LE PRINCE DE HAKSFELD
Une pièce immense, occupant une aile de l'hôtel Lambert, formait à elle seule l'appartement d'Arnold de Glustein, prince de Hansfeld, personnage mystérieux dont l'existence prêtait à de si étranges connnentaires.
L'aspect de cette galerie suffisait de reste pour justifier tant d'accusations d'originalité. Nous y conduirons le lecteur, un peu après le moment où les sons de l'orgue avaient cessé, au grand plaisir de la princesse... c'est-àdire alors que la pâle clarté d'un jour d'hiver commençait à dissiper la brume du matin.
Qu'on se figure une salle longue de cent pieds environ, un plafond rayé de solives saillantes, autrefois peintes et dorées, ainsi que les cais.sons qui les séparaient. Par un caprice du prince, toutes les fenêtres avaient été bouchées, sauf une haute, longue et étroite ogive, garnie de vitraux de couleur, et placée à l'extrémité de la galerie. Le jour, pénétrant par cette étroite ouverture, produisait un etfet bizarre, car il luttait contre la clarté des six bougies d'un pelit lustre de cuivre rouge gothique, suspendu à l'une des poutrelles du plafond par un cordon de soie, très près du vitrail.
Grâce à ce mode d'éclairage, dont le foyer, factice ou naturel, se concentrait en cet endroit, qu'il fît nuit ou qu'il fît jour, la lumière, d'abord rassemblée dans la partie avoisinante de la croisée, s'amoindrissait de telle sorte, que le premier tiers de la galerie se trouvait dans un clair-obscur assez lumineux, mais que le reste de cette salle immense se perdait dans l'ombre.
Rien de plus étranire que la décroissance successive de cette lumière, qui, d'autant plus vive qu'elle était d'abord filtrée par une liante fenêtre, s'éteignait insensiblement dans de profondes ténèbres. La coloration des divers objets qu'elle frappait, participant aussi de cet atfaiblissement gradué, semblait prendre des formes étra'.iges.
Ainsi, vers l'extrémité de la galerie où venait mourir la lumière, ces dernières lueurs s'accrochant aux reliefs de quelques armures d'acier dama.squinées, de rares étincelles de lumière scintillaient çà et là dans l'obscurité.
Presque à côté de l'unique petite porte qui communiquait ?i cette galerie, dans un coin sombre, on distinguait une forme blanchâtre. C'était un squelette bizarrement accoutré : sur son crâne il portait une mitre épiscopale, il s'appuyait d'une main sur un glaive du plus beau temps de la renaissance ; de l'autre main il tenait un luth d'ivoire à sept cordes, dont la base reposait sur la rotule; par un caprice bizarre, une couronnes de roses (rareté pour la .saison) d'une fraîcheur et d'un parfum adorables surmontait ce luth ; un manteau de drap blanc, constellé d'X et d'.M entrelacés, brodés en rouge, se drapait en plis majestueux sur la cage obscure de la poitrine du .squelette, et ne laissait voir que l'extrémité du tibia et du pied droit. Ce pied, d'une petitesse remarquable, était (amère dérision!) chaussé d'un soulier de satin blanc, dont les cothurnes de soie flottaient en longue rosette sur l'os de la jambe, poli comme l'ivoire.
Si l'œil, s'habituant aux ténèbres, pouvait percevoir certains détails, on remarquait sur ces cothurnes de soie et sur ce soulier de satin quelques taches d'un brun rougeâtre... que l'on reconnaissait facilement pour des traces do sang.
PAIJLA MONTI.
lit
Ce singulier objet de curmilé était posé sur un socle ti'ébône merveilleusement rehaussé île bas-reliefs et d'incrastallnns d'argeul et d'ivoire.
Far un élranye contrasli', car Ih tout était contraste, les orneniens d(^ co [liéilcslal ne |iartici|)aicnl en rien de la tristesse de ['omiaire iju'il supportait ; tout ce que l'art florenlin du iiuiiuiènie siècle a de plus gracieux, de plus pur et de plus charmant, semblait revivre dans ce delicieut ouvraj;(>, véritable chef-d'o^uvre de ciselure et de sculpture. Néanmoins ces ornemens enclKinteurs n'étaient pas absolument étrangers au lugubre objet dont ils deioraient la base; la figure du squelette, s'appuyanl d'une main sur une é[)ée nue, de l'autre sur une lyre, et portant une mitre épiscopale en t^te, et un soulier de feinme au pied ; celte ligure, disons-nous, se retrouvait partout au milieu des plus charmantes combinaisons arlistinues.
Ainsi, des Amours supportés par ces fabuleux oiseaux do la renaissance qui tenaient de l'aigle par la liMe, [lar les ailes, et de la sirène par les capricieux cnroulemens (le leur queue, semblaient enlever dans leurs petits bras cette lugubre imag(>.
Ailleurs, des nymphes, dont les pos^s remplies d'une élégance à la foisch«ste et voluptuense eussent étéavou('es par les Grecs, se jouaient sous l'attique d'une salle du plus beau style, en s'occupant des apprêts de la toilette du fanti^mo; l'une portait le glaive, l'autre la lyre, celle-ci la mitre.
Dans un coin de cet admirable bas-relief, deux ravissantes nym[)hes, tenant chacune un des cothurnes du soulier , le balançaient entre elles , tandis qu'un petit Amour, niché dans l'intérieur de celte chaussure do Cendrillon, s'en servait comme d'une esi'arpolette.
Pendant ces appr(Ms, la sinistre ligure à demi couchée sur un lit grec à (lraperi(\s traînantes, accoudée sur son bras gau(;he, regardait en souriant (comme une léle de mort peut sourire] les folâtres jeux des nymphes, tandis que de ses phalanges osseuses elle effeuillait un bouquet de roses que lui présentait un groupe d'ailorables enfans.
Un petit trépied de vermeil d'un travail exquis, placé auprès de ce soi-b', pouvait à la fois servir de lampe et de cassolette à parfums.
Si les autres objets qui meublaient la galerie n'offraient pas celte bizarre alliance des sujets les plus funèbres cl des idées les plus riantes, ils n'en étaient pas moins singuliers et remarquables, les uns par leur rareté, les autres par les incroyables mutilations qu'ils avaient subies.
Un tableau, placé dans une des zones do la galerie où n'arrivait qu'un demi-jour, représentait une fenimed'une beauté rare; h la fraîcheur du coloris, à la transparence voilée du clair-obscur, à la grâce divine du dessin, à la suavité de la touche, on reconnaissait la main inimitable de Léonard de Vinci... Mais, hélas ! au lieu do ce regard fluide, transparent, auquel le peintre avait sans doute donné la vie, les yeux, barbaremenl, outrageusement crevés, dardaient deux lames de stylet, fines, aiguës, élincelantes.
Était-ce une triste et sauvage raillerie de ce vieux dicton mythologique : Les yeux de la beauté tancent des traits mortels ?
On ne pouvait voir sans indignation cet outrage ?i l'un des chefs-d'œuvre de l'art, et pourtant, un peu plus loin, on admirait une sorte de petit monum(>nt de marbre blanc, aux ornemens empruntés aux mythologies païenne et chrétieime.
Dans un cartouche supporté par des amours et par des anges, on lisait en iGttres il'or : Phidias, Raphaël; pois au bas une sorte de prie-Dieu (iiu'on pardonne cette profanation de l'adoration due au seul Créateur en faveur de la créature) dont le coussin de velours usé prouvait un fréquent usage, comme si quelque fervent et religieux admirateur de ces deux génies iminort(<ls venait souvent leur demander à genoux de hautes inspirations, ou les remercier des inetl'ables jouissances que la science du beau donne à l'homme.
En effet, des gravures ou des copies des plus beaux cartons de Raphaël, placées tout auprès de iiuebpies fragmens de bas-reliefs du Parthénon choisis avec un goftl excellent, annonçaient un amour et un sentiment de l'art qui semblaient incompatibles avec la barbarie des mutilations dont nous avons parlé.
A mesure que l'on so rapprochait de la zone la plus lumineuse (1.1 cette galerie, étrange retraite du prince do Hansl'eld, les objets changeaient aussi de caractère; plus ils devaient ûlre éclairés, plus ils augmentaient de splendeur.
Ainsi, près de la fenôtro, on voyait une rare collection d'armes indiennes et orientales, des sabres d'arginil incrusli's de corail, des poignards au fourreau de velours rouge brodé d'or, h la poiguéo enrichie de (lierres précieuses; le bleuâtre acier de Damas se recouihait sous sa garde d'or étinet^lante do rubis et d'émeraudes ; des bouclieis indiens aux reliefs do vermeil étaient constelles de pi(;rreries.
Près de la fenêtre, c'était un fourmillement lumineux, coloré, scintillant, éblouissant, anqiTel la lumière prismatique des vitraux donnait encore des Ions plus chauds et plus riches; il est impossible de nombrer les curieux objets d'orfèvrerie émaillés, cisebs, (niasses sur des étagères de nacre ijui avoisioaient la ténètn'.
A voir tomber de la haute fenêtre celle éblouissante cascade de lumière irisiie par les lueurs chatoyantes des objets qui la reflétaient, on eilt dit une de ces nappes d'eau que le soleil colore do toutes les nuances du prisme.
Cette comparaison semblait d'aulant plus vraie que, immédiatement au-dessous de la croisée, et occupant toute la largeur de sa baie, on voyait un grand butlét d'orgue : deux figures d'anges de trois pieds de haut, sculptées en ivoire, supportaient le clavier do l'instrument, de même matière ; le reste du buffet, dont le sommet atteignait l'appui de la fenêtre, se composait de panneaux gothiques, aussi d'ivoire ; travaillés à jour conune une dentelle, ils n'alléraient en rien la sonorité de l'instrument; quatre sveltes cariatides d'argent, émaillées de couronnes d'or, ornées de pierreries conime des ostensoirs, séparaient ces légers panneaux, et supporlaient une frise en pierres dures, représentant une guirlande de feuilles, de fleurs et de fruits... ceris» sde cornaline, prunes d'améthyste, abricots de topaze, bluets de lapis, feuilles de malachite, jacinthes d'aigue-marine, luttaient d'éclat et de véiité relative.
Cet orgue, de dix pieds de haut et de cinq pieds de large, remplissait le soubassement de la longue Icnètre à vitraux colories percée à l'une des extrendtés de la galerie.
L'espace qui restait de cbat)ue côté de celle fenêtre pour atteindre les parois latérales de la galerie, était rempli, encombré des innombrables richesses dont nous avons parlé.
Le prince de Hansfeld était assis devant cet orgue d'i- ■ voire; il portait une longue tunique de laine noire serrée autour di! sa taille ; une sorte de berret de velours de même couleur laissait échapper de longues mèches de cheveux blonds qui tombaient en profusion sur ses épaules un peu courbées.
Ses larges manches étaient presque relevées jusqu'au coude par la fiosition que prenaient ses mains en parcourant le clavier. Ses bras amaigris, ses mains fluettes, effilées, étaient d'une blancheur de marbre ; mais les ongles longs, durs, polis comme des agates, n'avaient pas cette nuance rost-, signe certain de la santé; ils étaient cerclés d'un pâle azur; la position de la tête un peu repliée en arrière annonçait que le prince de Hansfeld avait les yeux levés au plafond.
A(irès s'être interrompu un moment, il recommençai jouer de l'orgue, mais pianissimo.
Élait-ce la qualité supérieure de cet admirable instrument, était-ce la puissance du talent de l'exécutant? jamais orgue n'exhala des sons à la fois plus suaves, plus sonores,
plus mélancoliques, d'une tristesse, si cela peut se dire, plus passionnée !
Il serait impossible de deviner quel était le motif de ces chants d'une expression à la fois plaintive comme un soupir... ineffable comme le sourire d'une mère à son enfant... harmonie vague, indécise, capricieuse comme la pensée qui, flottant au milieu des nuages d'une imagination attristée, aperçoit quelquefois l'azur d'un ciel pur, éclairci, serein...
Le cœur le plus bronzé se fût amolli, détendu à ces mélodies pénétrantes, douces comme une rosée de larmes.
Au milieu du silence de la nuit, les sons déjà si graves de l'orgue augmentaient encore de solennité; ils montaient au ciel... comme l'encens...
Il y avait surtout une phrase d'une pureté charmante qui revenait souvent et comme par intermittence dans le chant de l'orgue.
Pour rendre les idées qu'éveillait cette phrase enchanteresse, jouée sur les notes les plus élevées, les plus cristallines de l'instrument, il faudrait évoquer les idéalités les plus riantes, les plus jeunes, les plus fraîches;
Tout ce qu'il y a de perles humides sur la mousse et de lueurs roses dans l'aube d'un beau jour de printemps ;
Tout ce qu"il y a de mystère, de rêverie dans les clartés argentines de la lune, lorsqu'au milieu d'une tiède nuit d'été elles se jouent dans la pénombre des grands bois, qui semblent frissonner amoureusement aux solitaires accens du rossignol ;
Tout ce qu'il y a de bonheuf, do joie candide, d'espérance ingénue dans le doux refrain d'une jeune fille de seize ans qui chante parc* qu'elle se sent heureuse en regardant sa mère' et en voyant le soleil dorer la cime des arbres au moment où les fleurs redressent leur calice embaumé;
Tout ce qu'il y a enfin de doux, de grave, d'élevé dans la contemplation où nous plonge souvent l'incommensurable scintillation des astres qui décrivent leurs cours dans l'immensité.
Oui, 'à peine cette évocation de riantes poésies donnerait-elle une idée de la mélodie pleine de grâce et do sérénité qui, à d'assez longs intervalles, revenait se dessiner, pour ainsi dire, rose, lumineuse et sereine, sur la couleur sombre du morceau que jouait le prince...
Quand àce morceau, que l'on pourrait considérer comme l'expression constante du caractère d'Arnold de Hansfeld, c'était l'idéalisation de la rêverie allemande, ou la douce fantaisie de Mignon, non celle qui fait éclore de gracieux mirages, mais celle c|ui, dans sa noire tristesse, évoque le pâle fanli^me de Lénore.
La tristesse d'Arnold était caractéristique en cela qu'elle était résignée, mais non pas amère et irritée.
11 semblait se complaire à moduler avec amour la phrase musicale dont nous avons parlé, comme on s'abandonne à un souvenir chéri de sa jeunesse.
Le tintement aigu, strident et prolongé d'un timbre le fit tressaillir douloureusement.
A ce bruit aigre, il interrompit de nouveau son chant... Les dernières vibrations de l'orgue s'exhalèrent dans la vaste galerie comme un long soupir.
Arnold inclina avec accablement sa tête sur sa poitrine; .ses mains blanches et effilées, se détachant du clavier, retombèrent inertes sur ses genoux. Sa taille mince et frêle se courba; la force factice, fiévreuse, qui l'avait jusqu'alors soutenu, l'abandonna ; ^1 s'affaissa sur lui-même...
Lis premières lueurs d'une matinée d'hiver, se joignant à la clarté du lustre gothique, formaient une lumière fausse, lugubre comme celle des cierges qui brûlent pendant le jour autour d'un lit mortuaire ; celte lumière tombait d'aplomb sur le front et sur la saillie des joues d'Arnold, car il avait la tête inclinée sur sa poitrine.
A travers ses longs cils baissés, on aurait pu voir la prunelle immobile perdre l'humide éclat de son bleu limpide, et devenir fixe, presque terne.
Ses doigts se raidirent par l'intensité du froid ; car de-
puis longtemps le feu était éteint dans la vaste cheminée...
A ce moment, le tintement du timbre retentit de nouveau... et par deux fois.
Le prince sembla sortir d'un sommeil léthargique, se leva péniblement, et alla au fond de la gnlerie, dans laquelle on ne pouvait entrer que par une petite porte épaisse et bardée de fer.
Arnold ouvrit à moitié et d'un air soupçonneux un guichet pratiqué dans cette porte, et dit d'une voix faible :
— C'est vous, Frank?
— Oui, Arnold... voici le jour... Tiens... prends la cassette, mon cher enfant — répondit une autre voix un peu cassée.
— C'est bien vous... Frank? — répéta le prince.
— Par tous les saints 1 qui veux-tu que ce soit, sinon le vieux Franck?... ouvre la porte... tu me verras en pied...
— Obi non, non, pas aujourd'hui...
— Calme-toi... mon cher enl'ant... tu as tes vapeurs... je le sais... mais prends donc la cassette... j'ai acheté le pain d'un côté... les fruits de l'autre...
Le prince allongea la main et prit avidement une petite caisse de bois d'acajou cerclé d'acier qu'on lui passa par le guichet...
— Bonne nuit... ou plutôt bonjour, Arnold.
— Adieu. Frank...
Et le guichet se referma.
Non loin de la porte était un lit composé de deux épaisses et soyeuses peaux d'ours étendues sur un vaste divan. Arnold s'assit sur ce lit et mit la cassette sur une petite table d'ébène d'un curieux travail où était déposée une paire de pistolets chargés.
Il prit une clef sur cette table et ouvrit la cassette; elle contenait un petit pain sortant du four et quelques fruits d'hiver.
Le prince regarda ces comestibles dignes d'un anachorète avec une sorte de défiance, ses soupçons luttaient contre son appétit ; pourtant il cassa le pain en deux morceaux, et, après avoir longtemps examiné, flairé, il le porta enfin à ses lèvres...
Mais tout à coup il le jeta loin de lui avec épouvante...
Alors, cacliantsa figure dans ses mains, Arnold de Hansfeld se renversa sur sou lit en pleurant avec amertume.
LE PEBE BT LA FILLE. ~- LE BBÀC-PEBE ET LE GENDRE.
Berthe de Brévannes allait ordinairement passer chez Pierre Raimond, son père, les matinées du dimanche et du jeudi. Il demeurait toujours île Saint-Louis, rue Poultier, près de l'hôtel Lambert, habité par le prince de Hansfeld.
Depuis le retour de sa fille à Paris, le vieux graveur ne l'avait pas revue; prévenu de son arrivée, il l'attendait le dimanche malin, car les différentes scènes que nous venons de raconter s'étaient passées dans la nuit du samedi.
Pierre Raimond, tout heureux de cette visite , tâchait, selon sa coutume, de donner un air de fête à son pauvre logis, composé d'une petite cuisine et de deux chambres situées au quatrième étage.
Dis fenêtres on dominait le quai, la Seine; à l'horizon s'élevaient les massifs d'arbres du jardin des Plantes, et plus loin encore le dôme du Panthéon.
La chambre autrefois occupée par Berthe était pour le graveur l'objet d'une sorte de culte. Rien n'y avait été changé ; on y voyait encore le petit lit de bois [jeint en gris, les rideaux de coton blancs, l'antique commode de noyer qui avait appartenu à madame Raimond, un vieux et mauvais piano en merisier où Berthe avait étudié et ap-
PAUL.\ MONTI
pris son art; enfin, sous verrn et ron formées dans un cadre, les couronnes que la jeune fille avait remportées au Conservatoire.
Pierre Raimond avait soi\aiite-dix ans; sa praiide taille était courtiée par l'Age ; son crAno chauve, sa barbo blanche, qu'il no rasait plus depuis plusieurs années , ajoutaient encore à l'austérité de ses traits; ses paupières, toujours à demi baissées, témoignaient du mauvais étal de sa vucafTaiblie par l'excès du travail; cette infirmité, jointe à un léger tremblement nerveux, suite d'une longue maladie, l'avait obligé de renoncer à la gravure de la musi(]ue, et à accepter, malgré sa répugnance, une pension de douze cents francs de monsieur de Brévannes.
La chambre de Pierre Raimond, qui lui servait autrefois d'atelier, était d'une scrupuleuse propreté. Au dessus de la fenêtre on voyait son établi de graveur, ses burins depuis longtemps abandonnés, et quelques planches [iréparéi'S pour la gravure de la musique ; une coiichette de fer, une table, quatre chaises de noyer, composaient cet ameublement d'une simplicité stoique.
Un vieux sabre d'honneur, gagné par Pierre Raimond,
ancien volontaire des armées de la république, ornait son
alcôve. Au-dessous de ce sabre était encadré un exemplaire
de ce fameux appel fait par la Convention au peuple lors
-< de l'assassinat des envoyés français :
Le neuf floréal de Van sept,
A neuf heures du soir.
Le gouvernement autrichien a fait an^amner les ministres
de la République française ,
Bonnier, Rnberjot et Jean Debry,
chargés par le Directoire exécutif de négocier la paix
de RaMadt.
LEUB SARG FCUE... IL DEMANDE... IL OBTIENDRA VENGEAKCB.
Pierre Raimond conservait religieusement ce curieux spécimen de la farouche éloquence de celte époque sanglante, terrible, mais non pas sans gloire. Il est inutile de dire que le graveur était resté fidèle à l'utopie républicaine dans ce qu'elle avait de généreux, de patriotique.
Probe et rude, juste et loyal, on ne pouvait reprocher à Pierre Raimond que des idées trop absolues sur les différences morales qui existaient, selon lui, entre les riches et les pauvres. S'il poussait jusqu'à l'exagération l'orgueil de la pauvreté, il faisait excuser ce travers par le plus noble désintéressement.
Ainsi, pouvant épouser la fille d'un riche éditeur de gra vurcs, il avait refusé, parce qu'il aimait la mère de Berthe, aussi pauvre que lui.
Après trente ans de travail et d'économie, il était parvenu h amasser vingt-cinq mille francs qu'il destinait à sa fille. Un notaire banqueroutier lui vola cette somme; il redoubla de labeur afin de donner au moins à sa fille, très jeune encore, une profession qui la mît à l'abri du besoin.
On pense avec quelle inquiétude Pierre Raimond attendait Berthe.
Enfin une voiture s'arrêta sur le quai; il entendit dans l'escalier un pas léger, rapide et bien connu.
Quel(iucs secondes après, Berthe embrassait son père.
— linfin... te voilà, te voilà! — répétait le vieillard d'une voix émue, en serrant sa fille dans ses bras.
— Mon bon pèrel... — disait Berthe en pleurant. Pierre Raimond débarrassa lui-môme la jeune femme
de son chapeau, de son manteau, qu'il porta sur son lit ; puis, la faisant asseoir dans son fauteuil, au coin du feu, il prit ses mains qui étaient froides.
— Pau\Te petite!... tu es glacée, réchauffe-toi...
— Père... tu gâtes toujours ton enfant...
Sans lui répondre, le vieillard la regardait avec bonheur.
— Te voilà donc... Depuis six mois... six mois '...
— Pauvre père... le temps t'a bien duré...
— Mais tu étais heureuse?
— Oui, oh ! oui...
— Bien heureuse?..
— Comme toujours...
— Jusqu'à présent ton bonheur a fait mon courage... Ainsi ton mari... est pour toi toujours bon, prévenant, dévoué?..
— Pans doute...
— Et pendant ton séjour en Lorraine?.. Ces six grands mois passés dans le tête-à-tête ont été plus doux encore pour toi, s'il est possible, que le temps de ton séjour à Paris ?
— Oui, mon père.
— Tu es toujours fière d'être sa femme?
— Toujours... Mais pourquoi ces questions?
— Brévannes est enfin tel que tu l'avais jugé lorsque tu m'as déclaré que tu n'épouserais que lui ?
— Oui, certainement, — répondit Berthe de plus en plus étonnée des paroles de son père, paroles qui prouvent du moins qu'elle lui avait soigneusement caché ses chagrins-
— C'est toujours infin l'homme digne d'inspirer la passion dont tu serais morte, malheureuse enfant 1 si j'avais persisté dans mon refus?..
— Oui, mon père... Charles n'a pas changé.
— Dieu soit loué! Eh bien! je l'avoue... je me suis trompé.
— Trompé ?... Et sur qui, bon père?
— Tu ne sais pas pourquoi, cette année, j'attendais ton retour avec plus d'impatienco encore que les autres années?
— Mon Dieu 1 non.
— Tu no sais pas pourquoi je suis doublement ravi de te voir aujourd'hui ?
— Explique-loi donc... Mais, mon Dieu!... tu pleures... lu pleures I
— Et tu ne sais pas pourquoi je pleure... mais c'est de joie, vois-tu... oh 1 bien de joie.
— Oh ! tant mieux I
— Mon enfant... l'épreuve a assez duré.
— Quelle épreuve?
— Je soufi"rais tant I vieux, infirme, réduit à passer mes jours seul... moi qui depuis ta naissance n'avais pas manqué de l'embrasser le matin et le soir... j'avais reporté sur loi la tendresse que j'avais pour ta mère... Quelle amertume d être condamné à ne te voir que quelques heures par semaine et à ne pas te voir pendant des mois entiers I
— Bon père... je souffrais bien aussi...
— Ce n'est pas tout encore : le temps que tu as passé ici pendant que ton mari était en Italie m'avait rendu notre nouvelle séparation plus pénible encore; c'était te perdre une seconde fois.
— Mais, mon père...
— Je sais ce que tu vas me dire... aux premiers jours de ton mariage, Brévannes m'avait offert un petit appartement dans sa maison... bien souvent depuis lu étais revenue sur celte proposition... je t'avais constamment refusée...
— Hélas! oui.
— C'est que, vois-tu, je doutais de Brévannes; je doutais de la durée de cet amour, d'abord si violent... Je n'aurais pu être tranquille spectateur de tes chagrins ; ma défiance même aurait trouble ton ménage. Je me suis donc imposé un rigoureux devoir... je me suis dit : J'attendrai... Berthe ne m'a jamais menti... Si, après quatre années de maria^;e, elle esl aussi heureuse qu'elle le dit, je verrai là une garantie certaine pour l'avenir et une prouve do la bonté du cœur de Brévannes. Ce moment esl arrivé. Ton mari esl digne de loi; aujourd'hui je lui dirai : « J'ai douté de vous, j'ai eu tort... je vous en demande pardon... Maintenant j'ai foi cl confiance en vous... j'accepte l'offre que vous m'avez faite.,, je ne vous quitterai plus, ni vous ni Berthe. »
— Tu dis, père ? — s'écria Berthe.
— Je dis, mon enfant chérie, que je n'ai plus assez d'années à vivre pour les passer loin de toi... Ma foi I je me laisse être heureux tout à mon aise; ton mari, toi et moi, nous no nous quitterons plus... désormais.
Berthe se jeta en pleurant au cou du vieillard. Il se méprit sur ce mouvement, sur ces larmes, et pressa tendrement la jeune femme dans ses bras.
— Allons, allons, folle... qu'advicndra-t-il donc des chagrins si la joie t'agite et l'eplore à ce point... Entre nous, — ajouta Pierre Raimonden souriant, — je fais le brave, le Brutus, et je suis aussi ému que toi... en pensant que je ne te quitterai plus.
Il passa sa main tremblante sur ses yeux humides.
La position de Berthe était cruelle.
Monsieur de Brévannes, non content d'avoir comblé la mesure de ses torts envers elle, venait encore de lui reprocher durement la modique pension qu'il faisait à son pi-re. A ce moment même, Pierre Raimond, abusé par les généreux mensonges de sa fille, s'apprêtait à aller vivre chez monsieur de Brévannes dans la plus complète intimité.
Berthe avait pu jiisiiu'alors dissimuler à son père ses chagrins croissans, attribuer sa tristesse à ses regrets do vivre éloignée de lui ; mais les espérances de Pierre Raimond contrastaient tellement avec la scène cruelle qui s'était passée la veille entre Berthe et monsieur de Brévannes, que la jeune femme resta frappée de stupeur, presque de crainte.
Au lieu d'accueillir la résolution de son père avec la joie la plus vive, par un mouvement involontaire elle se jeta en pleurant dans ses bras.
Pierre Raimond connaissait le cœur de sa fille ; il attribua d'abord ses pleurs à la.ioie, à une surprise inespérée; mais ces larmes se changèrent en sanglots. Berthe reposa sa tête sur l'épaule du vieillard, et de temps en temps elle serra ses mains dans les siennes par un mouvement oonvulsif.
Pierre Raimond comprit une partie de la vérité; ses anciens soupçons revinrent, il repoussa brusquement sa fllle, et s'écria d'une voix sévère :
— Berthe... vous me trompiez... Vous n'êtes pas heureuse !...
Berthe, rappelée à elle-même par ces paroles, frémit de son imprudence, et regretta malheureusement trop tard l'émotion qu'elle n'avait pu caciier.
Elle allait rassurer son père, lorsque la porte s'ouvrit :
— Mon mari !... — s'écria Berthe avec crainte. Monsieur de Brévannes entrait chez le graveur. L'apparition de monsieur de Brévannes fit régner un
silence de quelques instans entre les trois acteurs de cette scène.
Berthe frémit en lisant sur les traits de son mari l'ironie et la dureté.
L'austère figure de Pierre Raimond, jusqu'alors douce et bonne, prit tout à coup un caraclère d'énergie hautaine. Redressant sa grande taille, et mettant sa fille derrière lui comme pour la protéger, il marcha deux pas à la rencontre de monsieur de Brévannes :
— Que voulez- vous, monsieur ?
— Je voulais savoir, monsieur, si madame ne m'en imposait pas, si elle venait passer la matinée chez vous, ainsi qu'elle me l'a dit ; j'ai mes raisons pour en douter.
— Ah 1 Charles ! — dit tristement madame de Brévannes.
— Je vous défends de soupçonner ma fille de mensonge, monsieur.
— Mon père... — s'écria Berthe.
— Je n'ai, monsieur Raimond, de compte à rendre à personne... Si je soupçonne ma femme de mensonge, c'est que...
— Si elle a menti... ce n'est pas n vous, c'est à moi ! — s'écria Pierre Raimond en interrompant son gendre.
— Comment cela, monsieur? — dit celui-ci en regardant Berthe avec étonnenient.
— Charles, je vous en conjure... Et vous, mon père...
— Elle m'a menti, — reprit le vieillard d'une voix forte ; — tout à l'heure encore, elle se disait heureuse...
— Ah I j'y suis, — reprit froidement monsieur de Brévannes, — madame est venue parler ici de son bonheur avec des gémisscmens hypocrites... C'est fort adroit...
— Monsieur de Brévannes, — s'écria Pierre Raimond, — il y a quatre ans, ma fille se mourait dans cette chambre... Je vous disais :<( J'aime mieux perdre maintenant cette enfant... que de la perdre un jour par suite des tortures que vous lui causerez... » J'avais raison, vous la tuerez !
— Mon père, — dit Berthe, — je ne dois pas vous laisser dans une fâcheuse erreur... Il m'en coAte, mais je dirai la vérité ; je ne justifierai pas par mon silence les reproches peu mérités, je vous l'assure, que vous adressez à mon mari... J'ai pu vous cacher quelques contrariélés domestiques auxquelles les meilleurs ménages n'échappent pas. Vous étiez si content de me voir complètement, absolument heureuse, que je voulais vous laisser cett'^ illusion ; elle nenuisaità personne, et j'espérais vous rapprocher de celui que vous jugez trop sévèrement.
— Ma fille, je connais votre faiblesse ; c'est à moi d'être sévère...
— D'être sévère ! — s'écria monsieur de Brévannes avec un éclat de rire sardonique, — d'être sévère... Ah rà! estce que je suis ici à l'école, monsieur Raimond? A qui croyez-vous parler, s'il vous plaît?
— Au bourreau de ma fille...
— Ceci tombe dans l'exagération, monsieur Raimond... vos souvenirs révolutionnaires vous égarent.
— Bertlie... emmène cet homme... — dit froidement le graveur.
— Lhaiies, je vous en prie, venez... venez. Mon père, à jeudi... pardonnez-moi de vous quitter si tAt... peut-être reviendrai-je demain, — dit Berthe en voulant à tout prix rompre cette fâcheuse conversation.
— Puisque vous êtes en train de donner des leçons, monsieur, — dit monsieur de Brévannes, — dites donc à votre fille qu'il est toujours maladroit de témoigner à son mari de méprisantes froideurs lorsqu'il aurait peut-être lo droit d'être jaloux...
— Berthe, que veut-il dire?
— Ah 1 Charles... est-ce à vous de rappeler cette scène?...
— Je ne suis pas dupe, madame, de votre feinte délicatesse... de vos beaux scrupules... Il y a là-dessous... quelque intrigue... je la pénétrerai...
— De grâce! Charles, ne parlons pas de cela ici... Adieu, mon père.
— Berthe... méritez-vous ce reproche ?
— Non, mon père... — répondit Berthe avec dignité.
— Je vous crois, mon enfant... Maintenant, monsieur, écoutez-moi. Pendant quatre ans j'ai été votre dupe, j'ai cru ma fille heureuse ; aujourd'hui je sais la vérité... Berthe n'a pas au monde d'autre appui que moi... je suis infirme, pauvre, vieux... il n'importe, prenez garde...
— Des menaces, monsieur...
— Oui, notre position sera nette... Dès aujourd'hui... je renonce aux secours que j'avais acceptés à la seule instance de ma fille.
■ Il vous est plus commode d'être ingrat...
— Ingrat!... parce que j'ai bien voulu ménager votre orgueil...
— Mon père...
— Ainsi, monsieur, — dit Pierre Raimond, — c'est de vous à moi, d'homme à homme, que vous me rendrez compte du bonheur de ma fille... Je vous donne quinze jours pour abjurer vos torts...
— Quinze jours? Pas davantage?...
— Et si au bout de quinze jours vous n'êtes pas pour Berthe ce que vous devez être...
— Eh bien ! monsieur, que ferez-vous?
— Vous le verrez.
Venez, madame, — dit monsieur de Brévannes en
prenant Berthe par lo bras.
I'AUL\ MONTI
— Mon père, adieu... Je reviendrai ; de fjrace, calmezvous.
— Vous reviendrez si je vous le permets, —dit monsieur de nrcviinncs avec ironie.
— Sois tranquille, mon enfant, je veillerai sur toi, —dit Pierre Uuiniond.
Berllu' suivit son mari en pleurant.
Le vieillard resla seul.
VU
DNE PBEMIKRE BEPIIKSENTATION.
On donnait ce soir-là h la Comédie-Française la promirTo représentation du Séducteur, comédie en cinq aclcs et en vers.
Celte œuvre était le début littéraire do monsieur le vicomte de Gcrcourt. Très jeune encore et fort à la mode, d'une flgure extri^moment agréable, il laissait à bon droit dans le monde pour un bomme d'esprit, gracieux, de manières charmantes, et du caractère le plus lioiiorable.
I,a première représent;ilion de sa coméditi avait nécessairement attiré la meilleure compagnie de Paris, à laquelle il appartenait.
Craie h son naturel aimable et bienveillant, et surtout à quelques revers de fortune qui avaient suffisamment contenté l'envie, pendant longtemps monsieur de Gercourt n'avait pas eu d'ennemis. Malheureusement son ambition liltéraire (ambition louable, noble, grande, s'il en est pour un homme de cette sorte) lui créa d'innombrables et d'hostiles jalousies. Quelques rares amis lui restèrent fidèles, mais une chute humiliante et ridicule aurait seule pu lui rendre la bienveillance générale.
(.a majorité des gens de lettres voyait avec jalousie les débuts de cet intrus, de ce profane.
Nous n'avons jamais compris cette aigreur des gens du monde et des écrivains contre un homme dont le seul tort est <le vouloir élever ses loisirs à '.a dignité des lettres.
Nous conduirons le lecteur dans quelques loges iliiïérentes, où il rencontrera plusieurs |iersonnages de celte histoire que la curiosité générale avait attirés à cette so/e«nilé dramatique.
Premières loges, n<> 7.
Berthe de Brévannes occupait une des places de cette loge; son mari était derrière elle; les deux autres places étaient vacantes.
Berthe, coiffée en cheveux, portait une robe de crêpe noir; sa belle chevelure blonde, son teint pur et trans[iarent, son cou et ses épaules d'ivoire brillaient d'un doux éclat; ses traits étaient empreints de mélancolie, car, trois jours auparavant, son mari avait eu avec Pierre Uaimond le pénible entretien que nous avons raconté ; elle aurait désiré rester chez elle; mais, craignant d'irriter monsieur de Brévannes, elle avait consenti à raccompay;ner.
Cx! dernier, par un de ces contrastes fort naturels h l'homme, était [irofondenieiil blessé de la froideur de sa femme, et il s'obstinait à en triompher, moins par repentir du passé, que pour obéir à l'opiniAtrelé naturelle de son caractère. Mais en vain il làetiait lie lui- faire oublier les torts dont il devait rougir ; elle avait été trop cruellement «Icérée jiour se guérir si vite.
Monsieur de Brévannes avait loué une loge pour cette curieuse représentation, dans le but d'être agréable à sa lemme.
La toile n'était pas encore levée, peu à peu la salle se garnissait. Berthe allait fort rarement dans le monde ; malgré sa tristesse, elle regardait avec une curiosité d'en-
fant les personnes qui arrivaient dans les loges, puis retombait dans de pénibles pré-oeupations.
Monsieur de Brévannes, impatienté du silence de sa femme, lui dit en contraignant sa mauvaise humeur:
— Berthe, qu'as-tu ^loiicî
— Je n'ai rien, Charles...
— Vous n'avez rien, vous n'avez rien, et vous Aies triste à périr. En admettant que j'aie eu des torts... vous me les faites cruellement sentir...
— Je voudrais pouvoir les oublier... peut-être un jour...
— La perspective est agréable.
— Ce n'est pas ma faute, mais ne parlons plus de cela. Vous savez que les motifs do tristesse ne me manquent pas.
— Est-ce pour votre phre que vous dites cela?... Avouez au moins qu'il a été bien violent envers moi...
— Il m'aime tant... iju'il s'est encore exagéré vos torts... Il n'a que moi au monde... Au.ssi, Charles, je ne puis croire (]ue vous me refusiez désormais la (lermission d'aller le voir comme de coutume.
— Ma petite Berthe, vous êtes trop jolie pour que je ne mette pas des conditions à cette promesse.
— Mon ami, soyez génénnix tout à fait.
— Ce que vous dites là est flatteur, — dit brusquement monsieur de Brévannes ; jiuis il reprit doucemenl : — Allons, voyons, vous faites de moi tout ce que vous voulez ; j'y consens.
— Vrai... vrai... je pourrai retourner chez mon ftère ! — dit Berthe en .se retournant vers lui les yeux brillans, la physionomie presque radieuse.
Monsieur de Brévann(>s, placé dans le fond de là loge. se mit en riant la main sur les yeux el dit :
— Je ne veux pas te voir pour [louvoir tenir ma promesse.
— Oh I merci I merci, Charles I me voilà heureuse pour toute la soirée.
— C'est-à-dire jolie... et tant mieux, car mon amourpropre de mari n'aura pas h craindre pour toi le voisinage de madame Girard.
— Je n'ai pas la prétention de lutter avec elle. Mais comme elle arrive tard I... Etes-vous sflr qu'elle aura reçu le coupon que vous lui avez envové il y a deux jours?
— Sans doute, on l'a remis à Girard lui-même; mais, en sa qualité de merveilleuse... surnuméraire, madame Girard ne peut arriver qu'après tout le monde... pour produire .son effet.
— Charles, vous êtes méchant.
— Parce que madame Girard est ridicule, parce qu'elle gâte une jolie figure par les plus sottes prétentions du monde... Elle n'a (pi'une pen.sée, celle d'imiter, ou plutôt de paroiiier en tout la mise de madame de Luceval, parce que celle-ci est la femme la [dus à la mode de Paris.
— En effet, vous m'avez liéjà parlé de ce travers de madame Girard. Je voudrais bien voir madame de Luceval... la marquise de Luceval, je crois? on la dit charmante.
— Charmante, très originale, risquant des toilettes qui ne vont qu'à elle, el que cette petite sotte de madame Girard copie avec acharnement, sous prétexte qu'elle lui ressemble.
— Est-ce qu'en effet...?
— Oui, — reprit monsieur de Brévannes, — comme une oie ressemble à un cygne...
A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, el madame Girard entra, suivie de monsieur Girard, manufacturier en richi, portant l'éventail, le flacon de sa femme; de plus, il avait, en manière de plastron, entre son habit et sa redingote, une petite chancelière on maro(]uin doublée d'hermine, madame Girard ayant toujours très froid aiu pieds, disait-elle, ce qui n'était pas vrai ; mais elle avait vu un des valets géants et poudrés de la marquise de Luceval la suivre en portant une pareille chancelière, et, à défaut d'un valet do [lied géant et poudré, le pauvr» monsieur Girard se chargeait de la fourrure.
Madame Girard était une petite femme brune, rougeaude, assez bien faite, qui eût été jolie sans d'insupportables affectations. La pauvre Bertlie ne put cacher sa surprise en voyant la singulière coiffure de madame Girard.
Voici en quoi consistait celte chose, bien faite pour exciter l'étonnement.
Qu'on se figure une espèce de casquette polonaise en velours noir et à petite visière, ornée d'un bouquet de plumes blanches attachées sur le côté par un gros chou de satin ponceau, le tout crânement posé un peu de travers sur la lêle de madame Girard, dont les cheveux bruns étaient crêpés en grosses touffes.
Avec cette chose, madame Girard portait une robe montante de velours nacarat à corsage juste comme un habit de cheval, et ornée de brandebourgs de soie assortis à la couleur.
Cet habillement n'avait rigoureusement rien de ridicule; mais complété par la casquette à plumes, il devenait si extraordinairement étrange, qu'il fit, pour ainsi dire, événement dans la salle... et toutes les lorgnettes commencèrent à se diriger sur madame Girard, qui ne se possédait pas d'aise, tandis que Berihe rougissait de confusion.
Monsieur de Brt'vannos se mordit les lèvres de dépit, se voyant lui et sa femme, pour ainsi dire affichés par l'inconcevable casquette de madame Girard ; il ne put s'empêcher de dire tout bas au Girard :
— Quelle diable de coiffure a donc choisie votre femme, elle qui se met toujours si bien ?
Le pauvre mari donna un coup de coude à monsieur de Brévannes d'un air effaré, en lui disant tout bas :
— Chutl...
Pendant ce temps-là, madame Girard, se penchant hors de sa loge, regardait de tous côtés avec une expression d'impatience.
— Alphonsine, — lui dit tendrement monsieur Girard,
— est-ce que tu cherches quelqu'un ?
— Sans doute, —reprit Alphonsine d'un petit air agaçant, malicieux et triomphant, — je cherche la marquise deLuceval, elle va être joliment furieuse...
— Pourquoi donc cela, madame?. . — demanda Berthe, qui ne savait quelle contenance garder,
— Il s'agit d'un excellent tour, — reprit madame Girard,— que j'ai joué à la marquise. Vous savez (combien elle lient à avoir la primeur des modes, et à ce qu'on ne porte rien qu'après elle. Je vais, il y a deux jours, chez Barenne, notre marchande de modes à la marquise et à moi, et je lui demande, comme toujours, si la marquise n'avait rien commandé pour ce soir, tout Paris devant être aux Français. Après des difficultés sans nombre, je lui arrache le grand secret. La marquise de Luceval s'était commandé une coiffure ravissante, originale, mais qui ne pouvait aller qu'à elle... Aller qu'à elle '. — dit madame Girard en piaffant fièrement sous sa casquette. — Enfin, à force de promesses et de câlineries, j'obtiens de cette chère Barenne de me montrer cette délicieuse coiffure, et de m'en faire une pareille à colle de la marquise, et... la voici... Cela s'appelle un sobieska. Vous jugez du dépit de madame de Luceval, qui, croyant avoir l'etrenne de celle coift'ure, me la verra porter ainsi qu'elle.
— Vous me permettrez, madame, d'être d'un avis contraire, — dit Berihe en souriant à demi. — Je crois qu'elle sera très contente de ne pas être la seule coiffée ainsi.
— Je vous assure, ma chère, qu'elle sera furieuse, — riposta madame Girard.
— Je pense comme toi, bonne amie, — dit monsieur Girard .
— Mon.sieur Girard... je vous prie de ne pas me tutoyer,
— dit Alphonsine avec dignité. — Vous avez l'air d'un portier.
— Je voulais dire, Alphonsine, que vous aurez peutêtre à vous reprocher d'avoir lait perdre à votre marchande de modes la pratique de madame la marquise do Luceval, Car, permettez-moi de vous le dire, bonne amie,
il y a abus de confiance ; n'est-ce pas, Brévannes, il y a abus de confiance ?...
— Timoléon, — dit madame Girard à son mari sans lui répondre autrement, — il n'y a plus que trois loges vides aux premières. Allez demander si l'une d'elles n'est pas louée à la marquise de Luceval...
Timoléon se leva comme s'il avait été mû par un ressort, et partit précipitamment.
— Connaissez- vous monsieur de Gercourt, l'auteur de • la pièce? On dit qu'il est charmant, —dit madame Girard.
— Je l'ai souvent rencontré ; il est fort aimable.
— Mais pourquoi se mêle-t-il d'écrire?
— Quand ce ne serait, madame, — répondit monsieur de Brévannes, — que pour avoir le plaisir de vous voir a.ssister à la première représentation de son ouvrage avec un si délicieux sobi... sobé... '
— Sobieska... — dit vivement madame Girard. i A ce moment, la porte de la loge s'ouvrit, et mon- '
sieur Girard reparut. j
— Eh bien ? — lui demanda sa femme. "'
— Alphonsine, vous ne vous êtes pas trompée... il y a ' une de ces loges louée à madame la marquise de Luceval.
— Bravo 1 — dit Alphonsine.
— Ce n'oel pas tout ; vous (jui êtes curieuse de nouvelles, je vais vous en donner une fameuse.
— Comment?
— Pendant que je questionnais l'ouvreuse, il est arrivé un chasseur galonné sur toutes les coutures, demandant où étail la loge louée à madame la princecse de Hansfeld... C'était justement la loge voisine de celle de madame de Luceval... là, juste en face de nous.
— Quel bonheur 1 je ne l'ai jamais rencontrée, la princesse ; on la dit si belle !... — dit madame Girard.
— Ma foi ! je suis tout aussi ravi que vous, madame, — reprit monsieur de Brévannes, — de voir enfin cette mystérieuse beauté. L'autre jour, au bal de l'Opéra, on ne parlait que d'elle, des étrangetés de .son invisible mari.
— Il ne sera du moins pas invisible ce soir, — dit monsieur Girard.
— Pourquoi cela? — demanda sa femme.
— Par une raison toute simple, bonne amie, c'est que le chasseur est venu demander si l'on ne pourrait pas avoir un fauteuil pour Son Excellence, qui est, dit-on, fort souffrante, et qui sort pour la première fois depuis une longue maladie.
— Quelle idée 1 venir au spectacle ! — dit madame Girard.
— Fantaisie do malade, sans doute, — reprit Brévannes.
— L'ouvreuse a répondu au chasseur qu'il fallait demander cela au contrôleur, — reprit monsieur Girard. — Là-dessus le chasseur est descendu, et je suis bien vite revenu vous apporter, bonne amie, mon petit butin de nouvelles.
— Enfin, c'est heureux, — dit Brévannes, — nous allons donc voir ce couple singulier, étrange, fantastique.
— Quelle est donc cette princesse, mon ami? — demanda Berihe à monsieur de Brévannes.
— Une très belle et admirable personne, dit-on, à ra mode cet hiver, et auprès de qui tous nos élégans ont perdu leurs galanteries... Quant au prince, on se perd dans les suppositions les plus extraordinaires et les plus contradictoires ; mais...
— Ah ! mon Dieu ! —s'écria madame Girard en interrompant monsieur de Brévannes, — voilà la marquise de Luceval dans sa loge... elle n'a pas son sobieska 1
Nous conduirons le lecteur dans la loge de la marquise de Luceval, où il apprendra peut-être pourquoi elle n'a pas son sobieska.
Loge de premières n» 29.
Madame la marquise de Luceval n'avait pas en effet de
sobieska.
PAULA MONTl.
Elle était mise avec autant de goût que de simplicité. La seule innovation qu'elle se fût permise consistait dans un trc^'s tiaut peigne d'écaillé à l'espagnole, qui raltadi.iit h SCS beaux cheveux bruns un demi-voile de blonde noire (la marquise était en deuil).
Cette coilTuro, que portent toutes les femmes andalouses, était charmante et iloiinail un nouvel attrait h la piquante physionomie de madame de Luceval. Elle était accompagnée do son frère et de sa belle-sœur, monsieur et madame do Beaulieu.
— Alt'red... regardez, j'ai gagné mon pari I —s'écria gaiement lu marquise en s'adressaiit ^ son (itre. — Madame Girard porte mon sobieska... Ma chère aIIn', votre lorgnette, je vous en supplie! — ajouta-t-elie en s'adressant à sa belle-sœur.
— Quel pari avez-vous donc fait avec Alfred ? — demanda madame de Beaulieu, — et qu'est-ce que madame Girard ?
— Alix, je vous en prie, no riez pas trop, et regardez juste en face de nous, aux premières... une femme on robe montante de couleur naravat...
Naturellement madame de Heaulieu était très rieuse; la figure contractée, courroucée de madame Girard, (pii l'roiiçait les sourcils sous sa c<is()uette h plumes, lui donnait uuft physionomie si burlesque, que la belle-sa?ur de madame de Luceval eut grand'peine à se contenir.
— Cette Girard doit sans doute, en sortant d'ici, représenter la Pologne dans un bal patriotique, fantastique et allégori(]ue... — dit ma<lame de Beaulieu.
— Mais, ma chère fimilie, — reprit madame do Beaulieu en contraignant son envie do rire, — quel rapport a donc votre pari avec cet adorable toquet?
— Rien de plus simple, — dit madame de Luceval ; — je ne pouvais avoir une coiffure sans me voir <i l'instant imitée ou plutAt parodiée par cette madame Girard. Cela m'impatientait tellement que j'ai parié avec Alfred quo j'imaginerais la coiffure la plus ridicule du monde, ([ue mademoiselle Barenno la montrerait en secret h madame Girard, comme m'étant destinée, et que madame Girard la supplierait de lui en l'aire une toute semblable... J'ai inventé le sotiieska. Mademoiselle Baronne s'est mise à l'cruvre. Vous voyez madame Girard ornée du sobieska ; j'ai gagné mon pari, et mon cher frère me doit une garniture de (leurs naturelles.
— Le tour est parfait ; et comme la pièce ne commence pas encore, — dit monsieur rie Beaulieu, — je vais aller ré[)andre cette malice pour doubler l'effet du sobieska de madame Girard.
— Mais savez-vous, — reprit madame de Luceval, — qu'il y a une charmante personne dans la loge de cette ridicule Girard ? Alfred, lâchez donc de savoir qui elle est.
— En effet, — dit madame de Beaulieu en regardant attentivement Berthe, — elle est on ne peut plus jolie... et mise si simplement... Voilà qui contraste avec le sobieska... je ne puis concevoir qu'on n'aime pas la simplicité, et par conséquent le bon goût; c'est si commode, et il faut toujours se donner tant do peine pour se rendre ridicule...
— Est-ce que vous dites cela h propos de monsieur de Gercourt et de sa coméiiie, ma chère Alix?
— Méchante!... un de vos amis, un de vos anciens adorateurs.
— Il lui était si facile de ne pas faire celte comédie,
— Mais attendez au moins... pour la juger...
— Pas du tout, je serais influencée. Maintenant mon jrjgement ( st bien plus indépendant...
— Folle que vous fites 1... et vous avez encouragé monsieur de Gercourt dans cette tentative...
— Ilest^i bon d'avoir h consoler ses amis dans leur infortune 1
— Vous êtes un peu comme ces gens qui, au risque de vous noyer, vous jettent à l'eau pour avoir le plaisir de yOus sauver...
OEUV. CHOISIES. — II
— Votre comparaison n'est pas juste, ma chère Ailx; car je no pourrais pas sauver la tomédio de ce pauvre monsieur de Gercourt.
— Emilie, Emilie, prenez garde, — dit en 50"'''ant madame de Beaulieu. — Monsieur de Gercourt vous a longtemps admirée... Vous feriez croire qu'il y a chez vous du dépit, et...
— Mais, sans doute, jo lui en veux de ce qu'il a renoncé trop tôt à l'espoir de me plaire. Ses soins m'amusaient; voyez comme je suis franche.
— Oh ! l'infernale coquette I elle ne pardonne pas même qu'on renonce à elle... Il faut que sa victime reste là I)ouv soutl'rir. ,
— Ilélas ! monsieur de Gercourt va bien se venger co soir... Je n'ai demander ma voilure rpi'h onze heures. i
O charitable entretien fut trnut)lé par monsieur de Beaulieu et par monsieur de Fierval.
— Ma chère Emilie, — dit monsieur de Beaulieu h sa sœur, — je vous amène un renseignement vivant sur la charmante femme qui est h cAtô du sobieska.
— A'ous connaissez celte jolie personne, monsieur do Fierval "? — demanda madame de Luceval.
— Jo no la connais pas, madame, mais je connais son mari... C'est monsieur de Brévannes.
— Brévannes? N'est-ce pas le fils d'un ancien homme d'affaires?
— A peu près... Le père était environ comme fournisseur... agioteur.
— Kt celte jeune femme ?
— Une pauvre fille sans fortune. Elle donnait des leçons de piano pour vivre...
— Il est impossible d'avoir l'air plus distingué, — reprit madame de Luceval.
— Elle est mise à ravir... C'est donc un mariage d'amour?...
— Certainement... mais Brévannes est très infidèle, dit-on.
— Comment ! ce gros homme à lunettes ?
— Non. ma chère; ceci doit être au moins le Sobieski de la Sobieska, — dit monsieur de Beaulieu h sa sœur.
— Monsieur de Brévannes, — reprit Fierval, — est cet homme très brun à figure expressive; la casquette do madame Girard vous le cache... tenez...
— Dieu! quelle mauvaise physionomie I... Il a l'air méchant.
— Mais non, je vous assure ; Brévannes est ce qu'on appelle un très bon garçon ; scidcment, il a un caractère do fer... et ce qu'il veut, il le veut...
Au bruit de quelques chaises que l'on dérangea dans la logo voisine, madame de Luceval avança un peu la tête, et reconnut madame de Lormoy, tante de monsieur de Morville.
— Ah ! madame, quel heureux voisinage? — dit madame de Luc val, — êtes-vous seule dans voire loge ? j'irai vous faire une visite...
— J'attends madame de Hansfeld, et par extraordinaire son imri l'accompagne, — dit madame de Lormov.
— Vraiment?... quel malheur 1 d'ici jo ne pourrai pas voir ce mystérieux personnage... Tâchez qu'il reste jusqu'à la sortie...
— S'il vous avait aperçue, ma chère Emilie, je n'aurais pas h le lui demander... mais malheureusement...
Madame de Lormoy, entendant du bruit, s'interrompit, retourna la tète, et dit à madema de Luceval :
— Le voici.
C'était en effet le prince et la princesse de Hansfeld qui entraient dans la loge.
Les stallex d'amis.
— Que do monde!... que de monde 1...
— A la place de Gercourt, moi, j'aurais h colle heure une furieuse émotion ; et vous?
— Moi aussi...
— Mais quolle fantaisie lui a pris ?
Il ne pt'ut rien faire comme tout le monde.
Ahl balil Est-ce que sa comédie est vraiment très
extraordinaire?
— Non, non, je veux dire que les gens du monde ne font pas de comédies ; il n'avait qu'à faire comme eux et se tenir tranquille.
— Je croyais que vous aviez vu une répétition générale.
— Oui.
— Eh bienl
— Je suis arrivé au troisième acte, et, ma foi 1 jo me suis trouvé à côté de mademoiselle "', que je n'avais jamais vue liors la scène ; j'ai causé tout le temps avec elle, et je n'ai rien ''f-oulé du tout de la pièce de Gercourt. Elle est très gentille, cette demoiselle "".
— Alors vous ne savez rien de la pièce?
— Saint-Clair, qui a vu deux répétitions, dit que c'est très faible. Moi je voudrais que sa pièce réussît, bien certainement; mais, quant à applaudir comme un claqueur... vous entendez bien...
— Oieu nous en préserve !
— Il n'y a rien de plus mauvais goût que d'applaudir.
— Tout le club sera ici.
— Ils viendront gris... Ce sera drôle.
— Ah I voilà l'ambassadeur turc...
Allons, bon ! voilà la petite marquise de Luceval qui
se démanche le cou pour voii- l'ambassadeur ou pour en être vue...
— Pardieu ! elle qui ne recherche que ce qui est excentrique, elle doit avoir la plus grande envie de coqueter avec ce Turc...
— Je détcsste cette femme-là... elle est si moqueuse...
— Et si mauvaise langue!
— Est-ce que vous la trouvez réellement très jolie ?
— Hem... hem I elle a du piquant, de la physionomie, voilà tout.
— Quelle difTérence av<!C madame de Longpré, qui entre dans celte loge I... Voilà une femme réellement ravissante.
— Elle est avec cette petite bête do madame de Dinville,
— H faut toujours que cette sotte créature s'accroche à une femme à la mode...
— Tiens, à propos de madame de Longpré... où est donc Maubray ?
— Le voilà qui entre dans leur loge... Est-ce que monsieur de Longpré peut se passer do lui?...
— Malheureux Longpré !...
— Ah ! voilà mademoiselle Dumoulin avec son baron... Qu'elle est jolie I... Avouez qu'il y a encore bien peu de femmes du monde qui la vaillent.
f — C'est vrai.
— Et c'est bien moins ennuyeux.. = c'est bien plus commode... Il n'y a pas de soins à avoir, on n'est pas forcé à des égards.
— Sans doute; mais on est si bête... On préfère à tout la vanité.
— Décidément, la princesse de Hansfeld est en beauté... Celte robe de velours grenat lui sied à ravir... Quelles admirables épaules 1... Je ne l'ai jamais vue mieux qu'aujourd'hui... Avec qui est-elle donc là?
— Avec madame de Lormoy, la tante de Morville.
— Mais on dirait qu'il y a encore quelqu'un dans le fond de la loge...
— Non.
— Si... je vous assure.
— Ces loges sont si obscures I
— C'est peut-être le prince...
— Est-ce qu'on le lâche maintenant?
— Il paraît... Mais on no peut voir sa figure, la tante de Morville le cache,
— A propos de Morville, comment n'est-il pas ici .. lui, l'ami intime de Gercourt?
— Il viendra tout à l'heur^;, je l'ai rencontré ; sa mère va mieux.
— Et lui, comment va-t-il î
— Comment! lui?
— Il ne guérit pas de son Anglaise?
— Non... Voilà une fidélité incurable.
— Madame de Lucev'&l aurait biervvoulu s'en faire adorer, par esprit de contradiction, mais il n'y a pas eu moyen, Morville a tenu bon...
— A-t-elledû être vexée ! elle est si coquette !.,. elle aime tant à tourmenter les autres femmes!...
— Oh ! je voudrais la voir tomber entre les mains de quelqu'un qui la mène durement !
— Elle a rendu ce pauvre Saint-Renant à moitié fou.
— Est-ce que leur liaison dure toujours?
— On le dit, car il s'abrutit de plus en plus.
— Silence... le voilà... Bonjour, Sainl-Rcnant...
— Bonjour, très chors... Avez-vous vu la femme en casquette polonaise, en sobieska ?
— Non. Qu'est-ce que c'est que ça?
— Tenez, là... aux premières, à côté d'une très jolie femme blonde.
— Ça ?... mais c'est un homme!
— C'est un ecuyer du Cirque.
— C'e4 une dame colonelle des hussardes chamborannes.*
— Dites plutôt de lancières polonaises.
— Moi, jo demande le nom de la petite femme blond»... elle est ravissante.
— C'est madame de Brévannes.
— La femme de ce grand brun qui s'avance?...
— Oui...
— Ah! voilà Morville.
— Dites donc, Morville, le fameux prince invisible est ici ; mais ça n'avance guère, il est retranché dans sa loge, avec votre tante et la princesse de Hansfeld ; on ne peut l'apercevoir.
— Madame de Hansfeld est ici ?
— Oui, là... tenez, Morville.
— En effet...
— Allez donc saluer votre tante. Vous .nous direz comment est de près la figure du prince; d'ici on ne voit rien... Voyons, faites cela pour nous, Morville.
— Impossible, je n'oserais pas approcher de ma tante : j'ai fumé un cigare... Il y a de quoi la faire évanouir. Jo vais tâcher au contraire de n'être pas vu par elle, puisque je ne puis aller dans sa loge. Ah çà ! j'espère que nous allons soutenir Gercourt, je suis ému pour lui.
— Est-ce que vous comptez applaudir beaucoup, vous, Morville?
— Mais sans doute. La pièce le mérite, d'abord... Et puis il faut encourager Gercourt. S'il réussit, on ne nous appellera plus des gens oisifs, inutiles ; et il réussira, il a tant d'esprit !
— Oui ; mais s'il tombe, nous serons pour ainsi dire responsables de sa chute.
— Pas plus que vous ne serez responsaoïes de son succès.
— Mais voici les trois coups...
— Le moment solennel...
— Malheureux Gercourt!...
— Silence, messieurs, écoulons...
— Soyez tranquille, Morville.
— Nous sommes tout oreilles.
— Tiens ! ça se passe sous Louis XV !...
—Moi, d'abora, je déleste les pièces du temps de la régence...
— Quel affreux habit a ce père noble !
— Mais, par exemple, mademoiselle *'* est mise à merveille.
— Elle a trop de rouge...
— On en mettait alors beaucoup.
— Certainement, et très près des youx...
— Comme la poudre lui va bien !
PALLA iMUMI.
— Fst-cp quo vous savez son avonluio avec Octave?... FJlo rsl très piquante... Figuroz-vous...
— Messieurs, pour ce pauvre Gercourt, écoutez donc un peu la pièce.
— C'est très joli I très joli I
— Les décors sont ctiarnians.
— Le fait est que pour une première pièce...
— Pour quelqu'un qui n'en fuit pas son état...
— Oh 1 un nionolo^jue... Moi, je n'écoule jamais les monologues... c'est as^unlmant.
— Ni moi non plus.
— Kh bien 1 pour en revenir h Octave , imàginez-vôuà qu'il voit plusieurs lois maflemoiscllo "* clans son dernier r(Me... vous savez , la pièce de Scribe. . Il en devient très amoureux... ijuand je dis amoureux...
— Parbleu !...
— Il connaissait .. dans la maison de...
— Mon cher Aufruste, de grâce, écoutez donc nn pou... Gercourt est de nos amis.
— Nous parlons justement d'une actrice de sa pièce...
— El pui.s les monologues sont toujours du remplissage...
— Bravo, bravol
— Diable! ceci est un peu risqué. Ça ne se dit pas en bonne compagnie...
— Oui, mais sous la n'gence...
— Ahl \oi\h madame d'Ilaulerivo et sa sœur dans la log-e du ministre... (Jiiand on peut aller quelque [lavt gratis, on est bien si1r de les y voir.
— Si ce n'est pas honteux 1 avec deux cent mille livres de reii'e.
— Il y a des gens si avares!
— Voyons , écoutons; je vous raconterai une autre fois l'histoire d'Octave, ça désolerait ce pauvre Morville.
— Oui, écoutons...
— .4h! ah! ah!... charmant ce mot-là I...
— Il est dommage que mademoiselle "* ait le cou si long...
— Et l'amoureux, comme il parle du nez...
— Ah ! voilà les deux loges du club qui se garnissent...
— Ils ont trop dîné...
.— Ils vont se faire mettre à la porte.
— Regardez donc DOrvilJe, il est écarlafc...
— lîon! voilà qu'il parle aux aeteurs.
— Je le reconnais bien i<à , il est si spirituel! Je parje qu'il va leur dire de drAles de choses.
— On le fait se tenir trancpiille.
— C'est donun.'if^e .. Une fois noos avons été ensemble à la Gaîlé : il y avait un mouton dans la pièce; nous étions dans une avant-scène de baignoires; D'Orville a tire le mouton par les pattes de derrière.
— Ah! ahl cela devait être bien drôle.
— Je vous en réponds... Mais voyons, écoutons, écoutous... Ilum !... Dites-donc, ça me paraît très embrouillé... cette intrigue.
— Le fait est que je n'y comprends rien.
— De qui est-il père, celui-là?
— L'babit ponceau?
— NdU, lautre, à gauche du théâtre, le maigre, celui du monologue.
— Je ne sais pas.
— Êst-cc que vous trouvez ça très amusant?
— C'est glacial.
— Quelle diable d'idée a eu Gercourt de faire une co^ riiédie?
— Pourtant ce mot là est joli.
— Oui, mais qu'est-ce que a-la, des mots?
— C'est égal, voyez comme on applaudit. AÏloijs, ça réussit... mais c'est faible.
— Le premier acte est enlevé; au second maintenaaL
— Eh bien ! messieur.s, que vous avais-je dit?
— Entre nous, mon cher Morville, c'est doniBiage que cela commence si bien.
— Pourquoi donc?
— Le teste de la pièce ne pourra certainement pas se soutenir h cett(! hauteur.
— Nous verrons bien ; moi qui la connais, je ne doute plus maintenant du succès.
— Oh 1 vous, Morville, vous Pti^s toujours optimiste. Lé fait est que Texpositiou est très embrouillée.
— Vous n'écoutez p;iS.
— Oh! [larbleu! s'il faut faire des efforts d'alfentiolj pour comprendre, c'est un vrai travail alors.
— Et l'on ro vient pas au spectacle pour se fatiguer à chercher des explications.
— Si c'est embrouillé... ça regarde l'auteur JéYlô
peux pas , pour son plaisir, m*em pocher de parler & mol) voisin.
— C'est juste... le Iriumplie do l'art est dé se faire cijiii' prendre .sans être écouté.
— Diable de Morville, est-il. fanatiquO dé Ç'ercoùrtl
Entr'actcs , togi tf' 7.
Cette loge était, nous l'avons dit, occijpêe parifiofl.^ sieur de Brévannes et par sa fenime.
Dans la princesse de Ilansleld il venait de reconnaître Paula Monli.
Heureusement, l'aUenlion de Bertbe était occupée, car la profonde altération des traits de son mari ne lui aurait pas échappé. Malgré la trempe énergique de son caractère, monsieur de Brévannes se sentit déraillir. Il eut besoin de s'appuyer aux parois de la lo^e pour se soutenir; il sentit se réveiller avec une nouvelle violence la folle passion quft lui avait inspirée Paula.
Il revoyait citte femme plus belle que jamais, admirée par tous les hommes, enviée par toutes hs femmes, dans la position sociale la plus éminente; et cette femme pouvait lui demander un terrible compte du sang qu'il avait répandu, du moyen infâme qu'il avait employé pour donner une afiparrnce à ses lâches calomnies.
Dans la crainte des poursuites qui devaient lui être intenlées après son duel avec Raphaël [duel où celui-ci succomba), monsieur de Brévannes avait précipitamment quitté Florence. Depuis lors, il avait cherché à .s'étourdir, par des amours coupables, sur son indigne conduite et sirisa passion indomptable, qui, malgré lui, couvait toujours au fond de son coMir.
Son aigreur, sa brusquerie, sa dureté envers Berthe, n'av.iient pas d'autre cause que le ressentiinent dot» passé qu'il ne pouvait chasser de sa mémoire.
Que devint-il lorsqu'il se retrouva face à face avec madame de Hansl'eld et qu'il se vit nconnu par elle! car le* regards de la priniesse, d'abord attirés par le sohieska rfè madame Girard, s'arrêtèrent ensuite sur monsieur de 6rc^ vannes au moment même où, reconnaissant en die Paula M(mti, il la c<)nt(mp1ait avec stupeur.
Il la vit tressaillir, porter vivement la mai« k ses yctiT, puis redevenir bientôt impassible .
Berlhe avait été très intéressée; aUanf ^wh au spect.^dp, elle y apportait des émotions jeunes et fraîches. "Toùt^^ntière k l'action de la coméiiie, fort indifférente à ce qui se passait dans la salle, le commencement du second acte du Séflucieur l'absorba complètement.
Le second acte eut un succès peut-être eneor* plus complet que le premier. I,es amis de monsieur de Gercourt commencèrent à s'impatienter de cet hftirfUjc hfuard , et l'uu des plus dévoués dit :
— Maintenant je suis tranquille; si cela tombe, malgré le talent qu'il y a dans ces deux actes, ce pauvre Gercourt sera bien innocent de cette chute... Je le dis à présent, sans savoir ce qui arrivera... tant mieux ou tant pis pour lui. Gercourt n'est pas l'auteur de celte pièce; ça n'est pas son esprit.
Pendant cet entr'acte, nous conduirons le lecleurdans 'a k^e de madame de Hansfold.
Madame de Lormoy qui l'accompagnait, femme de cinquante ans environ , élail une grande dame dans toute l'acception du mot.
Maintenant, quelques mots du prince do Hansfcld , que le lecteur a déjà entrevu dans la galerie de l'hôtel Lambert.
Monsieur de Ilansfeld , si enfoncé dans sa loge que de la salle on ne pouvait l'apercevoir, était de taille moyenne, frêle, mince , et âgé de vingt-deux ou de vingt-trois ans; ses traits étaient d'une extrême délicatesse , ses cheveux blonds; une moustache et une barbe peu fournies, mais fines et soyeuses et d'une nuance cendrée, s'harmoniaient avec la pâleur transparente de son visage. Ses yeux très grands , très doux , étaient d'un bleu si lumineux que, malgré la demi-obscurité de la loge, ou distinguait la transparence du regard d'Arnold; la lumière semblait ne pas s'y réfléchir, mais le traverser, et lui donnait la limpidité bleuâtre d'un saphir.
Son sourire était plein de mansuétude, de finesse et de grâce. Il manquait à ce charmant visage la chaude coloration de la vie et de la santé; de même que les fleurs qui végètent à l'ombre et loin des rayons salutaires du soleil perdent la vivacité de leur coloris et se nuancent do teintes pâles d'une délicatesse extrôaie, de même les traits d'Arnold avaient quelque chose d'étiolé et de languissant.
Depuis quelques momens il était profondément préoccupé.
Lorsque madame de Lormoy avait fait remarquer à la princesse la ridicule coifl'ure de madame Girard, portant machinalement les yeux de ce côté, monsieur de Ilansfeld était resté en contemplation devant Berlhe.
Madame de Brévannes n'était pas d'une beauté étourdissante, mais son doux et joli visage avait une si touchante expression de mélancolie, qu'Arnold se sentit ému... A ce moment même de l'entr'acte, Berthe, par un retour involontaire sur sa position et sur celle de son père, trop lière pour accepter désormais le moindre secours de monsieur deBrévaniies, et trop pauvre pour s'en passer; Berthe, disons-nous, n'étant plus distraite par l'inlérêl du spectacle, se laissait ail' r à la tristesse de ses pensées ; la taille un peu courbée , la tôle inclinée sur sa poitrine, effeuillant machinalement un bouquet decaniellias roses qu'elle tenait à la main, elle semblait plier sous le poids de quelque chagrin.
Monsieur de Hansfeld se sentait attiré vers cette jeune femme par la mystérieuse et puissante sympathie de la soutfrance... Il lui était presque reconnaissant d'èlre, ainsi que lui , étrang'-re au bruit , au mouvement joyeux de cette salle hrillaiite... Voulant juger si la perfection des traits de Berthe répondait à leur gracieux ensemble, il prit sa lorgnette.
A cet instant, madame de Lormoy se tourna vers lui.
— Eh bien 1 prince, comment vous trouvez-vous?
— Mille grâces, madame I — répondit le prince en français et sans aucun accent, mais d'une voix faible et douce, — je me trouve très bien.
— La lumière vous fatigue peut-être, mon ami ? — demanda la princesse à son mari.
— Un peu... mais il faut que je m'y habitue... je vais devenir si mondain 1 — ajouta-t-il en souriant.
— A la bonne heure, prince, — reprit madame de Lormoy. — Il n'y a rien de tel pour les maladies nerveuses que le mouvement... Je ne vous recommande pas les plus aimables distractions , madame de Hansfeld est auprès de vous.
— C'est elle qui aurait au contraire besoin de se distraire, — dit le prince avec bonté ; — mais j'ai une peine extrême à obtenir d'elle qu'elle aille davantage dans le monde.
— Mon Dieul prince, j'ai mon neveu, monsieur de Morville, que je poursuis des mêmes reproches... Ma pauvre ioeur, sa mère, a été si longtemps malade, et il l'a si af-
fectueusement soignée, qu'il s'est déshabitué du monde. Dieu merci I elle va mieux maintenant, mais mon neveu n'en persiste pas moins dans sa sauvagerie. Il devient bizarre, capricieux; et j'ai été obligé dei'excuser auprès de vous, chère princesse, car, après m'avoir demandé la grâce de vous être présenté, sa sauvagerie a repris le dessus, et il a prétexté de son éloignement du monde pour renoncer à cette faveur d'abord si désirée.
Madame de Hansfeld resta impassible en entendant ainsi parler de monsieur de Morville, qu'elle avait depuis longtemps aper(;u aux stalles de l'orchestre. Elle répondit en souriant :
— J'ai enlendu attribuer à une cause très romanesque la sauvagerie de monsieur de Morville. On parlait d'une peine de cœur très profonde... d'une Odélite qui n'est plus de ce temps-ci.
— El on disait vrai... Les tantes doivent toujours avoir l'air d'ignorer ces amoureuses faiblesses; sans cela, je vanterais la constance héroïque de mon neveu... Ah 1 mon Dieul mais c'est lui, le voilà aux stalles!.. . — dit tout à coup madame de Lormoy en apercevant monsieur de Morville.— Monsieur de Fierval, puisque Léon ne veut pas me voir, ayez donc la bonté d'aller lui dire que je suis ici... H ne nous échappera pas cette fois.
Monsieur de Fierval, qui était venu faire une visite à madame de Lormoy et à la princesse, quitta aussitôt la lojçe pour se rendre aux ordres de la tante de monsieur de Morville.
. — Mais vraiment, madame, — dit en riant madame de Hansfeld lorsque monsieur de Fierval fut sorti, — je serais désolée de faire tomber monsieur de Morville dans un véritable piège, et de surprendre ainsi une présentation qu'il désire peut-être éviter.
— Ma chère princesse, s'il a ses bizarreries j'ai les miennes, et entre autres celle d'être fière de mon neveu, et son plus beau succès serait de mériter votre bienveillance.
— Je n'ai pas le droit de la refuser à quelqu'un qui vous appartient d'aussi près que monsieur de Morville; seulement je regrette que cette bienveillance n'ait pas la valeur qne vous voulez bien lui donner.
— Permettez-moi de vous dire que quant à cela vous vous trompez complètement. Mais... décidément il faut que je vous dénonce monsieur de Hansfeld. Il me paraît beaucoup trop préoccupé du sobiesha de madame Girard, il ne cesse de la lorgner; à moins que ce ne soit cette jolie madame de Brévannes, que monsieur de Fierval nous a nommée tout à l'heure.
— Et qui est véritablement charmante, — dit la princesse en lorgnant intrépidement dans la loge de Charles de Brévannes.
Monsieur de Hansfeld n'entendit pas, ou feignit de ne pas entendre sa femme, et continua de regarder Berthe.
— Mais, — reprit madame de Lormoy, — savez-vous, princesse, que j'admire beaucoup ce monsieur de Brévannes? D'après ce que nous a dit monsieur de Fierval, il s'est montré plein de délicatesse et de générosité dans ce mariage... Épouser par amour une pauvre fille... cela se voit si rarement de nos jours!... D'après un trait pareil, il me semble qu'on peut préjuger de la valeur d'un homme... Ne le pensez-vous pas? Avec l'élévation d'idées que je vous connais, vous devez faire grand cas de monsieur de Brévannes, ou plutôt de son noble désintéressement, de sa belle action, puisqu'il n'a pas le bonheur de vous connaître...
— Madame de Brévannes est si jolie, — dit la princesse sans trahir aucune émotion, — elle paraît si distinguée, que le sacrifice de monsieur de Brévannes me paraît simplement du bonheur.
— Sous ce ra|iport, vous avez parfaitement raison; mais à voir la figure caractérisée, presque dure, do monsieur de Brévannes, je ne l'aurais jamais cru capable d'un {'aroil trait de tendre iiassion... Et vous, princesse?
PAULA MONTI
— Los physionomies sont quolquofois si trompeuses! — répondit l'aula, dont le calme ne se démentait pas.
A ce moment, monsieur de Fierval rentra dans ia loge.
— C.onimcntl soûl?— dit madame de Lornioy. — Et Léon?
— Il me charge, madame, de vous exprimer tous ses regrets ; mais, apri-s avoir dîné au club, il a fumé un cigare... et...
— Je comprends, il sait mon horreur pour l'abominable odeur du tabac. Tuisse au moins la leçon lui proliter en songeant à ce que lui fait perdre celte habitude de corpsde-ganiel Eocore une fois, pardon et regret pour lui, chère princesse.
— Nous y perdons tous, madame, — reprit Paula.
On le voit, l'excuse que donnait monsieur de Morville pour ne passe rendre auprès do sa tante était cons(!'qu(>iite à sa résolution d'éviter désormais la rencontre de la princesse.
— Que dit-on de la pièce? — demanda madame de Lormoy à monsieur de Fierval.
— On no s'attendait pas, madame, à un semblable succès, et les amis de Gercourt... en sont... consternés...
— C'est indigne 1 Du reste, tant mieux, il faut bii n que les envip"x portent la peine do leur odieux senlimonl. Je voudrais que le succès de monsieur de Gercourt leur (lit plus désagréable encore.
— Monsieur do Gercourt est de vos amis, madame'? — demanda madame de llansfeld.
— S'il en esll Certainement, et des meilleurs. Au retour de ses voyages, avant la révolution de juillet, il est entré dans le monde sous mon patronage et sous celui de la duchesse de Bellecourt; nous étions, je vous assure, très hères do mettre monsieur de Gercourt dans lo monde; il était charmant, et quoique fort jeune il devint tout de suite fort à la modo. Avec une grande fortune, un beau nom, une jolie figure et des manières parfaites, il n'avait qu'à vouloir plaire pour plaire... et parce qu'après avoir joui en jeune homme de tous les plaisirs de son âge, il cherche maintenant des jouissances plus élevées, des occupations plus sérieuses, il soulève un déchaîni'ment universel. En vérité, cela fait honte et pitié... Mon Dieu! pourquoi donc les sots ne sont-ils pas anssi indulgens pour le mérite d'autrui qu'ils lo sont pour leur propre nullité?... On ne leur en demande pas davantage.
— Il est bon d'être de vos amis, madame, — dit Paula en souriant do l'exaltation avec laquelle madame de Lormoy avait dit ces paroles.
— Certes, — dit monsieur de Fierval, — et je regrette d'être de l'avis de madame de Lormoy sur Gercourt, pour n'avoir pas le plaisir d'être converti par elle.
— Oh! jo no prétends pas convertir, mais dire vertement leur fait aux médians et aux jaloux... c'est un privilège de vieille femme, j'en use, et j'ai raison; n'est-il pas vrai, prince? Mais qu'avez-vous? Mon Dieu I comme vous êtes pâle!...
En elTet, monsieur de llansfeld avait sa tête appuyée sur une des parois de la loge, et semblait au moment de se trouver mal...
— Princesse, votre flacon I — s'écria madame de Lormoy.
Madame de llansfeld se leva à demi.
Son mari la repoussa avec terreur, en disant d'une voix effrayée :
— Non... non, pas ce flacon...
Et le prince perdit connaissance.
Malgré son impassibilité habituelle, madame de llansseld n'avait pu s'empêcher de tressaillir et de froncer ses noirs sourcils au mouvement d'efl'roi du prince, lorsqu'elle lui avait offert son flacon; mais ni madame do Lormoy, ni monsieur de Fierval, occupés auprès du prince, ne remarquèrent l'eniotion de la princesse.
L'accident survenu au prince avait eu lieu pendant un eutr'acte. Beaucoup de personnes virent transporter monsieur do Hausfeld à sa voiture : parmi ces curieux était
monsieur Girard, (|uo sa femme avait envoyé savoir comment son fobieiflM était accueilli du public.
Monsieur Girard n'avait osé faire aucune question h co sujet, se promettant bien de dire h sa femme que son audacieuse casquette avait excité l'admiration générale. II revint donc en hûto auprès de sa femme pour lui raconter l'évanouissement du prince. A peine eut-il cntr'ouvcrt la porte et dit à madame Girard :
— Bonne amie... — que celle-ci, sans lui laisser lo temps de parler davantage, s'écria :
— Courez vite vous informt^r do ce qui vient d'arriver au prince de llansfeld; on vient do l'emporter, à ce qu'on dit, à la galerie, là, devant nous.
— Mais, bonne amie...
— Allez vite, allez.
— Mais, bonne amie, je viens...
— Mais allez donc, Timoléon.
— Écoulez, de grâce! jo...
— Mon Dieu! que vous êtes impatientant 1 Courez donc vite.
— Je viens justement pour...
— Il ne s'agit pas de cela, mais du prince... Encore utie fois, allez donc vite.
— Mais, bonne ami<^ je viens vous raconter ce que vous désirez savoir! — s'écria monsieur Girard avec une extrême volubilité.
— C'est dinércnt; entrez et fermez la porto de la loge... Il fallait dire cela tout de suite.
— Bonne amie, vous ne m'en avez pas laissé le temps, et je...
— Au fait, au fait.
— Est-ce que le prince a complètement perdu connaissance? — demanda Berthe avec intérêt.
— La princesse est sans doute partie avec lui ? — dit monsieur de Brévannes.
— lîit-ce qu'on lui a donné là les premiers secours? — répartit madame Girard-Timoléon. — Mais répondez donc, vous restez là comme un tertre, sans mot dire.
— Je no puis répondre à tant de questions à la fois... D'après ce que j'ai pu recueillir dans la foule, selon les uns, le prince sortait d'une longue maladie, la chaleur do la salle l'a gravement incommodé: selon d'autres, c'était un accès de folie qui lui avait pris lorsqu'on lo croyait pourtant complètement guéri; selon ceux-là, enfin, c'était une émotion violente et inattendue qui a causé sa défaillance.
— Pauvre prince, si jeune et si soufl'ranl, — dit naïvement Berthe à monsieur de Brévannes ; — jusqu'à ses douleurs, tout est doue un mystère?...
— Ah! ma chère madame de Brévannes, comme cela est intéressant, n'est-ce pas ! — s'écria madame Girard avec exaltation, — Quel dommage que nous n'ayons pas pu le voir! car il était tellement caché dans le fond de la loge que nous ne pouvions distinguer sestrails.
— J'avoue, — dit Berthe, — que j'aurais été curieuse de voir sa figure...
Monsieur de Brévannes avait froncé le sourcil, en examinant avec intention la physionomie de Berthe, lorsque celle-ci avait manifesté son iiitérêl pour monsieur do llansfeld... Il attendit avec une certaine inquiétude la réponse de madame Girard, qui avait ajouté sentimenlalement :
— En admettant que le prince fût jeune et beau, intére.ssant comme il l'esl, on ne choisirait pas autrement son idéal, si l'on était jrune hllo et maîtresse de son cœur; n'est-ce pas, madame do Brévannes?
— Pourtant, bonne amie, il me semble que je n'ai pas contrarié votre inclination, et que...
— Ah rà! j'espère bien, Timoléon, que vous n'avez jamais eu la prétention d'êlre un être ide'<il, fantastique !
— Je n'ai pas la prétention d'être fantastique, bonne amie, mais...
— Silence ! on lève la toile...
CtL'VRIiS CIlÛlSiES D'ELLiENi:; sLE.
Monsieur Girard se tut.
Berthe et madame Girard prêtèrent une nouvelle attention au dernier acte de la comédie, et monsieur do Brévannes, dont les traits s'assombrissaient de plus en plus, jeta plusieurs fois sur Berthe de singuliers regards; son absurde jalousie s'alarmait do l'intcrPt que Berthe venait de témoigner en entendant parler des souffrances du prince dont elle n'avait même pas vu les tiaits.
La Sorti0.
— Eh bien I
— C'est un succès.
' — Un grand succès.
— Ce diable de Gercourt a du bonheur.
— C'est un beau début.
— Bah I ce n'est pas lui qui a fait cela.
— C'est l'idée qui m'est venue à mesure que le succès se décidait. •
— Si cela n'avait que médiocrement réussi , on aurait pu croire à la rigueur Gercourt auteur de cette comédie.
— Si elle était tombée, on ii'âuràït pas eu le moindre doute.
— C'est un succès, à la bonne heure ; mais le jeu des acteurs est tout dans ces espères de pièces-là.
— C'est très vrai ; tout à l'heure je passais à côlé d'un journaliste : il disait (juo c'était spirituel, mais que ce n'.était pas charpenté.
— Voil<à justement le mot que je cherchais; ça n'est pas ce que l'on appelle charpenté.
— Que diable I quand on veut se mêler d'écrire pour le théâtre, il faut au moins savoir chnrpenler.
— La charpente, c'est toute une pièce.
— Mais il y a des gens qui croient avoir la science infuse.
— Moi, je sais que je trouvais Gercourt très bon garoon, très ainiatilp, avant qu'il n'eût sa manie d'écrire... Blaintenant il a un air mystérieux, occupé...
— C'est du dernier ridicule.
— Voilà Morville. Malgré sa mélancolie, il a l'air aussi satisfait que s'il était l'auteur lui-môme.
— Il n'y a pourtant pas ae quoi.
— Eh bien ! messieurs, je vous l'avais bien dit : le dénouement, quel effet I Ça n'est pas un succès, c'est un vrai triomphe...
— Ça prouve surtout en faveur de notre amitié ; nous étions tous là, nous remplissions la salle... Ça s'est passé en famille.
— Il faudra voir cela devant un vrai public.
— Franchement, c'est malgré votre amitié que Gercourt a réussi.
— O'i ! vous voilà toujours avec vos paradoxes, vous, Morville... Dès que quelqu'un est votre ami, il aurait tué père et mère qu'il serait excusable à vos yeux.
— A plus forte raison, mon cher, lorsque cet ami a commis une charmante comédie; au moins reconnaissez quelques circonstances atténuantes à son crime. D'abc^rd, il ne croyait pas que le succès qu'il ambitionnait pût vous être si désagréable ; il n'y a pas eu, quant à cela, préméditation, je vous le jure.
— Vous plaisantez. Morville.
— Mais c'est la vérité...
— Tenez, si vous étiez l'ami de celle femme qui porte cette drôle de casquette polonaise, vous seriez capable de soutenir que cette coiffure est de bon goût.
— De quelle femme voulez-vous donc parler? où estellc?
— Là-bas, au pied de la statue de Voltaire, à côté de madame de Brévannes, qui a l'air toute honteuse du compagnonnage.
— Est-ce que monsieur de Brévannes est à Paris?
— Sans doute, mon cher Morville; mais de quel air vous demandez cela ?
— Et depuis longtemps?
— Je ne le crois pas ; je l'ai vu pour la première fols, depuis son retour, au bal de l'Opéra. Ah ràt qu'avez-vous d(mc, Morville-? Vous semblez tout préoccupé de Brévannes, est-ce (|ue vous seriez amoureux de sa ferhme? Elle en Vaut la peine.
— Son seul défaut est d'avoir des amies qui portent de pareils loquets.
— Vous i|ui prenez tant de part aux succèsde Gerconrl. rtion cher Morville, vous oubliez le plus beau... Sa comédie a (ail un tel effet sur le prince de Hansfcld, qu'elle l'a rendu plus imbécile que jamais. On l'a transporté dans sa voiture presque sans connaissance. Pour sa première sortie, dit-on, il a eu du bonheur.
— Comme c'est agréable pour madame de Hansfeld !
— Oh ! de celle-là nous pouvons dire tout le mal possible, Morville la déteste, et son prétexte de sentir le cigare, qu'il a donné pour n'aller pas répondre à sa tante et à cette belle princesse, était une défaite... Èles-vous original assez Morville?
— Et vous dites qu'il n'y a pas longtemps tjue monsieur de Brévannes est à Paris?
— Allons, vous en êtes encore à monsieur de BréVan^ nés? Je vous y laisse. Bonsoir, Morville... Voici nm voiture.
— Décidément, Morville est timbré.
— Voilà pourtant ce que c'est que de nous, lorsqtle nous sommes abrutis par la passion.
— Lady Mellbrt a fait là un bel ou\Tage.
— Pauvre garçon I... Ahl voici Gercourt là-bas; il a l'air de se sauver... d'échapper à son triomphe. Quelle fatuité!
— Il faut l'appeler : Gercourt 1... Gercourt!...
— 11 va être ravi.
— Bravo I mon cher ami.
— C'est un beau succès.
— Un grand succès.
— Vous ne pouvez vous imaginer combien nous en sommes heureux.
— Ah ! mes amis.
— Nous le disions tout à l'heure : d'un homiile dont c'est le métier... c'eût été déjà très bien ; mais d'un homme du monde, c'est double mérite.
— Eh bien! vrai, ce que vous me dites là, ces témoignages de bonne amitié me sont plus précieux que le succès en lui-même.
— Mais c'est tout simple, on a un succès autant pour ses amis que pour soi.
— Mais à quoi pense donc Morville? Est-ce qu'il n'est pas content de ma pièce ? ...
— Vous savez, mon cher, combien îl est difflcile pour tout le monde .. Il a l'air de ne pas vous voir.
— Et moi, je me sauve, car o.i me regarde et je ne suis nullement curieux de faire le lion; adieu...
— Adieu, mon cher, et encore bravo.
— C'est-à-dire qu'il est charmé d'avoir fait son effet.
— Quelle ridicule et insupportable vanité 1
YIII
CORRE&PONDANCG.
Huit jours environ s'étaient passés depuis l'ent^evuè de madame de Hansfeld et de monsieur de Morville à rOpérn.
Monsieur de Morville, accablé d'une mélancolie profonde, n'avait pas quitté sa mère, qui se trouvait de plus en plus souffrante. Il se souvenait avec un mélange de joie et d'amertume de son entretien avec madame do
PA'JLA iMONTI.
Ilansfcld ; le cri qui était cclinppt^ h la [irincosse lui donnait un fugitif espoir dVlro ainiù par elle, mais rendait plus [liniblc encore la lutte qu'il avait h soutenir contre lo devoir.
Par une fatalilô h laquclio tous les hommes obéissent, sou amour s'an^ïincutait en raison des obstacles insurmon tailles qui lo séiiaraicnt de Paula.
Par cela munie qu'il nccom plissait un douloureux sacrifice en la fuyant, il se consolait en nourrissant au fond do son cœur cette fatale passion ; (lueliiuefois, mais on vain, il voulait se reprendre il son ancien amour pour kidy Melforl, il voulait faire jaillir-quelquc étincelle do ces cendres refroidies.
En vain il se demandait par quel dérroisscment insmisiljlo il était arrivé si vite à l'oubli complet d'un scntimriit qui naguère encore occupait toute sa pensée.. Fn vain il se demandait la cause do son amour pour madame de llansfeld. Elle était sans doute d'une beauté remarquable.... quant h son cœur, à son esprit, il ne pouvait en juger. Dans son uniijue conversation avec la princesse, celle-ci avait été dédaigneuse, ironique et froide...
Dans cet examen des causes de sa passion, monsieur do MorviJI,' oubliait la plus essentielle... ses lettres à madame de Hansfeld, lors(]u'il avait compris, par une singulière intuition de l'amour, presiiue toutes les émotions dont elle était agiléi>. S'il est vrai (|u'on aime souvent en raison des sacrifices que l'on a faits à l'objot aimé, certaines ûmes d'élite aiment en raison de l'élévation des sontimens qu'on leur inspire. Et monsieur de Moiville devait à son amour pour madame de Uansfeld les plus nobles inspirations.
Que si l'on objecte que jeune, beau, sensible, délicat, entouré de séductions, il fallait que monsieur dn Morvillo fût une manière de Scipion pour se vouera un amour impossible après ("'tre resté si longtemps ruièlo au souvenir d'une femme aimée, nous répondrons que si ces exemples de constance phénoménale se rencontrent quelquefois, c'est surtout parmi les hommes jeunes et beaux, sensibles, délicats et entourés de séductions ; ils ont eu assez de succès pour n'être pas infidèles par fausse honte, ou pour ajouter par vanité un chitTre de plus à leurs heureuses fortunes.
Puis la facilité même des triomphes auxquels ils peuvent prétendre les en éloigne. Enfin, sans être absolument rassasiés de plaisirs, leur première fougue étant dès longtemps apaisée, ils sont alors avides de jouissances plus délicates... heureux d'y consacrer la plus large part de leur existence...
Pour exercer ainsi leurs facultés sensitivcs, il n'est pas besoin d'un amour heureux ; ils trouvent un charme doux et triste aux regrets incessans quo cause un souvenir adoré, aux tendres angoisses d'un amour sans espoir ; ils comprennent enfin l'ineffable volupté do la mélancolie , les raflinemcns des passions pures et élevées.
Dos hommes moins bien doués, moins accoutumés au succès, sout fidèles ou désintéressés en amour... par nécessité.
Les gens comme monsieur doMorville lo sont, si cela so peut dire, par luxe.
C'est parce qu'il ne tiendrait qu'à eux d'avoir, qu'ils mettent une sorte de noble dépravation à ne [las avoir. Et puis enfin (nous voulons à tout prix excuser la constance et la résignation de notre héros), certains gourmets sensés savent de temps h autre rafraîchir, renouveler la sensibilité de leur goût fiar une intelligente sobriété. Ceci posé, monsieur de Morville disculpé (nous l'espérons du moins), des ridicules inhérens à la position d'amant fidèle ou d'amant malheureux, nous instruirons le lecteur d'une nouvelle particularité.
Huit jours environ après son entretien avec madame de Hansfeld, monsieur do Morville recul pat" la poste la lettre suivante d'une écriture inconnue :
a La démarche que l'on lento auprès de vous est étrange et folle; vous pouvez y voir une raillerie, un hadinago ou un caprice ; vous pouvez y répondre par le silence, par les plaisanteries ou par le dédain ; on ne s'abuse pas; il y a mille raisons [iniir que celle démarche, pourtant aussi sérieuse, aussi soliMinelle (ju'il en soit au monde, vous semble ridicule ou indigne do votre attention... Cependant on a joué toute une existence... sur l'espoir presque insensé quo l'instinct do votre cneur vous révélerait ce qu'il y a do sincère, do grave dans la question qu'on va vous faire : Voire cœur est-il libre?
» On sait (|u'un souvenir chéri le remplit depuis presque deux années; mais il ne s'agit pas do ce passé : on s'adresse à votre honneur, à votre lovautô bien connue. I ouvez-vous répondre à un amour profond, nourri depuis longtemps dans le silence et dans le mystère, amour passionné que vous seul pouvez inspirer et justifier
» Répondez... Voulez-vous de cet amour?...
» Bien des hommes seraient fiers do le partager. On ne vous dit pas cela par orgueil... car cet amour. . on lo met fi vos pieds avec autant d'humilité quo do crainte... Si vous êtes libre, si vous pouvez consacrer... ou plutôt si vous permettez qu'on vous consacre une rie tout entière... dites un mot... et domain vous saurez qui vous écrit cette lettre...
» La confiance quo l'on a en vous est telle que l'on vous croira aveuglément. Rien ne vous sera plus facile que do tromper un cœur rempli do vous. Vous pourrez prendre impunément cet amour comme un jouet, avec l'arrièrepenséede le briser bientôt ; vous pourrez légèreinent, insoucinusement , porter un coup mortel h un cœur trop éfiris... On vous dit cela parce qu'on vous sait bon et généreux... parce qu'on ne présume pas trop de voire creur et do votre franchise en attendant une r('pi;nse loyale... Quelle qu'elle soit, elle sera reçue avec reconnaissance... Votre sincérité consolera du moins l'amertume d'un refus. Ce malheureux amour rentrera dans le mystère et dans l'obscurité dont il n'aurait jamais dû sortir; quoiqu'il ne soit pas pas partagé, il ne sera pas moins fervent et éternel; vous pouvez y être insensible, mais vous ne pouvez l'empêcher d'exister.
» P. S. Répondre poste restante , à Paris, à madame Dorval. »
Soit qu'il fût dans un milieu d'idées romanesques et mélanccli(iues, soit qu'il criU<H la sincérité île celte lettre, soit enfin que, décidé h refuser Voffre de ce cœur, il évitât de la sorte le ridicule d'être dupe d'une plaisanterie, monsieur de Morville répondit sérieusement h cette proposition, et envoya ces mots, poste restante, à l'adresse do madame Derval.
« J'aimerais mieux mille fois être victime d'une plaisanterie quo risquer de répondre léc;èrement à l'expression d'un sentiment dont un honnête homme doit toujours se montrer fier et reconnaissant. Il est un mérite que je prétends avoir, c'est celui do la franchise; jamais je n'ai commis une action kkhe ou mécliante, jamais je n'ai regardé cx)mme vains et frivoles les engagernens de deux cœurs qui se donnent l'un h l'autre, engagernens dans lesquels une femme met presque toujours son repos, son honneur, .son avenir h la merci d'un homme; engagernens dans lesquels la femme risque tout, l'homme rien...
» Je répondrai donc : Non, mon cœur n'est pas libre; j'aime, et j'aime sans espoir...
» Serai-je compris, lorsque je dirai qu'en répondant do la sorte je crois être à la hauteur du sentiment que l'on m'exprime, et dont je suis aussi touché qu'honoré?
» En admettant la réalité du sentiment dont on me parle, je suis absous de présomption par cette vérité bien connue : Être aimé ve prouve pas qu'on mérite d'être aimé. Quant à moi, j'ai toujours pen.séque ceux qui ai
maient méritaient toujours autant de respect que d'admiration.
B LÉON DB HOtLTILLE. B
Le lendemain, monsieur de Morville reçut celte réponse par la poste :
■ On TOUS avait bien jugé, noble et généreux cœur ; Totre lettre a fait couler des larmes sans amertume. Votre rare délicatesse aurait encore , si cela était possible, augmenté la folle passion que vous avez inspirée... Folle passion!... ohl non... non... jamais amour n'a été plus réfléchi , plus médité, plus sage... car vous êtrs digne de répondre \ toutes les exigences de l'âmo la plus pure, la plus élevée.
» Non, ce n'est pas une folle passion que celle que vous inspirez ; on s'en iionore, on s'en pare comme d'une vertu... Maintenant on a une derrière grâce à vous demander; on sait que si vous ne l'accordez pas elle est inopportune ; si, au contraire, vous l'accordez , c'est que vous comprendrez de quelle immens** consolation elle peut Hre pour un cœur rempli de vous. On voudrait de temps à autre vous écrire, non pas pour vous parler d'un amour qui désormais n'élèvera plus la voix, mais pour \'ous faire entendre quelquefois les accens d'une voix amie.
» Votre cœur n'est pas libre et vous aimez sans espoir.
» On a cru que cette confidence imposait des devoirs parce qu'elle vous présageait des chagrins. Ceux qui ont souffert doivent venirà cc-ux qui soufl'rent;si votre amour continue d'être malheureux , peut-être au milieu de vos tristesses accueillerez-vous avec reconnaissance la consolation d'un cœur tendre et dévoué qui, mieux que tout autre, saura compatira votre douleur.
» Si vous êtes heureux , vous serez généreux , et vous aurez quelques bonnes et douces paroles pour l'amie inconnue qui oubliera ses chagrins en songeant à vos souffrances ou à votre bonheur... Vous êtes si loyal que vous ne suspecterez pas la loyauté des autres. Le but de cette corresponciance n'est pas de tendre un piège à votre affection, ou de profiler d'un moment de dépit pour vous offrir de nouveau un cœur que vous avez repoussé ; vous croirez cela parce que vous savez qu'il est dos âmes dignes de la vôtre; vous croirez cela parce que , quoi qu'il arrive, jamais vous ne saurez qui vous écrit.
» Enfin, vous ne verrez dans celte résolution ni orgueil froissé, ni amertume. L'élévation du sentiment qui dicte cette lettre le met hors d'atteinte de ces misérables passions. Le sort a voulu que cette offre d'un cœur dévoué vous fût faite trop tôt ou trop lard... Ce cœur n'en est pas moins à vous, c'est-à-dire toujours digne de vous.
» Répondez, poste restante, à la même adresse. »
Le calme et la dignité de cette nouvelle lettre frappèrent monsieur de Morville; il en fut touché, malgré les préoccupations que lui cau.^ait son amour pour madame de Hansfeld. Il répondit avec sa sincérité habituelle :
« J'accepte avec reconnaissance l'offre que vous me faites... Mon cœur est triste; je n'ai jamais eu de confident, mais j'aimerais à épancher mes impressions, non pas raconter des faits agréatiles ou pénibles, et les contidens s'inquiètent des personnes, non des sentimens. Il se peut donc que je trouve un grand charme, une grande consolation à dire mes tristesses ou mes espérances, ou à m'entendre plaindre si je souffre , ou féliciter si je suis heureux, par la mystérieuse et généreuse amie qui vient à moi.