr pendant la tempête avec ce pilote?

— Mor-Nader dit qu'il a lu dans les nuages que le penkan-guer et la femme pAle périraient pendant une temp*^te du mois noir... — reprit Lés-en-Goch presque avec effroi.

A co moment la porte s'ouvrit.

Mor-Nader entra lentement dans la cuisine.

Nous l'avons dit : ce vieillard était de grande taille, ses longs cheveni d'un blanc roux retombaient sur son front cuivré par lesoleil et par la bise de mer; il porlail le costume sév^re des pArheurs de l'île do pein, une casaque noire et de larges braies blanches pareillfs auT jupons albanais; malgré le froid de novembre , sa veste laissait voir son cou et sa poitrine nus. Sa physionomie avait (|uelqiio chose de sinistre, d'égaré; ses momens d'hallucination et do folie devenaient de plus en plus fréquens.

Malgré-I'aversion qu'il inspirait à Lès-en-Goch et h Ann- Jann, ils cédèrent h un mouvement de respect involontaire lors<iue le pilote entra.

Mor-Nader s'avança à pascomptéi?, presque solennels, en attachant sur les deux serviteurs d'Ewen ses yeux ronds h prunelles jaunâtres comme celles des oiseaux de proie.

— Où est le pen-kan-gner? — dit-il brusquement. Lés-en-Goch et Ann-Jann baiss^rent la I6te sans répondre.

La nourrice porta la main à sa croix, comme pour se défendre d'un maléfice.

— Où est le pen-kan-gucr? — ré[)éla Mor-Nader d'une voix plus haute, prisque'menaçanfe.

— Tu sais tout, dovine-le, — *dil Lès-en-Goch.

— Où il est? — s'écria le pilote d'un air sombre; — il est dans le mois noir qui verra sa mort et colle de la femme paie...

— L'enlonds-tu? — dit tout bas L?!s-on-Goch à la nourrice, qui se signait dévotement.

Le pilote, éirndant le bras du c/Mé de la fenMre qui regardait la mer, entnnm celle espèce d'improvisation, qui, ressemblant au chant des anciens bardes, ne manquait pas d'une sauvage poésie :

« La brume est épaisse ; la mer dort , le vent sommeille , le vieil Océan est aussi caimo qu'un lac. Les hommes disent : Soyons en paix, laissons nos filets sur la grève.

» Mais le corbeau de mer, en s'élovanl, en s'élevant, voit ce que ies hommes ne voient pas.

» Sous le flot joyeux et azuré où brille le soleil , il voit un cadavre aux yeux verts.

» Sous le calnie, il voit la temp(^le.

» Il s'élève, il s'élève, le vieux corbeau de mer... et il voit des pierres noires submergées, et il voit le tourbillon du raz des Agonisans tourner plus vite que Jan et son feu(l).

^ »Et il voit une vapeur rouge au couchant, et il entend s'avancer la lempMe qui accourt , qui accourt, et que les hommes n'entendent pas encore. Il voit au loin son écume blanche que les hommes no voient pas encore, et, comme le vieux corbeau de mer aime le pen-kan-guer... » ajouta le pilote avec un éclat de rire féroce, a II vient le chercher pour lui dire des choses que lui .seul peut cnlcndre. Où est-il? où est-il? où est-il?» demanda par trois fois le pilote d'une voix de plus en plus éclatante.

Ann-Jann se signa.

Cet homme avait l'air d'un démon venant chercher une 8me.

— Et que veux-tu dire au pen-kan-guer? —demanda Lès-en-Goch.

Le pilote sourit d'un air sinistre, leva le doigt indicateur vers le ciel, et répondit en breton par ces deux vers mystérieux et prophétiques :

0 Peu importe ce qui arrivera, Ce qui doit être sera. »

A ce moment la porte s'ouvrit brusquement, et l'abbé do Kérouellnn entra dans la cuisine : l'œil étincelant, le teint entlanuné d'indignation, il marcha droit à Mor-Nader, le saisit au collet d'une main rude, et l'entraîna hors do la cuisine en s'écriant :

— Ah I vieux drôle I tu sais ce qui a été, tout ce qui est et tout ce qui sera; eh bieni quant au passé, rappelle-toi la correction que je l'ai promise , et , quant au présent, voici celle con-ection, que je t'aurais donnée de la sorte... lorsque j'étais dragon.

Ce disant, l'ancien soldat appliqua deux ou trois vigoureux coups du manche de son fouet sur les épaules du pilote, en le poussant à la porte de la cuisine du manoir.

Mor-Nader devint livide de rage, ses yeux roulèrent dans leurs orbites, sa rai'in s'égara, il poussa un éclat de rire insensé.

Après une courte lutte, il se tint un moment immobile ; puis, l'vant ses deux bras au ciel comme pour maudire la maison, il murmura quelques paroles à voix basse : ensuite, brisant un lacet noir qu'il avait autour du cou, il en jota les débris sur le seuil de la porte où se tenait toujours l'abbé.

Le recteur, irrité de ce nouveau sortilège, s'écria :

— Cesse à l'instant tes momeries, effronté coquin, iinon je recommence la correction de tout à l'heure. Une fois pour toules, regarde bien cette porte et songea n'y jamais plus montrer ta face de réprouvé; ce qui d'ailleurs ne te sera pas difficile, car dès demain le procureur du roi sera saisi de ma plainte, et quelques années de prison t'appren-

(1) Jan et son fev, démon familier, tradition populaire.

dront à abuser de la crédulité de mes paroissiens et à jouer au sorcier.

Occupé de ses pratiques mystérieuses, ÏIor-Nader semblait ne pas entendre les paroles du recteur.

Lorsque le pilote eut successivement jeté sur le seuil es débris du lacet noir et d'un sachet qu'il portait sur la poitrine, il s'écria en breton, d'une voix retentissante :

— Le philtre que voici, prêtre, fut fait avec l'œil d'un corbeau de mer et avec le cœur d'une vipère.

— Comment ! vieux drôle, tu oses encore parler de sortilèges? — s'écria le recteur en brandissant son fouet et en s'avançant d'un pas. — Prends garde, ce moyen est souverain pour conjurer les sorts.

Le pilote s'écria en semblant jeter l'anathème sur la maison :

— Demain, le vieux fossoyeur parcourra le pays sa clochette à la main. Il parcourra le pays pour porter des -nouvelles de mort.

Mor-Nader prononça ces paroles avec un tel accent de conviction, sa physionomie avait un caractère si effrayant, si exalté, il paraissait si réellement inspiré par une révélation occulte, qu'un moment l'abbé de Kérouëllan fut frappé de surprise; mais il rentra, bientôt dans la cuisine, après avoir encore menacé de son fouet Mor- Nader, qui se dirigeait à grands pas vers les bords de la mer.

En revenant, le recteur vit avec étonnement Ann-Jann et Lès-en-Goch agenouillés et priant avec ferveur.

— Eh bieni que diable avez-vous... aurais-je dit quand j'étais soldat? Avez-vous peur que ce vieux coquin ne renverse le manoir en soufflant dessus? C'est parce que vous l'écoutez qu'il vient vous débiter ses effronterics.Comment ! toi, Lès-en-Goch, n'as-tu pas toujours là à ta portée un bon brin de houx pour frotter les épaules de ce drôle? Il n'y a pas de charme qui résiste à cela, c'est encore plus sûr que a vade rétro Salnnas; n mots que l'on peut, du reste, dire en même temps, ça ne gâte rien ; suis donc ma méthode et mon exemple. Si c'est un péché, je t'en donnerai l'absolution, sois tranquille. Où est Ewen? il faut que je lui parle à l'instant même.

— Je crois que le pen-kan-guer est dans la grande salle avec... avec la femme pâle, — dit le Breton, qui ne pouvait se décider à appeler Thérèse sa maîtresse.

Le recteur fronça les sourcils, un nuage passa sur son front, il répondit à Lès-en-Goch :

— Il n'importe! conduis-moi auprès du pen-kan-guer.

Le Breton se leva, et précéda le recteur dans le large escalier de pierre qui conduisait aux étages supérieurs du manoir.

l'entoetien.

Lorsque l'abbé de Kérouëllan entra, Ewen était seul dans un vaste salon dont les fenêtres s'ouvraient sur la mer.

Ainsi que l'avait annoncé Mor-Nader, la soirée, calme encore, menaçait d'être orageuse. Le soleil se couchait derrière de grands nuages noirs ; l'Océan était paisible, mais ses eaux prenaient une teinte de plus en plus sombre et plombée; il ne faisait pas de vent, pourtant les nuées s'avançaient de l'ouest... lentes, mais formidables.

Ewen n'entendit pas le bruit que fit l'abbé en entrant.

Ses deux coudes appuyés sur une table, son menton reposant dans la paunie'de ses mains, les yeux rougis par les veilles et par les larmes, monsieur de Ker-Ellio regardait machinalement le ciel et la mer.

Ewen n'était plus que l'ombre de lui-même; ses joues caves, SCS orbites creux, sa pâleur, l'altération de ses traits annonçaient un chagrin profond.

Le recteur considéra pendant quelque temps son ancien disciple, puis, s'approchantde lui :

— Ewen, Ewen, à quoi donc pensez-vous ainsi, mon cher enfant?

Le baron tressaillit, regarda l'abbé d'un air hagard, puis, revenant à lui, il répondit :

— La nuit sera mauvaise... je regarde la mer.

— Et sans doute vous avez le désir d'aller faire un tour dans la baie? L'occasion est belle, et le pilote était en bas tout à l'heure, — ajouta l'abbé avec ironie. Ewen baissa la tête sans répondre. L'abbé continua : — Je suis arrivé à propos pour chasser cet honnête sorcier de chez vous h coups de manche de fouet. Ètes-vous fou ? Oubliez-vous qu'il y a deux ans, à pareille époque, ce misérable a failli vous noyer pour justifier ses prédictions?

Ewen, affectant un calme, une gaieté bien loin de son cœur, et voulant rassurer l'abbé, lui dit :

— Vous le savez, mon père, j'aime les promenades en mer un peu... accidentées. Depuis mon retour, j'en ai fait souvent, soit seul, soit avec ma femme, et le vieux Mor- Nader n'a jamais démérité de sa réputation d'excellent pilote. Le mois passé, Thérèse et moi nous avons fait, sur la barque de Mor-Nader, la traversée de l'île de Sein.

— Mais vous savez bien, Ewen, que ce misérable feint de croire que le mois de novembre, où nous venons d'entrer, est un mois fatal à votre famille. Encore une fois, défiez-vous du pilote ; il est aussi fou que méchant.

— Thérèse s'amuse de ses sauvages bizarreries ; il n'y a rien à craindre. Quant à la fatalité du mois noir... il faut y croire sans l'expliquer, tant d'autres choses confondent notre raison.

— Vous dites cela pour faire allusion à la manière dont le portrait autrefois brûlé a reparu... vous avez tort; rien de plus simple que ce mystère-là, je vous l'ai déjà expliqué. Après votre départ, j'ai soigneusement examiné le portrait : la toile que votre père avait arrachée du panneau où elle était fixée recouvrait une copie très exacte de cette figure. D'abord cette espèce d'empreinte fut presque invisible, mais peu à peu ses couleurs se ravivèrent au contact de l'air, et...

— Cette explication m'a satisfait, mon ami.

— Maintenant vous m'objecterez peut-être la ressemblance extraordinaire de votre femme avec ce portfail, mais...

— Effet de pur hasard, mon ami ; d'ailleurs, quelle comparaison peut-on faire entre Thérèse et l'original de ce mystérieux tableau? La femme qu'il représente, après avoir horriblement tourmenté mon aïeul, a causé sa mort. Thérèse me rend au contraire le plus heureux des lionimes; Thérèse est un ange de bonté, vous le savez.

— .Oui, votre femme est un modèle de douceur, do bonté, de résignation ; elle est secourable aux malheureux; elle a de rares qualités... et cependant, loin d'êlre le plus heureux des hommes... vous dépérissez chaque jour.

— Ma santé s'est altérée; c'est le fruit de la guerre, mon vieil ami, — dit Ewen en souriant. — Bien des nuits, j'ai couché dans les bois... sur la terre humide.

— Dieu merci! ce n'est pas cela; vous étiez robuste comme un chêne...

— Mais, l'abbé...

— Ce n'est pas votre corps, c'est votre esprit qui est malade.

— Je vous assure...

— Votre tristesse augmente chaque jour.

— Je n'ai jamais été bien gai.

— 11 ne s'agit pas d'être gai, mais de ne pas être désespéré.

— Encore une fois, l'abbé...

— Oh 1 tant pis si cela vous choque. Je ne puis me taire plus longtemps... votre cœur est douloureusement blessé... il faut que je vous parle avec franchise ; je vous ai deviné.

— Que dites-vous ?

THERKSE DUNOYKR.

— Je sais tout.

— Que snvez-vous? — s'écria Ewen avoe crainto.

— Rassurez-vous... cp que l'on surprond flans lo cmur (Ifs linnimcs est un secret aussi sacré que celui do la confesMcin. Je vous ai deviné, niaisc'est à vous, mon enfant... à vous seul t]ue je m'adresse.

— Kh bien ?

— Un chagrin secret vous ronge, vous tue. Vous avez l'air d'un spectre. Vous êtes la plus infortunée des créatures.

— La mort de notre enfant m'a causé une violente peine. N'est-ce pas naturel ?

— Je ne puis vous répondre h cela...

— Que voulez-vous dire ? — s'écria Ewen.

— Ce n'est pas la mort do votre enfant qui cause votre cliagrin incurable.

— Je vous l'ai aroué, il y a deux ans : lors do mon premier voyage h Paris, après avoir séduit mademoiselle Dunoyer, jo l'avais abandonnée ; poussé par mes remords, l'an passé, h cette époque, je suis allé réparer mon crime en donnant mon nom h Thérèse et à notre enfant.

On voit que monsieur de Ker-Ellio avait ainsi généreusement expliqué la naissance de la fille de Thérèse.

— Vous m'avez dit cela, Ewen... vous avez ainsi voulu justifier l'atroce douleur où vous étiez resté plongé ici pendant si longtemps... l'attribuer aux remords d'une faute 1 Noble, généreux menteur!...

— L'abbé I

— Cela n'était pas vrai ; vous vous 6les caché d'uno bonne et belle action comme d'un crime.

— îlais, encore une fois...

— Mais, encore une fois, Ewen, vous avez rendu l'honneur et la vie à wne malheureuse femme qu'un monstre avait déshonorée! Vous voilà stupéfait de ce qu'au fond de nos solitudes j'ai découvert ce mystère.

— Cela est étrange, en vérité, — dit Ewen au comble do la surprise.

— Je soupçonnai votre mensonge. D'abord vous n'êtes pas homme h commettre une infamie, et puis, si le remords d'a\oir trompé celte jeune fille eût causé votre désespoir, qui vous empêchait do rendre l'honneur à Thérèse'! l'ourquoi cette idée ne vous vint-elle que lors du mariage de votre infime cousin? Vous le voyez bien, cette odieuse calomnie contre vous-même n'avait aucune consistance... Vous revîntes ici avec votre femme et l'enfant que vous appeliez votre enfant.

— Ne le traitais-je pas comme s'il eût été le mien en effet?

— Qu'est-ce que cela prouve? Avez-vous jamais manqué aux moindres exigences de la délicatesse et de la générosité?... Pendant le premier mois de votre retour, il y eut en vous un grand changement, vos traits rayonnaient de bonheur, d'espérance... Je vous l'avoue, j'étais prévenu contre votre femme ; mes préventions tombèrent peu h peu devant sa douceur angélique, devant l'afTection qu'elle vous témoignait, quoique cette afTection me parût quelquefois... distraite. Une seule chose confirmait mes soupçons : vous étiez pour votre enfant d'une bonté parfaite, égale, empressée, soigneuse; néanmoins il vous échappait quelquefois... à votre insu, d'imperceptibles mouvemens, non d'impatience... non de brusquerie... mais... de douleur ; oui, Ewen... de douleur sombre, amère et comme jalouse... je n'ose dire... haineuse, contre cet enfant.

— Ah ! l'abbé, par pitié, pas un mot do plus.

— Ewen, mon ami, — dit tendrement l'abbé en prenant la main de monsieur de Ker-Ellio dans les siennes, — croyez-vous que jo vous fais des reproches, à vous... à vous qui avez poussé la grandeur du dévouement au delà des bornes du possible? Non, je viens solliciter, exiger presque votre confiance en vous montrant que j'en suis digne, puisque mon intérêt pour vous m'a fait deviner une partie de votre secret. Longtemps j'ai hésité ; mais, en vous voyant si changé, si désolé, je ne puis m'empê-

chor de venir à vous pour tâcher de vous consoler, d'adoucir peut-êtro vos chagrins en vous amenant à les épancher. Malgré moi, et quoique jo traite ces sottises de /'aialiié comme elles le méritent, ce mois noir, je no sais pouri]uoi, m'inquiète ; il est toujours orageux sur ces eûtes, il peut avoir une mauvaise influence sur votre santé déjà si délabrée...

— Rassiiroz-vous, mon ami, lo temps... est un grand médecin, — dit Ewen en souriant ; — lui seul me guérira.

— Soit... mais peut-être lo chagrin qui vous mine., cli-agrin dont je vois les effets et dont j'ignore la cause... céderait-il à des distractions, à un voyage... Croyez-moi, partez d'ici avec votre femme le plus tôt possible. Le changement de lieux vous fera du bien à tous deux; allez passer l'hiver dans lo Midi, jo suppose?

— A quoi bon, mon ami, là ; si, comme vous le supposez, j'ai un chagrin, ne me suivra-t-il pas partout ?

— Vous l'avouez donc, ce chagrin, mon pauvre enfant?

— J'avoue que la tristesse a toutes les apparences du chagrin...

— Mais pourquoi cette tristesse? mademoiselle Dunoyer vous a épousé; elle a donc oublié votre infilme cousin. Cela ne peut être autrement. Remplie de nobles qualités, sensible à vos soins, à vos prévenances, aimée do tous... maintenant autant que vous peut-être bénie et révérée ; comment, malgré cela, semble-t-elle, comme vous, accablée d'un morne désespoir?

— La mort do son enfant a été pour Thérèse un coup affreux. Les regrets d'uno mère sont souvent éternels... moi... je soufi're de la voir soulfrir. Il n'y a rien de plus. Je vous l'assure, votre amitié s'alarme à tort ; depuis quelques jours je me sens même plus calme, plus tranquille. "Théièso aussi est moins accablée ; avant-hier ne nous avez-vous pas rencontrés... presque gais sur la grève?

— Et cette gaieté m'a épouvanté, Ewen; oui, cette gaieté m'a décidé à vous parler comme je vous parle aujourd'hui.

— Je vous proteste, mon ami...

— Je vous dis, moi, que cette gaieté avait quelque chose de sinistre.

— Vous vous trompez I

— Je vous dis que l'expression de votre physionomie et de celle de votre femme, à ce moment-là... m'a fait frémir.

— Mais, encore une fois, l'abbé, vous êtes dans l'erreur; jamais Thérèse et moi nous n'avions été plus en confiance l'un pour l'autre ; nous venions de faire une longue promenade au bord do la mer, jamais nos pensées ne s'étaient révélées... plus franches, dans une intimité plus douce... plus complète.

— Ah I malheureux, vous ne vous voyez pas en me parlant ainsi ! vos paroles sont rassurantes, et cependant les larmes me viennent aux yeux... mon coeur so brise... tenez... je pressens quelque malheur horrible... Ewen, au nom du ciel ! ne me cachez rien...

— Que dites-vous ? mais je n'ai rien, l'abbé ; je ne vous comprends pas.

— Mon instinct me dit que l'amertume est au fond do vos paroles, si calmes en apparence ; votre sourire mo navre, votre tranquillité m'effraie. Ewen 1 Ewen I je t'en supplie, mon cher enfant, confie-foi à moi. Jusiiu'à présent j'ai souffert en silence do ta réserve, mais aujourd'hui lu m'épouvantes, et, dussé-je être importun, je ne te quitte pas que tu ne m'aies dit...

— Mais quoi, mon bon et vieil ami ? Je vous le répète, je n'ai rien, ni Thérèse non plus ; son chagrin semble au contraire perdre de sa violence. l'Ile m'aime tendrement; je partage cette aflTeclion ; la perte de son enfant a encore resserré nos liens en nous donnant une douL-ur commune. Nous sommes tristes parce que tel est notre caractère ; je n'ai jamais été bien gai, vous le savez. La santé de Thérèse est vacillante ; la mienne s'est altérée. Eh bien ! nous sommes jeunes, peu à peu nous surmonterons cette mé-

lancolie à laquelle nous nous abandonnons peut-être un peu trop, j'en ronviens ; mais c'est le propre des caractères rêveurs... Croyez-moi, mon ami, je ne vous cache rien : vous êtes un second père pour moi. Quant à la funeste influence du mois noî>, — ajouta Ewen en souriant, — il n'est pas prudent à vous, esprit fort, d'avoir l'air de craindre celte fatalité. Voyez, il faut que co soit moi, pauvre superstitieux, qui vous rappelle vos paroles d'autrefois : n Pourquoi novembre serait-il plus fatal que mai ? si les feuilles tombent à l'automne, no pousFcnt-elles pas au printemps? » Soyez tranquille, mon bon abbé, nous passerons ensemble bien des mois noirs encore ; mais, je vous l'avoue, peut-être bien souvent encore nous reprocberezvous, à ma femme et à moi, d'être de pauvres rôvasseurs; que voulez-vous 1 notre goût de solitude contemplative n'a pas été une de nos moindres sympathies.

L'abbé do Kérouëllan regarda monsieur de Ker-Ellio d'un air de doute, et lui dit en essuyant ses yeux humides : .

— J'ai tant besoin de te croire, mon cher enfant ! oui, je ne demande qu'à te croire I tu as peut-être raison, jo m'efTraie à tort ; pourtant je ne sais quel vague pressentiment... la présence de ce Mor-Nader... Mais, Dieu merci, j'ai mon projet ; dès demain ce vieux drôle ne m'inquiétera plus... Mais que je suis oublieux 1 tout à l'heure, en rentrant chez moi au presbytère, j'ai reçu une lettre d'un de mes amis de Rennes ; il m'apprend que les affaires de ton beau-père, monsieur Dunoyer, s'embarrassent de plus en plus; il a, dit-on, suspendu ses payemens. Je ne sais pas où tu en es avec lui, mais cette nouvelle peut l'intéresser.

— Je vous remercie, mon ami ; heureusement j'ai retiré mes fonds à temps; d'ailleurs, il n'importe.., — dit involontairement Ewen.

— Comment, il n'importe 1 — s'écria l'abbé ; — plus de deux cent mille francs, plus d'un tiers de votre fortune !

— Je voulais dire, mon ami, que, ces fonds étant en sûreté, il importait peu que monsieur Dunoyer fil banqueroute... par tradition de famille sans doute.

— Allons, mon enfant, vous avez eu le talent de me rasséréner un peu ; je m'en vais plus content. J'irai demain à Pont-Croix pour l'affaire de ce vieux drôle, que j'ai, en avancement d'hoirie, rudement étrillé tout à l'heure, absolument comme j'aurais fait quand j'étais dragon.

— Et maintenant, que voulez-vous?

— Comme vous êtes assez fou pour proléger ce misérable-là, je vous le dirai quand cela sera fini ; à demain... si vous voulez me donner à dîner?

— Certainement, avec le plus vif plaisir, —dit Ewen d'un air embarrassé qui échappa au recteur. — Je ne vous retiens pas ce soir... parce que Thérèse... est un peu souffrante.

: — Allons... allons... je suis comme un enfant, — dit le vieillard, — un rien chasse mes préoccupations mauvaises et me fait espérer. Je m'en vais presque tranquille. Adieu doncet à demain... Mais je reviendrai souvent, souvent sur ce sujet -là, je vous en avertis... Adieu donc, et à demain, mon cher Ewen.

Et il lui tendit afl'ectueusement la main.

Monsieur de Ker-Ellio la serra tendrement dans les siennes ; il fut sur le point de se précipiter dans les bras de l'abbé, mais il se contraignit, craignant d'éveiller do nouveau ses soupçons.

L'abbé s'éloigna.

Ewen marcha longtemps avec agitation.

La nuit vint, avec la nuit le vent commen.^a de se lever.

A six heures, Lès-en-Goch vint avertir son maître que le dîner était prêt.

Ewen trouva Thérèse dans la salle à manger. Le dîner fut court, silencieux ; il pesait aux deux convives.

Thérèse et Ewen, en sortant de table, se rendirent dans le salon où avait eu lieu l'entretien de l'abbé Kérouëllan et de monsieur de Ker-Ellio.

Ce salon était tendu d'étoffe rouge sombre, les fenêtres s'ouvraient sur la mer; une lampe à abat-jour jetait sa faible clarté dans cette vaste salle.

Le vent soufflait et augmentait de violence, au loin on entendait le retentissement monotone des vagues qui s'enflaient et qui se brisaient sur la côte. La pluie fouettait les vitres, la bise gémissait dans les longs corridors du chilleau.

Monsieur de Ker-Ellio et sa femme, assis devant la cheminée, semblaient profondément absorbés.

Ewen cachait son front dans ses mains.

Thérèse, pâle, amaigrie, le regard ûxe, la tête baissée, les mains croisées sur ses genoux, restait dans une imniobililé complète.

On eût dit la statue de la douleur.

Après un assez long silence, la jeune femme, s'adressant à monsieur de Ker-Ellio, sans quitter des yeux le foyer qu'elle regardait machinalement :

— Mor-Nader reviendra-l-il demain... malgré les menaces de l'abbé.

Ewen releva la tête, sourit avec amertume et répondit :

— Mor-Nader reviendra... nous sommes dans le mots noir,

— Il avait prédit cette tempête...* Durera-t-elle jusqu'à demain? — continua la jeune femme sans changer de position.

— Il n'y a pas h en douter, Thérèse. — Puis Ewen se leva, marcha quelque temps dans le salon, et s'approchant de sa femme, il lui dit doucement : — Si vous vouliez écrire.^ à quelqu'un... il est temps.

— Le silence est plus digne.

— C'est vrai... Quant à moi, en serrant la main de l'abbé de Kérouëllan, au fond de mon cœur je lui ai dit adieu.

— CombieB y a-t-il d'ici à la pointe de Kergal, par mer, mon ami ?

— Deux lieues.

— Et ce vent... est contraire pour s'y rendre?

— Avec ce vent, aucun pilote ne tenterait cette traversée... On est sûr d'y périr. — Puis monsieur de Ker-Ellio ajouta d'un ton solennel : — Vous avez réfléchi, Thérèse.

— J'ai réfléchi.

— Vous le voulez 7

— Je le veux.

— Je suis criminel de consentir h cela.

— Celte résolution nous est commune, mon ami... Qui de vous ou de moi l'a mise en avant ?... il serait difficile de le dire... Ce qui vous appartient, c'est l'idée de choisir le jour anniversaire de notre mariage... pour...

— Pour notre délivrance, Thérèse... Ai-je mal fait?

— Oh ! non... Mais, vous-même, avez-vous réfléchi?... Êfes-vous décidé?

— Je voudrais être à demain... Quelquefois seulement une préoccupation...

— Laquelle?

— Le suicide encourt les peines éternelles.

— Nous ne nous tuons, mon ami ; Mor-Nader nous propose une promenade en m^r... nous acceptons...

— C'est juste... Nous laisserons aux casuistcs une question intéressante à débattre, —dit Ewen en souriant tristement. — Notre fardeau est trop lourd, un passant nous en débarrasse, voilà tout...

— A qui faisons-nous du mal, Ewen ? à personne.

— A personne, Thérèse.

~ Vous m'avez donné généreusement votre main pour

THÉRÈSE DUNOYER

assurer l'avenir déco pauvre enfant qui n'esl pins ;jo vous ai aimé... }o vous aime comme le plus tendre des frères... et cepenilaiit... quelle a été notre vie?

— Misérable... oh I bien misérable...

— L'amilié n'a pu nous consoler. Jo ressens à cette heure, aussi douloureusement que jamais, l'abandon do l'homme f» qui j'ai tout sacrifié... Il a été infûme cl jo no puis I oublier... Vous m'aimez toujours, el, malgré votre admirable dévouement... je no puis vous aimer d'amour... Cela est fatal... Que faire?

— Co que nous faisons, Thérèse. Ce malheureux enfant vous rattachait à la vie... par vous il m'y rallachait aussi ; sa morta brisé nosdernièrcs espérances. Depuis ce funesto événement, nous no nous sommes rien caché... Cruelles et amères confidences ! nous nous sommes tout dit, tout... nos lAclies regrets, notre incurable faiblesse, notre honte de no trouver qu'amertume d;uis noire union et do succomber aux chagrins d'un amour impossible... Nous avons* mis une sorte de joie farouche à nous désespérer de sangfroid... Infirmité de notre nature ! Il nous manque l'énergie nécessaire pour accepter notre position, offrir notre douleur à Dieu, et continuer notre triste vie, appuyés l'un sur l'autre.

— A quoi bon vivra? — reprit Thérèse; — vous ne pouvez pas plus renoncer à votre amour pour moi que jo ne puis oublier cet homme... Nos forces sont à bout, la lutte nous écrase, l'artons.

Après un moment de silence, Ewen dit brusquement :

— Je serais curieux de savoir ce que monsieur de Montai fait el pense eu co moment, lui qui a poussé deux créaturcs do Dieu dans l'abîme. Voyons, il est dix heures... il doit-èlre à l'Opéra ou dans quelque bal, avec la créature méprisable et méprisée dont il a fait sa femme parce qu'elle était riche... — Puis, se levant, Ewen s'écria avec une explosion amère : — Pardieu 1 Thérèse, nous méritons bien notre sort... Vous êtes jeune et belle, jo suis jeune et riche... noire coeur est mort, le genre humain nous est si odieux que nous voulons à jamais fermer les yeux pour ne plus le voir; au lieu de mourir d'une mort stérile, usons donc de notre jeunesse, notre or, notre dédain à rendre le mal pour le mal, cela nous aidera peutêtre à vivre.

— Pauvre Ewen I — dit Thérèse en souriant avec douceur, — tel n'est pas notre rôle ici-bas ; nous serions gauches à ces vengeances.

— C'est vrai, — dit Ewen en souriant à son tour, — je n'aurais pas la force d'être méchant. Les ressorts de mon âme sont brisés, j'ai perdu tout espoir. Et pourquoi vous le cacherai-je à cette heure suprême ?... j'avais espéré... en vous, Thérèse.

— Vous deviez espérer, non par présomption, mais par conscience do votre valeur. Malheureusement, j'étais indigne d'un si noble attachement. Je dirai comme vous, mon ami : A celte heure suprême... pourquoi mentirais-Je'?... Eh bien ! oui, sans égard pour la vie paisible, opulenle, honorée, que je devais h votre générosité, toujours, au fond de l'âme, je regrettais ce temps... ce beau temps... où l'amour me faisait oublier la honte et chérir la misère.

— C'est juste. Votre amour pour cet homme ne mérite l'intérêt et la pitié que parce que cet amour est invincible, Thérèse... Oh 1 l'âme humaine I — reprit Ewen après un moment do silence, — l'àmo humaine! abîme impénétrable ! Que de conlraslesl obtenir votre amour, cfTaccr de votre coeur le souvenir de votre bourreau, tel était mon va.>u le plus ardent; et pourtant, si vous aviez légèrement oublié cet homme, je vous aurais moins estimée. Que lie fois je me suis dit, avec une sorte d'admiration désesj érée : Hélas ! jamais Thérèse ne m'aimera I elle est de ces vaillantes femmes qui n'ont qu'un seul amour et qui vivent et meurent de cet amour.

— Et cependant, Ewen, voyez la fatalitél si je vous avais connu avant monsieur de Montai, sans doute jo vous aurais aimé, tendrement aimé. Quelle vie eût été la nôtre

alors, partagée entre les exaltations de l'amour et la contemplation de ces belles solitudes que j'avais toujours rêvées!

— Vous auriez pu m'aimer, Thérèse ; oui, cette pensée m'a rendu mon malheur incurable.

— Maintenant, par quel phénomène snis-je incapable do jouir du bonheur que vous m'avez offert, Ewen? Comment, à celle heure dernière, l'influence maudite d'un homme qui m'a accablée do chagrins et d'outrag(s subsiste-t-elle encore? comment ai-jo jm résister aux admirables preuves de tendresse que vous me donniez chaque jour? jo ne le sais pas, et je dis comme vous : Quel abîme que noire âme !

— C'est que vous ne m'aimez pas d'amour, Thérérèse... mots tprribles, irrévocables comme la destinée.

— Cela est vrai I non, je n'ai pu vous aimer d'amour, mon bon, mon noble frère I

— La difteience qui existe entre une tendre amitié et un sentiment plus vif a causé seul notre malheur. Est-ce faiblesse? est-ce grandeur?

— C'est faiblesse et grandeur, Ewen. Nous sommes dignes et capables de nous faire les plus grands sacrifices, de lutter de force d'âme et de générosité. Notre union est sanctionnée jiar les lois divines el humaines, nous avons fait preuve de rares délicatesses... nos amères confidences démontrent la force et la sécurité de notre afleclion... Et, parce que l'amour nous man'jue, la vie nous est odieuse, si odieuse que nous attendons impatiemment qu'on nous en débarrasse.

— Eh bien!... dites, Thérèse, encore une fois, est-ce faiblesse, e^t-ce grandeur de .se déses()érer pour si peu ?

— Ce peu n'est rien pour les esprits grossiers, il est tout pour les âmes passionnées... Par quel phénomène deux cœurs comme les nùlrcs ne sont-ils pas virtuellement l'un à l'autre? Cela est impossible... Peut-être l'amuur n'existe-t-il jamais entre deux coeurs do vertu pareille, Ewen; peut-être faut-il d'un côté de l'égoisnie et do la dureté pour mettre en valeur le dévouement et la bonté ; oui, peut-être nous abusons-nons, Ewen... peut-être ne devions-nous pas éprouver de l'amour l'un pour l'autre. Généreux... qu'eussions-nous fait de cotre générosité? quels sacrifices vous aurais-je imposés .' qu'auriez-vous eu à me pardonner? Et puis... malheur à la dépravation de notre nature !... je vais vous dire quelque chose d'horrible : un accent toujours doux et tendre nous devient presque indifférent, mais nous sommes transportés de bonheur et d'orgueil lorsqu'une voix ordinairement impérieuse et rudo devient, en nous parlant, émue et caressante. Et puis encore il est si bon de pardonner, il est si glorieux d'aimer, malgré le mal qu'on nous fait!... Aimer (lui nous chérit... c'est si facile! où est le courage? où est la douleur?

— Vous dites vrai, Thérèse ; dans l'amour, il faut aussi faire la part de la volupté do la douleur... Demain cet homme vous dirait a Viens... a

Thérèse resta quelques momens sans répondre, puis, voulant éluder la question d'Ewen, elle dit en soupirant :

— La mort de mon enfant a terminé ma vie.

— Cette mort a brisé en moi le dernier espoir qu'elle avait fait naître.

— Que voulez-vous dire, Ewen?

— A cette heure, je trouve une satisfaction amère h no vous cacher aucune des blessures de mon cœur... Quand votre enfant est mort...

— Parlez, Ewen... quand mon enfant est mort?

— Vous avez vu de quels soins j'ai entouré ce pauvre petit être... jusqu'à son dernier soupir...

— Je lai vu.

— Eh bien 1 non... non... Oh I cela est trop affreux 1

— Eh bien î

— Sa mort...

— Sa mort ?

Ewen resta quelques momens silencieux ; puis, comme s'il eût reculé devant l'expression do sa pensée, il dit en hésitant :

— La vie de cel enfant était le dernier lien qui dût vous rattacher encore à monsieur de Montai I Aussi, lorsque ce lien a été brisé...

— Vous n'avez pu vous défendre d'une joyeuse espérance...

— Hélas I

— Cela devait être, Ewen. La mort de madame de Montai me causerait de la joie.

— Et ce n'est pas avec délices que l'on quitte une telle vie ! — s'écria Ewen. — Se voir entraîné par la fatalité de la passion aux vœux les plus atroces... alors qu'on est pourtant incapable d'une action méciiante !... reconnaître clinque jour l'inexorable impossibilité du bonheur que nous cherchons, moi dans votre amour, vous dans l'amour d'un autre!...

A ce moment le vent redoubla de fureur ; la mer tonnait comme la foudre.

— Quelle tempête, Ewen 1 on dirait qu'elle va renverser le manoir I

— Bénie soit cette nuit orageuse, Thérèse, elle présage une journée plus orageuse encore... Demain la mer sera belle pour aller à la pointe de Kergal...

Thérèse serra la main d'Evven dans les siennes avec émotion, et reprit :

—Courage!... mon frère... notre destinée s'accomplit. Il y aurait de la folie à lutter contre elle I

— Singulière destinée que la nôtre I que de circonstances bizarres, mystérieuses, depuis ce portrait !

— Oh ! ce portrait ! — reprit la jeune femme ; — à sa vue, quelle impression sinistre !... Cette ressemblance extraordinaire... l'espèce de fatalité qui s'attachait à cette femme si funeste à votre aïeul, tout m'a dit que, malgré moi, je vous serais funeste aussi... et pourtant je n'aimerais pas un frère plus tendrement que je ne vous aime.

— lit moi donc, Thérèse. Bien souvent, en réfléchissant à l'opiniâtreté de mon amour, à votre irrésistible influence, j'éprouvais un vertige pareil à celui qui vous saisit lorsqu'on regarde au fond d'un gouffre. Le danger est immense... et vous allez au-devant de lui malgré la conscience de votre perte... un charme effrayant vous attire. Votre raison, vos instincts se révoltent., mais une puissance invincible vous pousse à l'abime... Lamortestlà... la mort vous tente 1

— Et puis les esprits les plus fermes, les plus droits, ont souvent une tendance involontaire à justifier les prédictions qui les menacent. Peur-être trouvons-nous une sombre satisfaction à nous faire les héros et les martyrs d'une tradition merveilleuse.

Ce lugubre entretien fut interrompu de nouveau par un long silence, qui permit d'entendre le bruit de la tempête.

Elle ébranlait la maison de Ireff-Harllog jusque dans ses fondemons.

La lampe et le feu répandaient une lueur douteuse.

La lune apparaissait de temps en temps au milieu des nuages que le vent chassait, elle jetait sur le plancher ses clartés blafardes à travers les fenêtres.

Minuit sonna dans le lointain à l'église de la paroisse de l'abbé de Kérouëllan.

Ne pouvant vaincre l'inquiétude que lui causait Ewen, le bon recteur s'était mis en prières.

Il ne priait pas seul.

Lès-en-Goch et Ann-Jann priaient aussi.

Ces vieux serviteurs, deji vivement impressionnés par les menaces de Mor-Nader, avaient remarqué la tristesse morne et désespérée d'Ewen et de Thérèse pendant le dîner.

Tous deux, agenouillés, priaient aussi pour leurs maîtres et pour sa femme.

C'était un spectacle effrayant que de voir Thérèse et Ewen, face à face avec des pensées de mort, envisager leur position avec un si terrible sang- froid.

La tempêta redoubla de violence.

De fortes rafales de vent et de pluie, s'engoufTrant dans ia cheminée, éteignu'ent le feu dans le foyer refroidi.

Ewen et sa femme restaient plongés dans une sombre rêverie. Thérèse rompit le silence, et dit à Ewen en souriant avec tristesse :

— Combien le vol de nos pensées est capricieux ! Mon ami, savez-vous à celte heure à quoi je songe I

— Dites, Thérèse.

— A l'une des plus douces, des plus paisibles soirées que j'aie passées dans ma chambre déjeune fille. Il y a de cela deux ans environ. Après d'injustes reproches, ma mère avait cru me punir en me condamnant à passer ma soirée toute seule. J'étais alors dans le fort de ma passion pour René... mon beau héros mélancolique... Je me vois encore au coin du feu, à demi couchée sur mon canapé, bien seule chez moi, lisant les admirables pages de Chateaubriand, m'enivrant de leur poésie, soupirant ardemment après ces imposantes solitudes de la Bretagne où s'égarait le triste frère d'Amélie. ..Jamais, mon ami, je n'ai versé de larmes plus douces ; jamais je ne me suis laissé bercer par une rêverie plus charmante... Oui m'aurait dit alors que, deux années après, je serais sur ces côtes de Bretagne si désirées par moi, ayant pour ami, pour mari un homme aussi bon, aussi tendre, aussi chevaleresque que René, mon idéal... et que pourtant mon âme serait triste... triste et désespérée jusqu'à la mort! — ajouta Thérèse avec une sorte de honte et d'accablement.

— Cela est bizarre, Thérèse... Voyez quel rapprochement 1 II y a deux ans, moi aussi je songeais à un idéal ; je ne vous connaissais pas, et c'était vous que je rêvais. Je me disais: Sans doute une femme ainsi accomplie selon mon cœur n'existe pas, et, si elle existe, malheur à moi ! je ne posséderai jamais ce trésor... Qui m'eût dit alors que ce songe se réaliserait ? Cette femme serait la mienne, elle m'aimerait comme un frère, je pourrais passer ma vie près d'elle , et mon âme serait, comme la vôtre, Thérèse, triste... triste et désespérée jusqu'à la mort !

— Cela doit-être... A celle heure, qu'est-ce que la vie pour nous? qui nous y attache? quels sont nos liens, nos plaisirs, nos intérêts ? Est-ce le peu de bien que nous faisons ? Vous Tavez dit cent fois : Heureux les riches ! leurs aumônes leur survivent... Le bon abbé de Kérouëllan recevra vos dernières volontés, il vous remplacera auprès de nos pauvres... Quant à vos vieux serviteurs...

— Oh! ne parlez pas d'eux, Thérèse! cela me fait mal... Je veux oublier mon ingratitude. Pauvre nourrice! pauvre Lès-en-Goch I... Ah ! si vous l'aviez vu dans cette guerre, lui... quelle fidélité! quel courage!... De grâce, ne me parlez pas d'eux !... Après son père et sa mère, qu'y a-t-il de plus vénérable pour un homme que sa nourrice et le vieux serviteur qui s'est battu à ses côtés?... Ils seront bien malheureux lorsqu'ils ne me verront plus, je le sens, mais je ne puis me sacrifier à eux. Ils m'aiment, cependant I pauvre Ann-Jann ! que de soins elle a eus de moi !... Vous parliez, Thérèse, des singulières fantaisies de l'imagination ; dites-moi pourquoi, à celte heure qui contraste si tristement avec les rians souvenirs de ma première jeunesse, je me rappelle un chant mélancolique dont Ann- Jann berçait mon enfance... Il y a un instant, vous songiez à vos soirées de jeune fille ; moi je croyais encore encore entendre ce chant et ces paroles touchantes... Thérè- .se, pardonnez ma faiblesse... Tenez, mes larmes coulent à cette dernière souvenance de mes belles et lointaines années.

Ewen essuya ses yeux humides.

— Ma demande est étrange, Ewen ; dites-moi ces paroles dont le souvenir vous est si précieux. Vous savez combien j'aime les légendes de votre sauvage Bretagne.

— Quoi, Thérèse, vous voulez?...

— Je vous en prie ; cela me distrait.

T- Qui croirait, Thérèse, à nous entendre parler ainsi de légendes, que demain... Allons... Vous avez raison ; au moment de quitter la vie, ce récit sera un dernier adieu jeté à mes jours de bonheur... Et puis l'aube ne paraît pas encore, Thérèse... et puis j'ai besoin de pleurer, ces larmes n'auront pas d'amertume... Soyez bienveillante pour

THÉRfiSE DUNOYER.

ccllo Icgeiuie, Thérèse ; elle perdra de son cliarino à n'Ctro ni chanléo ni dite dans notre langue bretonne, si grave si expressive, mais vous apprécierez du moins la douce' mélancolie de co récit.

Ewen, d'une voix émue, dit les paroles suivantes (cest une jeune fille qui parle).

a Comme j'étais à la rivière, à laver, j'eutcndis soupirer B l'oiseau de lu mort.

i> — Petite ïina, — mo dit-il, — vous no savez pas 7 » Vous êtes vendue au baron do Janioz.

» — Est-ce vrai, ma mère, ce que j'ai appris? Est-il vrai u ((uo je sois vendue au vieux Janioz ?

» — Ma pauvre petite, je n'en sais rien ; demandez à » votre père.

» — Mon père, est-il vrai que je sois vendue à Lois do » Janioz'?

» — Ma chère enfant, je n'en sais rien, demandez à vo- » Ire frère.

1) — Lanice, mon frère, dites-moi, suis-je vendue à ce » seigneur-là?

» — Oui, vous êtes vendue au baron, et vous allez par- B tir à l'instant, à l'instant, et vous allez partir sans tar- » der ; le prix do la vente est reru ; cinquante écus d'ar- 1) gent blanc et autant d'or brillant.

» — Ma boime mère, quels habits mettrai-je s'il vous B plaît? ma robe rouge ou ma robe de laine que m'a faite B ma sœur Hélène?

» — Mettez les habits que vous voudrez, — m'a dit mon » frère, — cela iiupurto fort peu. 11 y a un cheval noir à la B porte, qui attend que la nuit s'ouvre, un cheval noir » tout équipé do nuir, pour vous emporter. »

Ewen s'arrêta, les larmes le suffoquaient.

Thérèse pleurait aussi.

— Merci, — dit-elle, — merci, mon ami, do ces larmes salutaires ; mes yeux sont moins brûlans, mon âme se détend. Pourquoi nous étonner de cccontraste? Assaillie de noir pressentimens... au moment de périr, Dcsdémona ne trouve-t-cile pas une triste douceur à chanter la plaintive romance du Saule ? Mon ami, — ajouta Thérèse en souriant avec mélancolie, — Shakespeare est un grand poète ; il nous a devinés, et, sans y songer, nous l'imitons.

— Que l'àmo humaine soit accessible à de pareilles impressions lorsque la vie touche à son terme, cola est étrange et cela est heureux : plus que vous encore, Thérèse, je ressens la bienfaisante influence de ces larmes; elles n'affaiblissent pas ma résolution, elles la rendent plus facile. Tout enl'ant, cette légende m'attendrissait délicieusement. Qui m'aurait dit alors que je lui devrais les dernières larmes que je verserai ? Écoutez la On, Thérèse... et, à propos do ce qui suit, n'oubliez pas que, pour nous autres Bretons, il n'y a rien de plus sacré que les cloches de notre paroisse : leur son éveille en nous tout un monde d'idées riantes, douces et tristes, celle» du baptême, du mariage et de la mort.

Ewen reprit «on récit.

a Tina n'était pas loin du hameau qu'elle entendit son- B ner les cloche» ; alors elle se mit à pleurer.

„ — Adieu, sainte Anne, adieu, cloches de mon pays! » clocher de ma paroisse, adieu !

u En pajsant le lac de l'angoisse, Tina vit une bande B de morts.

B Elle vit une bande de morts, vêtus do blancs, dans de » petites barques.

0 Elle vit des morts en foule.

B Sa tête tombait sur sa poitrine, ses dents claquaient.

» En passant par la vallée du sang, elle vit les morts s'c- B lancer à sa suite, b

Thérèse tressaillit à ces paroles, regarda autour d'elle avec effroi, et dit à Ewen à voix basse.

— Mon frère, mon frère, mon front est mouillé d'une sueur froide. Demain... après notre mort... peut-être, en traversant les ténèbres éternelles, rencontrerons-nous aussi comme Tina ce lac d'angoisse où sont des bandes de morts Vôtus de blanc ; peut-être reucoutrerons-nous la vallée du

OEtJV. CHOISIES. — II.

sang où les autres morts s'élanceront à notre poursuite... — Souvent, Thérèse... bien souvent je me suis demandé si quelque impression physique succédait à la mort. J'ai fait là-dessus des rêves étranges.

— Demain, mon frère, co mystère effrayant n'en sera plus un pour nous. Demain nous saurons ce qu'ignorent tous ceux qui sont sur la terre. Cela console do mourir, n'est-ce pas?

— Je ne regrette pas de mourir; mais vous, mais vous? Thérèse mit en souriant sa main amaigrie sur les lèvres d'Ewen et lui dit :

— Achevez l'histoire de la pauvre Tina.

Ewen baisa pieusement la main brûlante de Thérèse.

Il continua :

a Le baron de Janioz dit à la petite Tina que son frère » avait vendue :

» — Prenez un siège, asseyez-vous là en attendant l'heu- 8 re du repas.

» Le baron était près du feu, aussi noir qu'un corbeau » de mer, la barbe et les cheveux tout blancs, les yeux » brillaus comme des tisons.

b — Voici,— dit-il,— une jeune fille que je demande de- » puis bien longtemps. Allons, la belle, que je vous fasse B voir toutes mes richesses ; venez avec moi, de chambre B en chambre, compter mon or et mon argent.

B — J'aimerais mieux être chez ma mère à compter les B copeaux à jeter au feu.

B — Descendons au cellier ensemble goûter mon vin le B plus doux.

B — J'aimerais mieux boire de l'eau de la prairie dont B boivent les chevaux de mon père.

» — Venez avec moi do boutique en boutique acheter » un manteau de fête.

B — J'aimerais mieux une jupe de toile, si ma mère l'a- B vait faite.

»■* Allons maintenant au vestiaire chercher des fes- B tons pour l'orner.

« — J'aimerais mieux la tresse blanche que ma sœur B Hélène me brodait.

B — Si j'en juge par vos paroles, petite Tina, j'ai peur » que vous ne m'aimiez pas; que n'eus-je un abcès à la » langue le jour que j'ai été assez fou pour vous acheter, B quand rien ne peut vous consoler.

B Bons petits oiseaux, — disait Tina, — dans votre B vol, je vous en prie, écoutez ma voix ; vous allez au B village, et moi je n'y vais pas ; vous êtes joyeux, moi » bien triste. Faites mes complimens à tous mes com- B patriotes quand vous les verrez... à la bonne mère qui » m'a mise au jour, et au père qui m'a nourrie... à la B bonne mère qui m'a mise au monde, et au bon vieux B prêtre qui m'a baptisée ; vous direz adieu à tout lo » monde,

B Et à mon frère que je lui pardonne. »

— 0 bienfaisantes larmes sont celle-ci ! — dit Thérèse en essuvant ses yeux.

— Quelques mots encore, Thérèse, et j'ai fini ce récit où viennent se fondre tous les souvenirs de mon enfance.

a Deux ou trois mois après, la famille de la petite Tina B était couchée,

B Était couchée et reposait tranquillement vers minuit.

» Ni au dedans, ni au dehors aucun bruit.

» On entendit à la porte une voix douce.

« — Mon bon père, ma bonne mère, pour l'amour de n Dieu, faites prier pour moi... Prie^ aussi et prenez le D deuil, car votre fille Tina est dans sa bière (1). »

— Pauvre, pauvre petite Tina I— dit Thérèse ; — que ce récit est touchant I

— Je ne puis vous dire, Thérèse, ce que j'éprouve; il me semble voir encore ma vieille nourrice, il me semble

(1) Voir l'excellent Recueil des ChanU populaires bretont, par monsieur de la Villemarqué, ouvrage rempli de faits curieux, cette adorable légende en est textuellement extraite.

l'entendre murmurer à dcmi-voiï ce chant doux et plaintif, lorsque je m'endormais sur ses genoux.

Un assez long silence succéda, pendant lequel Ewen et Thérèse rêvèrent profondément.

Le vent mugissait toujours, les heures succédaient aux heures, le jour allait paraître.

— Dans bien des années d'ici,— dit tout à coup Ewen, — quelque poëte breton fera peut-être aussi une légende sur la mort fatale du baron de Ker-EUio et de sa femme ; récit effrayant, si l'on rappelle la prédiction qui menaçait ma famille et le sinistre mystère du portrait.

— Ah ! puisse cette légende faire couler d'aussi douces larmes que celles que je viens de répandre; notre mort sera dignement pleurée I

Après un nouveau silence, Ewen dit à sa femme :

— Thérèse à ce moment solennel, il ne vous reste aucune pensée de haine contre... cet homme qui vous a fait tant souffrir ?

— Aucune... mon dernier vœu sera son bonheur... Oui ; et si, comme le disent quelques poètes, la récompense divine est une sorte de ressentiment éternel des plus douces impressions de notre vie terrestre.. .c'est à mon amour pour Edouard que je devrai ces joies célestes, si Dieu me reçoit dans son paradis.

Thérèse prononça ces mots avec tant d'eialtation que, malgré sa résignation, Ewen courba la tête avec accablement.

— Pardon, pardon, mon frère... je vous fais mal, — reprit Thérèse ; — mais que faire, que faire ?

— Nous embarquer tout à l'heure avec Mor-Nader ! — dit Ewen d'un air sombre et désespéré.

Les premières clartés de l'aube éclairèrent le salon. Un chant bizarre se fit entendre pendant une des rares intermittences du vent et de la tempête. Cette voix semblait venir du ciel.

— Écoutez, Ewen, écoutez 1 — dit Thérèse en tressaillant.

Et l'on entendit la voix chanter des paroles bretonnes d'un ton menaçant.

— C'est la voix de Mor-Nader, — s'écria Ewen.

— Que disent ces paroles ? — demanda la jeune femme.

— Ces paroles, Thérèse, elles sont funèbres : — Et il traduisit ainsi la triste improvisation de Mor-Nader.

« La mort frappe à la porte, Tous les cœurs tremblent d'épouvante.

La mort se présente à la porte :

Qui doit-elle emporter ? »

Voilà ces paroles, Thérèse.

La voix continua.

— Ewen, Ewen, que disent ces paroles 1

— Ces paroles?... Elles sont toujours funèbres, Thérèse. Les voici :

« Un drap blanc et cinq planches.

Un sac de paille sous la tête, Cinq pieds de terre par-dessus.

Voilà tous les biens de ce monde. »

La voix continua de chanter.

— Ewen, que disent ces paroles?

— Hélas 1 pauvre femme ! ces paroles sont déchirantes pour le cœur d'une mère I

a Notre Dame Marie, sur votre trône de neige, Vous avez votre fils entre vos bras ; Vous êtes dans la joie ; Moi, j'ai perdu mon enfant, Je suis dans la tristesse. » ^

Voilà ce que disent ces paroles.

— Oh ! ma fille, ma fille ! — s'écria Thérèse avec un long gémissement.

La voix continua de chanter.

— Que dit-il, que dit-il?— demanda Thérèse, dont toutes les douleurs maternelles étaient éveillées par ce singulier rapprochement.

— Hélas 1 pauvre mère l ces paroles sont toujours funèbres...

« Votre saint enfant, vous l'avez gardé.

Moi, j'ai perdu le mien.

Envoyez-moi la mort !

La mort, ô sainte mère de la pitié 1

— Oui, oui, la mort; oh! la mort... Ces parole» sont prophétiques I — s'écria Thérèse avec égarement, en courant à une des fenêtres, que l'aube commençait à blanchir.

Ewen suivit sa femme, afin de découvrir Mor-Nader.

Nous l'avons dit, le manoir de Treff-Hartlog se composait d'un corps de logis principal et d'une aile en retour, à l'extrémité de laquelle s'élevait un donjon en ruines.

Des fenêtres du salon on apercevait ce donjon.

Le jour commençait à poindre.

Les nues couraient rapidement sur le ciel, leijrs contour» se teignaient peu à peu de reflets couleur de sang.

A l'horizon, le soleil se levait derrière un immense banc de nuages gris de plomb, rayés çà et là de bandes d'un pourpre sombre.

Au loin, la mer, fouettée par le vent, déroulait ses longues lames vertes couronnées d'écume, elles se brisaient avec furie sur les noirs rochers de la côte.

Au levant, la tour ruinée découpait sur le ciel sa silhouette imposante.

Debout à son sommet, semblable au génie des tempêtes, Mor-Nader dressait sa grande taille, elle semblait gigantesque ; ses cheveux blancs flottaient au vent, ses bras étaient croisés sur sa poitrine.

Le pen-kan-guer ouvrit brusquement la fenêtre.

Mor-Nader l'aperçut.

D'un geste solennel il lui montra sa barque qui se balançait dans une petite crique.

Sa barque peinte en noir comme un cercueil...

Puis Mor-Nader chanta de sa voix retentissante les dernières paroles de son improvisation.

— Ewen, Ewen, que dit-il?

— Il nous appelle, Thérèse... Il dit :

o Les cloches ne sonneront plus pour nous sur la terre, ■ Un prêtre ne priera pas sur nos dépouilles... A la mer !... à la mer !... à la mer I... »

Thérèse et Ewen échangèrent un regard désespéré.

Lès-en-Goch avait prié une partie de la nuit ; il dormait encore au matin.

Ewen et Tliérèse passèrent devant sa porte sans qu'il les entendît.

Ul vais DBS TBÈPASSéS.

Noires sont le» nues du ciel, la tempête les chasse en mugissant.

Noires sont les vague» de la mer, la tempête les soulève en mugissant. , , .

Noirs sont les rochers de la baie des Trépassés, la tempête s'y engouffre en mugissant.

Noire est la barque de Mor-Nader, la tempête la berce en mugissant. Lugubre... lugubre comme un cercueil,

THÉRÈSE DUNOYER

celte barque attend Thérèse et Ewen dans la baie ilos Trépassés.

Derrière soi des avalanches de pranit, au-dessus do soi des nuages efl'rayans, devant soi lOciaii en furie...

Voilà ce que l'on voit dans cotte baie.

Ni une maison, ni un arbre, ni un brin d'herbo.

C'est un lieu maudit.

Le vent rupil... la nior tonne... Mor-Nnder chante...

Voilà ce (juc l'on euti'nd dans cette haie.

Mor-Nadcr, d(>bout sur une roche, regarde sa barque noire, dont les deux grandes voiles rouges battent comme des ailes impatientes.

Sa haniue noire bondit au bout do son câble comme une béte sauvage au bout de sa chaîne.

El Mor-Nader adresse co chant à sa barque.

R — Tu t'élances au-devant de ta proie, barque noire ; D attends attends, elle va venir... Écoute... écoute...

» Entr'ouvranl leurs abîmes glacés, les vagues s'écrient : s — Mor-Nader nous sommes prêls...noussommes prêts... D OÙ est Ewen de Ker-Ellio? où est la femme pAle?

» Déployant leurs visqueux rameaux qui couronnent si B bien le front livide des trépassés... les pAles varechs s'é- D crient : — Mor-Nader, nous sommes prêts... nous som- » mes prêts... Où est Ewen de Ker-Ellio? où est la femme » paie?

» Dressant leurs mille pointes de granit où s'accrochent » les cadavres que les vagues folles rejettent sur la grève 0 comme des jouets brisés, les récifs s'écrient : — Mor- » Nader, nous sommes prêts... nous sommes prêts... Où est s Ewen do Ker-Ellio? où est la femme pille?

» Aiguisant leurs becs acérés, aiguisant leurs serres » tranchantes, les corbeaux de mer, avides de curée s'é- » crient : — Mor-Nader, nous sommes prêts.,, nous spmmes » prêls... Ou est Ewen de Ker-Ellio? où est la femme » paie?

» Tu t'élances au-devant do ta proie, barque noire ; at- » tends... ils viennent... ils s'approchent... les voici... »

— Ewen de Ker-Ellio, tu viens bien tard 1

— Bon pilote, nous arriverons assez tôt.

— Femme, tu viens bien tard I

— Bon pilote, une dernière fois j'ai voulu baiser la terre humide qui recouvre mon petit enfant.

— Ewen de Ker-Ellio... nous sommes dans le mois noir... As-tu fait ta prière?

— Bon pilote, lève ton ancre.

— Femme, ton aïeule avait mené l'aïeul à la mort ; tu y mènes le petit-fils... As-tu fait ta prière?

— Bon pilote, déploie ta voilo.

— Ewen de Ker-Ellio... l'ancre est levée... Femme... la voile est déployée...

— Partons...

— Partons...

— Thérèse, c'est pour l'éternité!...

— Pour l'éternité, Ewen !...

I.e lendemain de l'anniversaire du mariage do Thérèse et d'l';wcn, les cadavres des deux époux furent trouvés sur les grèves do Trell-llartiog.

On no revit plus ni Mor-Nader ni sa chaloupe.

Tous les pêcheurs, tous les métayers de la cête, depuis la pointe do Kernarvan jusqu'à la pointe de la baie d'Audiernft, no prononcent lo nom du pilote do l'ilo de Sein qu'avec terreur.

C'est pour eux un être surnaturel. Selon ses prédictions, le dernier des Ker-Ellio et la femme paie devaient mourir dans le innix noir.

Le dernier dos Ker-Ellio et la femme pSte sont morts dans 1(* moix noir.

Mor-Nader est démonifié.

Thérè.se et Ewen furent ensevelis par Ann-Jann et par Lès-en-Goch.

L'ahbé de Kérouëllan fit la veillée des morts.

D'a|.rès le dernier vœu du baron cl de la baronne de Ker-Ellio, dans le cimetière de TrefT-Hartlog on voit trois tombes...

Une petite tombe au milieu de deux grandes.

Après sa mort comme pendant sa vie, l'enfant do Thérèse dort entre les deux êtres qu'il a pour toujours séparés.

Le soir des funérailles d'Ewen et de sa femme, la cuisine du manoir do TrefT-Hartlog était dans une obscurité profonde.

Aucune flamme ne brillait au foyer.

On ne voyait personne... personne... et on entendait de douloureux sanglots.

La tempête avait cessé.

Lo ciel pur resplendissait d'étoiles.

A minuit, la lune se lova ; sa blancho lumière pénétra au travers de l'étroite croisée de la cuisine du château.

La blanche lumière de la lune éclaira Ann-Jann et Lèsen-Goch vêtus de noir.

Les deux serviteurs étaient assis de chaque côté de l'antique cheminée,

La nourrice, la tête enveloppé dans son tablier ;

Lo vieux chouan, la tête cachée dans ses mains.

VIN DE TBERESB OUNOYER.

TABLE

DES CHAPITRES CONTENUS DA?iS THÉRÈSE DUNOYER,

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