‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 64 sur 68 · LÉON DE MORVILLE · texte numérisé non relu

LÉON DE MORVILLE

Ce dernier billet écrit et envoyé à son adresse, monsieur de Morville, absorbé par son amour croissant pour madame de Hansfeld, ne souijea plus que rarement à sa mystérieuse correspondante, la personne inconnue (que le lecteur a sans doute devinée) ne voulant pas abuser par une haie indiscrète do la permission que monsieur de Morville lui avait donnée.

DM BENDEZ-TOrS.

Huit jours s'étaient passés depuis que monsieur deBrévannes avait reconnu , à la Cotnédie-Française , Paula Monti dans madame la princesse de Hansfeld.

Il était dix heures du matin : monsieur de Brévannes descendait de fiacre h la porte d'une maison de médiocre apparence, située à l'extrémité de la rue des Martyrs , rue généralement assez déserte, ainsi que chacun sait.

Il n'y avait pas de portier dans celte maison : monsieur de Brévannes monta donc jusqu'au premier étage, où il sonna en maître. Presque aussitôt la porte lui fut ouverte par une femme assez figée, modestement mais proprement vêtue. Son visage était fortement couperosé ; elle portail des lunettes et tenait une tabatière à la main.

En deux mots, nous dirons que cette femme, appelée madame Grassot, était gardienne d'un p» lit appartement loué par monsieur de Brévannes pour y recevoir en toute sécurité les rivales de Berthe.

— Eh bien! madame Grassot, quelles nouvelles? — dit monsieur do Brévannes en entrant dans un joli salon où flambait un bon feu.

— De très bonnes, monsieur Charles, — dit la vieille en ôtant ses lunettes et en aspirant une forte prise de tabac.

— De très bonnes? — s'écria monsieur de Brévannes en se retournant vers elle.

— D'excellentes, monsieur Charles. Est-ce que cela vous étonne?

— Non, car je sais par expérience que vous êtes habile... Pourtant il s'agissait d'une chose très difficile... ^- Et vous doutiez de moi?...

— Il y avait tant d'obstacles à surmonter... Enfin que savez-vous?...

— Vous m'aviez donné huit jours... et en cinq j'ai réussi.

— Eh bien I...

— Eh bien !... commençons, comme on dit, par le commencement, et écoutez-moi attentivement.

— Je n'y manquerai pas.

— Mardi matin, vous m'avez dit : n Madame Grassot, il faut absofument que vous trouviez moyen de vous aboucher avec un des domestiques ou une des femmes de madame la princesse de Hansfeld, qui demeure rue Saint- Louis, hôtel Lambert. »

— Vous me faites mourir d'impatience...

— Ah ! monsieur Charles, si vous m'interrompez...

— Mais vous ne savez pas à quel point ceci m'intéresse..

— Laissez-moi parler. Aussitôt pris, aussitôt pendu, comme on dit. Dès que vous avez eu tourné les talons, je suis descendue h pied jusqu'au boulevard Montmartre, j'ai pris l'omnibus de la Bastille ; de la porte Saint-Antoine, je suis arrivée dans l'île Saint-Louis. J'ai commencé, comme de juste, par faire le tour de l'hôtel, à partir de la grande porte située rue Saint-louis-en-l'Ile jusqu'à l'extrémité du mur du jardin qui donne sur le quai d'Anjou...

— Je vous avais surtout recommandé d'observer de ce côté ; il y a une petite porte qui s'ouvre sur ce quai désert...

— Je n'ai rien oublié, soyez tranquille. Mais pour mes premières observations, je devais d'abord m'altacher à la porte cochère... Comme il n'y avait ni café, ni cabaret où j'aurais pu m'établir pour observer, et que, dans ces rues désertes, on eût bien vile remarqué ma présence, je descendis jusqu'à la place de fiacres du quai Saint-Paul. J'y pris une voiture à l'heure, et baissant bien les stores, j'ai-

PAUI.A MOMI.

lai mVmbusqiior au coin de la ruo Poultier, où demeure votre bcau-pèro.

— (.'est bon... c'est bon... Eh bien !

— Do là j'apercevais partaileinonl la porto do l'hôtel sans Atro dans la rue; jusnu'à Irais heures je ne vis personne; les jours sont si courts que j'alUiis me retirer, lorsqu'une femme, vêtue d'une robe pure et d'un chapeau brun, sortit de riiôtel et se dirigea justement de mon côté : c'était une jeune fille, noiro comme un diable, comme qui dirait une mulâtresse, avec des yeux bleuclair. Je n'ai jamais vu une ligure pareille ; j'ai laissé passer la mnriraiide, j'ai payé mon fiacre, et j'ai suivi...

— Kli bien I

— Elle a pris la rue Poultier, le quai d'Orléans, le pont, elle a fait enlin le tour de l'île, et est rentrée par la petite porte en (lucstion. C'était une simple promenade.

— Lui avez-vous parlé?

— Peste 1 comme vous y allez, monsieur Charles; vous savez que mon fort c'est la prudence... Jusqu'au moment où j'ai vu la nioricaude rentrer par la petite porte, rien ne me disait (ju'elle fiU de la maison do la princesse... Voilà pour le premier jour. Ça n'a l'air de rien, mais je savais déjh qui demander en me présentant à l'hôtol.

— Soil. Mais ensuite 1

— Le lendemain, j'ai pris mon carton avec mes échantillons de dentelle- et de guipures. Quelle bonne idée que ce carton, monsieur Charles I nous a-t-il servi, mon Dieu !.. nous a-t-il servi 1...

— Au fait... au fait...

— Cette fois-là, j'arrive bravement à la grand'porle : jo frappe, on m'ouvre. Vous me croirez si vous voulez, monsieur Charles, je ne suis pas poltronne; eh bien 1 je n'ai pu m'empêcher de sentir un tic-tac en entrant làdedans.

— Pourquoi cela?

— La cour est petite, dallée et entourée de grands bûtimens sombres. C'est triste comme un cloître. Le soleil ne doit jamais venir là-dcdars, c'est sûr. Au fond de la cour, il y a comme un péristyle énorme, et si profond qu'il y faisait noir ; on voyait pourtant, à cause de sa blancheur, la baluslre en pi(>rre d'un immense escalier en fer à cheval qui montait en dehors jusqu'au premier étage; le péristyle allait jusqu'au fond.

— Mais c'est un palais.

— Oui, mais si triste, si triste, que j'aimerais autant habiter un tombeau que de vivre là-dedans. Un vieux portier borgne-, qui m'avait ouvert, m examinait comme s'il avait voulu me manger en me barrant le passage. 0 Que voulez-vous? me dit-il. — C'est bien ici l'hôtel Lambert ? — Oui. — Habité pur madame la princesse de Hansfekl ? — Oui. — Eh bien 1 je viens lui apporter des dentelles choisies hier par une jeune dame très brune qui est venue à mon magasin sur les quatre lieures. « i:omme la mulAtresse était sortie la veille à celte heure-là, mon conte parut vr.'iisemblable; le cerbère me laissa passer. Je n'avais pas ait quatre pas que j'entendis siffler derrière moi, ni plus ni moins que dans une caverne de brigands. C'était le concierge (jui annonçait.

— En elfel, on m'a dit qu'il y avait encore (juelques maisons du Marais où l'on siiflait de la sorte.

— C'est un drôle d'usage, toujours ; moi qui ne le connaissais pas, naturellement ça m'a surprise. Je monte cet énorme escalier qui ne finissait pas; j'arrive au premier, et je trouve une espèce de grand olilirius vêtu en chasseur, avec de grandes moustaches, qui baragouinait le français. Je lui (lis que j'apporte des dentelles pour la princesse ; il me prie d'attendre, et il me laisse dans une antichambre à colonnes de pierre, grande comme une maison, sonore comme une église, si grande enfin, qu'il y avait de l'écho; jugez comme (;'('tait gai. Au bout de cin(| minutes, l'olibrius revient me dire (jne sa maîtresse n'avait pas demandé de dentelles, et il me montre la poi(le ; je réponds que i:'(>,sl une jeune muh1tr<"-se ijiii est venue. « C'est dune mademoiselle Iris, la demoiselle de compagnie do Sou Excel-

OEUV. CUOISIES. — It.

lenre la princesse? — me dit l'olibrius. — Justoment, c'est mademoiselle Iris; j'avais oublié son nom, » répondis-je. lit le chasseur s'en va en grommelant chercher mademoiselle Iris. J'avais gagné à cela de savoir que la moricaudo était demoiselle de compagnie, et s'appelait Iris...

— Iris? .. (|uel nom singulier!

— Il y a bien d'autres choses singulières dans cette diable de maison. Cormne jo l'avais prévu, mademoiselle Iris vient en personne pour me dire cpie j'étais une menteuse, et qu'elle ne m'avait pas demandé de dentelles. Le chasseur était resté, ce (]ui ne m'empêche pas do dire rapidement et tout basa la mulAtresse: « J'ai quelque chose do très important à vous conimunJ(iuer ; il y va de la mort d'un homme. Demain, à la nuit tonifiante, et les jours suivans, je serai sur le quai d'Anjou, à la petite porte du jardin ; je vous attendrai jusqu'à ce que vous veniez... » Vous concevez, monsieur Charles, la mort d'un homme... on dit toujours ça .. c'est d'un ell'et sur pour piquer la curiosité des jeunesses.

— Qu'a répondu la mulAtresse?

— Elle m'a répondu très aigrement (je m'y attendais) qu'elle ne savait [lasce que je voulaisdire, que j'avais l'air d'une vieille intrigante ; finalement elle dit à l'olibrius en me montrant : a Qu'on ne laisse jamais rentrer cette femme ici ! » L'olibrius me fait un geste et me montre la porte. Je prends mon carton, mon sac et mes quilles, comme on dit, et je descends le grand escalier comme si j'avais retrouvé mes jambes de quinze ans... Voilà pour le second jour. Vous voyez que ça marche joliment bon train.

— Pas trop.

— Comment! pas trop?... Ce n'était rien de donner un rendez-vous à cette moricaude en lui annonçant qu'il j allait de la mort d'un homme I

— Mais cette jeune fille vous avait dit qu'elle ne viendrait pas.

— Mon Dieu I monsieur Charles, est-ce vous, à votre âge, avec votre expérience, qui me faites une telle observation ? Si je lui avais dit seulement : « Je serai demain à la petite porte du jardin pour vous apprendre quelque chose de très important, » la curiosité de la mulâtresse aurait pu se contenir jusqu'à demain, et après-demain il était trop tard pour y céder, à cette curiosité; mais remarquez donc bien que j'avais dit demain et les Jour* sui~ vans... je lui laissais lo temps de succomber.

— C'est juste.

— Or, une .sainte, une vraie sainte, ne résisterait pas à la curiosité de savoir, si, comme jo l'avais dit, je viendrais tous les jours par un temps d'hiver me cjimper à la porte; et si j'y venais, le secret était donc bien important ; il était donc possible qu'il s'agît de la mort d'un homme. Et quelle est la sainte, je le répèle, qui résisterait au désir de connaître un tel secret ?

— Allons, allons, madame Grassot, je me rétracte ; voua êtes une maîtresse femme... Ceci est fort habile.

— Je le crois bien.

— Continuez.

— Le troisième jour, vers les quatre heures, je prends un petit fiacre, une boule d'eau chaude pour me tenir les pieds chaiid.s, parce que la faction pouvait être longue, je m'enveloppe dans mon manteau, et: « Coiher, qnai d'Anjou, la dernière petite porte du quai à main droite; » je m'attendais bien à ne pas voir la moricaude. Ce soir-là, en ellét, je me morfonds ju.squ'à neuf heures, j'étais gelée... rien...

— Et le lendemain?

— Ah ! monsieur Charles, il faut que ça soit vous... Le lendemain, même jeu... J'arrive en fiacre ; il s'arrête à raser la petite porte; ses lanternes l'édairaient comme en plein jour... A sept heures environ, la petite porte .s'entr'ûuvre et se referme bru.squement. C était chose gagnée, la curieuse était à moi. Pourtant, le lendemain, à mon grand étonnement, je ne vis personne; j'attendis jusqu'à di.x

OEUVRKS (MDISIKS IVRUGÈNE SUE.

hftures et domie, rien... Mais enfin, hier soir, j'ai élé bien dtdonirnBgcJc...

-- H< je vais l'êlre aussi de tous «w détails.

Ola vous impatinnl»', monsieur Cfiurics. Èl^s-vous

icnputienll Enfin, hier, j'arrive; on ni'allciKiait, car la pciilr; [lorlo s'(j\i\t(: loiil de suite, et la rnoriiyudc, tnvelopjjée dans un inanloau, s'avance sur le pas de la porle ; j'abaisse la viln; du fiacre, et «Ile demande à voix basse si c'rsl bieu la marchande de dcnlelies qui est là... Pauvre a;^neau ! « (>'('sl elie-niême, ma liclle demoiselle ; mais si vous vouleznjonlx-ravc-cmoi unpelilmomenldansle fiacre, nous causerons plus.'i noire aise... —Oli! madame, je n'ose pas. » La pauvre pelile était (oui cfrrayée ; c'est si jeune et si timide ! lùitin, après des si tt des mais dont je vous fais KrAce, elle consent à monter dans le fiacre auprès de moi. Je dis au cocher de (aire le tour de l'île au pas, et nous parlons. J.a pauvre petite tremblait si fort «pie j'ai eu toules les peines du monde .'i la rassurer. Je m'y connais; je vous donne la moricaude pour la plus fièro trembleus<', la plus fameuse ingénue...

— Enfin... enfin...

— a Vous m'avez dit, madame,— reprit-elle,— que vous aviez quelque chose de bii.'n im [portant à m'apprendre... qu'il s'agissait de la mort d'un homme?» Voyez-vous, monsieur Charles, ça fait toujours son elfet. o — Oui, ma belle demoiseelle ; mais ce qui doit vous rassurer, c'est que ce secret ne vous rcjjarile pas, il regarde votre boime, votre excellente maîtresse, que vous aimez de tout votre cœur, n'est-ce pas 1 — Oui, madame. — Et h qui vous ne voudriez pas causer île chagrins'? — Non, madame. — Eh bien ! mon enfant, vous lui en causerii'Z un bien vif en ne la metUmt [Kis à mi'-me d"i'm[)(\her un grand rnallii-ur. — f^ommentcela, ma<iame?— Un malheureux ji'uiie homme... Mais je ne puis vous en dire davantage, mon enlant... Ce pauvre jeune homme!... si vous consentez à l'écouler, il viendra ?i ma [liace demain soir, en fiacre, ?i la petite porte, et il vous ex|iliquera tout cela. — Oh ! madame, je n'oserai jamais. — Mais il s'agit de quelque ctiosi; de très grave pour votre maîtresse. — Alors j'en parlerai ?i Son Evc<'l!ence (vous voyez comme la moriciude est simple, monsieur Charles). — Gardez-vous-en bien, » lui dis-je, » écouU'Z d'abord ce malheureux jeune homme, et si ce qu'il vous dit ne vous (persuade pne, vous ne parlerez de rien h voire maltresse. Il y aurait, il est vrai, quelipie chose de plus simple ; ce sérail que Son Excellence vînt avec vous... Attendez donc, ne vouselT.irouchez pas ainsi, m'in enfant: c'est en tout bien tout hoimeur... Ne croyez pas qu'il s'agisse d'amour, au moins, une femme comme moi ne se mrtierail pas de tels tripotages. Non, il s'agit de sauver la vie d'un malheureuv... Jliis jr^ ne puis vous en dire davantage... Accordez le rendez-vous que je vous demande; au besoin mflme prévenez-en la princx-sse. — El le prince, madame, laudrail-il aussi le prévenir?» me dit l'innocente.

— Diable!...

— Je vous avoue qu'à ces mois, monsieur Charles, je me repentis d'avoir été si avant; mais je m'assurai bientôt que c'était pure ingénuité do la parldeceHc! petite, qui a l'air d'avoir seize ans... jugez..., lilnfin, h force de raisonnemens, de promesses, je l'ai déci<léc à vous donner rendez-vous, comme à moi, à la petite porte du jardin.

— Ce soir?

— Non, demain. Elle m'a dit que sa maîtresse ne sortait pas aujourd'hui ; mais cpTelle irait demaiii h l'Opéra, et qu'alors, sur les neuf heures, vous pouviez venir en fiacre »i la petite porte. Mainletiant, monsieur Charles, le reste vous regarde ; vous voii-i en relation avec la petite, et jusqu'à un certain point avec sa maîtresses ; car, ingénue comme est celle jeurn; fille, elle ne manquera pas probabli^ment de tout dire à sa maîtresse; et, si la mulâtresse reparaît avi'c l'agrément delà [iri ncesse, vous Aies en bonne voie... Si elle ne réparait pas, c'est mauvfiis signe.

— Allons, maman Orassot, vous files une femme incomparable. Tenez, voici cinq louis pour vos frais de tiacre.

— Monsieur est bien bon ; monsieur n'a rien de plus à m'oruonner?

— Non ; mais dites-moi : avez-vous demandé au locacataire du second s'il voulait déménager'/ je préférerais avoir celle petite maison à n.oi seul. •

— Que je suis étourdie, à mon âge! j'oubliais de dire à monsieur que ce locataire œnsentirait à déménager surle-tliamp, si on lui donnait mdie francs d'indemnité.

— Il est fou; son loyer est à peine de quatre cx;nts francs.

— J'ai bataillé ; il n'y a pas eu moyen de le faire démordre.

— Mais c'est me mettre le pistolet sur la gcrgo.

— Sans doute; il faut payer la convenance, et il s'en irait tout de suite. Dans vingt-quatre heures, son déménagement serait fait.

— 'Allons, tenez, voici un billet de 1,000 francs et (in de 500 francs, vous payerez six mois d'avance, et vous me tiendrez compte du reste...

~ Monsieur sera en effet bien pl\is trarfquille en étant seul dans la maison. Quant ;; moi, je n'en serai pas plus elfrayée, quoiqu'il n'y ail pas de portier ; je n'ai peur ni des revenans ni des voleurs, moi.

— D'ailleurs le quartier est 1res srtr, quoique solitaire.

— Sans (ompter le factionnaire du coin, qui, de sa guérite, voit notre [wrte.

— Allons, mailame Grasset, faites vile déménager ce locataire du sucoml, j'ai hâte d'être seul ici.

— Après-demain ce sera fait, monsieur... Allons, bonne chance !... Je sais bien pour qui je voudrais l'élrenne de C(!lle maison, «presque le locataire du second sera parli... Mais je connais monsieur, ça sera plus lAt que plus lard... quand monsieur a mis quelque chose dans sa Iftle...

— Vous êtes une fialteuse, madame Grassot.

Et monsieur de Brévunnes quitia la petite maison de la rue des Martyrs.

Après avoir attendu le lendemain au soir avec une extrême impatience, il arriva vers les huit heures quai d'Anjou ; il faisait une très belle nuit d'hiver, le froid était vif et sec, la lune brilfiit. Après quelques momens d'attente, la petite porte du jardin de l'hiUel s'ouvrit : Iris parut sur le seuil bien encapuchonnée. Monsieur de Brévannes avait laissé sa voilure à quelques pas; il accourut auprès de la jeune mulAtresse, qui prit son bras en Iremhlrmt.

— Tenez, d'abord, ma chère enfant, voici pour vous, — dit monsieur de Brévannes en voulant glisser une bourse dans la main de la mulâtresse.

Celle-ci repoussa fièrement la bourse en disant:

— Vous vous trompez, monsieur.

— C'est une faible marque de mon estime, — reprit monsieur de Brévannr^s en insistant.

— De votre estime, monsieur?

A l'expression d'ironie amère qui accompagna ces mots, monsieur de Brévannes s'aperçut de sa maladresse; il remit sa bourse dans sa poche, et dit :

— Vous êtes demoiselle de compagnie de madame de Ilansfeld?

— Oui.

— V a-t-il longtemps que vous êtes à son service?

— Il y a longtemps.

— Sans doute depuis son retour d'un voyage qu'elle avait fait h Florence avec sa tante ?

— Oui.

— I.a femme que je vous ai envoyée a dû vous dire que j'avais des choses du plus haut intérêt à communiquer à la princesse?

— Elle me l'a dit.

— Avez-vous prévenu madame de Hansfeld des démarches de cette femme et de l'entretien que vous m'accordiez ici ?

— Non... \

— Vous avez sans d^ute gardé le même secret h l'égard du prince. \ .

— Je ne parle jamais a Son Excellence.

i>AULA MONTl.

— Vous (^Ics donc venue...

— Pour Siivoir co i|un vous nviez h rtiro h ma ma'lrcssc, fi' l'en iiislniiic si jo le jugeais convcMiahlo.

— Vous Ctrs bien jeune, et jo nssais h iiuel point vous êtes dans la cciidanco de niadime do Ilanslcld pour...

— Alors adressez-vous dircclemcnl à elle...

— C'est ce quû je vous demande : donnez-m'en les moyens.

— Cela dépend de ma maîtresse...

— Quel que suit le prix que vous mettiez h ce service...

— Je ne puis rien faire s.-ins l'avis do la princes.se.

— Remellez-lui cette lettre.

— Impossible...

— Il no s'y trouve rien de comfirometîant... Je lui dis gpiilpment qu'ayant lesrtioses les plus graves à lui écrire, je la supplie do me mettre à même do lui adresser une lettre en toute sécurité...

— Alors c«'llR lettre est inutile... Je lui ferai cette proposition ; si elle accepte, elle vous le fera savoir. Quel est votre nom, votre ailresse?

— Je m'appelle Charles de Brévannes ; voici ma carte... Vous entendez bien '/ Charles do Brévannes.

— J'entends bien...

— Ce nom vouiest tout à fait inconnu?

— Tout à lait.

— Jamais madame de Hansfcld ne l'avait prononcé devant vous?

— Jamais.

Monsieur de Brévannes, contrarié de la réserve delà jeune fille, teiiia une autre voie pour la gagner.

— Tenez, ma chère enfant, il faut tout vous dire... J'ai en efTet des choses intéressantes à révéler ri madame de Hansfeld ; mais, — ajouta-t-il avec un accent flalleur, presque tendre, —j'ai quelque chose aussi à vous dire, à vous.

— A moi ?

— Sans doute. Je vous ai vue l'autre jour passer dans la rue Saint-Louis, je vous ai trouvée charmante... trop charmante pour mon repos...

La mulâtresse baissa la tê'e sans répondre.

— Peul-Atre sera-t-elle plus sensible h des douceurs, à des cajoleries qu'il de l'argent, — pensa monsieur de Firr-vannes; il reprit: — Oui, et depuis ce jour j'ai doublement désiré de vous voir, d'abord pour vous parler de l'impression que vous avez faite sur moi, et puis des choses importantes qui regardent la princesse

— Vous vous moquez, monsieur?

— No croyez pascela... J'aurais peut-Atre trouvé d'autres moyens de parvenir jusqu'il madame de Hansfi'ld ; mais j'ai préféré avoir recours à vous; votre fihysionomie expressive annonce tant d'esprit, des passions si ardentes, sj généreuses, qu'en vous p^ulant de la maîiressc que vou aimez et de l'amour que vous inspirez... on doit mériter d'être bien acceuilli par vous... Iris...

— Vous savez mon nom 1

— Je saisbien d'auires dioses encore... Depuis în^-s longtemps je ne m'occupe que de vous... Voire sincère attachement pour la princesse a encore augmenté mon intérêt pour vous.

— Je ne dois pas entendre ces paroles, — dit Iris d'une voix légèrement émue.

— Elle est à moi : cette petite fille no pouvait résister à quelques amoureuses fleurettes, c'est un enfant. Madame Grassot avait dit vrai, — pensa monsieur de Brévannes; il reprit tout haut: — Mais donnez-moi donc votre joli bras, au lieu de marcher ainsi loin de moi, ma chère Iris,

— Non, il faut que je rentre.

— Pas encore... à peine si j'ai eu le temps de causer avec vous.

— Parlez-moi de la princesse... jo vous en prie, monsieur.

— C'est mon plus vif désir ; mais pour cela il faut que nous soyons bien en confiance l'un avei; l'autre ; .ilors nous

pouiTions peut-être h nous doux prévenir do grands nnliieurs.

— Que dites-vous t la princesse risquerait...

— N'ayez pas peur... ma charmantêlris; si vous le voulez, nous conjurerons ces malheiu's... Avec une jolie alliro comme vous, on ferait des prodiges... VA maintenant j'y songe, si nous nous entendions bi*n, n.)us, il serait peutêtre mieux de ne pas prévenir encore la [)rina;sse.

— Comment cela?

— Kilo pourrait ne pas re5ter maîtresse d'elle-même, s'effrayer et comproinetire l'heureux succès des proji'ls que je forme dans son intérît.

— Mais, que puis-je fair", moi? Pourquoi faut-il que nous nous eiitemiions bien (insemble?

— Jo vous eïpliquerai cela... mais il faudrait d'abord répondre avec franchise à qucUiucs unes de mcsiiueslion-. l.p voulez-vous,

— Hélas 1 monsieur, jo no sais pourquoi, malgré moi, vous m'inspirez presque de la confiance.

-—Parce (|ue mon langage et mis sentimens sont sincèrci^ -^ Non, non, je ne dois p.is vous croire... Celte femme

que vous m'avez envoyée si souvent... tant de riisos, tant

de persévérance...

— Mon violent désir de parvenir jusqu'h vous, jusqu'.'i la princesse, est mon excuse; vous l'acccplerez, charmante Iris.

— Je ne le devrais pas peut-être... M'amcner presque malgré moi à vous donner un rendez-vous.

— Décidément madame Grassot est une grande physionomiste, — pensa monsieur de Hrévannes ; — celle jeune fille est ingénue et niaise autant (pie possilile ; — et il reprit : — Quel mil y a-l-il h cela ; m'accorder un rendezvous... presque malgré vous? D'abord, vous n'avez pas cédé tout du suite, et puis vous me rendez si heureux...

— Vous le dites.

— N'en doute/ pas. N'est-ce rien que d'avoir ce bras charmant sous W mien?

— Je vous en supplie, parlons de la princesse.

— C'est maintenant vous qui me le demandez?

— Oui... puis(]iie c'est pour elle <|re vous venez ici.

— Parlons encore de vous, ou plul(^t laissez-moi jouir en siL^-ncc du plaisir d'être près de vous.

— Non, non, je veux rentrer... Je vois bien que vous voulez me tromper... \ous n'avez aucune raison de vouloir parler à Son Excellence : c'est un piège que vous nio tendiez.

— Ou ind cela serait?

— Ah ! cola est bien mal de vouloir ainsi tromper uno pauvre fille... Laissez-moi... Je veux rentrer.

— Eh bien I voyons, voyons, calmez-vous, fris... Mais à quoi bon vous entretenir do madame do Hansfeld, si vous ne vouliez pas répondre.

— J'aime mieux parler do ma maîtresse que de vous entendre ainsi parler de moi.

— Eh bien 1 dites-moi. . il y a environ une huitaine de jours... madame de H nsfeld est allée aux FrBnçais avec son mari, n'est-ce pas?

— Oui. Le prince sortait pour la première fois depui.'j longtemps.

— Et vous étiez restée seule, peut-être, h l'hiMel, charmante Iris.. Quel bonheur pour celui (jui aurait pu partager ces douces heures avec vous!

— Parlons do la princesse, monsieur, ou je rentre.

— Eh bien ! en revenant des Fran(;ais, comment s'est trouvée votre maîtresse ?

— Très inquiète, d'abord, car le prince n'a été complètement remis de son indisposition qu'une heure après son retour à l'h'^tel.

— Mon Dieu I Iris, (;ue vos yeux sont beaux et brillans. Bénie soit la clarté de la lune qui me permet de les admirer ' «

— N'avez-vous donc plus rien à me dire sur Son Excellence ?

— Lorsqu'elle a été rassurée sur l'état de son miti...

elie est redevenue sans duute calme... comme à l'ordinaire?... Quelle jolie main vous avez.

Laissez-moi donc, monsieur... A quoi bon me faire

des questions, vous ne vous occupez pas des réponses?

Voyons, je vous écoule... vous avez raison. De graves

intérêts sont en jeu, c'est malgré moi que je cède aux distractions que vous me causez. Eh bien! la princesse?

— Loin d'être calme lorsque l'état du prince ne l'a plus inquiétée, son agitation a encore augmenté; j'étais, comme d'habitude, venue avec ses femmes, elle les a renvoyées et m'a gardée seule... Alors elle a pleuré, oh 1 bien longtemps pleuré.

— Elle a pleuré !

— Et moi-même je n'ai pu retenir mes larmes.

— Elle avait l'air bien courroucée, n'est-ce pas?

— Elle?... Oh non, mon Dieu! au contraire, elle était «battue, accablée; elle levait de temps en temps les mains et les yeux au ciel, puis ses larmes recommençaient de couler... Vers une heure, elle a sonné ses femmes, on l'a déshabillée, elle est restée seule avec moi ; alors, au lieu de se coucher, elle s'est mise à écrire sur son livre noir à secret, où elle écrit toujours, je l'ai remarqué, lorsqu'il lui arrive quelque chose d'e.xtraordinaire... Je lui ai dit qu'elle allait se fatiguer encore ; elle m'a répondu que non, que cela la calmerait, au contraire. Je l'ai quittée vers les quatre heures liu matin. Voyant encore de la lumièrn chez ellf, je suis entrée doucement ; elle écrivait toujours.

Ce que venait de dire la mulâtresse (elle mentait complètement à l'endroit du livre noir et du V accablement de la princesse) était pour monsieur de Brévannes d'un prix inestimable. li se figura que sa rencontre imprévue avait causé l'agitation, l'anxiété, les larmes de la princesse. Il ignorait que madame de Hansfeld l'avait déjà vu au bal de l'Opéra, il s'étonnait seulement qu'elle eût paru plus accablée qu'irritée de cette rencontre.

Monsieur de Brévannes était non-seulement opiniâtre et égoïste, il était singulièrement vain ; malgré la froideur, réioignement que madame de Hansteld lui avait témoignés en Italie, il n'avait jamais désespéré de s'en faire aimer. Son duel funeste, en le forçant de la quitter, n'avait ni éteint son amour, ni ruiné ses espérances, et bien souvent il s'était dit que, sans sa fuite, devenue nécessaire par la rigueur dps lois italiennes, il serait parvenu à intéresser Paula Monti par la violence, les excès même de son amour pour elle... et à lui faire oublier le nom de Raphaël, qui, après tout, lavait provoqué.

La vanité est au moins aussi aveugle que l'amour... Monsieur de Brévannes était aussi vaniteux qu'amoureux; on concevra donc qu'il eût une lueur d'espoir en apprenant que la princesse avait été plus accablée qu'irrité»' à son aspect... Ce qui lui donnait encore beaucoup à penser était cette circonstance :

Paula avait, ensuite de cette rencontre, longuement écrit dans un livre auquel elle confiait ses plus secrètes pensée.?...

11 s'agissait évidemment et de la mort de Raphaël et des circonstances qui l'avaient amenée... Donc il devait être question de lui, de Brévannes.

Posséder ce livre, y surprendre les pensées les plus intimes de madame deHan-sfeld, tel fut dès lors l'unique désir de monsieur de Brévannes ; mais plus la satisfaction de ce désir était importante pour lui, plus il devait craindre d'en compromettre la réussite ; il crut donc prudent et habile d avoir l'air de n'attacher aucune importance à la révélation qu'Iris avait paru lui taire avec la naïveté d'un enfant.

La mulâtresse, surprise de son silence, lui dit :

— Eh bien I monsieur, à quoi songez-vous doncî

— A vous. Iris... Encore une distraction...

— Commint, monsieur, malgré vos promesses?... Et moi qui réponds à toulcs vos questions, moi qui vous en dis plus que je ne le devrais... vous no m'avez pas écoutée ?...

— Si... très bien, mais vous le voyez, Iris, les questions

que je vous adresse sur la princesse sont bien simples, elles ne la compromettront en rien si vous y repondez; je ne puis encore vous dire quel en est le but... Bientôt peutêtre je vous demanderai davantage ; mais alors j'aurai, je l'espère, fait assez de progrès dans votre confiance pour que vous ayez toute loi en moi.

— Je ne devrais pas consentir à vous revoir, monsieur... à quoi bon? Je le vois, je ne suis là qu'un moyen de correspondance entre vous et la princesse... Mais pourquoi me plaindre? les malheureux n'ont-ils pas toujours été sacrifiés aux heureux... aux grands de ce monde?

L'imperceptible accent d'amertume avec lequel Iris sembla prononcer ces derniers mots fit tressaillir monsieur de Brévannes ; une idée nouvelle lui vint à l'esprit.

Peut-être la fille de compagnie était-elle jalouse de sa maîtresse, et mécontente de sa position, quoi de plus naturel ?

Les gens de l'espèce de monsieur de Brévannes, si rusés (ju'ils soient, sont presque toujours dupes de leur funeste dédain pour l'espèce humaine, et de leur propension à croire surtout aux mauvais sentimens. Au lieu de supposer, .selon toute probabilité, que la mulâtresse était dévouée à sa maîtresse, et de se tenir prudemment sur la réserve, il suffit à monsieur de Brévannes, non pas même d'un mot, mais d'une seule inflexion de voix, pour croire Iris envieuse de madame de Hansfeld et peut-être môme hostile à .sa maîtresse.

Il était d'autant plus porté à admettre cette hypothèse qu'elle servait parfaitement ses projets. Il eût été pour lui d'une haute importance d'avoir chez madame de Hansfeld un être à sa dévotion, qui ne fiM retenu par aucun lien de reconnaissance, par aucun scrupule de dévouement. Voulant pourtant s'assurer de la réalité de son soupçon, il dit à Iris d'un ton affectueux de tendre intérêt :

— Vous êtes heureuse, très heureuse auprès de la princesse... n'est-ce pas?

La jeune fille comprit la portée de cette question, qu'elle avait très habilement amenée. Elle ne répondit pas d'abord, elle soupira, puis, après un silence de quelques secondes, elle dit :

— Oui, oui, très heureuse ; et quand bien même je ne le serais pas, à quoi bon me plaindre ?...

Puis, dégageant brusquement son bras de celui de monsieur de Brévannes, elle courut vers la petite porte du jardin, restée entr'ouverte.

Étonné de cette fuite soudaine, monsieur de Brévannes la suivit en disant :

— Mais au moins je vous reverrai ?...

— Je ne sais, — répondit-elle.

— Mais quand cela? Après-demain? à la même heure? Peut-être... et encore... non, non, plus jamais, jo

suis déjà assez malheureuse.

Et la porte du jardin se referma sur monsieur de Brévannes.

Celui-ci revint chez lui on ne peut plus satisfait de sa première entrevue avec Iris.

Iris, non moins satisfaite, alla rejoindre madame de Hansfeld, et lui rendre compte de son entrevue avec monsieur de Brévannes.

La jeune fille se réservait, néanmoins, de supprimer certains détails se rapportant à un projet infernal récemment éclos dans sa pensée.

CH.46RINS.

Quelijues jours après l'entrevue d'Iris et do monsieur de Brévannes, au moment où quatre heures venaient de sou-

PAL LA MUNTI.

nor à l'église de Saint-Louis, un luniiillaiil, remlu plus intense par le voisinage des deux liras do la Seine (|Mi baignent l'île Saint-Louis, se répandit sur ce quartier solitaire.

Environ à la hauteur de l'aneien tifttel de nrclonvilliers alors en démolition, le ipiai <rOiiéans, n'étant pas encore revtMu d'un [iara[ie(, l'urniait un talus très escarpé, qui, h cet endroit, encaissait la ri\ ière.

Un homme enveloppé d'un nianleau se promenait lentement sur celte berge, s'arrétant iiuelquelois pour regarder le rapide courant de la Sriiie, gonflée par les pluies d'hiver. Ce quartier, toujours si désert, était plongé dans un morne silence ; la brume séjiaississaitde plus en plus, cachait presque entièrement l'autre rive du fleuve, et, voilant à demi les bAlimens abattus de l'hôtel Bretonvilliers, leur donnait une apparence presque grandiose. Ces hautes murailles, en partie détruites, rà et là découpées à jour par de larges baies, vides de fenêtres, dessinant leurs niasses noircies par le temps sur le ciel gris, ressem- Llaient à des ruines imposantes.

L'homme dont nous parlons contemplait avec tristesse l'aspect mélancolique de ce ijuartier. La tête baissée sur sa poitrine, il marchait lenlement le long du talus, s'arrétant de temps à autre pour écouler le murmure des eaux sur la grève, ou pour regarder d'un œil tixe le courant du fleuve.

Il fut tiré de sa rl^verie par un bruit de pas; il leva la tête, et vit s'approcher un homme de grande stature, portant une longue barbe blanche, et marchant d'un pas ferme, qiioiiiu'il parût de temps à autre làter le terrain avec sa canne.

Le brouillard était devenu très épais : ce vieillard (le lecteur a déjà reconnu Pierre Raimond), dont la vue était faible et incertaine, au lieu de suivre la ligne du quai, avait beaucoup dévié à droite, et s'avançait^ directement vers l'homme au manteau, qu'il n'afrercevait pas.

Ce dernier, placé sur lo bord du talus, se dérangea machinalement pour le laisser passer.

Pierre Raimond atteignit le sonmiet de la berge, perdit l'équilibre, roula sur la penle de l'escarpement, et disparut dans le fleuve eu étendant les bras et en poussant un cri aflVeuv.

Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.

Se débarrasser de son manteau, se précipiter dans la Seine, et plonger pour arracher ce malheureux à la mort, tel fut lo [)remier mouvement du prince de llansfcld, car c'était lui qui se pronn nait sur ce quai désert, voisin comme on h" sait de l'hôtel Lambert.

Frôle, débile, mais d'une organisation très nerveuse, Arnold de Hansl'eld pouvait, par une violente sureicilation, trouver dans son énergie une force passagère; après des efforts inouis, il parvint à saisir Pierre Raimond.

Le courant était si rapide que, pendant le peu d'instans que dura ce faui-etage inespéré, les deux hommes se trouvèrent entraînés bien loin du talus, et heureusement vers un endroit du rivage très plan, très accessible, car les forces de monsieur de Hansl'eld étaient à bout.

Dans ce danger, Pierre Raymond, conservant tout son sang-froid, facilita les elî'orts de son sauveur au lieu de les paralyser, ainsi que cela arrive quelquefois dans ces luttes désespérées contre la mort.

Lorsque monsieur de Ilansfeld et Pierre Raimond furent en srtreté sur la grève, lo vieux graveur eut, pour ainsi dire, à sauver à son tour son sauveur; à la force factice, fébrile du prince succéda un anéantissement complet.

La nuit approchait, le crépuscule rendait la brume encore plus sombre; en vain Pierre Raimond ap[)ela du secours, le bruit du vent et des grandes eaux couvrit sa voix; vains appels d'adicurs, il ne passait presque personne sur ces quais solitaires.

Monsieur de Hansfeld tremblait convulsivement; frêle cl chétit, il lui avait fallu être deux fois courageux pour s'exposer à un si grand péril avec si pC'U de forces pour le

surmonter. Lo vieux graveur, encore robuste pour son A;,'!', prit Arnold entre ses bras connue on prendrait un enfant, remonta la grève en marchant avec précaution, el atteignit un escalier qui conduisait au quai.

Pierre Raimond se trouva en l'acte de sa maison, située à l'angle de la rue Poultier et du (piai d'Anjou.

Aidé de son portier, le [lère de Berlhe transporta monsieur de Hansfeld dans son apfiaiteuient, et, malgré son culte pour la chambre de sa tille, il l'y établit devant un bon feu.

Monsieur de Hansfeld commençait à reprendre connaissance: il regardait autour de lui a\ec étonnenient.

— Monsieur, je vous dois la vie... vous m'avez sauvé an risque de périr mille fois... Les termes me manquent pour vous dire ma reconnaisssance! — s'écria le graveur.

— Où suis-je?... Qui ête.s-vous, monsieur? — dit Arnold de Hansfeld en cherchant à rassembler ses idées.

— Remellez-vous, monsieur... voici ce qui est arrivé... Tout à l'heure, trompé par lo brouillard et par la faiblesse de ma vue, j'ai dévié de mon chemin ; je me suis trouvé, sans m'en apercevoir, sur le tahis qui encaisse la rivière devant les démolitions de l'hôtel liretonvilliers; je n'ai pu me retenir sur cette pente rapide, et je suis tombé à l'eau... Alors, n'écoulant que votre généreux dévouement...

— Je me souviens de tout maintenant, — dit le prince. — Je me souviens même que si mon premier mouvcmi'nt a été de tâcher de vous arracher au péril qui vous menaçait, ma première pensée a été de craimlre ijue ma bonne volonté vous fût fatale... Je suis si faible qu'il vous a peutêtre fallu vous défendri' de mes maladroits ell'urts, et me sauver moi-même après vous être sauvé, — dit monsieur de Hansfeld en souriant.

— Non, non, monsieur, rassurez-vous; comme les cœurs braves et géïK'reux, vous avez él('' fort... tant qu'il vous a fallu être fort pour m'arrachera une mort certaine... Sauvé par vous, j'ai dû à mon tour venir en aide à votre faiblesse, car vous avez plus de courage que do force... J'vous ai transporté ici, chez moi, Pierre Raimond, graveur.

Monsieur de Hansfeld allait sans doute se nommer à son tour, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit. Pierre Raimond se retourna ; Derthe, pâle, les yeux noyés de larmes, les traits bouleversés, se jeta dans ses bras en s'écriant:

— Mon père, je n'ai plus de refuge que chez toi I... Berthe s'était, en entrant, si brus([uement précipitée

dans les bras de son père, qui, retourné vers elle, lui cachait complètement monsieur de Hansfeld, qu'elle n'avait pas aperçu ce dernier.

— H m'a chassée... chassée de chez lui! — murmura Berthe d'une voix entrecoupée de sanglots, en tenant son père étroiiement embrassé.

— Mon enfant, nous ne sommes pas seuls, —dit tout bas le vieillard.

Monsieur de Hansfeld avait tressailli de joie et de surjirise à la vue de Berthe... Il retrouvait en elle la jeune femme qui avait fait sur lui une si profonde impression à la Comédie-Française... impression qui s'était changée en une sorte d'amour vague, romanesque, idéal.

On se souvient que la loge du prince était si obscure que madame de Brcvanncs, malgré sa curiosité, n'avait pu l'apercevoir.

A ces mots de Pierre Raimond : o Nous ne sommes pas seuls, » Berthe, rougissant de confusion, fit un pas vers la porte.

Mais Pierre Raimond prit sa fille par la main, et, lui montrant monsieur de Hansfeld :

— Ma fille... mon sauveur.

— Que dites-vous, mon père?

— Tout à l'heure, perdu au milieu du brouillard, me trompant de chemin, je suis tombé dans la rivière.

— Grand Dieu !

Et Berthe se précipita dans les bras du vieux graveur, le serra fortement contre son cœur, puis lo regarda avec anxiété.

— Monsieur se trouvait par hasard sur lo quai, — reprit

Pierre Raimond, — il m'a sauvé... Mais ses forces s'étaient épuisées dans la lulle, je l'ai Iranspoiié ici...

Ali ! monsieur, —s'écria Cerllie, — vous m'avez rendu

mon père, alors (lue je n'ai peut-être jamais eu plus besoin do sa tendresse... et de sa protection!... Ilélas! nous ne pouvons rien pour vous ; mais Dieu se cliargera d'acquitter notre dette...

— Je suis trop payé, madame, eu apprenant que j'ai rendu un père à sa fille.

— Mais au moins que nous sachions à qui nous devons tant, — dit Pierre Raimond.

— Ouel nom joindre à nos prières en priant Dieu de vous bénir? — ajouta lîerthe.

— Je m'appelle Arnold... Arnold Schneider, — dit monsieur de Hansfeld en rougissant et balbutiant, un peu.

Pierre Raimond attribua cet embarras à la modestie de .son sauveur, et reprit :

— Mais où pourrais-je aller, monsieur, vous rendre grâce de m'avoir conservé mon enfant?

Monsieur de Hansfeld rougit de nouveau ; après un moment de silence, il répondit :

— Si vous le permettez, monsieur, c'est moi qui viendrai quelquefois m'informer de vous, et recevoir ainsi le prix de ce que vous appelez... ma bonne action...

— Je n'insiste pas, monsieur, — dit Pierre Raimond ; — je conçois le sentiment qui vous fait nous cacher votre demeure," peul-êire mémo voire vrai nom. Je respecterai votre réserve... seulement, soyez assez généreux pour venir quelijuefois à moi, puisque vous ne me permettez pas d'aller à vous... Promettez-le-moi... épargnez-moi jusqu'à l'apparence de l'ingratitude.

— Je vous le promets, monsieur... Mais je me sens tout à fait remis à cette heure: auriez-vous la bonté, si cela se peut, de me faire venir une voiture?... je ne veux pas abuser plus longtemps de votre hospitalité.

Le portier étant resté d'ans la chambre du graveur, Berthe alla lui dire d'amener un fiacre.

Au bout de quelques instans, monsieur de Hansfeld sortit de la maison du graveur.

Pierre Raimond quitta ses vêteraens mouillés, et revint trouver sa lille.

En le voyant, Berthe se jeta de nouveau dans ses bras en s'écriant :

— Maintenant je puis sans crainte me livrer à ma joie... tu es là, tu es là... et ,i'ai failli te perdre... toi... toi... pauvre père!... cela est horrible... Je suis si heureuse do fe voir que je ne puis croire que tu aies couru ce péril... Non, non... quand je venais ici, quelque pressentiment m'aurait appris qu'un grand danger te menaçait... car enfin... on n'est pas sur le point de perdre son père sans qu'un affreux bri.sement de cœur vous en avertisse...

— Calme-toi, chère enfant, la Providence a eu pitié de nous. Aucun pressentiment ne t'a avertie, parce que sans doute je devais être sauvé... Tu le vois, — dit Pierre Raimond en souriant tristement, — tu me rends aussi .superstitieux que toi... mais n'oublions jamais ce que nous devons à ce généreux inconnu.

— Ohl jamais... jamais je ne l'oublierai; mais je crains que ma reconnaissance se confonde et se perde dans ma joie de te revoir, bon, excellent pèrel... maintenant je n'ai plus que toi au monde... — s"écria Berthe en fondant en larmes.

l'ierre Raimond serra tendrement les mains de Berthe dans les siennes, et lui dit avec amertume

— Encore de nouveaux chagrins !... malheureuse enl.-int !...

— Il ne m'aime plusl... je lui suis h charge'. . je lui .suis odieuse !... — dit Berthe en fondant en larme,*

— Oh ! mes prédictions !... — s'écria douloureusemenj If vieillard.

— Mon père, ne m'accablez pas!...

— Ce n'est pas un reproche, pauvre petite!... Hélas! c'est u;i cri do satisfaction an;ère... Mon amour pour toi ne m'avait i.;as irt'U'iii'... -'^^is qu'y a-l-il doue encore?

— Vous le savez, depuis la pénible scène (jui eut lieu ici, le surlendemain de notre arrivée, l'humeur de Charles s'tst de plus en plusaigrie, surtout à dater du jour ou nous sommes allés aux Français. Jusqu'alors au moins il avcvt, gardé quelque mesure; il m'avait môme exprimé son regret de s'êlre montre un peu dur envers vous... Mais à partir de cette funeste représentation aux Français, je dis funcsie, parce ce que le lendemain ont commencé pour moi de nouveaux tourmens ..

— El tu me les avais encore cachés ? Lorsque tu es venue dimanche... pourquoi ne m'as-tu rien dit?

— Je craignais tant do vous affliger... Mais à présent... mes forces sont à bout. Si vous saviez, mon Dieu I... si vous saviez...

— Courage... mon enfant... courage. Explique-toi, dismoi tout...

— Eh bien ! mon père... depuis cette représentation des Français, l'humeur de mon mari, déjà très irritable... est devenue sombre et méchante. Je le voyais à peine... i| sortait toute la journée et ne revenait qu'à une heure avancée de la nuit. A l'heure du repas, il était taciturne, préoccupé... deux ou trois fois il se leva do table avant la fin du dîner et alla se renfermer chez lui. Si je l'interrogeais sur les soucis qu'il parraissait avoir, il me répondait durement que cela ne me regardait pas... depuis, je ne hasardais plus un mot à ce sujet... Ce matin, pourtant... lui voyant l'air plus content que de coutume, je lui dis : a Vous me paraissez mieux aujourd'hui que les autres jours, Charles... » Voilà tout... mon père, pas autre chose, je te le jure.

— Pauvre enfant ! continue.

— Ses traits se rembrunirent au.ssitôt ; il s'écria avec amertume : « A quoi cela me sert-il d'être mieux? A quoi bon espérer... lorque vous êtes là comme une chaîne à la- (jupIIc je .suis désormais et pour toujours attaché... Maudit maudit .soit le jouroîi j'ai été assez faible pour vous épouser... pour donner comme un sot dans le piège que vous et votre père m'avez tendu!... »

Le vieillard comprima un mouvement de colère, et reprit d'une voix ferme :

— Et puis ensuite... mon enfant...

— Ce reproche était si cruel, si blessant, si peu attendu que je n'ai su que répondre... j'ai pleuré. H s'est levé vio! lommenl en s'écriant : « Quel supplice! oh! ma liberté! via liberté .'... » Mon Dieu ! je ne le ^êne en rien., pourtant ; tout ce que je lui demande, c'est de me permettre du venir vous voir.

— Ohl patience... patience!...— s'écria le graveur d'une voix continue.

— Voyant qu'il me traitait ainsi, — reprit Berthe — je m'écriai : « Cliarics, voulez-vous vous séparer de moi ? si je vous suis à charge, dites-le...

a Eh bien I oui, » me répondit-il en fureur, « oui, vous m'êtes à charge ; oui, je vous hais... car vous m'avez contraint de faire le plus sot des mariages... et jamais je ne vous le pardonnerai... » — Mais, mon Dieu ! lui dis-je, qu'ai-je fait, qu'avez-vous à me reprocher? o Oh ! rien 1 vous êtes Irop adroite pour cela... Vous savez bien que si vous me trompiez je vous tuerais, vous et votre complice. Ce n'est pas la vertu qui vous retient dans le devoir, c'est la [leur...» En disant ces mois, il est sorti violemment... et votre lille et venue vous trouver, mon père... car elle n'a phjs que vous au monde 1 — s'écria Berthe en fondant en lai mes.

— Cela devait être, — dit Pierre Raimond ; — ce cœur égoïste, ce caractère orgueilleux et têtu devait te faire payer cher... bien cher un jour... les sacrifices qu'il s'était imposés pourobtenir ta main à tous prix. Mais cela ne peut pas so passer ainsi... Tu comprends bien qu'il faudra que j'cmpC'che de torturer de la sorte mon entant chérie; tu t'es toujours admiralilement conduite en"ers lui... H ne te brisera pas comme un jouet de son caprice.

— Mais que faire à cela? que faire?

PAUl.A MONTI.

— Suis lrani]uille... Dieu merci I j'ai encore do la force cl (le l'énergie.

— Oh 1 de grâce, pas do sci^-nes violentes I

— l'as de viok^nce.. mais de la fermeté. J'ai le bon droit et la raison pour moi, jedérciids la cause do mon enfant... je suis lran(iuille. Mais d'abord, il me faut (juillir ce logis. Heureusement j'ai vécu assez économiquement avec coque lu m'as forcé d'accepter pour avoir mis une pelile sonnne de CtMé... Jointe ;i la vente de ce modcsio mobilier... elle assurera mon enln'e à Sainte-Perrine.

— Ohl mon père... jamais!... jamais!...

— Berllie... mon enfant... lu sais ce que je pense au sujet lie ces asiles dus et ouverts 5 l'inlortuno honnête; et d'ailleurs, voyons, crois-tu ipie dans noire po.sition jo puisse avoir la moindre obligation à ton mari 7

— Non, sans doule... Ohl jamais... après ces durs et luimilians reproches.

— Kh bien donc !... que faire? comment vivre ?

— Écoute donc, mon bon père... Depuis la scène pénible ijui 0 eu lieu ici... il y a (juelques jours, lorsque mon mari a osé vous reprocner le secours qu'il vous accordait... j'ai bien relléchi h votre position, et j'ai, jo crois, trouve un bim moyen do l'améliorer... si vous voulez toutefois me si'conder.

— Parle... parle.

— llélasl je suis aussi pauvre que vous, mais il me reste. Dieu merci ! le talent que vous m'avez donné... Autrelois, il nous aida à vivre .. depuis mon mariage, il a été ma consolation pendant de cruels- momens do chagrins... Il sera aujourd'hui notre ressource.

— Chère enfant... que veux-lu dire?

— Charles me l.iisse libre de vous consacrer les matinées ilii jeudi et du dimanchede chaque semaine... Qui m'empi'^idie ces jours-lh d'avoir comme autrefois, des écolières dans la chambre que vous m'avez conservée ? je prierai quelques-unes de mes anciennes élèves de m'en cherclier... et, pour que l'amour-propre de mon mari n'en souffre pas, je donnerai, s'il le faut, les leçons sous mon nom de fille... De la sorte, bon père, vous ne manquerez du rien, et...

Pierre Uaimond interrompit Berthe en la prenant dans ses bras avec allendrissement.

— Pauvre chère enfant !... Non... jo no souffrirai pas que tu joignes les préoccupations de l'élude, du travail, à tes autres chagrins...

— Oh I mon bon pèro, co sera au contraire pour moi la plus charmante des consolations... voyons... me refiiserezvous le seul bonheur peut-ôlre dont je puisse jouir?

— Non... eh bien ! non... mon enfant bien aimée... cette résolution est noble el belle... l'accepter... c'est l'apprécier ce qu'elle vaut...

— Vous consentez!... — s'écria Berthe avec une joie indicible.

— J'y consens... el cette nouvelle marque do l'élévation de ton cœur m'iinpo.se plus que jamais le devoir d'exiger que Ion mari te Ira'te avec les égards, les soins, le resfiecl que tu mérites, el, aussi vrai que |o m'appelle Plern! Uaimond... nou-seulemeut je l'exigerai, mais je l'obtiendrai.

DECOUVEBTE.

Madame de MansfeM, continuant d'écrire h monsieur de Morville sous un nom sii|iposé, avait reçu phisiem-s réponses. Un matin (quelquis jours après que monsieur de Hansiéld etlt sauvé la vie du père de Berthe de Brévanne.s),

Iris, revenant du bureau de la poste restante, apporta uno leiire .-1 s:i maîtresse.

1,0 co'ur de la princesse battit do joie on reconnaissant l'érrilure du monsieur de Morville.

Cette lellrc! ('^lait ainsi conçue :

« Voilà la cinquième fois que j'écris h ma mystérieuse amie, ses consolations me sont tellement douces et précieuses, elles me viennent si bien en aide pour supporter la tristesse où me plonge' un amour maltieiireux, <pi(! je ne saurais trop la remercier de son tendre intérêt. Il y a [lour moi un charme singulier dans ces conlldences à la fois si vagues et si piéci.ses faites à une inconnue, qui apprécie l'élat de mon cœur avec une délicatesse infinie... J'ai été frappé de co que vous me dites sur le honhcur d'aimer^ mcme sans espoir, de mânc qu'on aime Dieu pour Dieu, et de trouver dans la seule dérolion à I oljn/ adoré une pure el ineffable félirilé. Vos pensées à ce sujet sont en tout si semblables aux miennes... et Cela dans leurs nuances les plus in.saisis.sables, qu'à force de ir.'en élonner, il m'est venu à l'esprit une idée absurde, bizarre, et folle... Cette idée est que.... mais non... je n'o.serai pa.^ même vous l'écrire... du moins avant de vous avoir avouf- une autre d(! mes croyances... Je suis fermement convaincu qu(! deux personnes passionnément é|)rises l'une de l'autre doivent avoir sur l'amour certaines idées absolument semblables... aussi, en conséquence de toutes mes folles pensées, je suis assez fou pour conclure... que vous pourriez bien être... la femme que j'aime... sans es[)oir, et (jui, à un bal do l'Opéra, m'a dit ces mois : Fauat el Childe-Ilarold... lors d'une .soirée que je n'oublierai de ma vie. »

En lisant ce passage, madame de Ilansfeld tressaillit el devint pourpre de surprise, de bonheur el do confusion ; elle continua de lire avec un violent hatteinenl de cœur.

« Pardonnez-moi cet espoir insen.sé... Si jo me trompe, ces mots seront incompréhensibles pour vous ; si je ne mo (rompe pas, il p(ait néanmoins vous convenir que je ti'aie pas deviné, alors vous me répondrez que je suis 'lans l'erreur, et notre correspondance continuera comme par le passé.

« Maintenant, parquet pressentiment, parquet instinct ai-je été amené à croire que ces lettres m'étaient écrites par vous? Je l'ignore... Sans doute la présence de l'être ain.e se manifeste en tout et partout, même malgré le mystère ()ui semble le plus impénétrable. Si l'on distingue entre mille voix... une voix pdorée, pourquoi ne reconnaîtrail-on pas de même l'esprit, la pen^i'C de la femme que l'on chérit? Si je ne me suis pas trompé... ce phénonlèno s'expliquer.ii't plus encore par la sincérité que par la sagacité de mon amour. Alors... je vous en supplie, ne me refusez pas la .seule consolation qui me reste... j'allai pre.sque dire ijui nous reste. Songez à tout le bonheur que nous pouvons encore cspérerdecctiecorrespondance... et puisquelleconiiance absolue, aveugle, doit nous donner l'un pour l'autre mon étrange déconverti!! ne prouverait-elle pas autant en faveur de votre amour que du mien ? Vous ni\ m'avez pas écrit un mot qui pût vous déceler, cl pourtant je vous ai reconnue... Oh I de grAce, répondez-moi ! Oui, nous pouvons être encore bien heureux, malgré la barrière infranchis.sable qui nous sépare, l'royant n'être pas aimé do vous, je vous fuyais obstinément, dans la-crainte d'augmenter encore les cfiagrins d'une passion déjà si malheureuse ; mais si vous la partagiez... pourquoi me rcfuseriez-vous le bonheur de vous rencontrer .souvent... tort i n restant, aux yeux du monde, étrangers l'un à l'autre? J'ai juré... non de ne plus vous aimer, cela m'était impossible; mais j'ai juré, lors même que vous répondriez à mon amour, de ne jamais porter atteinte à la .sainteté de vos devoirs, et de ne jamais me présenter chez vous. En restant fidèle, comme je le dois, à ce serment, quels seraient nos torts? qu'aurinns-nous h redouter? N'èles-vous pas liée par vulre amour comme jo le suis par ma parole... parole dont je ne

serais délié que lo jour oîi je pourrais aspirer à votre main ?

» Mais à quoi bon entrer dans de pareils détails si mon cœur se trompe... si vous n'êtes pas voits? Un mot encore... si j'ai deviné juste, je vous le jure sur l'iionneur, personne au monde no m'a rien dit qui pût me faire •soupçonner que vous m'écriviez... Cette découverte est un Je ces miracles de l'amour qui ne semblent impossibles i.u'aux impies et aux athées.

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