‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 60 sur 68 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

JOORS DK SOLEIL.

Au Bocage, 10 mai 18... (1).

Il est onze heures du soir; je viens de quitter madame de Fersen. Me voici donc dans le chalet que je dois désormais habiter près d'elle I

J'éprouve une sensation étrange.

Les événemens se sont succédé si rapidement depuis un mois, mon cœur a été bouleversé par des émotions si di-

(1) Arthur, selon son habitude, intercale ici des fragmens de son journal, interrompu depuis Kliiop, et sans doute repris lors de son arrivée au Bocage. Les cliapilres piécédens sont destinés à remplir la lacune qui séparait les deux époques, et pendant laquelle Arthur semble avoir négligé de tenir ce mémorandum.

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verses, que je sens le besoin de me rendre compte de mes souvenirs, de mes vœux et de mes espérances.

C'est pour cela que je reprends ce journal, interrompu depuis mon départ de Khios.

Les idées se pressent si confuses dans mon esprit que j'espèfe les éclaircir en les écrivant; j'agis à peu près comme les gens qui, ne pouvant faire un calcul de tête, sont obligés de le faire sur le papier.

Quel sera pour moi la fin de cet amour? Le docteur Ralph a formellement signifié à madame de Fersen que ma présence serait longtemps indispensable à la parfaite guérison d'Irène, et que, pendant deux ou trois mois encore, il fallait surtout songer à calmer l'imagination de cette enfant, et à ne pas lui donner la moindre secousse ou le moindre chagrin, ces émotions étant d'autant plus dangereuses pour elle qu'elle les concentrait profondément.

L'attraction que j'inspire à Irène, attraction que le docteur Ralph attribue à des affinités magnétiques et mystérieuses, dont il cite mille exemples, soit chez les hommes, soit chez les animaux, mais qu'il avoue ne pouvoir expliquer; cette attraction, dis-je, me met dans une position singulière.

L'action de ma présence ou de mon absence sur celte enfant est un fait acquis, irrécusable. Depuis près d'une année Irène a eu trois ou quatre crises légères, graves ou presque mortelles, qui n'ont pas eu d'autres causes que son chagrin de ne plus me voir, et surtout de ne plus me voir auprès de sa mère... car sa gouvernante m'a dit depuis que même nos entrevues des Tuileries n'avaient pas complètement satisfait Irène, qui regrettait toujours le temps de son séjour à bord de la frégate.

Ma présence est donc pour ainsi dire le lien qui attache Irène à la vie.

Sans mon amour, sans ma passion pour Catherine, sans l'intérêt profond que m'inspire son enfant, cette impérieuse obligation de ne jamais quitter Irène me serait pénible et embarrassante.

Mais j'adore sa mèrel Mais si je la compare aux autres sentimens que j'ai éprouvés, celui qu'elle m'inspire est le plus profond de tous... et il faut que la voyant chaque jour, que rapproché d'elle par les circonstances les plus saisissantes, les plus mystérieuses, les plus laites pour porter l'amour le plus calme jusqu'à l'exaltation, il faut que je me taise, que Catherine soit pour moi une sœur, une amie !

Ce serait donc au nom de mon dévouement passé, presque au nom de l'influence fatale que j'exerce involontairement sur Irène, que je viendrais parler à Catherine des espérances de mon amour!

Ce rôle serait lâche... serait méprisable. El si la malheureuse mère allait croire, mon Dieu! que j'exige son amour pour prix de ma présence auprès de sa fiUel...

Ah ! cette pensée est horrible I

Aussi mon parti est bien pris, irrévocablement pris. Jamais un mot d'amour ne sortira de ma bouche.

Au Bocage, il mai 18...

Mes bonnes actions me portent malheur... Encore une raison de plus -pour garder le silence le plus complet.

Ce matin on a apporté les journaux dans le salon.

Madame de Fersen en ouvrit un et s'est mise à le lire.

Tout à coup je l'ai vue interrompre sa lecture, tressailhr, rougir beaucoup; puis, avec l'expression d'une surprise muette, elle a abaissé lentement ses mains sur ses genoux en secouant sa tête, comme si elle eût dit : o Est-ce bien possible I »

Jetant ensuite sur moi un regard voilé de larmes, elle s'est brusquement levée, et est sortie.

Ne sachant à quoi attribuer cette vive émotion , je ra-

AimiHH.

massai lo journal, ol bientôt les lignps suivantes m'expliqueront IV'loiinoinent de madame de Fcrsen.

« On suit (juo la maison "' et compagnie du Havre a fait, il y a un mois, une faillite qui s'él^Vl^ dit-on, h plusieurs millions. Lo chef de ocllo maison s'est embarqué serrfctemont pour les fttals-Unis. Quulciuos créanciers, prévenus des bruits alarmans qui couraient sur la solidité de cette maison, avaient retiré à temps une partie de leurs fonds. M. Dumont, agent d'alTaires de M. lo comte Arthur de "•, compromis dans cette faillite pour la somme do cent cinquante mille francs, n'a pas été aussi heureux : manquant à cette époque de pouvoirs nécessaires, quoiqu'il fiH venu au Havre pour parer à ce désastre , il a déposé sa plainte au parquet de M. lo procureur du roi, la banqueroute devant <*tre évidemment regardée comme frauduleuse; mais, en présence do l'actif qui se monte h peine à quatre-vingt mille livres, les nombreux créanciers de la maison '"doivent considérer leurs fonds comme perdus. »

Madame deFersen avait su mon départ précipité pour le Jlavre, puisque son courrier m'avait atteint avant mon arrivée dans celle ville. J'en étais revenu immédiatement ; répo(|ue de ce retour coïncidait avec la date de la faillite. Il l'iait donc évident pour Catherine que mon empressement à me rendre au pril's d'Irène mourante m'avait seul causé cette perte. Aussi, maintenant, plus que personne, je dois craindre de paraître demander le prix de mon sacrifice.

En parcourant machinalement le journal, au-dessous de la nouvelle que je viens de citer, je lus la note suivante, qui m'intéressait.

La feuille que je lisais était une feuille semi-officielle ; on pouvait la regarder comme bien renseignée.

a On parle de quelques mutations prochaines dans notre corps diplomatique. On cite parmi les personnes qui pourraient être appelées à un emploi très éminent dans les affiiires étrangères, M. le comte Arthur de '", qui, très jeune encore, a tout droit à cette faveur par ses voyages, par ses études, et par des travaux consciencieux auxquels il s'est longtemps livré comme chef du cabinet particulier de S. E. M. le ministre des affaires étrangères. Ces renseignemens, que nous pouvons donner pour cerlains, prouvent assez que, lors(|ue la distinction de la naissance et les avantages de la fortune accompagnent une capacité éminenle et reconnue, on doit tout attendre de l'appui et des encouragcmens des ministres du roi. »

Cette note émanait du cabinet de monsieur de Serigny, qui croyait, pendant mon absence, m'être fort agréable en demandant sans doute au roi quelque faveur [lour moi.

Assez indifférent, je l'avoue, à cette nouvelle, j'allai retrouver Catherine.

Je la rencontrai dans une allée du parc.

— Je sais tout, — me dit-elle en me tendant la main... — Encore celai... encore cela I... mon Dieu !... — ajoutât-elle en levant les yeux au ciel. — Et moi, qu'ai-je donc fait pour lui?

Ces mots m'allèrent au cœur et me causèrent une émotion si douce, si profonde, que mes espérances se réveillèrent malgré moi... Mais bientôt, réprimant ces pensées, et voulant changer le sujet de la conversation, je lui dis :

— Vous ne me faites donc pas compliment do mes succès futurs?

Elle me regarda d'un air étonné.

— Quels succès ?

— Vous n'avez donc pas lu le journal d'aujourd'hui î

— Si... mais de quels succès parlez-vous?

— On dit, dans ce journal, que je serai appelé très prochainement à un emploi important dans les affaires étrangères.

Catherine reprit sans paraître m'avoir entendu :

— Voulez-vous me faire une promesse?

— Quelle est-elle ?

— Je vais vous envoyer Irène au chalet... mais je ne dé-

OELV, CBOIâlEi. — li.

sire pas vous voir aujourd'hui... Vous ne m'en voudrez pas? — me dit-elle en me tendant tristement la main.

— Non sans doute,— lui dis-jo très étonné de cette résolution subite.

Au Bocage, 13 mai 18...

Depuis combien de temps ce journal est-il interrompu...

je ne sais... je ne m'en souviens plus.

Et d'ailleurs maintenant sais-je quelque chose? ai-je des souvenirs?

Tout ce qui m'arrive n'est-il pas un sopge, un songe si éblouissant que je me demande où est la limite du réel, où finit le rêve, où commence lo réveil ?

Songe, souvenir, réveil il! ce sont Ih des mots vains et décolorés... que j'employais avant C(^ jour...

Je voudrais maintenant des mots nouveaux pour peindre ce que je n'avais pas encore ressenti.

Non-seulement me servir dos termes d'autrefois pour dire mes émotions d'aujourd'hui me semble impossible... mais encore j'y vois un blasphème... une profanation...

Ne serais-je pas le jouet d'une illusion ?... Est-ce bien moi... moi... qui écris ceci au Bocage... dans le chalet?....

Oui, oui, c'est moi... je regarde cette pendule, elle marque cinq heures... je vois l'étang réfléchir les rayons du soleil, j'entends les arbres frémir sous la brise, je sens le parfum des fleurs, et au loin j'aperçois sa demeure à elle.

Ce n'est donc pas un songe ?

Voyons, rassemblons mes souvenirs... remontons pas à pas jusqu'à la source de ce torrent de félicité qui m'enivre...

Quel jour sommes-nous, aujourd'hui?... je ne sais plus... Ah 1 c'est dimanche... elle est allée à la messe ce matin... et elle y a pleuré... beaucoup pleuré.

Bénies .soient ces précieuses larmes 1

Mais quand donc avons-nous reçu ces journaux?... Les voici, c'était avant-hier...

Avant-hier !... chose étrange!... Des années se seraient passées depuis ce jour qu'il ne me paraîtrait pas plus lointain II!

Entre le passé d'hier, qui nous était presque indifférent, et le présent d'aujourd'hui, qui est tout pour nous... il j aurait donc un siècle de distance!...

Oui, c'était avant-hier... que Catherine m'a prié de la laisser seule.

Je lui ai obéi ; mais il me semble que cela m'a beaucoup attristé.

Irène est venue jouer sur les marches du chalet. '

La cloche du dîner a sonné...

Au lieu de paraître à table comme à l'ordinaire, Catherine m'a fait prier de dîner .seul, car elle était souffrante !

Le soir, le temps était lourd... Catherine est descendue dans le salon... je l'ai trouvée très pâle...

— J'étoufTe chez moi, — m'a-t-elle dit, — je suis inquiète... agitée... nerveuse... ce temps est si orageux!

Puis elle m'a demandé mon bras pour se promener dans le parc... Contre son habitude, elle a dit à madame Paul, gouvernante d'Irène, de nous suivre avec sa fille.

Nous avons pris l'allée tournante du bois, et nous sommes arrivés près la petite tonnelle recouverte de glycinées, où elle m'avait attendu avec Irène lo premier jour de mon arrivée au Bocage...

Je ne sais si ce fut l'émolion, ou la fatigue, ou la souffrance, mais Catherine se trouva fatiguée, et voulut .s'asseoir sur un banc de gazon.

Le soleil était couché, le ciel couvert de nuages empourprés par les derniers rayons du soleil et à chaque ins-

tant sillonnés par d'éblouissans éclairs de chaleur qu'Irène suivait d'un air curieux et rassuré.

Catherine ne disait rien... et semblait profondément absorbée.

Le crépuscule commençait à obscurcir le bois, lorsque Irène, que sa gouvernante tenait sur ses genoux, s'endormit.

— iMadame, mademoiselle Irène s'endort, — dit madame Paul; — monsieur le docteur a bien recommandé de ne pas la laisser exposée à la fraîcheur du soir...

— Rentrons, — me dit Catherine... Et elle se leva.

Elle était si faible, qu'elle s'appuyait sur mon bras de tout son poids.

Nous marchâmes ainsi quelques pas... mais très lentement ; madame Paul nous précédait avec Irène.

Tout à coup je sentis Catherine presque défaillir, elle me dit à voix basse :

— Je ne puis faire un pas de plus... je suis brisée...

— Tâchez, — lui dis-Je, — d'atteindre seulement le chalet, il est tout proche... vous vous reposerez sur le banc qui est à la porte...

— Mais Irène I — s'écria-t-elle avec inquiétude.

Une sinuosité de la route nous cacha la gouvernante, qui nous avait déjà de beaucoup devancés.

Je soutins Catherine, et quelques secondes après elle fut assise devant la porte du chalet.

Los nuages orageux s'étaient dissipés; à nos pieds nous voyions l'étang dans lequel les étoiles commençaient à se réfléchir... Le parfum des fleurs, que les temps lourds et chauds rendent plus pénétrant, saturait l'air... il n'y avait pas un souffle de brise, pas un bruit.

La nuit était si douce, si belle, si transparente, qu'à son indécise clarté je distinguai parfaitement les traits de Catherine... Toute ma vie semblait concentrée dans mon cœur, qui battait avec force.

Comme Catherine, je me sentais aussi accablé, énervé par l'atmosphère tiède et embaumée qui nous entourait.

Madame de Fersen était assise et accoudée sur des coussins; son front se reposait dans une de ses mains.

Le calme était si profond, que j'entendais le bruit précipité de la respiration de Catherine. Je tombai dans une rêverie profonde, à la fois douce et triste.

Jamais peut-être je ne devais rencontrer une occasion plus favorable de dire à Catherine tout ce que je ressentais ; mais la délicatesse, mais la crainte de paraître parltr au nom d'un service rendu me rendaient muet.

Tout à coup elle s'écria :

— Je vous en supplie, ne me laissez pas à mes pensées; que j'entende votre voix... Dites-moi ce que vous voudrez... mais parlez-moi ; au nom du ciel! parlez-moi.

— Que vous dirai-je? — repris-je avec résignation.

— Qu'importe! — s'écria-t-elle enjoignant les mains d'un air suppliant; — qu'importe!... mais parlez-moi, mais arrachez-moi aux pensées qui m'obsèdent... ayez pitié... ou plutôt soyez sans pitié... accusez-moi, accablezmoi, dites-moi que je suis une femme assez ingrate, assez égoïste... assez lâche pour n'avoir pas le courage de la reconnaissance, — s'écria-t-elle en s'animant malgré elle, et comme si elle eût laissé échapper un secret trop longtemps contenu, — ne ménagez pas vos reproches, car vous ne savez pas combien votre résignation me fait mal... vous ne savez pas combien je désirerais vous trouver moins généreux. Car enfin... que dire d'une femme qui, rencontrant un ami sûr, discret, se laisse pendant six mois entourer par lui des soins les plus délicats, les plus assidus et les plus respectueux, qui le voit se dévouer aux moindres caprices d'un pauvre enfant souffrant... et puis qui, un jour, pour toute reconnaissance, et par le plus vain, le plus honteux des motifs, congédie brutalement cet ami... Et ce n'est pas tout, celte femme, dans une circonstance épouvantable, a de nouveau besoin de lui... lui seul peut sauver la vie de sa fille... elle l'appelle aussitôt, car elle sait qu'elle peut tout attendre de l'abnégation de ce cœur héroïque; lui, sa-

crifiant tout, accourt à l'instant pour arracher l'enfant à la mort...

— Je vous en prie... ne parlons pas de ces tristes souvenirs.... ne songeons qu'au bonheur présent, — lui dis-je.

Mais Catherine ne parut pas m'aroir entendu, et' continua avec un degré croissant d'exaltation qui m'effraya :

— Et cela sans que cet ami si bon, si noble ait jamais osé dire un mot qui pût faire la moindre allusion à son admirable conduite I Génie tutélaire de cette femme et de son enfant, quand tous deux souffrent... il se contente d'ôtre là... toujours là... doux, triste, résigné... et puis, quand il a fini de les sauver, car sauver l'enfant c'est sauver la mère, il s'en va, fier, silencieux et réservé... heureux sans doute du bien qu'il a fait, mais semblant craindre l'ingratitude ou dédaigner la reconnaissance qu'il inspire...

La voix de Catherine devenait de plus en plus brève et plus saccadée ; j'étais enivré de ses paroles, mais elles me paraissaient presque arrachées à Catherine par une excitations fiévreuse; elles contrastaient tant avec sa réserve habituelle, que je craignais que cette raison, jusqu'alors si ferme et si sereine, ne subît enfin la réaction tardive des efi'royables secousses qui, depuis six semaines, l'avaient ébranlée...

— Catherine, Catherine ! — m'écriai-j«, — vous aimez trop votre enfant pour que j'aie jamais pu douter de votre gratitude I ma plus chère, ma plus précieuse récompense...

Quoiqu'elle eût entendu ma réponse, puisqu'elle y fit allusion, Catherine reprit avec un accent de plus en plus passionné :

— Oh ! oui, oui ; dites-moi bien que le sentiment délicieux... invisible, qui me charme et qui m'enivre à cette heure... c'est de la reconnaissance... dites-moi bien que rien n'est plus saint, que rien n'est plus religieux, plus légitime que ce que je ressens... Une femme a bien le droit de dévouer sa vie à celui qui lui a rendu son enfant, surtout quand celui-là... agssi généreux que délicat... n'a jamais osé dire un mot de ses justes espérances... aussi... n'est-ce pas que c'est à elle... à elle... de venir... lui demander... avec bonheur, avec orgueil... comment jamais récompenser tant d'amour.

— En le partageant!... — m'écriai-je.

— En avouant... qu'on l'a toujours partagé... — dit Catherine d'une voix faible.

Et elle laissa tomber ses mains dans les miennes avec accablement.

Au Bocage, 16 mai 18..

Malheur!... malheur!...

Depuis hier je no l'ai pas vue. Le docteur Ralph est arrivé ici cette nuit, il la trouve dans le plus grand danger... il attribue cette fièvre dévorante, cet aft'reux délire à la réaction de toutes les angoisses que la malheureuse femme a contenues pendant la maladie de sa fille.

Mais il ne sait pas tout...

Ah ! que ses remords doi\'ent être terribles ! combien elle doit soutïrir, et je ne suis pas là, et je ne puis pas être là.

Oh ! oui, je l'aime... je l'aime de toutes les forces de mon âme, car ce souvenir enivrant qui" me rendait hier presque fou de bonheur, maintenant je le maudis!

La vue d'Irène me fait mal... Aujourd'hui cette enfant est venue à moi, je l'ai repoussée... elle est fatale h sa mère, comme elle sera peut-être fatale à moi-même. . . .

Le docteur Ralph sort d'ici... il n'y a pas de mieux.

J'ai remarqué en lui un changement singulier.

Ce malin, comme toujours, en arrivant, il m'a donné

AnTIlUR.

la ni.iiii avec cordialité; ordinairement sa llKuro austèrn o\[irininit un sentiment de Inenveillancc en m'abonUiiil... Ce soir, je lui ai tendu la main, il ne l'a p.is prise. Son re^'nrd m'a semblé siWère, interrogalif...- Après ni'avoir instruit brièvement de l'état de !a santé de Callierine, il est sorti d'un air glacial.

Dans l'éf,'-aremenl de la fièvre... Catlieriiio aurait-ello parlé?...

Oh I cette pensée est horrible... heureusement i! n'y a près d'elle que la gouvernante d'Irène et iiue le doftcur Ralph.

Mais qu'importe l...iiu'iniportoî... cette gouvernante est une de ses l'emmes, ce médecin est un étranger ! et elle si fière, parce (|u'elle avait toujours eu le droit d'être fière... la voilà peut-ôtro désormais forcée de rougir devant ces gens-là I

Si elle a parlé... elle ne le sait pas, elle ne le saura sans doute jamais; mais ils lo savent eux... ils ont pcut-cHroson secret et lo mien 1...

Si d'un mot on pouvait anéantir deux personnes... je lo dirais, je crois...

Au Bocage, 17 mai 18...

Que faire, que devenir, si la maladie continue do marcher avec cette rapidité? Le docteur Ralph ne veut plus se charger seul do cette responsabilité... il réunira alors plusieurs médecins consultans et

Je ne puis continuer à écrire, les sanglots me suffoquent.

Il m'est arrivé ce matin un chose étrange.

Lorsque le docteur m'a annoncé que la maladie de Catherine empirait... je suis revenu ici, dans le chalet ; j'ai voulu écrire ce que je ressentais, car je ne puis ni ne veux confier à personne mes joies ou ma douleur; aussi, lorsque mon creur déborde de félicité ou do malheur, j'éprouve un grand soulagement à faire au papier ces confidences muettes.

En apprenant le nouveau danger que courait Catherine, j'ai tant souffert, que j'ai voulu écrire mes angoisses... c'osl-à-dire les épancher...

Cela m'a été impossible... je n'ai pu que tracer d'une main tremblante les mots qui commencent cette page, et (jui ont étébi(!n vile interrompus par mes larmes.

Alors je suis sorti dans le parc.

Là, pour la première fois, j'ai amèrement regretté, oh ! bien amèrement regretté de n'avoir ni la foi ni l'espérance religieuse.

J'aurais pu prier pour Catherine !

S:ins doute il n'y a rien de plus accablant que de reconnaître l'épouvantable vanité des vœux qu'où adresse au ciel pour un ftre adoré que vous tremblez de perdre; mais, au moins, vous avez une minute d'espoir... mais, au moins, c'est un devoir que vous remplissez... mais, au moins, votre douleur a un langage, vous ne la croyez pas stérile! 1 1

Mais ne pouvoir dire à aucune puissance humaine ou surhumaine « i^auiez-lii ! ! ! » c'est atlreux.

Je sentis si douloureusementcetteimpuissance.qu'éperdu je tombai à genoux sans savoir à qui j'adressais mon ardente prière. Mais profondément convaincu, dans ce moment d'hallucination, que ma voix serait entendue, je m'écriai :

« Sauvez-la!... sauvez-la !... »

Puis, malgré moi. j'eus une lueur d'espérance, j'eus pour ainsi dire la conscience d'avoir accompli un devoir.

Plus tard, je rougis de ce que j'appelais ma faiblesse, ma puérilité.

Puisque mon esprit ne pouvait comprendre et conséquemmenl no pouvait croire les affirmations qui constituent les différentes religions humaines, quel dieu iniplorai-je?...

Quel pouvoir avait pu m'arraclicr cette prière, le dernier cri, la dernière formule du désespoir.

La crise que le docteur redoutait n'a pas eu lifu...

Catherine n'est pas mieux, mais elle n'est pas plus mal... Pourtant lo délire continue.

La froideur du docteur Ralph à mon égard est toujours extrême.

Depuis que sa mère est malade, Irène donne de fréquentes preuves de sensibiliié et de temlresso enfantine, mais séri(mse et résolue comme son caractère.

Ce matin (^lle m'a dit :

— Ma mèresoufi're beaucoup, n'est-ce pas?

— Bciiucoup, ma pauvn^ Irène I

— Quand un eiifaut sonOVe, sa mère vient souffrir à sa place pour (|u'il ne souffre plus, n'est-ce pas? — me demanda-t-elle gravement.

Étonné de ce singulier raisonnement, je la regardai attentivement sans lui réi)ondre ; et elle reprit :

— Je veux souffrir à lu place de ma mère... menez-moi au médecin.

C(!t enfanlillagc, qui m'aurait fait sourire dans d'autres circonstances, me navra... et j'embrassai Irène pour cacher mes larmes.

Au Bocage, 17 mai 18...

Il y a de l'espoir... le délire cesse.... un abattement profond lui succède. Le docteur Ralph redoutait l'ardeur, l'activité de son sang enflammé.

Maintenant il redoute l'atonie, la faiblesse.

La connaissance lui est revenue... son premier mol a été le nom de sa fille.

La gouvernante m'a dit que le docteur n'avait pas en- COYP. permis qu'on la lui amenât.

Vingt fois j'ai été sur le point de demander à madame Paul si Catherine s'était informée de moi... mais je ne l'ai pas osé.

Au Bocage, 18 mai 18...

Aujourd'hui, pour la première fois, le docteur Ralph a permis à la gouvernante de conduire Irène auprès de madame de Fersen.

J'attendais avec une impatience douloureuse et inquiète le moment où je verrais Irène, espérant avoir par elle quelques ronseigiieniens sur sa mère... et peut-être... un mol, un souvenir de Catherine.

Uni' l'ois ri'venue à elle, je ne sais quel parti madame do Fersen preiKJra envers moi.

Souvent, pendant le paroxysme de remords désespérés qui suivent une première faute, les femmes baissent l'homme auquel elles ont cédé... de toute la violence de leurs regrets, de toute l'énergie de leur douleur ; elles l'accablent de reproches, c'est sur lui seul que doit peser toute la responsabilité du crime ; elles n'ont pas été ses complices, mais ses victimes.

Si leur âme est restée pure malgré un moment d'égarement involontaire, elles prennent la résolution sincère do ne plus voir celui qui les a séduites et de... n'avoir au moins à pleurer i]u'unc trahison, qu'une surprise.

Cette résolution, elles y sont d'abord fidèles.

Elles cherchent, non à excuser, mais à racheter leur faute h leurspropresyeux par le rigoureux accomplissement de leurs devoirs ; mais le souvenir de cette faute est là... toujours là...

Plus le cœur est noble, plus la conscience est sévère, plus lo remords est implacable... alors elles soufl'rent affreusement, les malheureuses!... car elles sont seules, car elles sont forcées de dévorer leurs larmes solitaires eC de sourire au monde.

Alors, quelquefois effrayées de cette solitude, de cette concentration muette de leurs peines, elles se rosigneut

à demander des consolations, do la force, à celui qui les a perdues. Au nom de leurs remords, elles le supplient d'oublier un moment d'erreur... de n'être plus pour elles qu'un ami sincère, que le confidenî des chagrins qu'il a causés. Mais presque toujours les femmes n'ont pas encore pleuré toutes leurs larmes.

L'homme, grossier comme son espèce, ne comprend pas cette lutte sublime de l'amour et du devoir dont elles souft'fpnt. Ces martyres de tous les instans, ces terreurs menaçantes que soulèvechez elles le souvenir de l'honneur, de la famille, de la religion outragés ; ces épouvantables tortures, l'homme les traite de caprice ridicule, de scrupule de pemionnaire, ou do sotte influence de confessionnal.

Si la lutte se prolonge, si la pauvre femme épuisée use sa vie à sauver les apparences d'une douleur qui la déshonore, et résiste vaillamment à commettre une autre faute, l'homme s'irrite, se révolte contre €,(^5 pruderies qui le blessent dans son amour-propre, dans le vif de sa passion avide et brutale; une dernière fois il injurie à tant de vertu, à tant de malheur et à tant de courage, en disant à cette femme désolée que ce regain de principes est un peu tardif ; et, ivre d'une ignoble vengeance, il court aussitôt afficher une autre liaison, avec le cynisme de sa nature.

Et il a été aimé, et il est aimé ! et une femme, et belle et vertueuse, a risqué pour lui son bonheur, son avenir, celui de ses enfans ; tandis que lui eût lâchement reculé devant le moindre de ces sacrifices!...

Pourquoi donc si misérable et pourtant si adoré?... Parce que les femmes aiment bien plus les hommes pour les qualités qu'elles sont obligées de leur rêver, et dont leur exigeante délicatesse les pare que pour celles qu'ils possèdent réellement.

Si au contraire, par une bien rare exception, un homme comprend tout ce qu'il y a de saint et d'adorable dans les remords, s'il tâche de calmer les douleurs qu'il a causées, sa douceur, sa résignation ont pour une femme de plus grands dangers encore...

Catherine éprouva-t-elle ces remords incessans?

Ou bien, comme ces femmes qui, par une soif insatiable de dévouement, ou par la pudeur du chagrin, cachent leurs peines et ne laissent voir que leur félicité, Catherine voudra-t-elle me laisser ignorer ses angoisses?...

La connaissant comme je la connais, je crois pouvoir presque deviner quels seront ses sentimens pour moi d'après ce que Irène me rapportera de sa conversation.

Aussi j'attends l'arrivée de celte enfant avec une impatience ardente.

Joies du ciel ! ! 1 je la vois accourir avec un bouquet de roses à la main.

Mon cœur ne me trompe pas : c'est Catherine qui me l'envoie.

Elle me pardonne mon bonheur.

t'KE FEMUB POLITIQUE.

Là s'arrêtent les fragmens de journal que j'ai autrefois écrits au Bocage

Pendant les quatre mois qui suivirent l'aveu de Catherine, et que nous passâmes dans cette profonde solitude, ma vie futsi complètement remplie par les enivremens de notre tendresse toujours renaissante, que je n'eus ni le temps ni lo besoin de retracer tant de délicieuses émotions.

Alors Catherine m'avoua que depuis notre départ do Khios elle avait ressenti pour moi un vif intérêt.

Quand je lui demandai pourquoi elle m'avait un jour si durement traité en me priant de ne plus voir sa fille, elle me dit que son désespoir de se sentir de plus en plus dominée par Taflection qu'elle éprouvait pour moi, joint à la jalousie et à son chagrin de me savoir épris d'une femme aussi légère que madame V", l'avait seul décidée à mettre un terme à la mystérieuse intimité dont Irène était le lien, quoique cette détermination lui eût horriblement coulé.

Apprenant ensuite la fin de ma prétendue liaison avec madame de V'"*, et voyant que l'absence, au lieii de diminuer Tinfluence que j'avais sur elle l'augmentait encore, Catherine avait plusieurs fois tenté de renouer nos relations d'autrefois. Irène commençait d'ailleurs à s'affecter gravement de ne plus me voir. « Mais l'amour est si inexplicable dans ses contrastes et dans ses délicatesses, — me dit Catherine, — que cette raison même, jointe à votre apparence de dédain et de froideur, me fit toujours hésiter de venir franchement à vous, craignant que ma démarche ne vous parftt seulement dictée par ma sollicitude pour la santé de ma fille. Pourtant, l'état de cette pauvre enfant empirait tellement, qu'à ce bal du château j'étais bien résolue de vaincre ma timidité et de tout vous dire; mais votre accueil fut si glacial, votre départ si brusque, que cela me fut impossible... Le lendemain, je vous écrivis... mais vous ne me répondîtes pas... Il fallut, hélas ! que la vie d'Irène fût désespérée pour que j'osasse de nouveau vous écrire au Havre. Dieu sait avec quelle admirable générosité vous m'avez entendue I »

La première amertume de ses remords passée , l'amour de Catherine pour moi fut calme, digne et presque serein.

On sentait qu'après avoir fait tout pour résister à une passion invincible, cette femme était disposée à subir avec une courageuse résignation les conséquences de sa faiblesse.

Les quatre mois que nous passâmes au Bocage furent pour moi, furent pour elle l'idéal du bonheur.

Mais à quoi bon parler de bonheur?... tout ceci maintenant est une cendre amère et froide 1...

Qu'importe, hélas ! continuons la triste tâche que je me suis imposée.

Lorsque je pus arracher quelques minutes à mon amour , j'écrivis à monsieur de Scrigny pour le remercier de ses intentions bienveillantes, dont j'avais été instruit par la note d'un journal officiel, et aussi pour le prévenir que je resterais encore absent pendant quelques mois; que je ne pouvais lui dire le lieu de ma retraite, mais que je le priais , dans le cas où l'on s'informerait de moi auprè^ de lui; de répondre de telle sorte qu'on me crût en pays* étranger.

Au mois de septembre, Catherine, apprenant que son mari devait arriver à la fin de l'année, m'annonça qu'elle désirait revenir à Paris.

Ce désir de Catherine m'élonna et m'affligea.

Nous avions beaucoup agité la question de savoir si je continuerais ou non les fonctions dont je m'étais chargé auprès de monsieur de Serigny.

Catherine avait constamment persisté à m'y engager.

En vain je lui représentais que ces heures d'insignifiant travail seraient dérobées à notre amour, et que je ne trouverais plus aucun attrait dans cette occupation, où je n'avais cherché qu'une distraction à mes chagrins. En vain je lui disais que toute la correspondance dont j'étais chargé, ne roulait que sur les sujets les plus mesquins du monde, et ne m'offrait aucun intérêt.

A cela elle me répondait que , vers une époque plus ou moins rapprochée, de grandes questions seraient nécessairement agitées dans les hautes régions politiques, et que je regretterais alors d'avoir quitté cet emploi. Elle sa

ARTHUR

niiintr.iit enfin si li^^p, si heureuse des distinctions que mon mente, disiiit-ellc, m'avait déjà attirées do la pari du roi; file s'avouait si or^'ueilleuse de mes succès, i|UO je finis par lui [iromettre tout ce qu'elle voulut h ce sujet.

Il lut donc résolu entre nous que je reprendrais ma position auprès de monsieur de Serigny.

Alin do no pas arriver à Paris en mémo temps que madame de Fersen , el de faire croire que j'étais resté quelque temps en voyn^'e, je devais partir du Boca^fC pour Londres, et revenir ensuite à Paris rejoindre Catherine.

Après quinze jours passés en Angleterre, j'étais do retour à Paris auprès de madame de Fersen.

Monsieur de Serirrny m'avait servi à souhait ; dans lo monde, on crut p-néràlemenl qu'une mission importante m'avait retenu pendant six mois à l'étranger.

I.e minisire me parut fort aise de me voir partager do nouveau sa table de travail; car le roi, me dit-il, avait bien voulu souvent s'informer do l'époque démon retour, témoignant son regret de ce que le résumé des dépêches ne filt plus fait par moi.

Aux yeux du monde , je no vis pas d'abord madame do Fersen beaucoup plus assidi^ment qu'avant notre départ pour le Bocage; mais peu à peu mes visites dininrent un peu plus fréquentes, sans être pour cela plus remaripiées.

Mon caractère d'homme am6i/i>Ka-, complètement absorbé par les aft'aires d'État, était alors tro[) généraU'nient accrédité, la réputation de madame de Fersen trop solidement assise dans l'opinion publique, pour que le monde, fidèle à ses habitudes routinières, ne continuAt pas do nous accepter ainsi , et il eût fallu bien des apparences amlraires à ces idées pour lui faire changer de manière de voir à notre égard.

Le mystère impénétrable qui entourait notre bonheur lo doublait encore.

Si souvent je regrettais nos radieuses journées du Bocage, ces journées d'un bonheur si calme, si facile , souvent aussi , lorsqu'à Paris j'échangeais avec Catherine un tendre regard inaperçu de tous, mais bien compris par nous , je ressentais cette joie orgueilleuse qu'on éprouve toujours lorsqu'on possède un secret à la fois formidable et charmant, d'où dépendent l'honneur, l'existence, l'avenir d'une femme adorée.

Quelque temps avant son départ, monsieur de Fersen m'avait ronflé <iue sa femme devenait indilïérentn aux intérêts politiiiues,dont elle s'était beaucoup occupée jusqu'alors.

De retour à Paris, je vis avec élonnement Calhcrino reprendre peu à peu ses anciennes relations.

Son salon, que je fréquentais assidûment, était, comme autrefois, le rendez-vous habituel du corps diploinatii|ue. Bientôt les sujets d'entretien (juon y traitait journellement devinrent si sérieux, qu'à l'exception des ministres et do quelaucs orateurs influons des deux ciianibrcs, la société française élégante et futile disparut presque entièrement des réunions de madame de Fersen.

Quoique sérieuses , ces conversations n'avaient pas une viTitable importance : ou elles s'élevaient si haut qu'elles allaient jusqu'aux théories les plus abstraites et les moins praticables; ou elles descendaient à des intérêts si mesquins et si positifs qu'elles étaient étroites et misérables.

C'étaient encore des discussions aussi stériles qu'infinies sur ce thème usé : La Restauration devait-elle résister ou céder à l'influence démocratique? etc., etc.

Catherine m'étonnait toujours par la llexibilité do son esprit et par les tendances généreuses de ses convictions. Un de ses triomphes surtout était la démonstration des avantages que devait trouver la France à préférer l'alliance russe à l'alliance anglaise. Lors(]ue je la complimentais à ce sujet, elle me disait en riant ({[lo. j'étais la France, et que tout le secret de son éloquence était là.

J'aurais pu lui répondre aussi que ma diplomatie, c'était elle ; car, pour lui phiire, je surmontai ma profonde antipathie pour le commérage européen des (lijilomatcs qui se donnaient rendez-vous chez elle, cl jo (fcnservai

mes liabitud(!s do travail auprès de monsieur de Serigny. Peut-être aussi deineurai-je dans cet emploi par un sentiment d'orgueil que je no m'avouais pas, et que faisaient naîire sans doute les distinctions dont le roi continuait de m'honorer, et la sorte d'importance dont je jouissais dans le monde; et puis enfin, grâce h mes fonctions, ma présence assidue chez madame de Fersen pouvait être attribuée à des relations purenKmt politiques.

Cequi mecharmait dans Catherine était beaucoup moins l'influence que je lui savais acquise sur son entourage, que la gnlco charmante avec laquelle elle abdiquait près de moi cette influence si respectée. Cette femme , d'un esprit solide, élevé, et mémo un peu magistral, (ju'on écoutait avec uno rare déférence, dont on commentait les moindres paroles avec recueillement, ss montrait dans notre intimité ce qu'elle avait été au Bocage, bonne, sim- [ile, gaie, d'une tendresse phnno d'eiïusion , et je dirais presque d'une soumission remplie degrûce.de prévenance ; toujours à mes pieds mettant ses triomphes, et riant avec moi do leur vanité.

Alors jo la suppliais au nom de notre amour d'abandonner cette vie si inutilement occupée.

Sur ce sujet seulement, je trouvais toujours Catherine intraitable. Elle m'objectait que monsieur de Fersen allait revenir à Paris, qu'elle avait commis une faute... une grande faute , et «lu'elle devait au moins l'expier à force de dévouement aux intentions de son mari. Or, avant son départ, il lui avait ex(iressément enjoint de conserver, d'étendre même les relations qu'elle s'était créées. Aussi obéissait-elle à ces volontés plutôt par suite des reproches que lui faisait sa conscience que par goût.

Autant (jue moi, elle regrettait ces heures si tristement employées; autant que moi , elle regrettait nos anciens entretiens de la galeries, bord de la frégate, et surtout nos (juatre mois passés au Bocage , m ce temps de paradis du cœur, » comme elle disait, ces jour» sans prix qui no rayonnent qu'une fois dans la vie et qu'on no retrouve jamais... pas plus qu'on no retrouve sa jeunesse passée.

Il n'y a rien de plus exclusif, de plus follement absolu que la passion. Tout en reconnaissant la vérité des observations de Catherine , jo ne pouvais m'empêchcr d'être malheureux de ces obligations ([ue lui imposait le remords d'une faute que je lui avais fait commettre.

Pourtant Catherine se montrait si tendre, si attentive, elle trouvait avec une incroyable adresse do cœur tant de moyens de me parler indirectement de nous au milieu des entretiens les plus sérieux en apparence , que je prenais mon bonheur en patience.

En effet , il n'y a rien do si charmant que ce jargon de convenlion au moyen duquel les amans savent se parler d'eux-mêmes, de leurs espérances et de leurs souvenirs, au milieu du cercle le plus solennel. Rien ne m'amusait tant que de voir les hommes les plus graves prendre innocemment part à nos entretiens à double sens.

Mais aussi ces personnages me faisaient souvent cruellement payer ces joies mystérieuses... D'abord ils me dérobaient presque toutes les soirées do Catherine, qui les passait généralement chez elle; et souvent, dans la matinée, une lettre de leur part, demandant un rendez-vous à madame de Fersen, venait changer tous nos projets.

Catherine souffrait autant que moi de ces obstacles. Mais qu'y faire?... Sous quel prétexte refuser l'entrevue qu'on sollicitait d'elle?... Moi qui avais poussé jusqu'à la plus scrupuleuse délicatesse la crainte do compromettre en rien sa réputation, pouvais-je l'engager dans une démarche dangereuse 7...

Non... non, sans doute; mais je souffrais cruellement de ces mille obstacles toujours renaissans, qui irritaient sans cesse la jalouse impatience de mon amour.

Notre bonheur avait été si complet au Bocage ! !... Saison enchanteresse , pays charmant , solitude profonde , mystérieuse et extrême liberté, tout avait été si adorabloment réuni par le hasard, que la comparaison de ce passé au présent était un chagrin de tous les instans.

Mais ces regrets no m'empêchaient pas de jouir desmomens délicieux qui nous restaient. J'avais une foi profonde dans l'amour de madame de Fersen ; mes accès de défiance de moi et des autres n'avaient pu résister à l'influence de son noble caractère et à laxonviction que j'avais cette fois de m'être conduit pour Catherine comme peu d'hommes se seraient conduits à ma place, et ainsi de mériter toute sa tendresse.

J'étais enfin si sûr de moi , que j'avais bravé certaines pensées d'analyse qu'autrefois j'aurais redoutées ; en un mot, j'avais impunément cherché quelle pouvait être l'arrière-pensée de l'amour de madame de Fersen ; et j'avoue que, la voyant très grande dame, très influente, fort riche et fort considérée, je ne pus, malgré toute ma sagacité inventive, malgré toutes les ressources de mon esprit soupçonneux, je ne pus, dis-je , trouver quel intérêt Catherine pouvait avoir à feindre de m'aimer.

LY

PBOPOS D0 MONDE.

C'était au commencement du mois de novembre, un vendredi, mon jour néfaste.

Depuis quelque temps madame de Fersen , instruite du prochain retour de son mari , et voulant détourner tout soupçon, avait cru devoir être toujours chez elle et ne refuser sa porte à personne. Pourtant elle m'avait promis de me donner quelques heures.

Nos entrevues devenaient si rares, si difficiles, grâce à l'entourage qui l'obsédait, que j'attachais comme elle un grand prix à celte journée de bonheur. Catherine l'avait longtemps préparée à l'avance, en remettant ou en terminant mille riens qui sont autant de liens invisibles dans lesquels une femme du monde, quoique libre en apparence, est journellement enlacée. Enfin la veille, à l'heure du thé, Catherine m'avait encore réitéré sa promesse devant son cercle habituel , en me disant selon nos conventions, qu'elle espérait qu'il ferait beau le lendemain pour sa promenade.

Je me souviens que l'encyclopédique baron de "", qui se trouvait là, ayant ouvert à propos de cet espoir de beati temps une savante parenthèse météorologique et astronomique, une vive discussion s'éleva sur les influences planétaires et sur les causes atmosphériques.

Plusieurs fois Catherine et moi nous ne pûmes nous empêcher de sourire en songeant à la cause charmante et mystérieuse qui servait de point de départ aux doctes élucubralions do tant de savans personnages. Il nous fallut ; un très grand sang-froid pour ne pas éclater de rire aux ' excellentes raisons que donnait le nonce du pape pour \ prouver qu'il devait nécessairement faire le lendemain un temps magnifique. J'étais si fort de son avis , que je me lançai à l'aventure dans son parti, et nous eûmes l'avantage sur un diabolique chargé d'affaires des États-Unis , qui s'acharnait, l'envieux républicain qu'il était! à prédire un temps exécrable.

Je quittai donc Catherine, ivre d'un espoir aussi impatient qu'aux premiers temps de notre tendresse.

Il me semblait l'aimer encore plus ce jour-là qu'un autre jour ; j'avais fait mille rêves d'or sur cette entrevue, mon cœur débordait d'amour et d'espoir.

Ce soir-là, elle m'avait paru encore plus belle, encore plus spirituelle, encore plus écoutée, encore plus admirée que d'habitude ; et-, il faut le dire à notre honte, c'est presque toujours l'éloge ou le bliime des indifférens ou des envieux qui font les alternatives d'ardeur ou de refroidissement que subit l'amour.

Le lendemain, j'allais sortir, lorsque je reçus un mot d'elle... Notre entrevue était impossible : elle apprenait qu'une discussion de la dernière importance, et qu'on croyait ajournée, devait avoir lieu le jour même à la chambre des députés, et elle était obligée de s'y rendre avec monsieur P. de B"*, ambassadeur de Russie.

Mes regrets, mon dépit, ma colère, mon chagrin furent extrêmes.

L'heure de la séance n'était pas arrivée, je me rendis chez madame de Fersen.

Le valet de chambre, au lieu de m'annoncer, me dit que madame la princesse avait défendu sa porte, et qu'elle était en conférence avec le ministre de Prusse.

Toute la lignée du marquis de Brandebourg eût été dans le salon que j'y serais entré , j'ordonnai donc au valet de chambre de m'annoncer.

Catherine, pour comble de désespoir, n'avait jamais été plus charmante ; mon dépit, mon humeur s'augmentèrent encore.

Elle me sembla un peu surprise de ma visite, et le vénérable comte do W* n'en fut pas moins contrarié ; ce qui, je l'avoue, me fut fort égal.

Il quitta la princesse en lui disant qu'ils reprendraient plus tard leur entretien.

— Combien je suis malheureuse de ce contre-temps !— me dit tristement Catherine. — Mais voilà bientôt une heure... la séance commence à deux , et notre ambassadeur...

— Ehl madame I — m'écriai-je en l'interrompant et en frappant du pied avec violence, — laissons là les chambres et les ambassadeurs, il faut opter entre les intérêts de mon amour ou les intérêts des peuples auxquels vous vous dévouez... Le rapprochement est fort ridicule, je le .sais... mais c'est votre incroyable manière d'être qui le provoque. — Madame de Fersen me regarda avec un étonnemont profond et douloureux, car je ne l'avais pas habituée à ces formes acerbes. Je continuai : — Je suis d'ailleurs ravi de trouver cette occasion de vous dire, une bonne fois pour toutes , que vos colloques , que vos verbiages continuels avec tous ces ennuyeux et suffisars personnages me déplaisent et m'impatientent au delà de toute expression... Jamais je ne vous trouve seule... vous êtes toujours entourée de ces gens-là, qui trouvent fort commode de faire de votre salon une succursale de leur chancellerie... J'aimerais mille fois m.ieux que vous fussiez entourée de jeunes gens les plus élégans et les plus spirituels , dussiezvous vous montrer pour eux aussi coquette que madame de V"* ! Au moins je pourrais être jaloux de quelqu'un ; je pourrais lutter de soins et de tendresse avec un rival... Mais ici... contre qui voulez-vous que je lutte? A qui m'en prendre? aux nations... Or, je vous déclare que je no trouve rien de plus pitoyable, de plus humiliant, que d'être réduit à être jaloux de l'Europe, ou à disputer le cœur de la femme que j'aime aux orateurs de la Chambre... ainsi que je le fais encore aujourd'hui...

— Mon ami... parlez-vous sérieusement? — me dit madame de Fersenavec une incertitude à la fois timide, craintive et un peu railleuse, qui m'eût paru charmante si Catherine n'eût pas été désespérément belle, et si certaines contrariétés ne vous rendaient pas aussi fous que méchans. D'ailleurs la question de madame de Fersen m'exaspéra, car elle me fit apercevoir que ma colère était véritablement fort près d'être comique.

— Les cœurs dévoués, les esprits généreux devinent les impressions et n'interrogent pas... Si vous en êtes réduite à me demander ce que j'éprouve, je vous plains... Quant à moi, je suis plus pénétrant... et je ne comprends que trop... que vous ne m'aimez pas...

— Je ne vous aime pas 1 — dit madame de Fersen en joignant les mains avec une stupéfaction douloureuse ; puis elle répéta de nouveau : — Je ne vous aime pas... vous me dites cela... à moi?...

— Si vous m'aimiez, vous me sacrifieriez tout cet entourag(*que je hais , parce qu'il œe gêne, parce qu'il est

AtlTlIUR.

inutile , parce qu'il vous oblige h fausser votre esprit. Si vuus in'aiinioz enfin , vous sacrifieriez la satisfaction do votre amour-propre h mon bonheur.

— Mon aniour-[>ropreI... c'est par amour-propre que jo conserve... (]U9 je cultive ces relations! Mon Dieu! faiit-ij vous répéter, Arthur, ce que je ne dis jamais sans honto et s;ins douleur... J'ai été bien coupable, au moins laissezmoi tout faire pour ne pas af^urraver ma faute.

— Nous voici aux remords, — lui dis-je durement, — la rupture n'est sans doute pas loin... mais vous pourrez Olre piévenuo...

— Ah!... quo dites-vous là?... c'est affreux!... l'ai-jo donc nicrilé!!! — s'écria Catherine les yeux baignés de larmes.

— Son Excellence monseigneur l'ambassadeur de Russie! — annonça le valet de chambre.

Madame do Fersen n'eut que le temps do disparaître derrière la portière du salon, et d'entrer dans sa chambre à coucher.

— J'attends comme vous madame de Fersen, — dis-je à monsieur P. do B"', — elle est sans doute encore à sa toilette... Vous allez à la Chambre, je crois?

— Oui... rien ne sera plus brillant et plus intéressant que cette séance ; on dit que Benjamin Constant, Foy et Casimir Périer doivent prendre la parole, et monsieur de Villéle leur répondra.

Catherine entra, calme et posée, comme s'il no se fût rien passé entre nous.

Son empire sur clle-m<^me me révolta.

Aprf-s quelques paroles insignifiantes, monsieur P. do B'" lui lit observer qu'il était tard, et qu'il fallait partir pour trouver encore quelques places dans la tribune diplomatique. Il olVrit son bras à madame de Fersen, qui me proposa de les accompagner, appuyant cette demande d'un regard suppliant, auquel jo fus insensible.

Je sortis de chez madame de Fersen irrité, mécontent d'elle et de moi...

Je me Ds descendre aux Tuileries pour me promener.

Par hasard je rencontrai Pommerive.

Je ne l'avais pas vu depuis mon départ de Paris. J'étais si triste, si maussade, que je ne fus pas fâché de trouver une distraction h mes pensées.

— D'où venez-vous donc, monsieur de Pommerive ? — lui dis-je.

— Ne m'en parlez pas... j'ai été passer trois mois en Franche-Comté, à Saint-Prix, chez les d'Arancey... c'est révoltant I

— Ceux-là sont pourtant assez riches pour vous faire faire de ces excellens dîners quo vous aimez tant, et dont vous vous montrez si reconnaissant, monsieur de Pommerive.

— La seule manière de prouver qu'on est reconnaissant d'un bon dîner, c'est de le manger avec plaisir, — dit le cynique. — Aussi je no me plains pas de la table de d'A-

j ranccy : on y fait une chère do fermier général. Le père ! d'Arancey a, pardieu! bien assez volé dans les fournitures et partout; il a assez démoli do châteaux, assez fait de . banqueroutes frauduleuses et autres, pour que son imper- I tinent de fils puisse afficher ce luxe-là... A propos, vous I savez qu'il s'appelle d'Arancey comme moi Jéroboam! il I s'appelle tout bonnement quelque chose comme Polimanl; or, ce nom roturier a oflusqué ce monsieur... et, au moyen d'une légère modification, en substituant fort adroitement : d'Aran à Poli, et cey à marri, il a ainsi changé le beau , nom de PoUmard en A'Aranrey... Il aime mieux ça... Vous I me direz que ce fils de banqueroutier n'avait aucun motif " pour tenir à son nom, vu qu'il n'en avait pas du tout, n'ayant pas été reconnu par !e Polimard père, mort victime d'une épizoolie qui désola son département... mais 1 ce n'est pas une raison pour prendre le nom des d'Arancey , et, qui pis est, leurs armes, que son impudente et vulgaire petite femme appelle, ma foi! ses armes; et qu'elle fait mettre, je crois, jusque sur les tabliers de ses filles de cuisine. Voilà qui est joliment agréable pour le blason des

d'Arancey, dont le nom est malheureusement éteint; car, sans cela, ce serait à faire fouetter et marquer les Polimard mAle et femelle, ainsi qu'aurait dû l'ôtre le père Polimard, premier du nom!

Je n'eus pas cette fois le courage de blAmer Pommerive: ces gens-là étaient en efi'et de .si grossiers parvenus, leur elVrontcrio était si bourgeoise, leur insolence de laquais si ridicule, que je les lui abandonnai de bon cœur.

— Mais qui vous a donc révolté chez vos excellens amis, monsieur de Pommerive'?

— Tout... parce que tout est bien, et que la présence de ces étres-là sait tout gnter! Au milieu de ce ménage de petites gens, je croyais toujours être avec le régisseur et la femme décharge de quelque grand seigneur absent, qui f liraient chère-lie en l'absence de leur maître... Mais ce n'est pas tout... est-ce que ce Polimard-d'Arancey ne s'était pas imaginé d'avoir un équipage de chasse!... estce qu'il n'avait pas ose prendre pour premier pi()ueur lo fameux La Brisée, qui sortait de la vénerie de monseigneur le duc de Bourbon!... Mais vous sentez bien quo j'ai fait tant de honte à La Brisée de donner à courre à un monsieur Polimard, quo je l'ai fait fait déserter, en le recommandant au marquis D. H"* chez lequel il serait au moins honorablement placé et apprécié.

— Je vois, monsieur do Pommerive, que vous êtes peu changé... Vous êtes toujours lo plus bienveillant des hommes.

— Mais vous... que faites-vous? Toujours homme d'État? diplomate?... Ah! à propos de diplomate, est-ce que vous allez encore chez cet imbécile de prince russe, cette mauvaise doublure de Potier et de Brunet? Moi, je ne remets plus les pieds chez lui, c'est-à-dire chez sa femme, car lui, il nous a fort heureusement débarrassés de sa personne...

— Et pour quelle raison madame la princesse de Fersen est-elle donc privée de l'honneur de vous voir, monsieur de Pommerive?

— Pourquoi?... parce quo je fais généralement comm.e tout le monde; et, à l'exception des diplomates et de quelques étrangers, personne de la société ne met plus les pieds chez la princesse.

— Et pourquoi cela? — demandai-je machinalement à monsieur de Pommerive.

— Parbleu!... ce n'est pas un secret; tout le monde lo sait : c'est que cette belle Moscovite est tout bonnement une ESPIONNE dans le grand style...

SERNlàRB SOIBBB.

Encore un effort, et cette cruelle tâche sera accomplie...

En vain j'interroge ma mémoire, je ne me rappelle plus ce que je dis à Pommerive, je ne crois même pas lui avoir répondu.

Je me souviens seulement que je ne me sentis ni indigné ni irrité, comme je l'eusse été si cet homme m'avait paru proférer une calomnie ou une insulte ; au contraire... je restai anéanti devant cette épouvantable accusation! Elle éclaira tout à coup lo passé d'une lueur sinistre... elle éveilla brusquement mes doutes implacables, dont je sentis aussitôt les morsures aiguës.

La douleur me donna le vertige...

Je rentrai machinalement chez moi, retrouvant ma route par instinct.

Peu à peu je mis de l'ordre dans mes idées.

J'avais déjà tant soulïert pour des causes pareilles, quo

je voulus lutter de toutes mes forces contre ce nouveau iloute.

J'espérais dégager la vérité de l'erreur, en soumettant le passé à l'horrible interprétation qu'on donnait à la vie de madame de Fersen.

Armé de cette accusation infâme, froid et calme comme un homme qui va jouer sa vie et son honneur sur une chance, je me mis à cette œuvre de détestable analyse.

Cette fois aussi j'écrivis mes pensées pour les éclaircir ; je retrouve cette noie.

Elle contraste cruellement avec les pages radieuses... avec ces jours de soleil autrefois tracés au Bocage.

Paris, 13 décembre.

Examinons les faits.

On accuse madame de Fersen d'être espionne...

Quelle créance sa conduite peut-elle donner à ce soupçon infâme?

Je rencontre Catherine à Khios. Aprts quelques jours d'intimité, je hasarde un aveu qu'elle repousse sévèremont; alors je l'entoure de prévenances et de respects, je lui donne les conseils les plus délicats et les plus généreux; si je ne prononce pas le mot amour, tout dans mes soins tendres et empressés révèle ce sentiment.

Elle y reste insensible et m'offre son amitié.

Je retrouve Catherine à Paris. Malgré mon dévouement aveugle aux douloureux caprices d'Irène, malgré les preuves sans nombre de la passion la plus noble, la plus profonde, un jour, sous un prétexte frivole, sans hésitation, sans regret, sans motif, Catherine rompt brutalement avec moi.

Plus tard elle me dit, il est vrai, que la jalousie seule a dicté sa conduite...

Elle dit cela; mais moi je mo souviens de la sécheresse de son accent, de la dureté de son regard... qui me flrent tant de mal.

Elle dissimulait sans doute. Elle sait donc feindre; elle est donc fausse... je ne le croyais pas.

La mystérieuse affection dont Irène était le lien est donc brisée... Catherine ne m'aime pas; elle se montre même amie ingrate. Je ne la vois plus.

Désespéré, je cherche une distraction dans le travail. J'accepte auprès du ministre un emploi en apparence important; l'opinion publique m'attribue une part exagérée dans les affaires d'État. De ce moment, madame de Fersen, jusqu'alors si inflexible pour moi, perd peu à peu de sa froideur lorsqu'elle me rencontre dans le monde; ses regards, le son de sa voix, démentent le vague insignifiant de sa conversation; enfin, à un bal du château, elle vient résolument à moi, dans le but de renouer nos relations rompues. Je reste froid à ses avances, et le lendemain elle m'écrit.

Ceci, elle me l'a avoué... ce revirement soudain de son affection, elle l'attribue h sa joie de ma rupture avec madame de V" et à l'état alarmant où se trouvait de nouveau sa fille.

Je veux la croire... car il serait bien odieux de penser que l'espoir de s'assurer une créature à elle, au sein du cabinet français, eût si brusquement changé son dédain pour moi en tendresse...

Je pars pour le Havre... Irène se meurt; sa mère m'appelle... j'accours, je la sauve.

Pendant un mois que je passe près de sa fille, Catherine me dit-elle un mot de vive gratitude, un mot de ten- « dresse?

Non...

Nous allons au Bocage; elle me témoigne le même attachement, calme et froid...

Mais un jour, une feuille officielle annonce que je vais être appelé à un poste éminent où aboutissent les secrets d'État...

Le soir de ce jour... cette femme, jusque-là si sévère,

si réservée, si chaste, se jette brusquement dans mes bras...

Il est vi-ai qu'elle s'est dite entraînée par son admiration reconnaissante pour un sacrifice qu'elle ignorait.

S'il faut la croire... qu'est-ce donc que son cœur?

J'avais sauvé la vie de sa fille... et Catherine était restée insensible...

Je subis une perte d'argent, et Catherine oublie tout pour moi...

Enfin, j'aime mieux croire Catherine plus touchée des sacrifices matériels et presque indifférente au dévouement de l'âme... que de penser qu'elle s'est effrontément donnée au futur confident du ministre des affaires étrangères...

Ces quatre mois passés au Bocage sont radieux... oh I bien radieux pour moi... dont le bonheur est pur et sans honteux mélange.

Seulement, maintenant, des circonstances qui ne m'avaient pas frappé me frappent...

Au Bocage, Catherine me fait mille questions sur mes travaux auprès de monsieur de Serigny, interroge minutieu.sement les impressions ou les souvenirs qu'ils peuvent m'a voir laissés. Et, lorsque, lui avouant franchement toute leur nullité, je préfère lui parler d'amour, elle se dépite, elle me boude; elle me reproche ma discrétion ou ma légèreté...

Si je veux quitter la carrière stérile que j'ai embrassée par désœuvrement, Catherine em|iloie toutes les ressources de son esprit, toute son influence, tout son ascendant sur moi... pour me détourner de ce projet de retraite...

Il est vrai que ces questions, que ces instances me furent toujours faites par elle au nom de l'intérêt profond qu'elle prenait à mon sort...

Je le crois... car il serait outrageux de reconnaître, dans sa crainte de me voir abandonner ma carrière, la crainte de perdre le fruit de sa faute si longuement préméditée...

Depuis son retour à Paris, quelle a été sa vie?...A-t-elle sacrifié à mes instances ses relations habituelles? Non, elle les a encore augmentées; son salon est devenu le centre de toues les intrigues diplomatiques.

Nos longues journées de tendresse sont remplacées par des occupations qui ne sont pas celles d'une femme absolument dominée par l'amour...

Si je lui reproche avec douleur ce triste changement, elle me répond qu'elle doit obéir à la volonté expresse de son mari... volonté qui lui est devenue d'autant plus sacrée que sa faute a été plus condamnable...

Je la crois, cette fois, sans réticence aucune... je la crois très désireuse de complaire au prince...

Mais... moi aussi j'ai quelques droits sur elle...

J'ai sauvé la vie de sa fille...

Qu'a-t-el!o fait pour moi?

Elle s'est donnée... Oui, elle s'est donnée...

Ou ce sacrifice de son honneur, de ses devoirs, a été à la fois enivrant et terrible... ou il n'a été qu'un infâme, qu'un odieux calcul I...

Si cette preuve d'amour a été pour elle ce qu'elle est toujours pour une femme vertueuse et passionnée, le plus redoutable des sacrifices... pourquoi m'a-t-elle si opiniâtrement refusé la concession de quelques intérêts qui devaient lui sembler nuls en comparaison de la faute irréparable qu'elle avait commise?

Ces intérêts lui sont donc plus chers que son amour? son amour leur est donc subordonné?

Il n'est donc que leur moyen, que leur prétexte?

Allons, soit, j'ai été le jouet d'une intrigante, mais elle était belle, et je ne suis dupe qu'à moitié.

Tel fut le thème monstrueux que jo développai avec une infernale puissance de paradoxes.

J'élais si insensé que je crus fermement avoir lutté contre ces doutes aO'reux; et j'arrivai à la conviclicn de ce»

ARTHUR

horrc-urs avec l'espèce de satisfaction amèro de l'hommo qui découvre l'indigne piège où il est tombe.

Je frappais en bourreau et je gémissais on victime...

Le souvenir d'Hélène, de Marguerite, do Falmouth... rien ne put me rappeler h la raison...

De l'affirmation de tant d'ignominies à la haine, au mépris qu'elles devaient inspirer, il n'y avait iju'un pus... ma mononianio farouche le franchit bienliM.

A ce point de vue, tout ce qu'il y avait eu de noble et de généreux dans ma conduite me parut du plus honteux ridicule.

J'étais sous le poids de ces impressions lorsqu'on m'apporta cette lettre de Catherine :

« C'est une pauvre suppliante bien triste, bien malheu- » reuse, qui vient vous demander d'être indulgent et bon » pour elle; elle veut se faire pardonner tout ce qu'elle a B souffert aujourd'hui; elle espère être seule ce soir; elle » vous attendra... venez... elle est d'ailleurs bien décidée )) Ji ne plus vous donner I'Euecpe pour bivale... »

Dans ma disposition d'esprit, cette lettre à la fois tendre et suppliante, celte innocente allusion à mes reproches, me sembla si humblement insolente, si froidement injurieuse, que je fus sur le point d'écrire à madame de Fersen que je ne la reverrais jamais.

Mais je changeai d'idée.

Je lui écrivis que je me rendrais chez elle le soir.

J'attendis cette heure avec une affreuse anxiété.

J'avais mon projet...

A dix heures j'allai chez madame do Fersen, je croyais la trouver seule.

Mille pensées confuses se heurtaient dans ma tète. La colère, la haine, l'amour, un remords anticipé du mal que j'allais faire, un vague instinct de l'injustice de mes soupçons, tout me mettait dans un état do fièvre et d'exaspération dont jû ne pouvais prévoir les suites.

Contre mon espoir, Catherine avait plusieurs personnes chez elle.

Cette nouvelle preuve de ce que j'appelais sa duplicité me révolta; un moment je fus sur le point de retourner chez moi et de renoncer ainsi à mes desseins; mais une force irrésistible me poussa, et j'entrai...

La vue du monde, et l'empire que j'ai toujours eu sur moi, changèrent aussitôt la colère violente qui mo transportait en une ironie polie, froide et acérée.

Celte scène m'est encore présente... Catherine , assise près de la cheminée, causait avec un homme de ses amis.

Sans doute mon premier regard fut bien terrible, car madame de Fersen, interdite... pâlit tout à coup.

La conversation continua; j'y pris part avec le plus grand calme, j'y montrai môme quelque supériorité. Je fus fort gai, assez brillant.

Pour les indilïérens, il ne se passait là rien d'étrange; c'était une paisible soirée d'intime causerie, comme mille autres soirées; mais, entre Catherine et moi, il se passait une scène muette, mystérieuse et fatale.

Notre habitude de nous comprendre à demi-mots, do chercher et de deviner la valeur d'une inlloxion de voix, d'un geste, d'un sourire, me servait cette fois à lui faire subir la réaction de mes odieuses pensées,

A mon entrée dans le salon, Catherine était restée stupéfaite.

Pourtant elle t5cha de se remettre, et, pour me prouver sans doute qu'elle avait reçu du monde contre son gré, elle remercia fort gracieusement monsieur de "" d'avoir forcé sa porte pour venir lui apprendre le résultat du scrutin de la séance, qui s'était prolongée fort tard.

— Sans cela, — ajouta (Catherine, — j'aurais été privée du plaisir de voir plusieurs de nos amis, qui ont heureusement profité de la brèche que vous avez faite pour envahir ma solitude.

Un regard suppliant qu'elle me jeta accompagna ces paroles.

Tout en continuant do causer avec monsieur de "*, mon

OEIV. CHOISIES. — II,

voisin, j'y répondis par un sourire si méprisant, que Catherine fut sur le point de se trahir.

Que dirai-je?... Toutes les tentatives qu'elle fit indirecmont pour calmer ou pour pénétrer le sujet d'un ressentiment qu'elle supposait Ctro profond, furent ainsi cruellenioiil repoussées.

lïlle connaissait trop bien toutes les nuances de ma physionomie, son cœur avait trop l'inslmct du mien, elle était d'une nature trop sensitive pour no pas deviner qu'il s'agissait cette fois, non plus d'une bouderie d'amans, mais de quelque grand danger «jui menaçait son amour.

Elle pressentait ce danger... elle en cherchait la cause avec désespoir, et elle était obligée de sourire et de suivre une conversation indifférente.

Cette torture dura une heure.

Pourtantsa force et son empire sur elle-même l'abandonnèrent peu à peu ; deux ou trois fois ses distractions étranges avaient été remarquées; enfin ses traits s'altérèrent si visiblement , que monsieur de '" lui demanda si elle était souffrante.

A cette question elle se troubla , elle répondit qu'elle so trouvait bien, et sonna pour demander le thé.

Il était alors onze heures.

Elle saisit le prétexte du dérangement momentané que cause ce service pour s'approcher de moi et pour me dire :

— Voulez-vous voir un tableau qu'on me propose d'acheter? il est là dans le petit salon.

— Quelque pauvre connaisseur que je sois , — lui disje, — je vous offre, madame, sinon des conseils, du moins mon impression sincère.

Je la suivis dans cette pièce.

Au risque d'être vue, elle me prit la main et me dit d'une voix presque éteinte :

— Arthur, ayez pitié do moi! ce que je souffre est audessus de mes forces et do mon courage.

A ce moment, monsieur de *" entra aussi pour voir le tableau.

Madame de Fersen avait si complètement perdu la tête, qu'il fallut que je retirasse brusquement ma main d'entre les siennes.

Je crois que monsieur de '"s'aperçut do ce mouvement, car il parut interdit.

— Ce tableau est fort bien, — dis-je à Catherine; — l'expression est ravissante. Jamais l'art ne s'est plus rapproché de la nature.

Madame de Fersen était si faible qu'elle s'appuyait sur un fauteuil.

Monsieur de **" admirait complaisamment le tableau. On vint prévenir la duchesse que le thé était servi.

Nous rentrâmes dans le salon : elle se soutenait à peine.

Selon son usage, elle s'occupait à faire le thé, debout, près de la table; elle m'en offrait une lasse, en me regardant d'un air presiiue égaré , lorsque des claquemens de fouet et de grelots se firent entendre dans la cour.

Frappée d'un affreux pressentiment, Catherine laissa échapper la tasse de sa main, au moment où j'allais la prendre, en s'écriant d'une voix altérée :

— Ou'esl-ce que cela?...

— siillc pardons de ma maladresse , madame , et du bruit de ces misérables. Comme je paps ce soir, je m'étais permis de demamler ici ma voilure do voyage, ne voulant pas perdre une minute du temps précieux qu'on peut passer auprès de vous...

Catherine no put résister à cette dernière secousse ; elle s'oublia complètement , cl s'écria d'une voix étouffée , et appuyant ses mains tremblantes sur mon bras :

— Cela est impossible... vous ne partez pas... vous ne partirez pasU... je ne veux pas que vous partiez 1...

Au mouvement de stupéfaction générale, et à l'expression confuse, embarrassée dos spectateurs de celte scène, je vis que la réputation de madame de Fersen, jusque-là si respectée, était à jamais perdue.

Je fus inflexible

Dégageant doucement mon bras de ses mains, jelui dis :

— Je suis si iieureux et si fier, madame, du regret que semble vous causer mon départ, que déjà je songerais à mon retour, s'il ne m'était pas malheureusement impossible de le prévoir... — Puis j'ajoutai en la saluant : — Voici, madame, les rensoignemens que vous m'avez demandés,..

C'était un double de l'odieux commentaire que j'avais écrit sur son amour.

Catherine ne m'entendait plus , elle retomba anéantie dans son fauteuil , tenant machinalement la lettre en ses mains.

Je sortis.

Le lendemain soir j'étais ici... à Serval.

Il y a trois mois que j'ai appris qu'Irène était morte... morte de chagrin sans doute de ne plus me voir.

Madame de Fersen est retournée en Russie près de son mari.

J'ai aussi appris, pour mettre le comble à mes remords et à mon désespoir , que le prince de Fersen avait été sur le point d'obtenir l'ambassade de Russie en France, mais qu'il y avait tout à coup renoncé.

Ainsi s'expliquait la persistance de Catherine dans ses relations diplomatiques.

Elle voulait aider son mari à obtenir un poste éminent, afin de rester en France et de ne pas me quitter.

Depuis le lendemain de cette effroyable soirée, j'habite Serval, ce vieux et triste château paternel.

Lorsque j'ai appris la mort d'Irène, j'ai failli devenir fou.

Je me hais comme sou meurtrier.

La vie que je mène ici est solitaire et désolée.

Depuis six mois je n'ai vu personne... personne...

Chaque jour je vais méditer longtemps devant le portrait de mon père...

Je m'étais imposé d'écrire ce journal.

Ma tùciie est remplie...

J'ai bien fait souffrir quelques innocentes créatures... mais aussi j'ai bien souffert! mais je .souffre bien , mon Dieu!

Quel est mon avenir ?

Devant moi la vie est sombre et noire, les remords du passé me poursuivent...

Quelle sera ma destinée?...

Périrai-je par le suicide... périrai-je par la mort violente qu'Irène m'a prédite ?...

Quelles pensées!...

Et aujourd'hui même j'ai vingt-huit ans !...

Serval, Juillet 18...

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