‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 41 sur 68 · HÉLÈNE · texte numérisé non relu

HÉLÈNE

J'avais vingt ans; je revenais d'un long voyage eu Espagne et en Angleterre, entrepris sous la direction de mon prece[)teur, homme sage, modeste, ferme et éclairé. A mon retour h Serval, terre dans laquelle mon père s'était retiré depuis longues années, jo trouvai co dernier gravement makide; je n'oublierai de ma vio le spectacle qui me frappa lors de mon arrivée.

Ce château, extrêmement retiré et dominant un chétif village, s'élevait solitairement sur la lisière d'une grande forêt; c'était un vaste et gothique édifice do briques noircies par le temps; son intérieur se composait de grands

appartemens sonores, et peu éclairés par leurs longues fenêtres <i petits carreaux; nos gens portaient le deuil do ma mère, quo j'avais perdue pendant mon voyage; presque tous étaient de vieux domestiqnes do la maison, et rien do plus lugubre (pie do les voir vêtus do noir, marchant silencieusement dans ces pièces sombres et immenses, se détacher à peine de. leur fond rouge ou vert foncé, couleur do toutes les tentures do cette antique habitation. En desc(^ndanl de voiture, jo fus reeu par le valet do chambre de mon |ière; il no me dit pas un mot, mais ses yeux étaient baignés de larmes. Je lo suivis; jo traversai une longue galerie, la terreur de mes nuits d'enfance, comme elle en était la joie durant lo jour. Jo trouvai mon père dans son cabinet; il voulut se lever pour m'embrasser; mais, ses forces lui manquant, il ne put que me tendre les bras.

Il me parut afTreusemcnt changé : je l'avais quitté encore alerte et vigoureux; je le trouvai faible et abattu : sa grande taille s'était voûtée, son embonpoint avait disparu; il était pAle, défait, et une sorte do sourire convulsif et nerveux, causé parla continuité de ses douleurs, donnait à sa physionomie haute et sévère une indicible expression de soufl'rancc habituelle.

J'avais toujours beaucoup redouté mon père. Son esprit était vaste, sérieux, réfléchi, concentré, et eàet là, par accès, froidement ironique; son savoir prodigieux en toutes sortes de matières, son caractère absolu, ses habitudes graves, pensives et taciturnes, son abord glacial, ses principes d'une rare solidité, sa bonté pour moi extrême en fait, mais nullement démonstrative : aussi m'inspirait-il plutôt une vénération profonde et craintive, une gralitudo respectueuse , qu'une afi'ection confiante et expansivo comme celle que je ressentais pour ma mère.

Ayant quitté le service do bonne heure, malgré les instances de Napoléon, qui aimait sa volonté do fer et son infatigable activité, mon père avait presque toujours vécu dans ses terres, mais, chose étrange! sans jamais y reci'voir personne. La terreur de 93 avait tellement diminué notre famille, qu'excepté une sœur de mon père, nous n'avions plus do parens, mais seulement des alliés fort éloignés, que nous ne voyions pas.

Maintenant que l'âge et l'expérience me permettent d'apprécier et do comparer mes souvenirs, mon père reste à mes yeux le seul homme véritablement misanthrope que j'aie jamais rencontré; car il n'était pas de ces misanthropes qui recherchent les hommes pour leur dire chaque jour (ju'ils les détestent et qu'ils veulent les fuir, mais un misanthrope qui avait rompu absolument avec euv. Aussi, j'ai beau interroger mes souvenirs d'enfance et de jeunesse, je ne me souviens pas d'avoir vu à mon p^rnun ami, ou même ce qu'on appelle une simple connaissance. Ma mère, ma tante et ma cousine Hélène, plus jeune que moi de trois années, étaient les seules personnes qui, de temps à autre, nous vinssent visiter : cela n'est pas une exagération, ma mère me l'a dit, pendant près de trente années que mon père vécut à Serval... pas un étranger n'y parut.

Mon père chassait beaucoup, mats seul ; il aimait passionnément les chevaux et aussi la grande agriculture. Ces occupations et celles de mon éducation, qu'il fit luimême jusqu'à ce qu'il m'eût mis entre les mains d'un précepteur pour voyager, employaient presque tous ses inst.ms; puis ses biens étant considérables, et n'ayant jamais voulu d'intendant, secondé par ma mère, dont l'esprit d'ordre était extrême, il s'occupait d'administrer sa fortune lui-même; enfin la lecture, des expériences scientifiques, et surtout de longues promenades solitaires, complétaient ces journées.

Lorsque je partis pour ce funeste voyage pendant lequel je devais la perdre, ma mère, ayant eu en songe couuue un pressentiment de cette fatalité, me le dit ; mais nous le cachâmes à mon père : non qu'elle le craignît, mais il lui avait toujours beaucoup imposé par la gravité de son esprit, et elle redoutait surtout son ironie sévère, qui n'épar-

gnait jamais les scntimcns poétiques, exagérés ou romanesques.

Je ne pus donn emi)rasscr ma mère une dernière fois : je ne parle pas de mes rogi'cts ; c'était la seule personne au monde à laquelle j'os.isse tout dire et tout confler. Ma tante et sa fille Hélène étaient venues habiter Serva 1 depuis la mort de ma mère, et cela presque malgré mon père ; car, bien que sa santé parût s'altérer de plus en plus, son besoin habituel de solitude et de silence avait encore augmenté.

Je menais alors une vie bien triste et bien déchirante pour mon cneur : le matin, mon père me faisait venir auprès de son lit : son valet de chambre lui apportait un grand coffre, où étaient renfermés les registres qui contenaient l'administration de nos biens, et chaque jour il me mettait au courant de toutes ses affaires, et avec une clarté froide qui me glaçait; plus tard, il me fit lire son testament avec la mi^me apparence d'insensibilité ; les sanglots me sufl'oquaipnt, il ne semblait pas s'en apercevoir; il terminait d'ordinaire cette sorte d'initiation au gouvernement futur de la fortune qu'il me laissait, par quelques enseignemens faits d'une voit brève, et interrompus par de longs silences.

Ces enseignemens révélaient le jugement le plus droit, le plus sûr, el aussi la connaissance la plus réelle et la plus approfondie des misères, ou plulôt de ce qu'il appelait les nécessités morales do la condition humaine; car un trait Lien frappant du caractère de mon père était une manière de voir étrangement calme et désintéressée à propos des faiblesses, inhérentfs à notre espèce selon lui, puisqu'on était obligé d'admettre comme conséquens à notre organisation morale certains faits, certains instincts bas ou égoïstes, auxquels les nobles caractères ne pouvaien t échapper; il trouvait aussi inutile do cacher ou de nier cette plaie que de blâmer les hommes d'en être atteints.

Ainsi, lui demandait-on un service, il déduisait à soi ou è son obligé les raisons qui généralement amènent l'ingratitude, puis néanmoins rendait le service avec une bienveillance toute parfaite.

En résumé, le sens moral des entretiens que j'avais avec lui, et qui de sa part se composaient de phrases courtes, concises et nerveuses, affirmait : « Que le pivot de tout étant l'on, puisque les plus beaux caractères une fois aux prises avec le besoin s'avilissaient quelquefois jusqu'à l'infamie, il fallait rester riche pour être sûr de rester honnête homme; que tout dévouement avait son arrière-pensée; que tout homme était corruptible, mais que le taux, le monnîut ou la monnaie d.o, la corruption de chacun variait selon les caractères individuels; que toute amitié devant absohnnenl avoir son heure négative, il était inutile de compter sur un sentiment qui un jour vous manquerait; cntin je devais, selon ces terribles maximes, m'estimer heureux de n'avoir ni frère, ni sœur, et d'être ainsi pur de ioul fratricide véniel, l'homme étant fait de la sorte qu'il ne voit presque toujours dans la fraternité qu'une diminution d'héritage; car, ajoutait mon père, bien peu, parmi les plus purs, peuvent nier avoir pensé au moins une fois dans leur vie, en supputant la fortune qu'ils partageaient : Si j'étais seul! »

Je ne saurais dire combien ces axiomes, d'un sens peut- ^tre rigoureusement vrai, mais d'une aflirniation si désolante et si exagérée, ainsi froidement énoncés par mon père mourant, m'épouvantaient !

Mon précepteur, homme d'un sens droit, mais d'un esprit médiocre, n'avait de sa vie soulevé devant moi aucune question philosophique. Sur ces maliôres, mon intelligence était demeurée jusque-là comme inerte et. endormie; mais mon esprit, heureusement préparé par une éducation féconde et par une précoce habitude de réflexion due à ma vie solitaire et à l'expérience des voyages, était prêt à recevoir le germe de toutes pensées, bonnes ou fatales, que l'ardeur de mon imagination devait rapidement développer.

Aussi, ces tristes et amers enseignemens dcmcurèreut-

ils l'unique et profonde racine de toutes mes pensées! Plus tard, je pus les modifier, y enter pour ainsi dire d'autres idées, mais elles participèrent toujours de l'àcreté de la première sève.

Après ces tristes entretiens avec mon père, qui duraient ordinairement deux heures, on l'habillait, ou plutôt on l'enveloppait de couvertures chaudes et légères; car, ses anciennes blessures s' étant rouvertes, il souffrait si cruellement qu'il ne pouvait rien supporter de lourd ; puis on l'asseyait dans un fauteuil roulant, et on le promenait au soleil dans le parc.

Par une étrange singularit^mon père, qui avait toujours mis à grand luxe et à gmid plaisir de tenir merveilleusement ce parc, du momentqu'ilse sentit sérieusement malade, déferKlit absolument d'y faire les travaux même les plus ordinaires et les plus indispensables.

On ne pourrait dire l'aspect désolé de ces immenses allées, qui restaient envahies par l'herbe et par les ronces ; de ces charmilles autrefois symétriquement taillées, mais alors abandonnées et poussant au hasard ; de ces massifs de fleurs mortes de l'été, qu'on arrache à l'automne (car nous étions à la fin de cette saison), et qui étalaient partout leurs tiges noires et flétries. Je le répète, rien de plus lugubre que ce spectacle d'incurie et de ruine dans une maison habitée ; car mon père avait étendu les mêmes défenses à propos des moindres réparations journalières : un volet décroché, une cheminée abattue par un ouragan restaient ainsi que le vent les avait dégradés.

Après cette promenade, que mon père faisait en silence, la tête baissée sur sa poitrine, ayant ordinairement à côté de lui, moi, Hélène ou matante, on le rentrait au château, dans son cabinet, que je vois encore éclairé par trois fenêtres qui donnaient sur le parc, encombré de portraits de familles, de tableaux et de curiosité de prix. Une grande bibliothèque noire occupait tout un côté ; au plafond pendait un grand lustre de cristal de roche. Mais ce qui donnait aussi à cet appartement un cai'actère d'indéfinissable tristesse, c'était ce même abandon qui désolait le parc : car les tableaux, les meubles, étaient couverts dépoussière; un valet de chambre ayant une fois, malgré ses ordres, époussoté un peu, mon père se mit dans un tel emportement que depuis on laissa la poussière s'accumuler et les toiles d'araignées tout envahir.

Mon père voulait rester ainsi seul pendant deux ou trois heures, après lesquelles on le revenait chercher pour une seconde promenade, qui seule semblait le sortir un peu de sa morne apathie.

Le but était d'aller voir dans un vaste palis des chevaux en liberté : il y en avait, je crois, sept ou huit, dont trois chevaux de chasse, que mon père avait montés de préférence pendant fort longtemps; les aulrcs étaient dos chevaux de harnais, aussi fort vieux. Dès que mon père s'était vu dans l'impossibilité de monter à cheval ou de sortir en voiture, il avait fait mettre ses chevaux en liberté dans cette enceinte ; une clause de son testament ordonnait expressément que ces animaux demeurassent là sans travailler jus(]u'à leur mort.

Je le répète, à cette heure seulement, mon père disait quelques rares paroles, rappelait brièvement une chasse où tel cheval avait brillé, une roule parcourue par un autre avec une vitesse surprenante ; puis, ensuite de cotte promenade, on le rentrait pour dîner.

Bien que depuis longtemps il ne se soutînt plus que p-r dessubstances très légères, il voulait que sa table, à laquelle il avait toujours tenu, fût servie avec la même recherche que lorsqu'il était en santé, bien qu'il ne mangeât pas. Ma tante et Hélène prenaient part à ces repas silencieux, servis par de vieux domestiques en noir et à cheveux blancs. Mon père ne disait pas un mot, et, comme nous avions remarqué que le bruit lui était insupportable, c'est à peine si nous échangions à voix basse quelques rares paroles.

Après le dîner, qui durait peu, nous rentrions au salon ; on approchait un échiquier, et je m'y asseyais avec mon [)èic. Jo rangeais les pièces, et nous commenfious le simu-

ARTHUR

lacTc d'une partie ; car mon p^re, toujours profondement olivirhi-, no jouait plus; seulcniont, h de longs intervalles, il |H)uss,iitau hnsard unedes pièces sur le damier, j'en nvanniis une autre, pour In forme... et le silonec continuait; car c'était une sorte de contenance machinale, hien plus qu'une distraction, que mon père clicrcliait danscello apparence de jeu.

Durant ce temps-là, ma tante lisait, cl llélènese mettait au piano pendant environ une heure.

Celte tieure demusi(iue était, avec sa promenade au parc des chevaux, li-s deux seuls accidens de la journée ijui [larussent faire quelque impression sur mon père; car, tout m continuant de mouvoir au hasard les échecs, il disait à Hélène, de sa voix grave et pénétrante : « Jouez toi air, je vous prie, Hélène. »

Quelquefois, mais bien rarement, il lui faisait répéter deux ou trois fois le mt-mc morceau ; alors il s'accoudait sur l'échiquier, cachait sa tête dans ses deux mains, et semblait profondément recueilli...

Un jour seulement, après avoir redemandé le même chant, je vis ses yeux baignés de larmes lorsqu'il leva son visage vénérable, si cruellement creusé par les souffrances.

Les airs qu'il faisait ainsi répéter h Hélène élai;'nl en très petit nombre et fort anciens; il y avait entre aulrcs Pauvre Jacques, la cavatine de Dnn Juan de Mozart, une symphonie de Beethoven, et deux ou trois romances de l'iiëfiello: une surtout, intitulée la Mort d'Eln're, mélodie simple, douce et triste, semblait l'aU'ecter plus profondément que les autres : aussi quelquefois, poussant un profond soupir, il disait : « Assez... Hélène... Je vous renier- » cie, mon enfant... » Aussitôt le piano se taisait, et tout retombait dans un profond silence.

Je ne saurais dire quellr indéQnissable mélancolie éveillait en moi cette scène qui se passait ainsi presque chaque jour, avec quelle sorte d'extase recueillie j'écoutais ces anciens airs d'un rhythme si nnif, chantés à demi-voix par Hélène, dont le timbre était d'une fraîcheur et d'une pureté renia r(| un blés.

Le salon où nous nous rassemblions le soir s'appelait le salon du Croisé, parce qu'un de nos ancêtres, portant la croix sainte, s'y trouvait représenté au-dessus d'une immense cheminée de pierre sculptée; cette pièce était vaste, toute tendue de damas rouge sombre. Comme la vue de mon père était très alTaiblie, on posait sur le piano deux lampes recouvertes d'abat-jour de soie verte, relevés seulement du côté du pupitre : aussi toute la pièce restait presque dans l'obscurité, tandisqu'IIélène, assise au piano, était seule vivement éclairée.

Je vois encore ses l)eaux cheveux blonds, si bien attachés à son joli col, qui se détachait si blanc de sa large pf-- Icrine noire. Puis, mon père, assis devant notre échKjuicr, la tète baissée sur la poitrine, dans l'altitude de la méditation, seulement reflété, ainsi que moi, par la lueur rouge cl vacillante du foyer

Environ sur les dix heures, mon père sonnait; ses gens le transportaient dans son appartement, où je l'accompagnais, et on le mettait au lit.

Je couchais dans une chambre voisine de la sienne, et bien souvent, la nuit, inquiet et agité, me relevant i)Our écouter sa respiration, je m'avançais doucement jusqu'auprès de lui, mais je rencontrais toujours son regard fixe, clair et perçant, car il ne dormait jamais.

Cette épouvantable insomnie, que les médecins attribuaient aux suites de l'abus de l'opium, et qu'ils avaient vainement combattue de tous leurs moyens, cette insomnie continue était ce qui le faisait le plus soulTrir; les larmes me viennent encore aux yeux cpiand je me rappelle l'accent calme et résigné avec lequel il me disait : o Je ne dors pas, je n'ai besoin do rien... allez vous reposer, mon enfant... »

J'ai quelquefois frissonné en songeant que, pendant plus de sept mois, mon père n'a pas dormi une minute! Chaque jour et chaque nuit il pensait à sa fin prochaine, qu'il

voyait et sentait lentement venir. J'ai dit que son instruction était véritablement encyclopédique ; aussi, sans avoir des connaissances [iratiques en médecine, il en avait malheureusement d'assez grandes pour connaître et juger sili'ementde son état...

Huit mois avant de mourir, il stupéfia ses médecins par l'assurance raisonnée avec laquelle il leur développa les consé(iuonces inévitablement mortelles de sa maladie, et le temps proljable qu'il avait encore à vivre! Et pointant, avec Celte conviction terrible que cluuiue jour l'apiuorliait de sa tombe, jamais un montent de faiblesse ou de regret apparent! jamais une plainte! jamais un nifit (pii fît allusion à ce sort fatal! Uu silence, toujours du silence! et sa vie de chaque jour, jusqu'à celui de sa mort, fut celle que j'ai retracée.

La veille de cet affreux événement, il me fit, avec une lucidité rcmanpiable, subir pour ainsi dire un examen approfondi sur la façon dont je devais régir ma fortune ; i! , parut satisfait et me dit : i

«J'ai doublé les bi(ms quo mon père m'avait laissés; ' ces améliorations ont été le but constant de ma vie, parce qu'elles avaient votre avenir [jour objet. Usez sagement do ces biens si vous In poinez. Ra(ipelez-vous, mon enfant, j que toulcsl dans l'or: honneur et bonheur. Tûchez surtout ', de pouvoir vivre seul : c'est la grande science de la vie... Si vous trouviez une femme qui ressemblât à votre mère, épousez-la... mais défiez-vous des adorations que vous suscitera votre fortune; en urî mot, n(! croyez à aucune apparence avant d'en avoir sondé toutes les profondeurs... »

Puis, me montrant un vaste secrétaire, il ajouta :

(( Vous ferez briMer ce meuble tel qu'il est, arec tout ce qu'il contient; j'en ai retiré nos papiers de famille : le reste vous doit (Mre indifi'érent. Adieu, mon enfant; j'ai toujours été satisfait de vous. »

Et comme, à travers mes pleurs, je lui parlais de l'éternité de mes regrets si j'avais l'affreux malheur do le perdre, il sourit faiblement, et me dit de sa voix toujours calme et posée :

« Mon entant... pourquoi me dire à moi de ces vanités?... Il n'y a rien d'éternel, ni mCme de durable dans les scntimens humains... la joie, le bonheur, ne le sont pas... la douleur et la tristesse le sont encore moins... Rappelez-vous bien ceci, mon pauvre enfant. Vous êtes généreux et bon... vous m'aimez tendrement... vous êtes à cette heure affreusement navré à la seule pensée de me perdre... votre douleur actuelle est véritablement si intense qu'elle semble vous voiler l'avenir d'un linceul... et pourtant cet orgasme si pénible ne peut, ne doit pas durer : plus ou moins de temps après ma mort... vous en viendrez à me moins regretter... puis à chercher des distractions, puis à vous consoler... puisa m'oublieri... «

— Jamais, — dis-jc à mon père, en me jetant au pied do son lit, en inondant sa main do larmes...

Il appuya tendrement sa main déjà froide sur mon front, et continua :

— Pauvre cher enfant! pourquoi nier l'évidence... pourquoi vouloir échapper à l'inexorable loi de notre es- Iicco?... Il n'y a, voyez-vous, dans ce refroidissement successif des regrets qui se termine par l'oubli, rien d'odicuj ni de méchant... Rien de plus naturel, rien de plus humain... liien plus, un jour, en jouissant des biens que je vous aurai laissés, vous n'éprouverez aucune tristesse; vous penserez, je le veux, çà et là, quelquefois à moi, mais rarement... et sans angoisse... Mon .souvenir ne sera jamais compté dans vos joies, dans vos yilaisirs, dans vos projets de chaque jour; enfin je ne paraîtrai pas plus dans votre vie florissante et vivace que la poussière de l'arbre qui a vécu son temps et sert d'engrais à ses rejetons... Rien de plus simple, de plus humain, de plus naturel, je vous le répète.

—Ah! ne croyez pas celai— m'écriai-je épouvanté,— ces biens me seront odieux... ma douleur sera inconsolable... Mais mon père ajouta:

— Encore une promesse folle, mon enfant. Quatre-

vingt mille livres de rentes ne sont jamais odieuses, et la plus âpre douleur se console toujours... Ne le sais-je pas par moi-même? n'ai-je pas éprouvé ainsi à la mort de mon père, n'éprouverez-vous pas ainsi après moi... et si vous avez un fils, n'éprouvera-t-il pas de même après vous? Croyez-moi, mon enfant, la véritable sagesse consiste, je crois, à pouvoir envisager ainsi la réalité inexorable de l'espèce, et à ne se point abuser de vaines espérances. Une fois là... une fois que le vrai a dissipé les fantômes du faux... on n'en vient pas à haïr pour cela les hommes... parce qu'on se sent homme comme eux ; mais on les plaint profondément, on en a pitié, on les soulage, parce qu'on se sent souvent soi-même bien malheureux I S'ils sont ingrats., hélas! on cherche bien en soi, et souvent on trouve une ingratitude à se reprocher qui vous fait excuser la leur... Car, voyez-vous, mon pauvre enfant, tout pardonner, c'est tout comprendre. Enfin, il vient un âge, un moment, où le tableau de leurs misères, qu'ils ignorent ou qu'ils fardent, vous émeut si douloureusement ou vous répugne si fort qu'on fait comme j'ai fait... on les quitte, et on vit seul... Alors, mon enfant, au lieu d'avoir sous les yeux le continuel et navrant spectacle des infirmités morales du monde, on n'a que les siennes pro- . près... et encore les splendides contemplations de la nature, les méditations de l'esprit, les inépuisables et maternelles douceurs de l'étude, peuvent souvent nous ravir à notre incomplète et pauvre humanité

Le lendemain de cette conversation, mon père n'était pluk

HBLèins.

Je n'ai d'autre but, en me rappelant ces souvenirs d'autrefois, que de me considérer inexorablement de dehors en dedans, si cela se peut dire; d'assister en spectateur froid et désintéressé aux scènes de ma pensée intime, ainsi qu'à la lutte de mes instincts, bons ou mauvais, et de n'en répudier aucun, tel bas et misérable qu'il soit.

Je crois n'être ni meilleur ni plus mauvais que le commun des autres hommes ; et ce qui me donne l'espèce do courage de tout m'avouer à moi-même, est la conviction où je suis que, si le plus grand nombre se posaient les mêmes questions que je me iuis posées, et y répondaient franchement, leurs solutions seraient très souvent les miennes.

Je reviens à la mort de mon père : ma douleur fut profonde, mais ce sentiment ne fut pas celui qui prédomina en moi, ce fut d'abord une terreur stupéfiante de me voir, à vingt-deux ans, absolument libre, et maître d'une fortune considérable. Puis j'éprouvai aussi un sentiment d'angoisse inexprimable en songeant que je restais désormais sans aucun appui naturel; erreur ou sagesse, vice ou vertu, gloire ou obscurité, ma vie ne devait plus émouvoir personne; d'ailleurs, l'existence excentrique de mon père l'avait depuis si longtemps isolé de toute société, que j'avais même à entrer presque en étranger dans le monde que ma position m'appelait à voir; l'avenir me semblait alors un désert immense, sillonné de mille sentiers divers; mais aucun souvenir, aucun intérêt, aucun patronage do famille ou de caste ne me désignait ma route.

Comme toujours , grâce à la marche du temps , celte impression devait se modifier, puis se contrarier radicalement; mais la transition fut longue.

Plus tard, cette sorte do terreur se mêla d'une nuance d'orgueil , alors que je songeai que les grands domaines do notre famille m'appartenaient; et si le fardeau de les

régir me paraissait lourd, cet embarras avait en lui-môme sa compensation.

Très jeune, j'avais déjà machinalement l'habitude de me regarder pour ainsi dire penser; aussi, lorsque je vis ma sombre douleur et mon profond abattement se colorer de ces premières lueurs de personnalité, je frémis et je me rappelai ces mots terribles de mon père mourant :

« Vous êtes généreux et bon, vous m'aimez tendrement, et cependant, plus ou moins de temps après ma mort, vous en viendrez à me moins regretter, puis à vous consoler absolument, et à m'oublier tout à fait. »

On raconte plusieurs exemples de gens auxquels on avait prédit une fin tragique et prématurée, et qui, poussés par une inexplicable fatalité, se chargeaient eux-mêmes de réaliser ces fatales prédictions. Il en est , je crois , de même de certaines idées que vous pressentez, quoiqu'elles vous soient odieuses, contre lesquelles vous vous débattez en vain, et auxquelles vous finissez pourtant par obéir; il en fut ainsi de la prédiction de mon père : je la combattis longtemps et j'y cédai.

Mais cette lutte fut certainement un des plus douloureux instansdomavie; reconnaître peu à peu l'eflroyahle vanité de nos regrets, se cruellement convaincre de cette formidable vulgarité : que les sentimens les plus profondément enracinés dans le cœur par la nature s'éteignent, se flétrissent, meurent et s'efTacent sous le souffle glacé du temps : de telles pensées enfin no doivent-elles pas déchirer l'âmeî aussi je maudissais, mais en vain, mon ingratitude .

C'était pendant le mois de janvier, car j'avais passé l'hiver à Serval avec; ma tante et Hélène. Tous les matins je montais à cheval , et j'allais me promener dans la forêt pendant trois ou quatre heures ; ce temps gris, sombre et brumeux me plaisait ; ces immenses allées, couvertes de neige ou semées de feuilles mortes que le vent enlevait en tourbillons rapides, avaient un aspect triste qui cadrait avec mes pensées. Laissant flotter les rênes sur le cou de mon cheval, j'allais ainsi machinalement, songeant à peine à l'avenir, à la direction que je voulais suivre, ne faisant aucun projet, car j'étais encore trop étourdi de la position où je me trouvais. J'avais si longtemps vécu sous l'entière dépendance de mon père, n'ayant de volonté que la sienne, de projets que les siens ; en voyage même , celte volonté, représentée par celle de mon précepteur, m'avait toujours si incessamment suivi, que l'absolue et entière liberté où je me trouvais, m'accablait, je le répète, et m'efifrayait à la fois.

Après mes longues promenades, je rentrais, je trouvais Hélène et sa mère qui m'attendaient ; nous causions do mon père, et ma tante m'engageait à surmonter la l'épugnance que j'avais à m'occuper de mes affaires ; mais ces détails me rappelaient trop cruellement les entretiens que j'avais eus avec mon père à ce sujet : je ne pus m'y résoudre encore, et je chargeai mon précepteur de ces soins.

Trois mois après, mes angoisses avaient beaucoup perdu de leur amertume; je commençai pour ainsi dire à me reconnaître et à regarder autour de moi ; mes idées devinrent plus nettes, plus arrêtées, sur la manière dont je devais user de ma liberté. Cette liberté m'inquiétait encore, mais ne m'épouvantait plus.

La direction de la pensée n'échappe pas toujours aux influences extérieures et purement physiques; je l'éprouvai alors. Le printemps approchait , et on ertt dit qu'avec le noir hiver devait passer la première âcrelô de ma douleur, et que mes vagues projets, mes douces espérances d'avenir, devaient naître avec la riante feuillaison de mai.

Nous étions vers le milieu d'avril ; depuis la mort do mon père, je n'avais pu me résoudre à aller au cimetière du village, où s'élevait le monument funéraire de notre famille, tant je redoutais la cruelle impression que je de-

ARTHUR

Tiiis ressentir; un jour je maudissais ma faiblesse, lorsque Ilélônu me dit:

— Ayez donc plus de courage, Arthur; venez , je vous accompagnerai.

La mère d'Hélène étant souflYanto no put venir avec nous : nous y allâmes seuls.

Mon émotion était si violente, que je tremblais; je pou- Tais à peine me soutenir. Hélène, peut-être aussi émue que miri , lo paraissait moins ; aussi , en arrivant sous le péristyle du tombeau, je m'évanouis...

Quand je repris mes sens, je vis Hélène asenouillco près de moi ; je sentis ses larmes m'inonder les joues; car de ses deux mains elle soutenait ma tf'te. Pour la première fois onlin, chose étrange! malg-ré la sainteté du lieu, malgré les décliiranles pensées qui me devaient accabler, pour la première fois je fus frappé de la beauté d'Hélène... Puis cette sensation passa rapide comme un songe; je revins à des idées d'une profonde tristesse, je pleurai beaucoup, et nous revînmes au château.

Depuis, j'allais avec Hélène presque chaque jour au cimetière; au lieu d'une douleur acre et aiguë, je ressentis peu à peu une mélancolie douce, qui n'était pas sans une sorte de charme... Je me reconnus d'abord avec joie une iuellablc gratitude pour la mémoire de mon père, et je le bénissais pieusement et avec admiration de m'avoir su toujours témoigner une affection aussi profonde, et surtout aussi prévoyante, malgré les terribles convictions (pi'il avait sur l'oubli où on laissait ceux qui n'étaient plus.

Sortant de ma première stupeur, je commençai enfin à appn'cier la grande position qu'il m'avait faite : c'était pour lui on avoir sans doute une éternelle reconnaissance ; mais , enlin , en comprenant cette position dans toute sa splendeur, je frémissais quelquefois, tremblant ([u'au fond de ce vif sentiment il n'y eût de ma i>art une atïreuse réaction de satisfaction égoïste.

J'ai dit que j'étais demeuré longtemps sans remarquer la beauté d'Hélène: bien que cela doive sembler singulier, on le concevra , en songeant que jusqu'à ce moment elle avait été pour moi une sœur; lorsque je la quittai pour voyager, elle était au couvent et presque enfant; puis, pendant les derniers mois de la vie de mon père, j'avais été si cruellement préoccupé de ses douleurs , et Hélène s'était montrée pour lui d'une affection si dévouée, si filiale, que cette espèce de sentiment tout fraternel n'avait pu changer.

Hélène avait trois ans de moins que moi : elle était blonde et pâle ; son abord était bienveillant mais froid, et SCS grands yeux bleus, son nez aquilin, son large et beau front, souvent penché, lui donnaient à la fois un air imposant et mélancolique ; enfant, elle avait toujours été pensive : c'était un caractère silencieux et concentré, indifférent aux joies et aux plaisirs de son âge ; toujours très sédentaire, très nonchalante, elle riait fort [leu et rêvait souvent ; ses sourcils, d'un blond cendré plus foncé (|uo ses magnifiques cheveux, étaient abondans et peutôfre trop accusés ; son pied charmant , et sa main un peu longue, d'une beauté antique; sa taille élevée, souple et mince, était d'une perfection remarquable ; mais elle se tenait très mal, et par indolence courbait presque toujours SCS blanches et rondes épaules , malgré les continuelles remontrances de sa mère.

Quant à son esprit, il ne m'avait jusqu'alors jamais frappi' ; elle s'était montrée remplie de prévenances et do délicatesse dans l'affection qu'elle avait témoignée à mon père, et, je l'ai dit, elle demeurait avec moi sur un pied tout fraternel.

C'était enQn une afTectueuse et tendre nature, charitable et bienveillante à tous, mais devenant d'une fierté ombrageuse et d'une susceptibilité extrême dès qu'elle pouvait soupçonnerqu'on pensait faire la moindre allusion àsa pau- \ reté.

Je me .souviens toujours qu'avant la mort de mon père, Hélène m'avait bien longtemps et très sérieusement boudé,

parce que j'avais étourdiment et sottement dit devant elle : « que les jeunes personnes sans fortune étaient presque toujours malheureusement dévolues dès leur naissance à d(^ vieux goutt(>ux , (jui , las du monde, cherchaient une pauvre jeune fille bien née ijui voulût se résigner à partager leur hargneuse solitude. »

I,a mère d'Hélène, sœur de mon père, était une femmo faible, insouciante, mais parfaitement bonne, spirituelle et remarquablement distinguée. Son mari , longtemps chargé de hautes fonctions diplomaliques, très prodigue, très joueur, aimant le faste, le grand luxe, représentant sa cour le plus noblement et le plus somptueusement du monde, avait presque entièrement dissipé sa fortune et celle de sa femme ; aussi cette dernière demeurait-elle, sinon sans bien , du moins dans une aisance honorable, mais médiocre.

De ma vie je n'avais songé à la disproportion de fortune qui existait entre Hélène et moi : lorsque sa beauté mo frappa, je n'y pensai pas davantage, car je crois qu'un des traits saillans de la jeunesse qui se trouve riche sans labour, est de colorer pour ainsi dire tout et tous des refiels de son prisme d'or.

Du moment où j'avais remarqué qu'Hélène était belle, sans me rendre compte des sentimens que j'éprouvais peut-être déjà à mon insu, je devins tout autre; j'abrég(>ai mes promenades à cheval, je mis plus do rechercho dans ma toilette, et je fus souvent honteux en me rappelant mes négligés trop fraternels d'autrefois.

Ma tante avait une femme de ses amies, veuve aussi, et mère d'une fille de l'âge d'Hélène, qui lui donnait les plus cruelles inquiétudes, sa poitrine étant gravement attaquée. J'entendis ma tante parler de cette amie, et, devinant par instinct qu'il est plus facile de s'isoler au milieu du monde que dans la solitude , j'engageai ma tante à prier cette amie de venir avec sa fiyg habiter quelque temps à Serval, dont l'air était d'une excellente pureté ; ma tante accepta avec joie, et bientôt madame de Verteuil et sa fille, pauvre enfant de dix-huit ans . peu jolie , mais ayant un air de souffrance si résignée qu'elle intéressait profondément , arrivèrent au château.

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