‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 59 sur 68 · LE BOCAGE · texte numérisé non relu

LE BOCAGE

Cette crise salutaire sauva Irène.

Pendant un mois que dura la convalescence, je ne la quittai pas un jeul jour, pas une seule nuit.

Aux premiers jours du printemps, le docteur Ralph engagea niadame de Fersen à aller habiter la campagne avec sa fille, et comme position indiqua de préférence les environs de Fontainebleau. *

Madame de Fersen ayant été voir une fort jolie maison appelée le Bocage, située près du village de Jloret, s'en arrangea, y fit faire les réparations nécessaires, et il fut décidé que nous irions l'habiter avec elle et Irène au commencement de mai.

Si ma [irésence continuelle chez madame de Fersen eût été connue, elle eût été odieusement interprétée. Aussi, le lendemain de la crise qui avait été si favorable à Irène, je dis à sa mère qu'il fallait interdire l'entrée do son appartement h tout le monde, excepté au médecin, à la gouvernante et à une autre des femmas do niadame de Fersen dont elle était très sûre. J'avais habité pendant la maladie d'Irène un entresol inoccupé, et dont les fenêtres s'ouvraient sur un ti;rrain désert ; aussi tout le monde avait-il ignoré mon retour à Paris et mon séjour chez Catherine.

Madame de Fersen n'emmenait à Fontainebleau que les mômes gens qui l'avaient entourée lors de la nialadie de sa fille, sa gouvernante et deux femmes. Le reste de sa maison demeurait à Paris.

Elle me demanda de me précéder de deux jours au Docage.

Elle partit.

Le lendemain, je reçus les indications les plus précises pour me rendre à la petite porte du parc du Bocage.

A l'heure dite, j'étais à cette porte ; je frappai, elle s'ouvrit.

Le soleil était sur le point de se coucher, mais il jetait encore quel(|ues eliauds rayons à travers la verte dentelle d'un berceau de glycinées à grappes violettes sous lequel

je trouvai Catherine, qui m'attendait avec Irène, qu'elle tenait par la main.

Était-ce souvenir, était-ce un ell'et du hasard, je no sais; mais, comme le jour où je la vis pour la première fois à bord de la frégate russe, Catherine portait une robe <le mousseline blanclic! et un bonnet de blondo avec une liraiiclie di' géranium ronge.

Uuoiiiue les chagrins l'eussent beaucoup maigrie, elle était touj(nirs belle, et plus charmante encore que belle. C'était toujours son élégante et noble taille, sa physionomie h la fois imposanle, gracieuse et réfléchie, ses grands yeux d'un bleu si pur et si doux frangés de longs cils noirs, ses cheveux d'f'^bène, dont les nattes épaisses encadraient son front blanc, fier (!t mélancolique, et descendai(>nl sur ses joues, que la douleur avait pâlies.

Irène était, comme sa mère, vêtue de blanc; ses longs cheveux bruns, tressés de rubans, tombaient sur ses épaules, et son adorable figure, quoique toujours sérieuse et pensive, semblait à peine se ressentir de ses souffrances passées.

Le premier mouvement de Catherine fut de prendre sa fille dans ses bras et de la mettre dans les miens, en me disant avec la plus vive émotion :

— Maintenant, n'est-ce pas aussi votre Irène'?...

Et son reganl brilla de reconnaissance et de joie à travers ses larmes.

Il est dos sensations qu'il faut renoncer à décrire, car elles sont immenses comme l'infini

Ce premier élan de bonheur passé, madame de Fersen me dit :

— Maintenant il faut que je vous mène chez vous. Je lui donnai le bras, Irène prit ma main, et je me laissai guider par Catherine.

Nous restâmes longtemps silencieux...

Après avoir suivi une longue allée très obscure, car le soleil déclinait rapidement, nous arrivâmes à une éclaircie sur la lisière du bois.

— Voici votre chaumière, — me dit madame de Fersen.

Ma chaumière était une sorte de chalet suisse à demi caché dans un massif d'acacias roses, de tilleuls et de lilas, et bâti au bord d'un très bel étang, sur de gros blocs de rochers de grès particuliers aux environs de Fontainebleau. Cette lahrique .ayant été destinée sans doute à servir de point de vue, on avait tiré tout le parti possible des moindres accidons de sa position charmante.

Un épais tapis de pervenches, de lierre, de mousse et de fraisiers sauvages couvrait presque entièrement les rochers blanchâtres, et de chacun do leurs interstices sortait une touffe d'iris, de rhododendrons ou de bruyères.

Au delà de l'étang, une belle pelouse de gazon entourée de bois montait en pente douce jusqu'à la façade de la maison que devait habiter niadame de Fersen, et qu'on apercevait au loin.

La vue s'arrêtait de tous côtés sur un horizon de verdure formé par un bois épais qui contournait les hautes murailles du parc et les cachait entièrement.

Sans doute on eût pu désirer mieux pour la variété des as|)eets ; mais comme notre vie au Bocage devait ôtre entourée du mystère le plus profond, cette immense et impénétrable barrière de feuillage devenait très précieuse.

Au bout de quelques minutes, nous étions au pied de l'escalier du chalet. Madame de Fersen lira une petite clef de sa ceinture, et ouvrit la porte du rez-de-chaus-

D'un coup d'oeil je vis qu'elle avait présidé à l'arrangement de deux petits salons (jui le composaient. Tout y était de la plus extrême mais de la plus élégante simplicité. Là je trouvai des fleurs partout, un piano, un chevalet pour peindre, les livres qu'elle m'avait entendu citer comme mes préférences.

Enfin, me montrant un cadre d'ébèue à portes richement incrustées de nacre, madame de Fersen me pria de l'ouvrir : j'y trouvai d'un côté l'admirable esquisse que Frank avait faite d'Irène mourante, et de l'autre un récent portrait d'Irèue, peint aussi par Frank.

Je pris la main de Catherine, que je portai à mes lèvres avec un sentiment de reconnaissance inefl'able.

Elle-même pressa sa main contre mes lèvres, par un mouvement plein de tendresse.

Puis elle se mit à embrasser sa fille avec passion.

Je refermai le cadre, non sans être encore vivement touché de cette marque de souvenir de Catherine, à qui j'avais dit mes idées sur les portraits exposés indifféremment à tous les yeux.

Lorsque nous quittâmes le chalet , le soleil jetait ses reflets de pourpre et d'or dans les eaux paisibles de l'étang. Les acacias secouaient leur neige rose et embaumée. On n'entendait aucun bruit... de tous côtés l'horizon était borné par de grandes masses de verdure... nous nous trouvions au milieu de la solitude la plus profonde, la plus paisible, la plus mystérieuse...

Sans doute émue à la vue de ce tableau d'une mélancolie si douce, Catherine s'accouda sur le balcon du chalet, et resta quelques minutes rêveuse.

Irène s'assit à ses pieds et se mit à cueillir des roses et des chèvrefeuilles pour faire un bouquet.

Je m'appuyai sur la porte, et malgré moi j'éprouvai une angoisse douloureuse en contemplant madame de Fersen...

J'allais passer de longs jours auprès de cette femme si passionnément aimée... et la délicatesse devait m'empêcher de lui dire un mot de cet amour si ardent, si profond, que tous les événemens passés avaient encore augmenté...

Et je ne savais pas si j'étais aimé... ou plutôt je désespérais d'être aimé ; il me semblait que la destinée qui nous avait réunis, madame de Fersen et moi, auprès du lit de mort de sa fille, pendant un mois de terribles angoisses, avait été trop fatale pour se terminer par un sentiment si tendre.,.

J'étais absorbé dans ces tristes pensées, lorsque madame de Fersen fit un mouvement brusque comme si elle se fûj éveillée d'un songe, et me dit :

— Pardon; mais il y a si longtemps que je n'ai respiré un air vif et embaumé comme celui-ci, que je jouis de cette admirable nature en égoiste.

Irène partagea son bouquet en deux , en donna un à sa mère, me donna l'autre, et nous nous remîmes en marche vers la maison.

Nous y arrivâmes après une longue promenade, car le parc était fort grand.

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