LE COTTAGE
Vu de cette hauteur, le petit village de "' offrait un délicieux coup d'œil ; le peu de maisons qui le composaient, presque toutes situées à mi-côte, étaient bâties de pierres jaunâtres sur lesquelles grimpaient des ceps de vigne; quelques-unes de ces habitations étaient recouvertes de tuiles rouges chaudement colorées; d'autres n'avaient que de simples toits de chaume, sur lesquels semblaient s'épanouir, par compensation, une multitude de mousses vertes et veloutées, mêlées de touffes de joubarbe à fleurs rouges; puis, toute cette pittoresque rusticité se perdait parmi de grands massifs de platanes, de chênes verts et de peupliei's d'Italie, au milieu desquels s'élevait un modeste clocher à aiguille de pierre grise.
Je descendis une rampe sinueuse assez rapide, et bientôt j'arrivai sur la petite place du village : à gauche, jo vis la porte du cimetière; adroite, le porche de l'église, et avisant tout près une maison un peu plus grande que les autres, et remarquable seulement par une certaine recherche de propreté, je crus reconnaître le presbytère ; je descendis de cheval et je frappai... Je ne m'étais pas trompé.
Une femme, jeune encore, vêtue de noir, horriblement contrefaite, et d'une grande laideur, mais dont la figure me parut avoir une grande expression de bonté, vint m'ouvrir, et me demanda avec un accent méridional très prononcé ce que je désirais.
— Je viens, madame, — lui dis-je, — voir la propriété qui est à vendre dans le village. Monsieur V... notaire, m'a engagé à voir monsieur le curé, qui, m'a-t-il dit, est chargé de cette vente.
— Mon frère va revenir tout à l'heure, — répondit cette femme en soupirant; — et si vous voulez vous reposer en l'attendant, monsieur, veuillez me suivre dans le presbytère.
J'acceptai cette offre, et, laissant mon guide et ses chevaux, j'entrai dans la maison.
Rien de plus simple, do plus propre, et pourtant de plus pauvre, que l'intérieur de cette humble habitation; mais partout on y retrouvait les traces d'une prévoyance attentive pour son hôte principal. J'accompagnai la sœur du curé dans une salle basse, dont les deux fenêtres à rideaux blancs s'ouvraient sur un petit jardin tout verdoyant ; les meubles modestes de cette chambre reluisaient de propreté ; un seul fauteuil de vieille tapisserie, placé près d'une petite table surmontée d'une bibliothèque de bois noir et d'un christ en ivoire, semblait la place liabituelle du prêtre; la chaise de sa sœur et son rouet étaient proche de l'autre fenêtre : cette femme s'y assit et se mit à filer sans mot dire.
Craignant qu'elle ne gardât le silence par réserve ou par mesure, et voulant d'ailleurs satisfaire ma curiosité, vivement excitée par le récit de mon guide, je demandai à cette femme s'il y avait longtemps que la propriété était à vendre.
La sœur du prêtre me répondit avec un nouveau soupir :
— ^\\e est à vendre depuis trois mois, monsieur.
— Mais, madame, les propriétaires ne l'habitent plus?
— Les propriétaires, — me dit-elle avec une grande expression de tristesse, — non, monsieur, ils ne l'habitent plus.
ARTHUR
El voyant sans doute quo j'allais lui adresser uuo autr» quoslion, elle ajouta los larmes aux ypuT :
— Excusoz-inoi, monsieur, mais mon frère vous entretiendra h ce sujet.
1)0 plus en plus étonné, mais n'osant pas insister, Je me rejetai sur quelques banalités, sur la vue, la beauté des sites, etc., etc.
Au bout d'une demi-heuro on frappa : c'était le curé ; sa snnur alla lui ouvrir, et l'informa sans doute du sujet de ma visite.
Ce prtMre, qui pouvait avoir trente ans, portait le costume sévère de sa condition; il n'était pas contrefait, mais il ressemblait extrêmement à si sœur : môme laideur, m(^me expression do douceur et de bonté, jointe hune apparence chélive et soufTranle, car il était petit, frêle et très pAlc : il avait un accent méridional beaucoup moins prononcé que sa sœur, et ses formes étaient réservées mais polies.
L'abbé m'accueillit avec une sorte de froideur que j'attribuai à sa crainte de ne trouver en moi qu'un importun attiré seulement par une indiscrète curiosité ; cnr d'après le peu de mots dits par sa sœur, je comprenais qu'il s'était passé quehjuo fatal événement dans celte maison, et le curé pouvait supposer que, vaguement inslriiit h ce sujet, jo venais seulement chercher des détails plus circonstanciés.
Désirant le mettre en confiance avec moi, je lui dis franchement que je désirais trouver une propriété très isolée, très calme, très solitaire; qu'on m'avait parlé de celle qu'on voulait vendre comme remplissant presque toutes ces conditions, et que je venais à lui pour en être sérieusement informé.
La froideur glaciale de l'abbé ne fondit pas à cette ouverture, et, après l'échange do quelques mots insignifians, il me demanda si je voulais voir la maison.
Je lui répondis (jue j'étais absolument à ses ordres, et nous nous levâmes pour sortir.
Alors sa sœur prit un paquet de clefs dans une armoire, et les lui remit en lui disant les larmes aux yeux :
— Mon Dieu I mon Dieu ! Joseph... cela va vous faire bien du mal, car vous n'y êtes pas entré </e/)Uîs...
Le jeune prêtre lui serra tendrement la main, et répondit avec résignation :
— Que voulez-vous, Jeanne 1... II fallait bien quo cela arrivât... un jour ou l'autre...
Nous sortîmes.
Le silence o.dniâlre que semblait vouloir garder le curé, è propos d'événemens qui irritaient de plus en plus ma curiosité, me fut fortdésngrénblc ;mais sentantqucla moindre question sur un sujet qui paraissait afïecter si profondément ces deux pauvres créatures serait peut-être cruel et probablement inutile, je me décidai à demeurer dans toute la rigueur de mon rôle de visiteur et d'acheteur.
Nous sorlmies du presbytère, et, gravissant une rue assez escarpée, nous arrivSmcs devant une petite porte, de chaque côté de laquelle s'étendait un long mur très élevé.
Cette apparence était plus que simple : cette muraille de pierres brutes, seulement jointes par un ciment très solide, il est vrai, paraissait ruinée, la porte semblait vermoulue; mais lorsque, l'abbé l'ayantouverte, j'entrai dans le paradis caché par ce grand mur, en vérité je compris et admirai plus que jamais le goût si sage, si égoïste et si bien entendu des Orientaux, qui tâchent à rendre les dehors de leurs habitations les plus insignifians, et souvent même les plus délabrés du monde, tandis qu'au contraire ils en ornent l'intérieur avec le luxe le plus éblouissant et le plus recherché.
Cette habitude m'a toujours semblé charmante, comme contraste d'abord, et puis parce que j'avoue n'avoir jamais bien pénétré le but dece déploiement extérieur de peintures rtdesculpturessi généreusement étalés pour les passans,qui répondent d'ordinaire à cette attention délicate en couvrant d'immondices ces beautées architecturales et monunientajps, comme on dit. C'est bien un contraste, si l'on veut ;
mais celui-là ne me plaît pas. En un mot, n'cst-il pas do meilleurgoiU de cacher au contraire unedélicieuse retraite, et do jouir ainsi d'un bonheur ignoré, au lieu de s'en pavaner pompeusement aux yeux de chacun, pour exciter l'envie ou la haine de tous?
Mais, pour en revenir au paradis dont j'ai parlé, une fois la petite porte ouverte, j'entrai avec le curé; il la referma soigneusement, et dit :
— Ceci, monsieur, est la maison.
Puis, sans doute absorbé dans ses souvenirs et voulant me donner le loisir do tout examiner, il croisa ses bras sur sa poitrine et il demeura silencieux.
Je l'ai dit, je restai frappée d'étonnement, et le spectacle que j'avais devant les yeux était si ravissant qu'il me fit oublier tout autre préoccupation.
On ne voyait plus une pierre de la muraille de clôture dont j'ai parlé; elle était à l'intérieur absolument cachée par une charmille touffue et par une haute futaie de chênes immenses.
Ensuite, qu'on se figure, situé au centre d'une vaste pelouse de gazon, (in, ras, épais et miroité comme un tapis de velours vert, une maison de médiocre grandeur et do la construction la plus irrégulière: au milieu, un corps de logis composé d'un seul rez-de-chaussée ; à droite une galerie de bois rustique formant serre-chaude, et aboutissant à une sorte do pavillon ([ui ne paraissait recevoir du jour que [lar le haut; h gauehe, en retour du corps du logis du milieu, et [)lus élevé quo lui, une galerie à (piatro ogives garnies de vitraux coloriés, et aboutissant à une tourelle très haute, qui dominait de beaucoup le reste de l'habitation.
Rien de plus simple apparemment que l'ordonnance de co cottage; mais ces bâtimens n'en étaient pour ainsi dire que la charpente, que le corps; car tout son luxe, toute son indicible élégance, tout son éclat, venait de l'innombrable (|uantitédo plantes grimpantes qui, à part l'ouverture des fenêtres, i|u'clles envahissaient encore ç;i et là par une brusipie invasion de jasmins et de chèvrefeuilles, couvraient d'un manteau de verdure et de fleurs de mille nuances toutes les murailles treillagées de cette délicieuse demeure, depuis le rez-de-chaussée jusqu'au sommet de la tourelle, qui semblait un immense tronc d'arbre revêtu de lianes.
Puis une épaisse et large corbeille de géraniums rouges, d'héliotropes d'un lilas tendre et de lauriers roses régnait autour de la base des murs, et cachait, sous ses grosses toufïes de verdure émaillécs de vives couleurs, les liges toujours grêles, les plantes grimpantes qui épanouissaient plus haut leurs trésors diaprés.
Le lierre d'Ecosse, les rosiers, la vigne vierge, les cobéas à clochettes bleues, la clématite à étoiles blanches, entouraient de leurs épais réseaux les piliers de bois rustique qui formaient les montans de la serre chaude, et les supports de l'auvent d'un perron, aussi de boisa dix marches recouvertes d'une fine nappe de Lima ; sur chacune de ces marches était un immense vase de porcelaine du Japon, blanc, rouge et or, renfermant de ces grands cactus à larges pétales pourpres et au calice d'azur ; puis, comme le pied de ces plantes est nu et rugueux, de charmans petits convolvulus de Smyrne, à campanules oranges, les cachaient sous leur broderie verte et or ; enfin ce perron aboutissait à une porte de chêne fort simple, de cha(]ue côté de laquelle étaient deux larges et profonds divans de Chine, faits de joncs et de bambous.
TeJ était de ce côté l'aspect véritablement enchanteur de ce cottage, de cette oasis fraîche et parfumée, (|ui s'épanouissait comme une fleur magnifique et ignorée au fond des solitudes de cette province. Il est impossible d'exprimer par la froide ressource des mots toute la splendeur de ce tableau, qui empruntait à la seule nature son indicible somptuosité. Qui peindra les mille caprices do l'ardente lumière du Midi se jouant sur le vif émail de tant de couleurs? Qui rendra le bruissement harmonieux de la brise qui semblait faire onduler sous ses baisers caressans
toutes ces corolles épanouies? et ce parfum sans nom, mélange frais et embaumé de toutes ces senteurs, et cette bonne odeur de mousse et de verdure jointe à l'aromo pénclrant et aromatique du laurier, du thym et des arbres verts, qui pourra l'exprimer?...
Mais ce qui est peut-être plus difficile encore, c'est de retracer les mille pensées diverees et accablantes qui me vinrent à l'esprit en contemplant la plus adorable retraite que l'homme rassasié des joies du monde ait jamais pu rêver; car je songeais que, malgré tant do soleil, do verdure et do fleurs, ce délicieux séjour était à cette heure triste, désert, abandonné ; qu'un affreux malheur avait sans doute surpris et écrasé ceux qui s'étaient si doucement reposés dans l'avenir. Le choix même d'un endroit si écarté, aussi loin de toute grande ville, ce luxe, cette recherche de bon goût, témoignaient assez que l'habitant do celte demeure espérait y passer peut-être de longues et paisibles années, dans la sérénité méditative de la solitude, seulement chère aux esprits malheureux, désabusés ou pensifs.
Ces idées m'avaient attristé et longtemps absorbé ; sortant do cette rêverie, je regardai le curé; il me parut encore plus pâle que de coutume, et semblait profondément réfléchir.
— Rien de plus charmant quo cette maison, monsieur I — lui dis-je.
. Il tressaillit brusquement, et me répondit avec politesse, mais toujours avec froideur :
— Cela est charmant, en effet, monsieur. — Et poussant un navrant soupir : — Voulez-vous à cette heure visiter l'intérieur do la maison? — ajouta-t-il.
— La maison est-elle meublée, monsieuv?
— Oui, monsieur, elle est à vendre ainsi que vous l'all(iz voir, a part quelques portraits qui seront retirés. — Et il soupira de nouveau.
Nous entrâmes par le perron de verdure dont j'ai parlé.
Cotte première pièce était un salon d'attente, éclairé par le haut et rempli de tableaux qui paraissaient d'excellentes copies des meilleurs maîtres italiens; quelques basreliefs et quelques statues de marbre d"un goût pur et antique garnissaient les angles de cette salle, et quatre admirables vases grecs étaient remplis de fleurs, hélas! desséchées... car il y avait des fleurs partout, et là elles avaient dû se mêler merveilleusement à ces trésors de l'art.
— Ceci est l'antichambre, monsieur, — me dit le curé. Nous passâmes, et entrâmes dans une pièce garnie de
meubles en bois de noyer, merveilleusement sculptés dans le goût do la renaissance; quatre grands tableaux de l'école espagnole cachaient la tenture, et des fleurs avaient dû remplir de vastes jardinières placées devant les fenêtres.
Toutes ces pièces étaient petites, mais leui-s accessoires étaient du goût le plus élégant.
— Ceci est la salle à manger, — me dit le curé en continuant sa nomenclature glaciale.
Puis nous arrivâmes, par une porto ouverte et seulement garnie de portières, dan^ un salon, dont les trois fenêtres s'ouvraient sur la partie du parc que je n'avais pas vue. Le salon, à frises dorées, était tendu de damas pouceau ; les meubles, qui paraissaient être de la belle époque du siècle de Louis XIV, étaient aussi dorés; et plusieurs consoles de marqueterie, comblées de magnifiques porcelaines de toutes sortes, complétaient l'ornement de cette pièce. Mais ce qui me plut surtout, c'est que la splendeur de ce luxe, ordinaire dans une ville, contrastait là délicieusement avec la solitude pi'esque sauvage de l'habitation, et surtout avec la nature riante et grandiose qu'on découvrait des fenêtres du salon.
C'était une immense prairie de ce gazon si frais et si vert que j'avais tant admiré; à travers cette pelouse serpentait sans doute la rivière limpide et courante que j'avais plusieurs fois traversée en arrivant à *" ; de chaque
côté de cette plaine de verdure s'étendait un grand rideau de chênes et de tilleuls branchus jusqu'à leurs pieds, et deux ou trois bou(iuets do bouleaux à écorce d'argent étaient jetés çà et là dans cette énorme prairie, où paissaient plusieurs vaches suisses de la plus grande beauté; enfin, à l'horizon, dominant plusieurs collines étagées, on voyait se découper hardiment (a crête brumeuse et bleuâtre des dernières montagnes qui terminent la chaîne des Pyrénées orientales.
Cette vue était d'une haute magnificence, et, je le répète, cette nature si grandiose, encadrée dans l'or et la soie de ce joli salon, avait un singulier caractère.
— Ceci est le salon, — me dit le curé.
Nous entrâmes ensuite dans l^i serre chaude, iDâtie en bois rustique. On y voyait un grand nombre de plantes exotiques, profondément encaissées, de sorte que, l'hiver, celte serre devait avoir l'aspect d'une délicieuse allée de jardin. Devant une porte qui la terminait, le curé s'arrêta; et, au lieu de l'ouvrir, il revint sur ses pas...
Mais lui montrant cette porte de bois, d'un charmant travail gothique, flamand sans doute, et léger comme une dentelle, je dis à l'abbé :
— Où mène celte porte, monsieur? ne peut-on pas voir cet appartement?
— Ou peut le voir, monsieur, si... vous le désirez ai:solument, — me dit le curé avec une sorte d'impatience douloureuse.
— Sans doute, monsieur, — répondis-je; car plus j'avançais dans l'examen de celte demeure, plus mon intérêt augmentait. Tout jusqu'alors me révélant, non-seulement l'élégance la plus choisie, mais de nobles habitudes d'art et de poésie, je pensais que jamais un esprit vulgaire n'aurait ni choisi ni embelli sa résidence de la sorte.
— Veuillez donc, monsieur, entrer là sans moi, — me dit l'abbé en me donuantune clef. — C'était son... — Puis il reprit : — C'est un salon de travail.
J'y entrai.
Cette pièce, évidemment occupée d'ordinaire par une femme, était demeurée absolument dans l'état où celle qui l'habitait l'avait laissée : sur un métier à tapisserie, on voyait une broderie commencée; plus loin, une harpe devant un pupitre chargé de musique; sur une table, un flacon et un mouchoir déployé; un livre ouvert était près d'un panier à ouvrage : je regardai, c'était le deuxième volume û'Obermann.
Profondément ému en songeant qu'un malheur affreux et subit avait tranché sans doute une existence qui semblait si poétique et si heureusement occupée, je continuai d'observer avec une dévorante attention tout ce qui m'entourait... Je vis encore une assez grande bibliothèque remplie des meilleurs poêles français, allemands et italiens ; à côté... un chevalet sur lequel était la plus délicieuse ébauche do portrait d'enfant qui se pût voir, une adorable petite figure d'ange de trois ou quatre ans, aux yeux bleus et aux longs cheveux bruns... Je ne sais pourquoi il me sembla follement qu'une mère seule pouvait ainsi peindre... et qu'elle ne pouvait ainsi peindre que son enfant. Toutes ces découvertes, en m'altristant, irritaient de plus en plus mon intérêt et ma curiosité; aussi, je me résolus à tout employer pour pénétrer le secret si opiniâtrement gardé par le curé.
Ce portrait d'enfant, dont j'ai parlé, était placé près d'une des fenêtres qui éclairaient cette pièce; machinalement j'en écartai le rideau. Que vis-je? A une lieue au plus... la merl... la Méditerranée I... qui étincelait comme un inuncnse miroir d'azur dans lequel le soleil se serait ardenunent reflété... la mer, qu'on voyait entre le versant de deux collines qui s'abaissaient doucement.,.
Cette vue était magnifique, et je pensais qu'elle devait surtout se révéler dans toutes ses splendeurs à l'âme poétique qui avait laissé dans celle demeure tant de traces touchantes de sa nature noble et élevée.
Un instant je détournai ma vue de ce majestueux spectacle pour la reposer un moment et l'y attacher encore;
ARTHUR
j'apon.us alors un olijct quo jo n'avais pas onrore rcmarquo: c'était un porlrait d'iionimn posé sur un clievalet recouvert do volours bipu. Dans l'ospi^-ce d'ovalo quo formaiont à k'ur sommet les doux brandies du cbcvalct en so recourbant, je vis un cliitl'ro composé d'un A et d'un R, surmonté d'une couronne d(> comte. Ce portrait était dessiné au pastel... Ayant quelques connaissances en peinture, j'y reconnus facilement la mémo main qui avait ébauché la ligure d'enfant.
La tète, attachée à un col sveltcet élégant, se détachait, p31o et éclatante, et sortait ti'un fond rouge brun très sombre, et dM vôteniens entièrement noirs, coupés par fantaisie sans doute à la mode de van Dyck.
Celle figure, jeune et hardie, avait un caractère frappant do haute intelligence, de résolution cl de grAco quo je n'ouMierai de ma vie. L'ovale en était allongé, le front haul, [iroéminent, très découvert, très uni, sauf un pli e-<lrémcment prononcé qui séparait les sourcils, dont l'arc, non plus que celui des orbites, semblait presque insensible, tant il était droit; les cheveux ch.llain clair, rares, fins et soyeux, et rejetés en arrière, ondoyaient légèrement sur les tempes; les yeux forts grands, fort beaux, d'un brun de velours, à l'iris orangé, semblaient peut- 6trs tro[) ronds; mais leur regard fier, profond, méditatif, chargé de pensées, semblait annoncer un esprit de premier ordre; enfin un nez aquilin et un menton à fosselle, saillant et bien carrément dessiné, auraient donné à cette physionomie une expression hautaine et pres(iuc dure, si, contournant des lèvres minci'S et purpurines, un fin et imperceptible sourire, rempli de charme, n'eflt adouci, éclairé pour ainsi dire, ce que quelques parties du visage avaient do trop énergique et de trop accusé.
Depuis quelques minutes , je contemplais cette tête si belle et si expressive, en me demandant si cet homme était le liéros de la mystérieuse aventure que je cherchais à p(;nélrer... Puis jo remarquai, à la dinércnce extrême des yeux, qui, chez l'enfant, étaient biens et longuement fendus, beaucoup de points de ressemblance entre le portrait (le cet inconnu et la délicieuse ébauche de figure d'ange (|ui était auprès.
Mais bientôt j'entendis la voix émue de l'abbé, qui, sans entrer, me demandait si j'avais tout vu et assez vu...
Je le rejoignis. U ferma la porte, et nous traversâmes do nouveau la galerie. J'y aperçus une chose puérile peutêtre, mais qui me serra cruellement le cœur : en un mot, près du salon , était une volière à grillages dorés , dans laquelle je vis morts... plusieurs pauvres petits bengalis et bouvreuils.
Douloureusement oppressé, et de plus en plus inléressé, je voulus mettre le prAtre en confiance, en lui exprimant combien j'étais touché de ce que je voyais, moi qui ne connaissais même pas ceux qui avaient habité ce séjour; mais, soit qu'il ne pût surmonter son émotion, soit qu'il craignît de profaner son chagrin en en confiant la cause h la légèreté d'un étranger, il éluda de nouveau toute ouverture à ce sujet, et me dit avec efl'ort :
— Il ne reste maintenant à voir, monsieur, que la galerie, et la tour, qui forme un autre cabinet d'étude.
Nous repassâmes dans le salon d'entrée, nous traversâmes une bibliothèque, une longue galerie à vitraux coloriés, remplie de tableaux, do sculptures, de curiosités do toute espèce, et nous arrivâmes à la tour, qui communiquait à cette galerie par quel(jucs marches.
J'entrai ; celte fois l'abbé m'accompagna résolument, bien que je m'aperçusse que de tem|is à autre il essuyait de sa main ses yeux humides de larmes.
Dans cette vaste salle ronde, tout révélait des goûts studieux et réfléchis : c'était un ameublement sévère, beaucoup d'armes de prix, quatre grands portraits de famille, qui paraissaient embrasser un intervalle de cinq siècles, bien que séparés par une lacune de près décent cinquante ans; car le plus ancien des portraits rappelait le costume de guerre de la fin du quatorzième siècle, tandis quo les costumes des autres appartenaient seulement aux dix-sep-
tième, dix-huitième et dix-neuvième siècles; le portrait 1(^ [ilus récent représentait un homme qui portait l'habit d'officier général du temps do l'Empire et un cordon rougo en sautoir.
Je remarquai encore beaucoup de cartes et de plans topographi(|uos, chargés de notes abrégées et pour ainsi dire hiiToglyphiques; mais ce qui me frappa vivement, ce fut un portrait de femme posé sur un chevalet tout pareil à celui que j'avais déjà remarqué; seulement, il ne portait pas do couronne à son sommet, on n'y voyait qu'un cliilfie composé d'un M et d'un V entrelacés.
Par une savante combinaison du peintre , ce portrait, peint sur un fond d'or, rappelait, par son caractère magnifiquement naïf, quelques-unes de ces adorables figures de ^'iorges de l'école italienne do la fin du seizième siècle; joignez ft cela que tout ce que Raphai'l a jamais rêvé de [ilus candide , de plus pur et de plus suave dans l'expression de ses madones, rayonnait doucement sur cotte divine physionomie : ses cheveux bruns, lisses et brillans, se collaient sur son front charmant, ceint d'une petite féronnière d'or... puis, suivant la ligne des tempes, d'une blancheur si éblouissantes qu'on semblait y voir le réseau bleu des veines , descendaient jusqu'au bas de ses joues, délicatement rosées; ses grands yeux bleus, d'une sérénité pensive et (irosquo mélancolique, semblaient me sui\TC de leur long regard, h la fois calme, noble et bon; ses lèvres, (l'un pâle incarnat , ne souriaient pas, mais elles avaient une expression de grâce sérieuse, réfléchie, impossible h. rendre, et leur coupe, ainsi que celle du nez droit et mince, était d'une beauté exquise et d'une pureté antique; enfin, une sorte de tunique d'un bleu très tendre, qui , laissant à peine voir la neige des épaules, se nouait autour d'une taille de la plus rare élégance par un cercle d'or bruni, complétait ce portrait, on le répète, d'une naïveté pleine d'élévation, de charme et de poésie.
A force d'examiner curieusement ces traits d'une perfection si idéale, je trouvai dans le regard une expression qui me rai'pela la figure d'enfant; car je me souvins que les yeux de cet ange étaient aussi très grands et d'un bleu limpide et profond, mais que le bas de son visage et son vaste front rappelaient davantage le portrait d'homme qui m'avait tant frappé.
Je ne sais pourquoi je m'imaginais que cet enfant appartenait à ces deux personnes; mais où était-il? où étaient à cette heure son père et sa mère : son père d'une beauté si fière et si résolue ; sa mère, d'une beauté si douce et si pure?
Etait-ce lui? était-ce elle? étaient-ce tous deux, tous trois, qu'un épouvantable malheur avait frappés?
— Oh 1 — me disais-je, — si les dehors tant expressifs de la physionomie ne trompent pas, dans quel Éden enivi-ant devaient vivre ces deux nobles créatures! Pouvoir vivre ainsi avec un enfant adoré, au milieu de cette délicieuse et profonde solitude, embellie par les trésors de la nature et do l'art !
Avoir assez la conscience du bonheur et du beau pour s'isoler au milieu d'un monde de génies do toutes sortes! Pouvoir, quand la voix du cœur se tait, jouir en silence de cette extase recueillie, el so distraire de ces délices par d'autres délices; se parler encore d'amour par la voix sublime des divins poètes de tous les âges, ou par l'harmonie céleste des grands maîtres, mélodie ravissante qu'une main chérie fait vibrer à votre oreille; conqiarer enfin l'exquise beauté qu'on idolâtre, l'expression inimitable de ses traits, à tous les prodiges de l'art , et se dire avec orgueil : elle est plus belle I Pouvoir, en un mot, puiser sans cesse à cette triple source de poésie, et voir son amour, fécondé par cette divine rosée, fleurir chaque jour plus radieux et plus épanoui! glorifier enfin le Créateur de toutes choses , dans la félicité que nous sentons, dans la femme que nous aimons! dans les magnificences dont nos yeux et notre âme sont éblouis, oh! voilà sans doute, nie disais-je, voilà la magnifique existence que menaient ces deux ôtresl
Mais la voix brève et triste de l'abbé me rappela de ces idéalités
Je tressaillis, et je le suivis, bien décidé à pénétrer ce secret.
Bientôt le soleil s'obscurcit ; la matinée, qui a\aitété fort belle, s'assombrit; le ciel se chargea de nuages, quelques gouttes d'eau tombèrent.
— Il n'y a pas d'auberge ici, — me dit le curé ; — vous êtes à cheval , monsieur, le temps menace d'un orage de montagne, et, si l'ouragan est fort, la petite rivière que vous avez trouvée guéable deviendra , pendant quelques heures, un torrent rapide; veuillez donc accepter une pauvre hospitaliié dans le presbytère, jusqu'à ce que la tourmente soit apaisée : votre guide et ses chevaux trouveront place dans la grange.
J'acceptai, ravi de cette offre qui pouvait servir ma curiosité : nous rentrâmes.
— Eh bienl Joseph? —dit Jeanne au curé d'un air profondément ému.
— Hélas! Jeanne, que la volontéde Dieu soit faite! mais j'ai bien souffert, et je n'ai pas eu le courage d'entrer chez elle...
Jeanne essuya une larme , et alla s'occuper des moyens de mo recevoir aussi bien que possible dans cette modeste demeure.
Bientôt l'orage éclata avec tant de violence , que je me décidai à passer la nuit au presbytère de *".
LB BECIT.
Après trois jours passés au presbytère de '*', j'avais fait assez de progrès dans la confiance du curé pour qu'il s'ouvrît entièrement à moi sur ce qu'il savait de l'histoire des hôtes qui m'intéressaient si singulièrement; je tâche de rendre ici son grave et simple langage.
— Il y avait quatre ans, monsieur, — me dit-il , — que je desservais cette petite paroisse, lorsque l'habitation que nous avons visitée fut achetée par procuration de monsieur le comte Arthur de "%dont vous avez vu le portrait; quant à son nom de famille, je l'ignore : tout ce que je puis présumer, c'est que le comte était d'une noble et ancienne maison, à en juger du moins par son titre et le culte presque religieux que je lui ai souvent vu professer pour les antiques portraits qui garnissaient son cabinet.
Avant que le comte Arthur (carjenel'ai jamais entendu nommer autrement) n'arrivât dans ce village, il y fut précédé par un homme de confiance, accompagné d'un architecte et de plusieurs ouvriers de Paris, qui firent de la demeure commune et s;ins élégance qui existait la charmante habitation que vous avez admirée. Ces travaux terminés, les ouvriers partirent, et l'homme de confiance resta seul en attendant son maître. Bien que fort éloigné par position et par caractère de m'informer des gens qui venaient demeurer dans ce pauvre village, je ne pus empêcher certaines rumeurs , répandues sans doute par les ouvriers du dehors, d'arriver jusqu'à moi. Selon ces bruits, le comte, qui était fort riche, venait habiter parmi nous avec une femme... qui n'était pas la sienne... D'ailleurs, l'existence de ce gentilhomme avait été, disait-on, d'une immoralité si scandaleuse et si effrénée , que , sans être positivement obligé de se séquestrer du monde, la sorte de répulsion qu'il inspirait, à cause de certaines aventures, avait été telle qu'il s'était cru obligé de vivre désormais dans la solitude.
Vous concevrez sans doute, monsieur, que ma première impression dut être, sinon hostile, du moins extrêmement défavorable à cet étranger, que je ne connaissais pas, il
est vrai, mais qui allait, dans la supposition où ces bruits avaient quelques fondemens, qui allait, dis-je, donner ici un exemple funeste, parce qu'aux yeux de nos pauvres montagnards, le rang et la fortune de ces nouveaux venus devaient sembler autoriser leur conduite coupable.
Ces pensées me mirent donc en grande défiance contre le comte, et je me promis bien, si par un hasard peu probable ce dernier me faisait quelques avances personnelles, de protester du moins, par ma sévère et inexorable froideur, contre l'immoralité d'une existence aussi condamnable.
Ce fut donc il y a deux ans passés que le comte s'établit ici, avec une jeune femme et un enfant dont vous avez vu les portraits. Quelques jours après, je reçus un billet de lui,danslequcl il medemandait la grâce d'un moment d'entretien. Je ne pouvais refuser, et le comte se présenta chez moi. Bien que ma résolution, mes habiludes, mon caractère, mes principes, et une sorte de façon d'envisager certaines choses et certains hommes, dussent me prévenir extrêmement contre ce dernier, je ne pus m'empêcher d'être frappé d'abord de son extérieur remarquable, car c'est son portrait que vous avez vu, monsieur; puis aussi de ses manières graves, polies et élevées, et surtout de l'étendue et de la noblesse de son esprit, qui se révéla dans la longue conversation que nous eûmes ensemble ce premier jour.
Il commença par me dire que, venant habiter le village do"', il considérait comme un devoir et un plaisir pour lui de me venir visiter, et qu'il m'aurait la plus grande obligation de vouloir bien régler l'emploi d'une somme de vingt-cinq louis par mois qu'il mettait à ma disposition, pour subvenir, soit à l'assistance des pauvres de cette paroisse, soit aux améliorations que je pouvais juger nécessaires, me priant aussi de m'entendre avec le médecin du village, qui souvent, ajouta-t-il, connaissait des misères et des souffrances que nous autres ministres ignorions ; il me suppliait enfin de croire que toute demande destinée à alléger quelques peines ou à prévenir quelque malheur serait accueillie et accordée par lui avec le plus vif empressement.
Que vous dirai-je, monsieur I Le comte monti'a une philanthropie-si sage, si haute, si profondément éclairée, que malgré mes préventions je ne pus m'empêcher d'être frappé d'étonnement et presque d'admiration en voyant qu'un ^ homme si jeune encore, et qui avait, dit-on, cruellement , abusé de toutes les voluptés des riches et des heureux de la terre, eilt une connaissance si triste et si vraie des douleurs et des misères obscures, et de ce qu'on devait faire ou tenter pour les soulager ou les consoler sûrement.
Mais, hélas ! à la fin de cette conversation qui m'avait tenu sous un charme inexplicable et contre lequel, je l'avoue, j'avais longtemps lutté, mes préventions revinrent plus fortes que jamais ;et je ne sais à cette heure si je dois m'en glorifier ou en rougir, car le comte m'avoua sans honte, comme sans jactance impie, qu'il 7i' cl ait pas de nos BRi.ir.ioKS, mais qu'il les respectait néanmoins trop pour s'en jouer et que c'est à cette raison seule que je devais attribuer le motif qui l'empêchait de se rendre jamais à l'église.
Q le voulait dire le comte par ces mots, qu'il n'était pas (le NOS nEi.iGioNS? Je l'ignore encore. Voulait-il parler des religions d'Europe? entendait-il par là qu'il n'était ni cathoiii|ue ni protestant, ni d'aucune des autres sectes dissidenlcs (lui, divergeant du catholicisme, y tiennent toujours par une racine chrétienne? Je l'ignore encore à cette heure, bien que, hélas ! j'aie vu le comte à une épouvantable épreuve!...
liais, ainsi que je vous le disais, monsieur, cette résolution de ne jamais assister ni prendre part à nos saints mystères m'indignait. Je n'y vis d'abord qu'un dédaigneux prétexte, destiné à voiler une indifférence ou un éloignemenl coupable ; comme aussi je no vis plus ([u'uvie commisération presque sans mérite dans la fastueuse aumône que sa brillante position de fortune le mettait à même de faire sans s'imposer de privations.
AUTIIUR.
J'eus tort, car il no s'était pas borné 5 me donner si'^chcmentiifi l'or: il m'avait longuement nnlrolenu des misères du pauvre, cl cherché avec moi le meilleur moyen de lui Otre utile ; mais, je vous le ré|ii'te, son nuuniue de foi h notre religion me rendit injuste... oh ! hien injuste, comme vous l'allez voir, car je lis retomlier le coup de ma sainte indignation sur une persomio complètement innocente.
Le dimanche ([ui suivit mon entrelien avec le comte, je vis agenouillé <lans l'église la jeune femme qui habitait avec lui, et ijui ne portait p.is, disait-on, son nom. Oci était vrai d'ailleurs, je l'ai su depuis. CellR liaison était coupable aux yeux de Dieu et des hommes; mais, hélas ! si le crime do ces infortunés fut grand, leur chûtiment fut terrible I
Pardonnez-moi si je m'attendris à ce souvenir. Je vous disais donc, — reprit l'abbé en essuyant ses larmes, — que je vis, un dimanche, cette dame agenouillée dans l'église : je montai en chaire, et j'allai jusqu'à faire des allusions directes, cruelles mémo, dans le sermon que je prononçai, contre la détestable immoralité des grands et des riches do la terre, qui pensaient, a;outai-je, atténuer leurs fautes en jetant aux pauvres une dédaigneuse aumône; j'exaltai le malheureux qui prie, croit, et partage le pain dont il a faim avec un plus misérable que lui ; et je trouvai h peine un froid éloge à donner au riche, pour qui la bienfaisance n'est qu'une superfluité facile. Je fis plus, j'exaltai de nouveau la paisible et vertueuse existence du [iauvrei[ui cherche l'oubli lie ses maux dans la douceur d'un lien béni par Dieu, et je m'élevai violemment contre les riches qui semblent fouler aux pieds toute morale reçue, et trouver une sorte de méchant plaisir h braver ainsi les devoirs qu'ils regardent dans leur orgueil impie comme indignes d'eux, et bons, disent-ils, pour les misérables!...
Ah I monsieur, je ne puis me reprocher l'amertume de ces paroles, car elles exprimaient iKon horreur contre une conduite que je trouve à cette heure aussi criminelle qu'alors ; et pourtant, depuis, j'ai eu la faiblesse de m'en repentir... Enfin, ce jour-là, en entendant ces mots, auxquels mon indignation prCtaitune grande énergie, tous les yeux de nos montagnards se tournèrent aussitôt vers cette mallieureuse femme humblement agenouillée parmi eux : sa tète so courba davantage ; elle ramena les plis de son voile sur son visage, et il me parut, à quelques mouvemens saccadés de ses épaules, qu'elle pleurait beaucoup... Je triomphai, car je pensais avoir éveillé le remords, pcut- Ctre endormi jusqu'alors , dans une Ame coupable. Le service divin terminé, je rentrai au presbytère.
Sans rien redouter de la colère du comte, qui pouvait se croire offensé de ces allusions, j'étais néanmoins pn'occupé malgré moi de ce qu'il en pouvait penser. Le lendemain, il me vint voir. Quand ma so'ur m'annonça sa visite, je ne pus me défendre d'une certaine émotion; mais je trouvai son accueil aussi bienveillant que d'habitude : il ne me dit pas un mot du sermon de la veille, causa longuement avec moi des besoins de nos pauvnis, et me parla d'un projet qu'il avait d'établir une école pour les enl'ans, sous ma direction, me communiqua ses idées à ce sujet, établit une sage et remarquable distinction entre l'édu&'.'.ion qu'on doit donner aux gens voués aux travaux physiques et celle que doivent recevoir les gens destinés aux professions libérales; et déployant, dans cette conversation qui me tint de nouveau sous le cbaruie, les vues les plus hautes et les plus étendues, il montra l'esprit le plus mûr et le plus droit, puis me quitta.
Ilélas ! monsieur, les misères et les faiblesses de notre nature sont tellement inexplicables, que je fus presque blessé de l'indilTérence apparente du comte au sujet de mon sermon, au lieu de voir dans sa coniluite mesurée une respectueuse soumission aux devoirs que m'imposaient mes convictions et mon caractère.
Peu de temps après, une des grandes fêtes de l'église approchait ; je m'y rendais un jour pour y entendre la confession de nos montagnards, lorsque, en allant à mon coulessionnal, je vis parmi les paysans celte même femme
OBl'V. CHOISIES. — 11.
humblement agenouillée comme eux sur la pierre humide et dure : elle attendit là longtemps, et vint à .son tour au tribunal de la pénitence. J'étais loin d'être indulgent pour nos paysans, mais je ne sais pourquoi je me sentis disposé h Cire plus sévère encore pour une personne que son rang paraissait mettre au-dessus d'eux. La voix de cette dame était tremblante, émue, son accent timide et doux ; et, sans trahir ici un de nos plus grands, un de nos plus sacrés mystères, puisque, hélas 1 monsieur, je no vous a[iprendsque des laits maintenant publics et mis en évidence par un ell'royalilee\éneiiietit, je reconnus, dès ce jour et dans la suite des tein|is, l'âme la plus noble et la plus repentante, mais aussi la plus faible cl la plus criminelle sous le rapport de son attachement coupable pour le comte... attachemeinenl qui me parut tenir d'une exaltation que j'oserais appeler sainte et religieuse si je ne craignais de profaner ces mots, '
Que vous dire de plus, monsieur ! Au bout do six mois de séjour dans nos contrées, le comte et cette dame, que nos montagnards appelèrent bientôt dans la naïveté de leur reconnaissance Vaiige Marie (car personne ne l'entendit jamais appeler autrement que Marie) , le comte et celte da'meavaient été si charitables, que nous no comptions plus un malheureux dans cette paroisse; et, bien plus, telle était l'étrange confiance que la bienfaisance inépuisable et éclairée de cette âme si belle avait donnée à nos montagnards, que si quelquefois je leur représentais la dangereuse témérité de leurs chasses périlleuses, en leur rappelant quel serait le triste avenir de leur famille s'ils venaient à périr, ils me répondaient : Mon père, l'ange Marie y pourvoira ! En un mot, cette darne était devenue la Providence de ce village, et l'on y comptait comme sur celle de Dieu. Au bout d'un an, cette personne si aimée, si bénie, tomba gravement malade; à cette nouvelle, je ne vous dirai pas, monsieur, les craintes, le désespoir de nos paysans, les prières, les ex-voto qu'ils firent pour elle, la désolation qui régna dans ce village.
Craignant decom[)romettre la rigoureuse sévérité démon caractère, bien que le comte fût venu presque chaque jour me voir, je n'étais jamais allé chez lui ; mais lorsque cette dame fut très malade, elle me demanda, et le comte vint me supplier de me rendre auprès d'elle. Je ne pus m'en dispenser. Je la trouvai presque mourante.
Ce fut un moment terrible; jamais sa piélé ne so révéla plus fervente et plus profonde à mon unie attendrie. Je la consolai, je l'exhortai ; pendant huit jours elle donna les plus cruelles inquiétudes ; enfin sa jeunesse la sauva.
Je ne vous parle pas non plus, monsieur, de l'affreuse anxiété du comte pendant cette maladie. Une nuit surtout, qu'on désespérait de cette dame, il m'épouvanta... car, par quel([ues mots qui lui échappèrent... je compris que cette mort qu'il redoutait aurait pu le précipiterde nouveau de la sphère des plus généreux sentimcns... dans l'abîme de la plus grande perversité, et dans ce moment je crus à la réalité de tous les bruits qui avaient couru sur le comte.
Enfin, l'ange Marie revint à la santé; peu à peu, la beauté rcflorit sur ce noble et charmant visage, où luttaient sans cesse le remords d'une grande faute et la conscience d'un bonheur assez grand pour lutter incessamment contre ce remords... Hélas! monsieur, j'avais pris la résolution de ne pas retourner dans cette maison, craignant, je vous l'ai dit, de compromettre la gravité de mon caractère ; et pourtant j'y retournai... Sans doute je fus coupable, mais peut-Ctre Irouverai-je une excuse aux yeux de Dieu, car celle femme et le comte étaient si charitables aux malheureux ! GrAce à lui, grAce à elle, je pouvais secourir tant de misères, que Dieu me pardonnera, je l'espère, de n'avoir pas repoussé la main qui répandait ses aumônes avec tant de disccrn ment et de bonté !... i:t puis encore, moi, [lauvre prêtre, j'aimais la science, l'étude, et il n'y avait personne dans ce village avec <|ui je pusse m'entrotenir, tandis que je trouvais dans lo comte une des plus hautes intelligences que j'aie, je ne dirai pas connues, car
j'ai bien peu expérimenté les hommes et la vie, mais que j'aie, si cela se peut dire, rencontrées dans les livres. Ses connaissances étaient vastes, profondes, presque universelles ; il paraissait avoir beaucoup vu et voyagé, et no pas être demeuré étranger aux affaires publiques, car il résumait les rares questions politiques que le hasard amenait dans nos conversations avec une puissante et énergique concision; son jugement était clair, perçant, allant droit au fond des choses, mais étrange et singulier en cela qu'il paraissait dégagé, soit par réflexion, soit par indiflerence, soit par mépris, de tout préjugé, de toute sympathie de cause ou de caste : cela était quelquefois bien eft'rayant d'impartialité, je vous l'assure, monsieur... Mais ce qui m'épouvantait toujours pour le comte, c'est que jamais je no lui entendis prononcer un seul mot qui annonçât la moindre foi religieuse. Bien qu'il fût comme tacitement convenu entre nous de ne jamais aborder ces formidables questions, si dans le cours de l'entretien il lui échappait quelques paroles à ce sujet, elles'semblaient si froidementdésintéressées, que j'eusse peut-être préféré, pour mon salut, une attaque ou une négation à propos de ces éternelles vérités ; car sa conversion à des principes religieux m'eût peut-être semblé possible un jour, tandis que cette indiûerence de glace semblait ne laisser aucun espoir.
Et pourtant sa conduite pratique était la plus ample et la plus magnifique application des principes du christianisme ; c'en était l'esprit sans la lettre. Jamais non plus je n'entendis entre lui et ['ange Marie aucune conversation religieuse, bien que leur enfant fût pieusement élevé par sa mère dans notre croyance. Souvent, néanmoins, j'ai vu le comte les yeux mouillés de larmes, lorsque celle qu'il aimait, joignant les mains de ce petit ange, lui faisait prier Dieu; mais le comte était, je pense, monsieur, plus touché de la délicieuse figure de cet enfant, et des accens ingénus de sa voix, que des pensées religieuses qu'elle exprimait.
Cette dame avait aussi une instruction solide et variée, un esprit remarquable, et surtout une sorte d'ineffable indulgence qui s'étendait à tous. Si le comte, avec sa parole souvent acerbe et mordante, attaquait quelque caractère ou quelque fait historique ou contemporain... elle cherchait toujours à trou^•er dans le caractère le plus noir, dans le fait le plus triste, un bon instinct ou un sentiment généreux qui les excusât un peu... Alors les larmes me venaient aux yeux, en songeant que c'était sans doute un cruel retour sur elle-même, un remords incessant, qui rendait cette pauvre femme si bienveillante à tous, comme si elle eût, hélas I senti qu'étant bien coupable elle-même, il ne lui était permis d'accuser personne.
Et le comte, monsieur, si vous saviez avec quelle profonde et presque respectueuse tendresse il lui parlait ! comme il l'écoutait! avec quelque délicate fierté il savait apprécier et faire ressorlir tout ce qu'il y avait de noble et de grand dans l'esprit et dans le cœur de celle qu'il aimait tant ! combien son visage devenait radieux en la contemplant ! Que de fois je l'ai vu la regarder ainsi longtemps en silence, et tout à coup, comme si les mots lui eussent manqué pour peindre ce qu'il ressentait, lever les yeux au ciel en joignant les mains avec un geste, avec une expression de bonheur et d'admiration impossible à rendre.
Ah 1 monsieur, que de longues et douces soirées j'ai ainsi passé dans l'intimité de ces deux personnes à la fois si coupables et si vertueuses I... Que de fois ce fatal et bizarre contraste a confondu ma raison 1 Que de fois, l'été, le soir, en les quittant, au lieu de rentrer au presbytère, j'allai me promener sur nos montagnes, pour méditer plus en silence, plus sous l'œil de Dieu , si cela peut se dire ! ! « 0 Seigneur!... m'écriais-je, tes vues sont impénétrables!... Celle femme est adultère et criminelle; elle a la conscience de .sa faute puisqu'elle pleure incessamment sa faute ; file est bien coupable sans doute à tes yeux et à ceux des hommes, et pourtant quelle vie plus exemplaire, plus bienfaisante, plus pratiquenieut touchante et ver-
tueuse que la sienne 1 Combien de fois aussi l'ai-je entendue chanter des hymnes en ton nom 1 sa voix annonçait une foi si profonde et si religieuse que cette foi ne pouvait être feinte !... 0 mon Dieu ! qu'est-ce donc que le vice et le crime quand ils revêtent ces dangereuses apparences? faut-il les haïr davantage? faut-il les plaindre? faut-il plutôt leur pardonner? Et lui, cet homme étrange, qui, dit-il, n'est pas de nos religions, quelle est donc la sienne, à lui ? quelle est donc cette religion ignorée qui lui impose une vie si généreuse et si bienfaisante? qui le rend si bon, qui le fait chérir et bénir de tous? A quelle source inconnue a-t-il donc puisé ces principes d'une charité si intelligente et si élevée? Et pourtant on dit qu'il n'a rien respecté de ce qui était saint ou sacré aux yeux des hommes, qu'il l'a foulé aux pieds et méprisé... Et cela est... car son amour d'aujourd'hui est criminel... et autrefois il a été bien plus terriblement coupable encore... je le crois ; car, do même que la lueur de la foudre fait quelquefois entrevoir toute l'immensité d'un abîme, de même aussi à ce moment terrible où il tremblait de perdre cette femme... j'ai un instant pu pénétrer les profondeurs de son âme, et j'ai pâli de terreur... et pourtant la noblesse de ses sentimens ne s'est jamais démentie, a 0 mon Dieu I que tes vues sont impénétrables ! »répétais-je plus indécis que jamais, en m'humiliant toujours devant les mystérieux desseins de la Divinité, car bientôt je devais avoir une terrible preuve que sa formidable justice sait atteindre inexorablement les coupables.
Ilélas 1 monsieur, mon récit approche de sa fin, et celte fin est épouvantable... C'était, il y a trois mois, un soir; je causais avec ma sœur d'un fait qui me semblait très inquiétant : deux paysans assuraient avoir vu un vieillard à cheveux blancs et à sourcils noirs, au teint cuivré, mais d'une vigueur rare pour son âge, escalader le mur du parc de la maison du comte ; puis que, peu de temps après, ils avaient entendu deux coups de feu. Je me disposais à aller m'informer moi-même de ce qui en était, lorsqu'on vint me chercher à la hâte pour me rendre chez le comte. Ah ! monsieur, jugez de ma terreur!... je trouvai lui et elle, chacun percé d'une balle... Un des deux coups de feu avait atteint leur pauvre petit enfant, qui était mort et paraissait endormi dans son berceau.
Le comte n'avait pas deux minutes à vivre; ses derniers mots furent ceux-ci : «Marie vous dira tout... Donnez-lui vos soins... » Puis il se retourna vers elle et dit: « Adieu... Marie!... hélas!.. . c'est pour toujours!... Ah I c'est ma faute; SI JB vous avais crce... pocrtant!!! »Et il mourut.
Elle lui survécut à peine d'un quart d'heure; et avant d'expirer, elle me confia le secret de cette terrible aventure, afin d'éclairer la justice et d'empêcher d'accuser ou d'inquiéter des innocens.
En un mot, ainsi que vous l'avez peut-être déjà pénétré, monsieur, le vieillard était le mari de cette inforliitunée : usant du terrible droit que lui donne la loi, trouvant sa femme et le comte assis près du berceau de leur fils, il les avait tirés tous deux à bout portant; une balle i avait du même coup tué la mère et le malheureux enfant... I
— Mais ce vieillard, qu'est-il devenu? demandai-je au curé, dont la narration m'avait si douloureusement impressionné.
— Je l'ignore, monsieur; tout ce que j'ai su, c'est qu'un petit bâtiment génois, mouillé depuis huit jours proche de la côte, à une lieue d'ici, avait, le soir même de ce triple meurtre, mis à la voile.
On conçoit l'intérêt que fit naître en moi cette narration, et on conîprendra peut-être aussi qu'instruit de ce terrible événement, je ne pus me résoudre à acquérir cette demeure, où devaient toujours vivre d'aussi affreux souve iiirs, et qui alors me sembla maudite.
Je restai au presbytère jusqu'au moment où, le délai de la vente à l'amiable étant passé, cette habitation fatale fui adjugée à un négociant retiré, qui, trouvant le mobilier gothique, le vendit à l'encan.
ARTHUR
Pour souvenir de cotte triste aventure, j'achetai à cette vente la harpe do Marie, un meuble en mari|uetcric provenant du cabinet du comte, et quelques objets do peu do valeur, que je priai le curé d'arce[iter; car, selon la volonté du comte, qu'on trouva consignée dans son testnnient, à l'exception do tous les portraits, qui furent brilles, le [irix de la maison et de ses dépendances devait appartenir à la commune de '" et /^tre employé <i secourir les pauvres.
Je quittai ce villaf^e, bien préoccupé déco récit; j'avais envoyé chez moi le meuble do marqueterie que j'avais acheté h '".
Un jour que je l'examinais avec une triste curiosilé, j'y découvris un double fond; dans co secret, jo trouvai un assez volumineux manuscrit: c'était le journal du comte...
Ces frafrmens m'ont paru remarquables par leur esfirit d'analyse et par une succession d'aventures d'iuie donnée fort simple, fort naturelle, et digne pent-éirc (rinh'rèt et d'étude, en cela qu'elles retracent des faits eomnmiis à la vie de presque tous les hommes.
Ce sont ces fragmens qui vont suivre, et quejedonnodans toute la naïveté do l'étrange scepticisme qu'ils dévoilent.
Ces sortes do mémoires embrassent une période de douze années.
Bien qu'ils racontent la vio do cet inconnu depuis l'âgo de vingt ans, et qu'ils semblent par la date se continuer jusqu'au jour qui préeéda sa fin, on voit par une note que le récit des sept premières années fut écrit par le comte, seulement environ cinq ans avant sa mort, tandis que les cinq dernières années sont au contraire écrites comme un journal, presque jour par jour, et selon les événemens.
L'écriture do ce journal était fine, correcte, souvent courante et hAtée, comme si la main et la pensée eussent été souvent emportées par l'entraînement des souvenirs. D'autres fois elle était pour ainsi dire calme et acérée, comme si une main do fer l'eût tracée. Sur les marges do ce manuscrit on voyait une infinité de portraits, de silhouettes, esquissés à la plume avec autant de facilité que do grâce, et qui devaient être d'une resseniblnnco frappante; enfin, intercalées dans le récit, on trouve çà et là un assez grand nombre de lettres d'écritures difterentes, qui étaient pour ainsi dire les pièces justificatives de ce singulier manuscrit.
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