‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 67 sur 68 · LA CHASSE AU MABAIS · texte numérisé non relu

LA CHASSE AU MABAIS

Monsieur de Hansfeld était à la fois surpris, ému, troublé.

Il venait de voir Berthe descendre de voiture avec monsieur de Brévannes, Berthe à qui il avait cru dire à tout jamais adieu lors de sa dernière entrevue avec elle chez Pierre- Rainiond.

Ayant toujours ignoré que Paula connaissait monsieur de Brévannes, Arnold ne pouvait concevoir pourquoi celui-ci conduisait sa femme à l'hôtel Lambert, et comment madame de Hansfeld s'était liée avec Berthe, dont elle le savait épris. Paula, pour échapper au voyage d'Allemagne dont son mari la menaçait, ne l'avait-elle pas menacé à son lourde révéler les entrevues qu'il avait avec Berthe chez le graveur, de les révéler, disons-nous, à monsieur de Brévannes.

Quel était donc le but de Paula en recevant Berthe à l'hôtel Lambert? Etait-ce aflectation, indifférence?

Arnold se perdait en conjectures; en songeant qu'il allait revoir Berthe, l'étonnement, le bonheur, la crainte l'agitaient malgré lui. Il dit à Paula, d'une voix légèrement émue :

— Il me semble que je viens de voir entrer une visite pour vous?

— Oui... — répondit madame de Hansfeld avec embarras. — Une femme de mes amies m'a présenté dans le monde madame de Brévannes, que l'on dit charmante, et que vous trouvez telle... — ajoiita-t-elle en riant d'un air forcé. — Madame de Brévannes m'a demandé quand je restais chez moi, je lui ai dit aujourd'hui, et je l'avais oublié... On l'a fait un moment attendre avec .son mari... Ne vous ayant pas vu, il m'a été impossible de vous prévenir de cette visite... qui, je le crois, ne pouvait d'ailleurs vous être dé.sagréable.

— Ma marraine me perniettra-t-elle de lui faire observer que voilà dt-jà bien longtemps que les personnes attendent? — dit Iris avec une sorte de familiarité respectueuse à laquelle on était habitué.

— Elle a raison, — dit monsieur de Hansfeld. Imprudemment entraîné par le désir de revoir Berthe , il sonna. Un laquais parut. — Faites entrer, — dit le prince.

Le laquais sortit.

Iris et Paula échangèrent un regard.

Pour l'intelligence de la scène suivante, nous dirons que quelques lignes du livre noir, toujours écrites au nom de Paula et communiquées le matin même par Iris à monsieur de Brévannes, apprenaient à celui-ci que l'objet de l'amour de Bcitlie était le prince de Hansfeld, et que très souvent elle avait eu des entrevues avec lui, sous un nom supposé, chez Pierre Raimond.

Quelques mots expressifs indiquaient le parti terrible que monsieur de Brévannes pouvait tirer de cet amour, dont la punition, s'il devenait coupable et flagrant, pouvait assurer la hberté de monsieur de Brévannes et de Paula.

Après cette découverte, monsieur de Brévannes redoubla d'hypocrisie afin d'augmenter encore la sécurité de sa femme, qu'il se promit néanmoins d'ob.server attentivement, quoiqu'il ne doutât pas qu'elle aimât le prince.

Le premier refus de Berthe de se rendre à l'hôtel Lambert, son émotion croissante en approchant des lieux où elle allait revoir Arnold, étaient des preuves convaincantes de cet amour. Monsieur de Brévannes s'étant d'ailleurs informé auprès du portier de Pierre Raimond des visites que recevait le graveur, monsieur de Hansfeld lui avait

PAUI.A MONTI.

été si oxaclomont dopoint qu'il n'attendait qut> l'occasion do voir lo prince pour s'assuror de son identité avec lo visiteur assidu do Pierre Rainiond.

Pailla, assise auprc^'s de la cheminée, avait h côté d'elle une potito table sur laquelle était placée la fatale opinRlo qui, remise h Iris, devait l'emp/S'her de dévoiler h monsieur do Brévannes la fourberie dont il était dupe, et le laisser dans la iréanco qu'en so débarrassant de sa femme et du prince il pourrait épouser Paula.

la boliémienne, occupée d'un travail de tapisserie, était h demi cachée par les rideaux de la fenWro auprès do laquelle elle se tenait; mais elle pouvait néanmoins no pas quitter sa maîtresse du regard.

Kl, il faut le dire, ce regard semblait quelquefois exercer sur Paula une sorte de fascination.

Enfin monsieur do Hansfeld, debout devant la cheminée, dissimulait h peine son émotion.

La porte s'ouvre, un valet de chambre annonce :

— Monsieur et madame de Prévannes I

Peut-être trouvera-t-on un contraste assez dramatique entre la conversation futile, oiseuse, désintéressée des quatre acteurs de celte scène, et les anxiétés, les passions diverses et profondes qui les agitaient.

Madame de Ilaiisfeld se leva, fit quelques pas au-devant de Berllie, et lui dit avec grcîcc :

— Vous Oies, madame, mille fois aimable d'avoir bien voulu vous rappeler que je restais chez moi aujourd'hui.

— Madame... vous... Ctes bien bonne, — balbutia Berthe, en baissant les yeux de pour de rencontrer ceux d'Arnold.

La malhourouse femme so sentait défaillir. La |)rincesse ajouta :

— Voulez-vous me permettre, madame, de vous présenter monsieur ds Hansfeld, qui n'a pas eu jusqu'à présent l'honneur de vous rencontrer?

Arnold s'avança, salua profondément et dit à Berthe :

— Je regrelle toujours de no pas accompagner madame de Hansfeld dans le monde aussi souvent ([uo je lo désirerais ; mais après la bonne fortune (|u'ello vous a due, madame, je le regrette doublement; pourtant je me console, puisque je suis assez heureux pour pouvoir vous présenter mes... hommages.

Voulant venir au secours de Berthe, qui, do plus en plus troublée, no trouvait pas un mot à répondre à Arnold madame do Hansfeld dit à celui-ci, en lui présentant monsieur de Brévannes d'un gesle :

— Monsieur de Brévannes...

Ce dernier salua.

Le prince lui rendit ce salut et lui dit avec afTabilité :

— Je serai toujours enchanté, monsieur, devons rencontrer chez madame de Hansfeld, et j'espère que j'aurai le plaisir de vous y voir souvent.

— Aussi souvent, monsieur, qu'il me sera possible do profiter d'une offre si aimable sans en abuser...

Après ces préliminaires indispensables, les quatre personnages s'assirent : Paula à sa place, à droite de la cheminée, Berthe à gauche, monsieur de Brévannes à côté de madame de Hansfeld, et Arnold auprès de la fille du graveur.

Le prince, sentant la nécessité de vaincre son émotion, faisait les honneurs de chez lui avec la plus parfaite dignité.

Berthe, de son côté, so rassurait peu h peu ; Paula tachait do no pas céder a\ix terribles préoccupations que devait lui causer son dernier entretien avec Iris.

Monsieur de Brévannes, qui avait toujours entendu parler du prince do Hansfeld comme d'une sorte d'original, farouche, bizarre, à demi insensé, et qui s'était demandé comment sa tomme avait pu s'éprendre d'un tel homme, monsieur de Brévannes resta stupéfait do la distinction et de la gracieuse urbanité du prince . dont la figure juvénile et douce était des plus charmantes.

Alors il comprit parfaitement l'amour do Berlbe, et sa rage s'en augmenta contre elle et contre monsieur de

OBUV. CnOISIBS. — II.

Hansfeld. Aussi jetait-il quelquefois sur celui-ci, h la dérobée, des regards de lj;,'re; [)uis il cherchait les yeux de Paula avec un air d'intelligence tour h tour sombre et passionné, (|ui prouva h madame de Hansfeld qu'Iris no l'avait pas trompée au sujet du livre noir.

Un silence assez embarrassant avait succédé aux premières banalités do la conversation.

Le prince lo rompit en disant h Berthe :

— Vous avez di"), madame, avoir bien de la peine h trouver cette demeure isolée au milieu de ce (piartier désert?

— Non, monsieur, — répondit Berthe en rougissant jusqu'aux yeux ; — mon père... habite très près d'ici.

Cette réponse, que la jeuno femme avait, pour ainsi dire, faite involontairement, redoubla sa confusion en lui rappelant les pn-miers temps do son amour pour Arnold. Celui-ci so hâta d'ajouter :

— C'est différent, madame; mais venir ht l'île Saint- Louis, c'est toujours une espèce de voyage pour les véritables Parisiens.

— Du moins, — dit monsieur do Brévannes, — on est bien dédommagé do ce voyage... comme vous dites, monsieur, en pouvant admirer cet hôtel... un véritable palais I...

— En effet, — dit Paula pour prendre part à la conversation, — dans le faubourg Saint-Germain, ce quartier des beaux hôtels, que nous avons habité pendant quelque temps, on ne trouve rien de comparable h colle demeure véritablement grandiose.

— On ne peut plus bâtir des palais maintenant, — dit monsieur de Brévannes, — les fortunes sont beaucoup trop divisées... Vous avez beaucoup plus de bon sens que nous, messieurs les étrangers ; en Angleterre, en Bussie, en Allemagne aussi, je le suppose, le droit d'aînesse a sagement maintenu le principe de la grande propriété.

— Je suis SÛT, monsieur, — dit en souriant monsieur de Hansfeld, — que vous n'avez jamais eu do frère ou do sœur?

— C'est vrai, monsieur ; mais qui vous donne cette certitude?

— Votre admiration pour l'excellence du droit d'aînesse.

Monsieur de Brévannes ne comprit pas ce qu'il y avait d'aimable dans les paroles du prince, et il répondit :

— Vous croyez, monsieur, que, si je n'étais pas fils unique, j'aurais eu d'autres manières de voir à ce sujet?

— Je crois, monsieur, que votre manière d'aimer vos frères et vos sœurs aurait complètement changé votre manière de voir à ce sujet. Mais, pardonnez-nous, madame, — dit le prince en s'adressant à Berthe, — de parler pour ainsi dire politique; ainsi, sans transition aucune, je vous demanderai ce que vous pensez de la nouvelle comédie... donnée au Théâtre-Français. Madame de Hansfeld et moi, nous avons eu le plaisir de vous y voir, je n'ose dire do vous y remarquer.

— Cela no pouvait guère être autrement, — dit Bortho en reprenant un peu d'assurance ; — j'étais à côté de madame Girard, qui ax'ait une coiffure si singulière qu'elle attirait tous les regards.

— Je vous assure, madame, — reprit Paula, — qu'en jetant les yeux dans votre loge nous n'avons vu le singulier bonnet... le sobieska de madame Girard, que par hasard.

— Cotte comédie m'a paru charmante et remplie d'intérêt, — dit Berthe, — et, sans connaître l'auteur, monsieur do Gercourt, j'ai été enchantée de son succès... il avait tant d'envieux I

— L'auteur, monsieur de Gercourt, est tout à fait un homme du monde? — demanda madame de Hansfeld.

— Oui, madame, — reprit monsieur de Brévannes; — il a été l'un des cinq ou six hommes les plus à la mode do Paris ; on lo classait mémo immédiatement après le beau Morville, cet astre qui a longUnips brillé d'un éclat sans égal ; entre nous, je ne sais pas trop pourquoi ; c'était un engouement ridicule, rien de plus, car Gercourt et boau-

coup d'autres ont mille fois plus d'agrémens que ce prétentieux monsieur de Morville.

Paula tressaillit en entendant prononcer un nom si cher à son coEur.

Le regar 1 do la princesse rencontra le regard d'Iris... ce regard lui pesa sur le cnrur comme du plomb.

ignorant complètement l'amour de Paula pour monsieur de Morville, et croyant d'un bon effet aux yeux de madame de Hansfeld de faire montre de dédain à l'endroit d'un des hommes les plus rccliercliés de Paris; cédant d'ailleurs à un sentiment d'envie et h une hal)itude do dénigrement qu'il avait depuis longtemps prise à l'égard de monsieur de Morville, qu'il détestait sans autre motif qu'une basse jalousie, monsieur de Brévannes continua :

— Ce monsieur do Morville a une jolie figure, si l'on veut ; mais il a l'air si stupidement satisfait de lui-même, qu'il en fait mal au cœur. On parle de ses succès ; après tout, il n'a jamais réussi qu'auprès de ces femmes faciles auxquelles on peut prétendre pourvu qu'ORSOit du monde dont elles sont... On a fait beaucoup de bruit de sa liaison avec cette anglaise : il en était fort épris, soit ; mais elle se moquait de lui, comme fera toute femme de bon goût; car ne trouvez-vous pas, madame, qu'on peut toujours à peu près juger de la valeur d'une femme par la valeur de rhomine qu'elle distingue'?

— C'est généralement vrai, monsieur, — dit Paula en se contenant.

— Eh bien I madame, vous venez d'apprécier les sots et ridicules enthousiastes de ce sot et ridicule Morville.

Rien de plus vulgaire que ce dicton : Les petites causes produisent souvent de grands effets. Mais aussi rien de plus vrai que cette vulgarité.

En voici une nouvelle preuve :

Monsieur de Hansfeld ne connaissait pas monsieur de Morville, il lui était donc indilTérent d'en enlendre parler en mal ou en bien ; mais, ci^daiU malgré lui sans doute à un vague désir de se mettre birn avec monsieur de lirevannes, il crut lui être agréable en partageant son avis au sujet de monsieur de !\Iorville.

Enfin, la pauvre Berthe elle-même, autant par envie de complaire à son mari que par suite de cette déférence, de cet acquiescement involontaire qu'une femme accorde loujours au jugement de celui qu'elle aime, la pauvre Berllie, disons-nous, fut, pour ainsi dire, le naïf et timide écho du prince dans la conversation suivante.

Cette conversation fut la cause; nous dirons tout à l'heure \ effet.

Monsieur de Hansfeld reprit donc :

— Je ne connais pas monsieur de Morville, je l'ai aperçu leux ou trois fois ; il m'a paru beau, mais d'une affectalation presque ridicule, et j'ai entendu dire que l'on exagérait beaucoup son mérite...

— C'est aussi ce que j'ai entendu dire... — ajouta la mal- 'ii'ureuse Berthe ; — il a, ce me semble, une figure très régulière... mais peut-être un peu insignilianle.

Paula ne dit pas un mot ; elle prit sur la petito table l'épingle fatale, et se mit à jouer avec ce bijou.

Iris ne quittait pas sa maîtresse du regard.

Elle tressaillit d'une sombre joie au mouvement de sa maîtresse.

On le voit, la petite cause commençait à produire son effet.

— Je suis enchanté de voir une personne de gortt comme vous, monsieur, ■•— dit monsieur de Brévannes au prince, — rendre mon jugement décisif en l'approuvant.

Arnold, pour achever do se mettre tout à fait dans les bonnes grâces du mari de Berthe, hasarda un léger mensonge et reprit :

— Je me souviens même d'avoir un jour écouté sa conversation, et je l'ai trouvée au-dessous du médiocre...

— Il est vrai que monsieur de Morville ne passe pas, dit-on , pour avoir infinimcut d'esprit.... — ajouta le

doux et tendre écho, en baissant ses grands yeux bleus, et en rougissant à la fois et de mentir et de faire une sorte de bassesse pour être agréable à monsieur de Brévannes.

La petite cause continuait de produire son effet.

lenant dans sa main droite l'épingle constellée, madame de Hansfeld battait pour ainsi dire sur sa main gauche la mesure du crescendo de colère qui l'agitait, et qui enveloppait Berthe, monsieur de Brévannes et le prince.

Dans ce moment, elle rencontra les yeux d'Iris, et, au lieu de détourner son regard de celui de la boliémienne, elle la regarda un moment d'un air tellement significatif, qu'Iris crut qu'elle allait lui donner l'épingle.

Monsieur de Brévannes reprit, en s'adressant à madame de Hansfeld :

— Mais vous-même, madame, que pensez-vous de monsieur de Morville? N'avons-nous pas raison do nous révolter un peu conlie l'admiration moutonnière qui fait une idole d'un liouime nul ?

— Certainement, monsieur! — dit Paula, — il est très bien de ne pas accepter des renommées par cela seulement qu'elles sont des renommées...

— C'est qu'aussi jamais renommée ne fut moins méritée; et je ne suis pas le seul, je vous le jure, qui proteste contre elle... Beaucoup de personnes pensent comme moi ; et ce qui indispose contre ce monsieur de Morville, c'est qu'il prétend à tous les succès. A l'entendre, il monte à cheval mieux que personne, il fait des armes mieux que personne, il lire à la chasse mieux que personne...

— Est-ce que monsieur de Morville est grand chasseur ?

— dit Arnold.

— Il en a du moins la prétention, car il les a toutes ; mais jo suis S'ûr qu'il justifie aussi peu celle-là que les autres, et qu'il chasse par ton et non par plaisir.

— Il a tort, — dit Arnold, — car c'est un des plus vifs plaisirs que je connaisse...

— Vous êtes chasseur, monsieur? — dit monsieur do Brévannes.

— Nous avons de si belles chasses en Allemagne, qu'il est impossible de ne pas avoir ce goût. Il est surtout une chasse que j'aimais beaucoup, et qui n'est peut-être pas très connue en France...

— Quelle chasse , monsieur ?.... Je puis vous renseigner, car j'ai aimé, j'aime encore passionnément la chasse...

— La chasse au marais. Nous avons en Allemagne d'admirables passages d'oiseaux aquatiques.

— Vous airnez la chasse au marais I... — s'écria monsieur de Brévannes après un moment de réflexion, et comme éclairé par une idée subite.

— A la folie... monsieur... Mais avez-vous en France beaucoup de ces chasses?

— Nous en avons, et je puis même dire que j'en ai une chez moi, en Lorraine, des plus belles de la province...

~ CertainemontI — dit naïvement Berthe, — ce malin même encore le régisseur de monsieur de Brévannes lui a annoncé qu'il y avait en ce moment un passage extraordinaire de... je ne me rappelle pas lenomdecesoiseaux,

— dit Berthe en souriant.

— Un passage de halbrans ; ils sont venus s'abattre sur nos étangs par nuées... e(, tenez, monsieur, — dit monsieur do Brévannes avec une expression de franche cordialité, — si je ne craignais pas de passer pour un vrai paysan du Danube... pour un homme par trop sans façon...

Le prince regardait monsieur de Brévannes avec surprise.

— En vérité, monsieur, — lui dit-il, —je ne comprends pas...

PAUI.A MONTI.

— Kh bieiil ma foi, arrière la houle! ontrc chasseurs la fruiuhiso avant lûut. Le passago des h.tibraiis est matînilique ci'lte année, il dure loujuurs au innins une huilaine. J'ai quatre cents arpcns d'ilaii^s; nui maison pstcomlortalileinent arrangée pour l'hiver... i)ernioltez-nioi tle vous olïrir d'y venir tirer qu('l<iues coups de l'iisil ; on frenlesix heures nous serons chez moi... l'^l si, par un hasard inespéré, niadami^ de llanstVld n'avait jias trop d'aversion pour la campagne pemiant (luelques jours d'hiver, uiadame de Brévannes lûcherait do lui en rendre le séjour le moins désagréable possible. Vous le voyez, monsieur, lorsipio je me mets à ÔLro indiscret, jo no le suis pas à demi...

A celle proposition si brus(|ue, si inattendue, si en dehors des habitudes et des usages reçus, et qui, acceptée par monsieur dellansl'clil, pouvait avoir de si terribles résultais, In princesse Iressaillit, Berthe rougit et frissonna, li'is btuulitsur sa chaise. Monsieur de llansléld put à peine dissimuler sa joie; pourtant, avant d'ateepler, il tàelia, niais en vain, de rencontrer le regard de Ijerthe. l.a jeune femme n'osait lever Us yeux.

Arnold interpréta cette expression négative en sa faveur, et répondit :

— En vérité, monsieur, cette offre est si aimable et faite avec tant de bonne gnlce... (]ue je craindrais de vous laisser voir tout le plaisir qu'elle me fait, si, conune vous le dites, entre chasseurs on no devait pas, avant tout, accepter franch£ment co qu'on vous oflre franchement.

— Vous acceptez donc, monsieur? — s'écria monsieur do Brévannes. Puis, s'alressaut à Paula : — Puis-jo espérer, mailamo, que l'exemple do monsieur de llansléld vous encouragera, si sauvage que soit mon invilation, si insolite que soit en plein hiver, je n'ose din;... une telle partie de plaisir. Je suis sûr que madanui de Brévannes ferait de son mieux pour vous faire trouver *Bi!ins longs ces quelques jours de soliludo au milieu do nos bois.

— Croyez, madame, — dit Berlhc d'une voix altérée, — que je serais bien heureuse si vous daigniez nous accorder cette faveur.

— Vous 6tes mille fois aimable , madame ; mais je crains de vous causer un tel dérangement... — dit Paula dans une inexprimable angoisse, lîlle sentait que de sou consentement allait dépendre son avenir, celui de monsieur de Morville, celui de Bertlu; et d'Arnold ; car, ainsi (pic l'avait prévu Iris, sans s'attendre pourlaut à cet incident si peu prévu, elle sentait que les événeuiens allaient se précipiter d'une nuinière efTiayanle.

— Soyez généreuse, madame, — dit monsieur de Brévannes; — nous tâcherons de vous distraire... nous oiganiserons pour vous de véritables chasses de demoiselles; j'ai des furets excellens... Si vous ne connaissez pas le divertissement du furetage, cela vous amusera, je le crois... Le temps est assez doux cet hiver... je puis vous promettre une pêche aux flambeaux... Enlin, j'ai une réserve bien peuplée de daims et de chevreuils ; vous en verrez prendre (pielijues-uns dans les toiles. Je me hâte de vous dire que cette chasse n'a rien de barl)are, car les victimes restent vivantes. Je sais, madame, que ce sont là de rustiques et simples amusemens; mais le contraste même qu'ils offrent avec la ville de Paris pendant l'hiver peut leur donner quelque piquant... de même qu'a|irès les avoir goûtés vous trouverez peut-être plus de saveur aux brillans plaisirs du monde.

— Croyez, monsieur, — répondit Paula, dans une anxiété de plus en plus profomle, — que celle parlie de plai>ir improvisée me serait extrêmement agréable par la seule présence de madame do Biévannes; mais jo crains V raiuient (ju'i^lle ne consmte à ce voyage impromptu que par considéralion pour moi.

— Oh I non, madame, j'y trouverai, je vous assure, le plus giand charme... le plus grand plaisir...

Encore un effet important causé pur une petite cause.

Ces parohs furent . prononcées par Bertho avec une si naivo expression de bonheur et de joie... le regard (pi'ello échangea en ce moment avec Arnold (regaril rniildcment intercepté par Paula) trahissait une passion si profonde, si ineffable, si radieuse, ipio tous les serpensde l'envie et do la rage mordirent madanuî de llansfeld au cnnir.

Paula aussi aimait av(>c passion, avec enivrement... et cet amour ne devait jamais être heureux, la vue d'un bonheur qui lui était interdit redoubla sa colère ; elle se souvint de la malveillance presque méprisante avec laquello monsieur de Brévannes, monsieur de llansfeld et Berthe ■ a\aient parlé de monsieur de Morville ; elh; les enveloppa tous trois dans lo même sentiment de haine ; dans ce UjOmentd'exv.spératiou, d'autant plus vioh'Ute i|u'elli! était plus contrainte, elle accepta l'offre ds monsieur do Brévannes, et dit à Bertlx" d'une voix dont elle sut parfaitement dissimuler l'émotion:

— lili bien ! madame, au ristpie d'être véritablement fâcheuse en me rendant à votre aimable insistance... j'accepte.

— Oh I que vous êtes bonne, madame! — s'icria Berlhe.

— Et quand partons-nous, monsieur do Brévannes ? — dit le prince sans [louvoir dissimuler sa joie ; — je me fuis une fêle de ciHIe chasse.

— Jo serai aux ordres de madame do llansfeld, — ilil monsieur de Brévannes ; — seulement, jo lui ferai observer (|ue le séjour des oiseaux de passage est ordinainincnt assez court, et (jue nous devrions nous rendre chez moi le [lins tôt [lossible.

— (,)u'cn pensez-vous, madame ? — dit monsieur do Hansléld à sa feunno.

— Mais si deuuiin... convient à madame do Brévannes...

— A merveille. — dit monsieur de brévannes. — Moi et ma femme, nous partirons ce soir pour vous précédi-r de quelipies heures, et avoir au moins le plaisir de vous attendre.

A ce moment, [ris se leva.

Ce mouvement rappela à madame de Hansl'eld toute la terrible réalité de sa position.

Un nuage lui passa devant les yeux, sa respiration se suspendit un moment sous la violence des baltemens de son cœur ; elle frissonna comme si une main de glace eût passé dans ses cheveux.

Le moment fatal était arrivé.

Il s'agissait pour elle de faire le premier pas dans la voie du crime.

Si elle laissait sorlir Iris sans lui donner l'épingle. Iris allait tout révéler à monsieur de Brévannes, et Paula renonçait à l'espoir si prochain, si probable, d'épouser monsieur do Morville. en profitant d'un double; meurliedont elle serait toujours complètement innocente aux yeux du monde.

Iris rangea assez bruyamment quelques objets sur sa table, pour donner un avertissement à sa maîtresse.

Paula hésitait encore...

Iris lit un pas vers la porte...

Une lult(! terrilde s'engagea dans l'ùmo do madame do llansléld, entre son bon et son mauvais ange.

Iris fit encore un pas, atteignit la porte, leva lentement la main pour la poser sur le boulon de la serrure.

Lo pêne cria...

1.0 mauvais ange do Paula eut le dessus dans la lutte ; mailamo de llansfeld dit d'une voix si basse, si basse : « Iris!... » qu'il fallut toute l'attention (jue prêtait la lioh('Uiienue à cette scène pour que ce mol parvint jusqu'à elle.

Iris fut en deux pas auprès do sa maîtresse.

— Tenez... allez, je vous prie, sen'er cette épingle... — dit Paula d'une voix défaillante.

Et elle remit l'épingle à la bohémienne. Iris, en louchant la main do sa maîtresse pour prendre co bijou, la sentit humide et glacée.

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