REVELATIONS
Madame de Hansfeld hésitait sur la manière d'ouvrir la conversation et d'arriver à la connaissance de la vérité, elle craignait qu'en lui parlant avec rigueur. Iris, effrayée, ■l'obstinât dans une négation ab.solue. Elle crut avoir trouvé le moyen d'éviter cetécueil.
— Monsieur de Hansfeld sort d'ici, ^-dit-elle tristement à Iris. — Je sais enfin la cause de toutes les étrangetés qui m'avaient fait croire sa raison ('garée.
— Ce motif, marraine ?
— Trois fois on a attenté à ses jours...
— C'est un rêve... comme il en fait tant.
— Trois fois, te dis-je, on a attenté à ses jours... *i m » fi s preuves...
— Alors, il connaît le coupable?.,.
— Il croit le connaître.
— Et le coupable, marraine?
— C'est moi...
— Vous?...
— Il le croit...
— Il vous a menacée ?...
— Oui.
— Et de quoi?
— De la justice... des tribunaux...
— Vous êtes innocente, que vous importe?
— Mais le scandale d'un procès... mais la honte d'être soupçonnée...
— Je pourrai vous suivre, au moins... Votre pauvre Iris ne vous abandonnera pas... elle... Dans un tel malheur, son dévouement vous sera nécessaire.
Cette naïveté franche lit frémir Paula; elle commença d'er.lrevoir unC partie de la vérité; elle redoubla donc de prudence, de réserve, tondit la main à Iris, et lui dit :
— Sans doute, dans une telle extrémité tes soins me seraient bien doux; mais, par intérêt pour toi, je les refuserais...
— Marraine 1...
— Rien au monde ne me les ferait accepter.
— Par intérêt pour moi, vous les refuseriez?
— Oui, Marianne ou une autre de mes femmes m'accompagnerait.
— Mais moi, moi?
— Je prierais le prince de te renvoyer en Allemagne avant le procès... Il no me refuserait pas cela.
— Marraine... je ne vous comprends pas. Pourquoi m'éloigner de vous lorsque tout le monde vous abandonnerait sans doute.
— Parce que ton attachement pour moi est connu... parce qu'il pourrait te faire paraître complice de crimes dont je suis pourtant innocente. I
— Mais moi je veux rester auprès de vous ; tant mieux I si l'on me croit votre complice. 1
— Mais moi, Iris, j'exigerais ton départ... A tous les 1 chagrins qui m'accablent, à tous ceux qui vont m'accabler encore, je ne voudrais pas joindre celui de te voir malheureuse.
Iris réfléchit un moment ; sa maîtresse l'examinait avec attention ; la jeune fille reprit froidement :
— Puisque le prince vous accuse, marraine, je vais aller le trouver et lui dire que je suis votre complice... Ainsi, l'on ne me séparera pas de vous.
Paula fut effrayée : Iris était capable de cette démarche.
— Mais, malheureuse enfant! t'avouer ma complice, c'est te dire coupable, c'est m'accuser... c'est peut-être me pousser à l'échafaud !
— Eh bien ! j'y monterai avec vous I
— Que dis-tu? — s'écria la princesse, épouvantée du regard triomphant d'Iris et de l'infernale résolution de sa physionomie.
— Je dis, — reprit la bohémienne avec une exaltation farouche, — je dis que la part que j'ai dans votre vie, marraine, est misérable ; je dis que mon vœu le plus ardent serait de vous voir dans une position telle que mon dévouement pour vous fût votre suprême bonheur, votre seule joie, votre seule consolation ; je dis que j'aimerais autant vous voir mo'1e qu'indifférente à ce que je ressens pour vous... que j'aime comme ma mère, comme ma sœur, connue mon Dieu ; je dis que ceux que vous avez aimés, c'est-à-dire Raphaël et Morville, n'ont pas fait pour vous la millième partie de ce que j'ai fait moi-même, et ils ont occupé, et ils occupent votre vie, votre pensée tout entière, tandis que moi je ne suis rien pour vous... Cela est injuste, marraine... bien injuste.
— Osez-vous parler ainsi, vous que j'ai recueillie, comblée de mes dons... Et qu'avez-vous donc fait pour reconnaître mes bontés ?
— Vous me demandez ce que j'ai fait, marraine ! Eh bien ! je vais vous le dire à cette heure... car il faut que notre destinée s'accomplisse. Ce que j'ai fait? J'ai fait tuer Raphaël par monsieur Charles de Brévannes, d'abord...
— Toi, toi... Mon Dieu ! elle m'épouvante.
— Oui, moi... Vous ne saviez pas ce que c'était que Raphaël... Vingt fois, en voyant vos larmes, vos regrets, j'ai été sur le point de vous dire : « Vous n'avez rien à regretter... Raphaël était indigne de vous... » Mais je ne voulais pas parler... je vous dirai tout à l'heure pourquoi.
— Malheureuse ! explique-toi... que veux-tu dire? Tout ceci n'est-il (ju'une sanglante raillerie?
— Non, non. Iris ne raille pas lorsqu'il s'agit de vous... Écoutez-moi donc. Vous m'aviez laissée à Venise, cela me fit une peine horrible ; vous ne vous en êtes pas seulement aperçue, ou du moins mon chagrin vous a été indifférent... mon désir de vous accompagner vous a .semblé importun... Mon Dieu! il fallait me laisser périr dans la rue plutôt que de faire naître en moi une reconnaissance dont les Icmoignagos vous devaient être à charge.
PAUL\ MONTf.
— Mais rcUo malheureuse est folle!. . Et que faisait cela à lÎMiihai'l?
— Vous ni'aTiez laissi^e à Veniso ; jn vous l'ai ilil, cela nie causa une violente doulinir; je no pus ino résignera rester dans l'ignorance de votre vie et à recevoir swulenieul do temps à autre (|ueltiue froiiie lettre de vous. A force (le prières, je parvins à olilrnir d'Inès, voire camérislo, (lu'ello me liendiail au idurant de vos actions. Vous ne savez pas ce (|u'il m'a fallu de persévérance, de promesses, de séductions pour iniéresser à mou di sir celte indiirércntc tille, et l'amener à m'ecrire presque chaiiue jour... Par a^la, jugez ce qu'i'st mou atlucliement pour \ous.
— Je uè sais s'il faut l'exécrer, la plaindre ou l'admirer, — se dit Paula.
— iK ii-6lre je mérite à la fois la pitié, la liaine et l'admirali j ., — reprit ris. — Mais écoutez encore... Par Inès, je sus que ('harles de Brévannes vous obsédait de soins, que le bruit public vous accusait de l'aiiuer, mais quec^la liait raux... Vous ne songiezA]u'à Hapliaèl, dont vous parliez presque toujours avec voire tante en présince d'Inès. Pcmiant ce temps Ua[)haël vous trompait...
— Raphaiil !... oh ! tu mens, tu mens...
— Il vous trom(>ait, vous dis-je. vous en aurez la preuve. Il élait venu à Venise [>our dégager sa parole ; il clait fiancé avec une jeune Grecque de Zante, nommée Cora... Je vous le prouverai... Il connaissait votre coulianco en moi, il m'attribuait sur vous une influence que je n'avais pas... Ce fut donc fi moi (|u'il fit les premiers aveux de SI trahison, en me suiipliaut de vous en instruire avec tous les ménagemens possibles. De moi... ce coup devait vous paraître moins cruel.
— Mais son duel avec Brévannes?
— Tout h J'heure... laissez-moi continuer. En entendant les huhes et parjures paroles de Raphaël... je fus à la fois joyeuse et courroucée.
— Joyeuse?
— Oui, car je hais presque autant ceux qui vous aiment que ceux qui vous sont ennemis.
— Mais c'est le démon que celte insensée... Kh ! maudit soit le jour où je t'ai rencontrée sur mon chemin 1...
— Maudit soit ce jour pour nous deux peut-ôtre ! En apprenant la trahison de Riqihaël, je fus donc joyeuse et courroucée ; pour vous venger à l'instant, là... sous mes yeux, je dis h Raphaël qu'il avait tort de prendre de tels ménagemens ; que vous l'aviez dès longtemps imité, sinon pn'venu dans son in.souciance, car depuis votre arrivée à Florence, vous étiez la maîtresse d'un Français, de Charles de Brévannes...
— Mais Inès t'avait écrit le contraire...
— Mais elle m'avait aussi écrit que les apparences étaient contre vous, et que le bruit public vous accusait... Je ne croyais ipie porter un coup douloureux à l'amourpropre de Raphaël : mon attente fut dépassée.,.. L'orgueil des hommes est si féroce que ce traître, qui vous avait sacrifiée, se révolta en se croyant trompé à son tour. J'irritai encore sa colère. La vanité offensée lit ce que l'amour n'avait pu faire... Raphaël partit furieux pour Venise avec Osorio, afin de se venger de votre prétendu parjure. Oui, cet homme qui naguère oubliait .sans remords ses [ironiesses les plus saintes, parce qu'il se croyait épcrdument aimé de vous, se reprit d'une folle passion lorsiju'il se vit dédaigné. Vous savez le reste... comment "son erreur fut encore augmentée par la fatuité de Brévannes... qui le tua après l'avoir convaincu de voire infidélité...
— Ola est-il po.ssiblc, mon Dieu I
— Ces preuves de la trahison de Raphaël, je vous les donnerai, vous dis-je... Elles consistent dans une lettre pour vous qu'il m'avait apportée h Venise, et dans laquelle il vous prévenait de son procbaii mariage avec cette Giecque... Après le duel, Osorio m'écrivit [ our me supplier de ne pas vous remetlre cette btire, voulant venger son ami en vous laissant croire que vous étiez la seule coupable, et
que Raphaël vous avait toujours aimée, ainsi qu'il vous
l'écrivait dans sim dernier billet.
— Mais pourquoi m'as-tu lais.sée à mes remords?... Pouri|U(ii, en iiii! voyant rester si longtemps fidèle au .souvf iiir d'un homme qui m'avait trompée.... ne m'as-lu pas dit (ju'il était imligue de moi?
— Pourciuoi ?...
— Oui.
— Parce que j'aimais mieux vous voir éprise d'un mort que <1'UM vivant.
— Ft lor.sque je te faisais part de mes scrufiules d'aimer monsieur de Morville, et d'ôlre ainsi infidèle au souvenir de lîaphaël, pourquoi d'un mot n'as-tu pas fait évanouir mes regrets ?
— Je vous le répète... parce que j'aimais mieux vous voir éprise d'un mort que d'un vivant... et puis j'espérais que le souvenir de Raphaël surmonterait votre amour pour monsieur de Morville.
— Mais tu l(! hais donc au.ssi, monsieur de Morville? — s'écria madame de Hansl'eld, n'culant épouvantée de ce ' que le génie inlerual de celte fille pouvait imaginer et efécuter.
Avant de répon<lre, Iris nsla quelques momens silencieuse, puis elle reprit d'un air sombre :
— Je vous 1 ai dit... ceux qui vous aiment et que vous aimez, je les hais presiiue autant que vos ennemis... Cela est mon senlimeiit, cela est mon impression.
— Ainsi, monsieur de Morville...
— Mais parce que je suis jalouse de votre affection, — re[irit Iris en interrompant .sa ni.iîlresse, — parce (pie je souffre... oh! bien cruellement... de vous voir dépenser des trésors d'attachement pour des êtres qui ne vous chérissent pas comme moi, il ne s'ensuit pas que je pousse l'égoïsmo jusqu'à vouloir vous firiver d'un bonheur, par cela seulement que ce bonheur fait mon désespoir; non, non. Oneliiiiefois, dans mes mauvais jours, j'ai de ces pensées ; mais je les chasse.
— Ainsi, — reprit madame de Hansfeld avec amertume, — vous me permettez d'aimer monsieur de Morville?
— Je ferai mieux que cela, — dit la bohémienne en jetant un regard perçant sur sa maîtresse.
Sans pouvoir se rendre com[ite ni de ce qu'elle éprouvait, ni de la signification de ce regard, madame de Hansfeld ba!.ssa la tôle et rougit.
Iris reprit d'un ton plus humble :
— Maintenant que je vous ai dit, marraine, ce qui concernait Raphaël... je dois vous dire ce qui concerne le prince.
— Elle va tout avouer... enfin, — dit la princesse. Après un moment de silence. Iris reprit, en attachant
son regard scrutateur sur madame de Hansfeld :
— Vousn'aviez épousé le prince qu'avec regret, et pour d.ssurer un avenir à votre tante ; plusieurs fois vous me l'avez dit.
— t'.ela est vrai.
— Vous m'avez dit encore que, grâce h la générosité de monsieur de Hansfeld, la plus grande partie de sa fortune devait vous appartenir après sa mort...
— Ah 1 malheureuse, vous m'épouvantez !... Ainsi ces tentatives réitérées...
Sans répondre à sa maître.sse. Iris continua.
— Peu de temps afirès votre mariage, votre tristesse a redoublé... Je n"ai plus hésité, et un soir, à Trieste, sans que personne me vît... dans une tasse de lait. .
— Mais vous êtes un monstre 1
— J'avais pris mes précautions... Si le crime eût été découvert, moi seule pouvais être accusée... et d'ailleurs jo me serais avouée la seule coupable.
— C'est horrible 1 horrible!... Et vous n'avez pas reculé devant l'énormité du crime que vous alliez commettre ?
— Vous désiriez être veuve.
— Vous l'ai-je jamais dit? me l'étais-je seulement dit à moi-même ?
— Vous regrettiez de vous être mariée... je vous rendais votre liberté...
— Mais vous n'avez donc aucune notion du mal et du bien?
— Le bien... c'est votre bonheur... le mal... c'est votre chagrin...
— Qui pourrait croire, mon Pieu ! à celte sauvage et féroce exaltation... Comment votre main n'a-t-elle pas tremblé? comment avez-vous pu méditer un tel crime? Comment surtout avez-vous pu récidiver?
— Après la première tentative... vous avez été encore plus triste que d'habitude... Vous vous êtes souvent plainte à moi de tout ce que vous faisait souffrir l'inégalité du caractère du prince ; devant moi bien souvent vous avez maudit le jour où vous aviez consenti ace mariage; quelquefois même, en déplorant votre triste existence, vous regrettiez de n'être pas morte... Alors une seconde fois j'ai voulu le tuer... dans cette auberge isolée ; je m'étais introduite dans sa chambre par le balcon de la fenêtre en- Ir'ouverte ; je l'avais presque refermée en m'en allant, après le coup manqué...
— Non, non, je ne puis croire à ce que j'entends... si jeune... et un pareil sang-froid , un tel endurcissement...
— Si vous saviez la douleur que je ressens de vos douleurs... si vous saviez combien vos larmes retombent brûlantes sur mon cœur... vous comprendriez mon sangfroid, mon endurcissement, comme vous dites... Oui... si vous saviez à quel point la vie me pèse depuis que j'ai la conviction d'être si peu pour vous... vous comprendriez que j'ai voulu assurer votre bonheur en risquant une vie qui m'est indifférente. Si je n'ai pas tenté plus souvent , c'est que le prince s'est entouré de telles précautions...
— Assez 1... assez! tu me fais horreur... Et maintenant... que vais-je faire? j'ai l'aveu de ton crime...
— Peu m'importe.
— Croyez-vous que je puisse à cette heure vous garder près de moi... vous qui trois fois avez tenté de donner la mort à l'homme généreux et bon qui simulait la folie pour ne pas m'accuser?
— Maintenant comme autrefois... vous désirez la mort de cet homme généreux et bon...
— Taisez-vous...
— S'il mourait , vous épouseriez monsieur de Morville...
Pauia resta un moment comme écrasée sous ces foudroyantes paroles; puis elle reprit avec indignation :
— El qui vous donne le droit de scruter ma pensée? Et parce que la mort de monsieur de Hansfeld merendrait la liberté, est-ce une raison pour que je la désire?
— Oui... vous la désirez...
— Sortez ! sortez !...
— Oh ! grâce ! grâcel marraine... — dit Iris en tombant à genoux devant Pauia. Puis elle continua d'une voix déchirante : — Je suis bien coupable, je suis bien criminelle; je sais toute l'étendue, toutes les conséquences des actions que j'ai commises; j'ai agi avec réflexion... Mais, je vous le répète, pour moi, le mal, c'est votre chagrin ; le bien, c'est votre bonheur... peu m'importe le reste I Pourquoi donc me chasseriez-vous? Est-ce pour moi que j'ai cherché à commettre les crimes qui vous épouvantent? N'était-ce pas avant tout... vous, et toujours vous, que je voulais servir?...
— Mais, me servir par de tels moyens... c'était me rendre votre complice 1
— Eh bien! je me repens... je vous demande pardon à genoux. . mais ne me chassez pas; ce serait vouloir ma mort! Oui... si vous me chassez, je me tuerai... Vous me connaissez... vous .savez si j'ensuis capable... Je tiens à la vie, parce que je puis vous être utile encore...
— Non, non; va-t'en... Tu veux mourir?... Eh bien! meurs!... co sera un bienfait pour le monde... et pour moi... Depuis les accusations du prince et tes révélations, je me sens dans une atmosphère de trahisons et de crimes
qui m'épouvante ; on dirait qu'elle m'oppresse, qu'elle me pénètre... J'aurais peur de devenir aussi criminelle que toi. Va-t'en... va-t'en, te dis-je... va-l'en...
Iris se leva pSIe et triste , prit la main de sa maîtresse qu'elle baisa, et fit un pas vers la porte.
Madame de Hansfeld crut lire dans les traits da la jeune fille une si efl'rayante résolution qu'elle s'écria :
— Irisl... restez !...
Iris revint sur ses pas et interrogea Pauia du regard.
— Mais enfin, — s'écria la princesse, — que dire au prince? Une fois convaincu de mon innocence... il voudra connaître le coupable... Que lui répondrai-je s'il m'interroge? Ses soupçons, d'ailleurs, ne l'atteindront-ils pas î Et maintenant , mon Dieu 1... j'y pense... ne pourra-t-il pas croire que tu as agi par mon ordre, ou du moins sous mon inspiration ?... Vois dans quel affreux dédale tu m'as jetée!...
— Marraine, permettez-moi de rester ici... Si je suis chassée de celte maison , que ce ne soit pas par vous au moins : je saurai me résigner si le prince exige mon départ, ou s'il m'accuse ; mais que ce coup terrible ne vienne pas de vous 1
— Mais en admettant même que les soupçons de monsieur de Hansfeld ne t'atteignent pas, n'est-il pas criminel à moi de garder dans ma maison une créature qui trois fois a attenté à la vie de mon mari, et qui pourrait peut-être, par la même monomanie sauvage, y attenter encore ?
— Marraine, si vous l'exigez... jamais plus je n'attenterai aux jours du prince.
— Si je l'exige... Mon Dieu! pouvez-vous en douter?
— Eh bien!... je vous le jure sur vous (c'est pour moi le seul serment que je puisse faire), je vous jure sur vous de respecter les jours de monsieur de Hansfeld comme je respecterai les vôtres... — dit la bohémienne avec un air singulier et en regardant Pauia comme si elle eût voulu pénétrer au plus profond de son cœur. — Mais si jamais vous vouliez épouser monsieur de Morville sans avoir à vous reprocher la mort du prince, mort à laquelle je serais aussi étrangère que vous.... dites un mot, ou plutôt... non, pas même une parole... — et Iris, jetant les yeux autour d'elle comme pour chercher quelque chose, et avisant sur la cheminée une épingle d'or surmontée d'une boule d'émail constellée de perles, elle la prit et ajouta : — Vous n'auriez qu'à me remettre cette épingle, et, sans qu'aux yeux de Dieu et des hommes ni vous, ni moi, fussions pour rien dans la mort du prince... vous pourriez épouser monsieur de Morville... Ce que je vous dis ne doit pas vous étonner... Vous n'avez pas d'autre désir que ce mariage, je n'ai pas d'autre désir que de vous voir heureuse.
Avant que la princesse pût lui répondre, Iris disparut.
Le vieux graveur et sa fille s'étaient profondément émus du récit de monsieur de Hansfeld. Berthe avait plaint Arnold , obligé de lutter tour à tour contre son amour et contre d'horribles soupçons; elle trouvait entre elle et lui une étrange conformité de position : tous deux, enchaînés pour jamais à des êtres indignes de leur aftection, devaient passer leur vie dans des regrets ou des espérances stériles.
Pourtant elle s'avouait que son malheur aurait été plus grand encore si elle n'eût pas rencontré dans le sauveur de son père un homme qui lui inspirait une sympathie aussi vive qu'honorable.
PAULA MONÏl.
Elle ne prévoyait , elle n'ambitionnait d'autre bonheur qui' celui do voir souvent Arnold cl dp rcntcndre causer avec Pierre Raimond d'une façon si intéressante et si enjouée ; nous ne disons rien du ravissement de la jeune femme loraïue le vieux graveur, resié seul avec elle.s'extasiant sur le savoir et sur l'esprit d'Arnold, le plaçait audessus de tous les hommes qu'il avait connus.
Le lendemain du jour où madame de llaiisfeld avait eu avec Iris la conversalion que nous avons reproduite, monsieur de Brévannes, aigri par une préoccupation et une anxiété violentes, avait do nouveau brutalisé sa femme, dont la présence lui devenait de plus en plus insupportable ; persuadé que, libre et garçon, il aurait eu plus do loisir, plus do facilités pour mettre à fin son aventure avec madame de Hansfeld, le matin m(''mo du jour dont nous parlons, il avait fait à sa femme une scf^ne violente.
Berllie n'était plus au temps où elle s'éplorait sur ces injustices, elle s'accusait même de s'en consoler trop facilement, en songeant que chez son père elle pouvait rencontrer Arnold.
Elle se rendit donc chez Pierre Raimond.
Qu'on juge de la joie du vieillard lorsqu'il vit entrer sa fille, qu'il n'attendait que le lendemain.
— Quel bonheur! cliére enfant, je n'espérais pas le voir aujourd'hui... Allons... je devine... quehjue nouvelle brutalité. Ma foil maintenant que les grossièreté-; de ce méchant homme, auxquelles tu deviens do plus en plus indilTerente, me valent une longue visite de toi... je sens ma haine de beaucoup diminuer; si tu n'es pas heureuse, du moins tu n'es plus malheureuse... c'est un progrès, et je ne désespère pas... do... Mais à quoi bon te parler de ces rêveries d'un vieux fou?
— Ohl dites... mon père, dites.
— Eh bien 1 en prenant ainsi l'habitude de te laisser passer la moitié de ta vie chez moi, j'espère (ju'un jour il ne te refusera pas la permission de venir habiter tout à fait ici...
— Ah I je n'ose le croire... il sait trop la joie que cela me causerait...
— Peut-être.., Mon Dieu 1 si cela était, juge donc aussi de ma joie, à moi... Hélasl cette séparation ne saurait être consentie que par lui ; les lois sont ainsi faites, qu'il y a mille tortures qu'une pauvre femme est obligée de souffrir et dont on peut l'accabler impunément.. S'il faut tout dire, je crois que cet bonwne a queli|ue mauvaise passion au cœur; son redoublement de brutalité, son besoin de l'éloigner de lui, tout me le dit. S'il en est ainsi, une séparation ne lui coulera pas... Que nous faut-il de plus? Depuis le peu de temps que tu t'es remise à donner des leçons, tu refuses des écolières... Ce gain modeste nous suffira pour nous faire vivre... Tu reprendras ta chambre do jeune fille ; nous verrons notre ami Arnold presque chaque jour. Que nous faudra-t-il de (ilus?
— Oh 1 rien, mon père, mais ce rêve est trop beau...
— Encore une fois... quj sait!... quoique je connaisse ton attachement pour moi, chère enl'anl... la comiiagnie d'un vieillard est si triste que j'aurais eu- presque nn remords à accepter ton dévouement... Mais don Kaphaël Arnold, — ajoitia Pierre Raimond en souriant, — égnyera quelquefois notre solitude, et, à ce propos, mon enfanl... vois donc ce que les cœurs honnêtes g ignent... à êlre honnêtes... Sans la profonde estime (|ui nous unit tous trois, et qui rend notre intimité si douce, que de tioiiheur perdu! Si j'avais cru Arnold capable de t'aimer criminellement et de souiller indignement les relations sacrées du bienfaiteur et de l'obligé... il eilt été privé de noire amitié, (|ui lui est aussi nécessaire que la sienne nous l'est, à nous
En ce moment, on frappa à la porte du graveur.
— Entrez, dit-il.
La porte s'ouvrit... Arnold parut.
— Quel heureux hasard 1 — s'écria Pierre Raimond, — vous venez à propos, mon cher Arnold... Mais qu'avezvousî vous semblez soucieux, préoccupé, triste,
OSUV. CBOISIES. — II.
— En cITet, monsieur Arnold, vous ne répondez pas, vous avez l'air accablé, auriez-vous quelque chagrin? Quelque mauvaise nouvelle de votre femme, peut-être?..
Arnold tressaillit, sourit tristement et répondit :
— Vous dites vrai... il s'agit de ma femme.
— Comment 1 cette misérable ose encon; relever la tête après votre... je dirai le mot... après votre faiblesse; !... — s'écria Pierre Raimond. — Oh 1 celle fois soyez sans pitié, pas de ménagemens pour des crimes semblables. Prenez garde d'aller trop loin par excès de générosité... il y a un abîme entre la générosité et une indilTérenc© coupable pour les médians...
Monsieur de Hansfeld était si abattu qu'il no chercha pas à interrompre Pierre Raymond; lorsque celui-ci eut parlé, il lui dit tristement :
— Ma femme n'est pas coupable... et moi je vous ai trompé... je me suis introduit chez vous sous un faux nom... je dois vous faire cet aveu.
— Que voulez-vous dire, monsieur? — s'écria le vieillard en se levant brusquement.
Berlhe, pille, elfiayéc, regardait monsieur de Hansfeld avec une ilouloureuse anxiété; Pierre Raimond était sombre et sévère.
— Ex|iliquez-vous, monsieur... jo no puis qualifier voire conduite avant de vous avoir entendu.
— Je vous dirai tout ; seulement daignez réfléchir que rien ne m'obligiirait à l'aveu que je vous fais... Si j'agis ainsi, c'est pour rester digne de votre amitié.
— Digne do mon amitié après un tel mensonge I N'y comptez fikis, monsieur.
— Peut-être serez-vous indulgent. Veuillez donc m'écouter... Lorsque le hasard me mit à même de vous secourir, et qu'à mon tour secouru par vous je fcis transporté dans celte maison, mon premier mouvement fut de vous déclarer mon véritable nom... mais h ce moment votre fille entra...
— Eh bien 1... monsieur... que fait cela?
— Je la connaissais.
— Vous la connaissiez? — dit le vieillard avec étonnemcnt.
— Moi !... — s'écria Berthe.
— De vue seulement, — reprit Arnold. — Oui, quelijues jours auparavant, j'avais rencontré votre fille aux Français; on l'avait nommée devant moi, et plus lard j'entendis rendre un juste hommage à la noble et austère tierté de son père.
— A celle heure, monsieur... ces louanges sont do trop... — s'écria Pierre Raimond avec impatience.
— Je ne vous loue pas, monsieur... je vous explique la raison qui m'a fait vous cacher mon titre... puisque le hasard veut que j'aie un titre...
— Vous avez, monsieur, très habilement trompé la confiance d'un vieillard et la candeur d'une jeune femme; je vous en félicite...
— J'ai eu tort ; mais voici pourquoi j'ai agi de la sorte.. Connaissanl votre antipathie pour certaines classes de la société... je craignais donc que ma position ne filt un obstiicle aux relations que je désirais déjà si vivement nouer avec vous...
— Pour tâcher de séduire ma fille, sans doute 1 abuser de ce qu'il y a de plus saint... la reconnaissance d'un obligé... Ah'l vous et les V(Mres... vous serez toujours bs mêmes, — dit amèrement Pierre Raimond; puis il reprit avec indignation : — i:t moi qui tout à l'heure encore parlais de la noble confiance (|ui rend certaines relations si douces entre hs gens de bien...
— Ali ! monsieur, — dit Berthe au prince, avec un accent de tristesse profonde, — vous no savez pas tout le mal que nous cause votre conduite peu loyale... Mon père avait en vous une foi si aveugle...
— Je mérite ces reproches... et c'est volontairement que je suis venu m'y exposer.
— Mais qui ètes-vous donc, monsieur î — s'écria le graveur.
, -^ Le prince de Hansfeld !... — dit tristement Arnold en baissant la tête.
— Vous habitez l'Iidlel Lambert... ici près?
— Le prince de Hansfeld ! — répéta Berthe avec une surprise mêlée d'intérêt et d'effroi.
— En vous racontant sous un nom supposé les suites funpsies de mon mariage, je vous disais vrai; mon nom seul avait changé. Alors, convaincu de la culpabilité de ma femme, surtout après la dernière tentative que je vous ai racontée, j'étais décidé à l'obliger de quitter la France... Aujourd'hui même, j'aurais l'ait répandre le bruit que je partais avec elle, abandonnant l'h'itel Lambert; conservant précieusement l'incognito à l'abri duipiel je m'étais créé des relations si chères, je voulais vivre obscurément... ou plutôt heureusement dans une retraite voisine de la vôtre... Quelques promenades, ma solitude, et notre intimité chaque jour plus resserrée, voilà quelle était mon ambition... il me faut renoncer à ces rêves!.. Hier, en vous quittant, je suis entré chez madame de Hansfeld ; irrité de voir que ses préparatifs de départ n'étaient pas encore faits, exaspéré par son audace, j'articulai enfin le terrible reproche que je n'avais jamais eu le courage de lui faire.
— Et elle n'était pas coupable ! — s'écria Berthe. — Ah I je le savais bien... de tels crimes étaient impossibles.
— Ma femme était innocente, — répéta monsieur de Hansfeld ; — elle s'est justifiée avec franchise et dignité.. Les raisons qu'elle m'a données m'ont paru convaincantes; et un vieux serviteur, en qui j'ai toute confiance.... m'a confirmé... qu'il avait élé matériellement impossible à madame de Hansfeld de faire aucune de ces trois tentatives sur ma vie... Je ne puis dire les impressions contraires dont je fus agité après cette découverte... Tantôt je m'applaudissais d'avoir, malgré les preuves en apparence les plus positives, écouté la voix secrète qui me disait : Elle est innocent*»; tantôt je me reprochais vivement les accusations, les réticences bizarres qui avaient dû torturer cette malheureuse femme, et changer en haine la faible atTection qu'elle me portait; je songeais avec douleur aux chagrins (jue mes soupçons odieux lui avaient causés;jele sentais, j'avais beaucoup à expier, beaucoupà me faire pardonner.t'ettedécouverte n'a pas ranimé mon amour pour ma femme, il s'est à jamais éteint au milieu de ces doutes incessans; mais par cela même que je ne l'aime plus, je dois redoubler envers elle d'égards et de soins. Maintenant, voici pourquoi je viens vous apprendre une chose que vous eussiez peut-être toujours ignorée... Je regarderais comme indigne de moi de surprendre, grâce à des faits dont à cette heure je connais la fausseté, un intérêt qui eût encore resserré les liens d'atfeclion qui nous unissaient... Bien souvent même j'avais été sur le point de vous révéler mon véritable nom... mais la crainte d'exciter votre indignation par cet aveu tardif m'a toujours retenu;.. Maintenant vous savez tout... Encore une fois, je ne veux pas nier mes torts ; seulement songez à ce que je souffrais, aux consolations ineffables que je trouvais ici, et peut-être me pardonncrez-vous d'avoir reculé devant la crainte de perdre un pareil bonheur.
Pierre Raimond était resté pensif pendant que monsieur de Hansfeld parlait; peu à peu .sa dure phy.sionomie perdit son expression d'amertume et de colère; un peu avant qu'Arnold eût cessé de parler, Pierre RaimonH fit un signe de tête approbatif en regardant Berthe, comme pour applaudir aux paroles de monsieur de Hansfeld. Ber. the, les yeux baissés, était dans une tristesse profonde ; elle connaissait trop son père pour espérer qu'après l'aveu du prince il consentirait encore à le recevoir; il lui fallait donc renoncer à la seule consolation qui l'aidât à supporter ses chagrins; cette idée était affreuse.
Après quelques, momens de silence, Pierre Raimond tendit la main à monsieur de Hansfeld et lui dit :
— Bien..^ très bien... Vous triomphez de mes préventions... car vous allez noblement au-devant d'un sacrifice*.,
qui devra vous coûter autant qu'à n-'is... .■! n tionaccAtera beaucoup...
— Je ne dois done plus vous revoir? — dit trist 'iii/ ni Arnold...
— Cela est impossible... J'ai pu accueillir chez moi mon sauveur et lier avec Lui une amitié que noti-e égalité de position autorisait... Confiant dans la loyauté de l'homme qui m'avait sauvé la vie, j'ai pu voir sans scrupules son afl'ection honnête et pure pour ma fille... mais de tels rapports ne peuvent plus durer maintenant... Un pauvre artisan comme moi ne fréquente pas de princes. Enfin, je puis pardonner la ruse dont vous vous êtes servi pour entrer chez moi , mais ce serait l'approuver que de souffrir dé.soi mais vos visites.
— Mon Uieu ! croyez...
— Je crois que celte séparation vous .sera pénible>. bien pénible... pas plus qu'à nous, pourtant...
— Oh ! non ! — murmura Berlhe, qui ne put retenir ses larmes.
— Et encore, — reprit Pierre Raimondi, — vous avez, vous, les plaisirs de votre rang...
— Las plaisirs... le croyez-vous?
— Les devoirs... si vous voulez. Vous avezà faire oublier à votre femme les chagrins que vous lui avez causés, et, pour une âme généreuse, c'est une occupation noble et grande. Mais nous... que nous reste-t^il pour remplacer une intimité bien chère à notre creur? Tant que j'aurai celte pauvre femme auprès de moi, je vous regretterai moins; mais lorsque je sei'ai seuil... Ma fille elle-même devenait presque insouciante des chagrinsqui l'accablaient chez elle, en songeant à la joie douce et calme qui l'attendait ici... Maintenant, encore une fois, que lui reste-fril? les regrets d'un passé qu'il aurait mieux pour elle valu ne pas connaître.
— Mon père, j'aurai du courage, — reprit Berthe. — Ne me restez-vous pas ?
— Oui... et nous parlerons souvent de lui.., je te. le promets, — ajouta le vieillard en tendant la main à Ai'Bold, qui la serra tendrement dans les siennes.
— Allons, du courage, monsieur Arnold, — dit Berthe en tâchant de sourire à travers ses laj-mes. — Mon pèie vous l'a dit : nous ne vous oublierons jamais; nous parlerons bien souvent de vous. Adieu... et pour toujours adieu...
Monsieur de Hansfeld pouvait à peine contenir son émotion ; il répondit d'une voix altérée :
— Adieu, et pour toujours adieu... Croyez... et... Mais il ne put achever; les sanglots étouftèrent sa voix,
et il cacha sa figure dans ses mains.
— Vous le voyez, — dit-il après un moment de silence à Pierre Raimond qui laconteraplait tristement, — faible... toujours faible... Que vous devez me mépriser... homme rude et sloique!..
Sans lui répondre, Pierre Raimond s'écria tout à coup :
— Mon Dieu ! maintenant j'y songe... votre femme est innocente... soit... mais ce crime si obstinément répété... qui l'a commis? A Trieste, ici, des étrangers pouvaient en être accusés... mais en voyage, dans cette auberge, il faut que ce soit quelqu'un de votre maison, à moins d'une coïncidence extraordinaire.
— Je me suis l'ait aussi cette question, et elle est demeur rée pour moi inextricable... En voyage, nous n'étions accompagnés que de trois personnes : un vieux serviteur qui m'a élevé, une jeune fille recueillie par madame de Hansfi'ld, moncliasseur qui nous servait de courrier et que j'ai depuis très longtemps à mon service. Soupçonner mon vieux Fiantz ou une jeune fille de dix-sept ans d'un crime si noir, si inutile, serait absurde; il ne resterait donc que le chasseur... Mais, quoique bon et dévoué , si vous connaissiez la bêlise de ce malheureux garçon , vous comprendriez que, plutôt que de le croire coupable, j'accuserais mon vieux Frantz ou la demoiselle de compagnie de ma femme.
— Mais cependant... ces tentatives...
PAUI.A MONTI.
— TrnPz , rtion ami , mes injustps sonprons m'ont -déjà rausé Irop dn ninllipiirs pour (|ufi i'osf^ cnoon! en avoir. .
— Mais ces Iciitalivos sonl ricllre... Si on les renouvelle?
— Tant mieux,.. Hier je les aurais rrdoutcrs... anjourd'Iiul j'irais au-devart...
— Ah ! monsietir Arnold... et les omis qui! vous wstf nt. Comment I vous ne ferez aucune perquisition pour découvrir le coiiii.iljloT
— Auinne... A quoi bon?... No viens-je pas devons dire : « Adieu... et pour toujoun ? »
Et monsieur de Hansfeld sortit désespéré.
xyit
PBOÏET DU PRÉSÉTTATIOill.
Ce matin-là m^me. monsieur de Brévannas devait rencontrer madame de Hansfeld au jardin des Plantes.
Il s'y rendit vers onze heures.
La lecture du livre noir, ce mystérieux confident des plus inlimes pensées de Paula , avait donné au mari de Berlho presque des espérances; les secrets qu'il croyait avoir surpris se résumaient ainsi :
a Madame de Hansfeld se reprochait de ne pas haïr assez monsieur de Brévannes, meurtrier de Raphaël.
B Le prince la rendait si malheureuse, qu'elle désirait sa mort. »
Iris avait surtout recommando à monsieur de Brévannes de ne faire en rien soupçonner à la princesse qu'il connaissait pour ainsi dire ses plus secrMos pensées.
Ce conseil servait trop les intérêts de monsieur de Brévannes pour qu'il ne le suivît pas scrupuleusement.
M.ndame de Hansfeld venait à cette entrevue avec moins de sécurité que monsieur de Brévannes; elle le savait capable de la calomnier indignement ; la f»ortée de ses calomnies pouvait être terrible et arriver jusqu'à monsieur de Morville.
Paula devait donc beaucoup ménager cet homme, qui loi inspirait une aversion profonde, et lui témoigner une menteuse bienveillance, afin de paralyser pendant quelque temps ses médisances.
Jlais madame de Hansfeld ne s'abusait pas... Du moment où monsieur de Brévannes se verrait joué , il se vengerait par la calomnie, et sa vengeance pouvait avoir une funeste influence sur l'amour de monsieur de Morville.
Le plus léger soupçon devait être mortel à cet amour idéal , désintéressé, romanesque, et surtout basé sur une estime et sur une confiance réciproques.
Madame de Hansfeld se rendit au janlin des Plantes avec Iris , malgré l'horreur que lui inspiraient les crimes de cette jeune (ille. Elle n'avait pu se passer d'elle dans cette circonstance.
Onze heures sonnaient lorsque Paula et la bohémienne arrivèrent au pied du labyrinthe; le froid était vif, le jour -pur ei beau; dans cette saison, les promeneurs sont rares, surlout en cet endroit; les deux femmes atteignirent le ' fameux cèdre sans rencontrer personn(>.
Monsieur de Brévannes était depuis une demi-heure assis au pied de cet arbre immense; il se leva à la vUe de madame de Hansfeld.
Celle-ci cjcha difficilem.ent son émotion ; après plusieurs années elle revoyait un homme qu'elle avait tant de raisons de détester. Son cœur battit avec violence , elle dit tout bas à Iris do ne pas la quitter.
Monsieur de Brévannes, vain et orgueilleux , interpréta
cette émotion h son avantage; il contemplait avec ra^issBment l'admiriible figure de Paula , que le froid nuançait dos plus vives couleurs. Sn taille clmrmante se dessinait à ravir sous une robe de velours grenat fourrée <i'hcrmine.
Le mari de Ber'he se laissait entraîner aux plus folles espérances en songeant qu'à \orco d'opiniâtreté il avait obtenu nn rendez-vous de cette femme, <|ui réunissait tant de grAces à tant de dignité, tant de charmes à une si haute position soci.ile; ce qui, pour monsieur 09 Brévannes, n'était pas la moindre des séductions de la princesse.
Plein d'espoir et d'amour, il s'approcha do Paula et lui dit respectueusement :
— Avec quelle impatience, madame, j'attendais ce moment... Combien jo vous sais gré do votre excessive bonté pour moi ! 1
— Vous savez mieux que personne , monsieur, par f^\ cette démarche m'est imposée, — dit amèrement la princesse en faisant allusion aux menaces de monsieur de Brévannes.
— Jo vous comprends, madame, — dit monsieur de Brévannes; — mais si vous saviex dans quel égarement peut vous jeter une passion violente à laquelle on est en proie depuis des années! Ah 1 que de fois je me suis souvenu avec Gcllces de ce temps où je vous voyais chaque jour... où, à l'abri de i'amour que je feignais pour votre tante...
— Assez, monsieur... assez... vous ne m*avt>2 pas saUs doute demandé cet entretien pour me parler d'un f>as$é... que fiour tant de raisons vous devez tflcher d.'oubliot.
— L'oublier... le puis-jeî Ge «ouvefiir a effacé totiSifes souvenirs de ma vie.
— Veuillez merépondrti, moftsieuf. En insfstatit avec tant d'opiniâtreté pour obtenir ce rendez-vous, quel était votre but ?
— Vous parler de mon amour pluspassionnéque jamàîs, vous intéresser... presque malgré vous, aux lourmensquo je souffre...
— Ecoutez, monsieur de Brévannes,^ — dit rroidemcDl Paula en l'interrompant, — il y a deux ans , vous m'avez
une fois parlé de votre amour... je ne vous ai pas cru
Le silence que vous avez ensuite gsrdé sur cette prétendue passion m'a prouvé que votre aveu •'■tait sansconséqu' nce. Lorsqu'on m'a dit votre obstination à me rencontre»" ici, j'ai attribué ce désir à un tout autre motif que celui de me parler d'un amour qui m'offense et qui me rappelle d'atroces c;)lomnies...
— Eh bien 1 je ne vous parlerai plus de cet amont
je me contenterai de vous aimer sans tous le dire
Attendant tout du temps , do la sincérité du sentimeTit que je vous porto , permettez-moi seulement de vous voir quelcpiefois... J'aurais pu demander à l'im de nos amis communs de vous être présenté; j'ai préféré d'attendre votre agrément avant de tenter cette démarche.
— Je ne reçois que quelques personnes Tte mon intimité, monsieur, — reprit sèchement Paula. — Monsieur de Hansfeld vit très seul... il m'est impossible... surtout après votre étrange aveu , de changer en rien mes habitudes.
Monsieur do Brévannes ne put réprimer un mouvement de dépit et do colère qui rappela à madame de Hansfeld qu'elle devait ménager cet liomme; elle ajouta d'un ton plus familier:
— Songez, de grAce, à tout ce qui s'est passé à FloTwaee, et avouez qu'il m'est impossible de vous recevoir... lors même que je le désirerais.
Ces derniers mots, seulement dits par madamede Hansfeld pour adoucir l'effet do son refus, parurent à monsieur do Hrévannes (ort enrourageans. Il se souvint à propos des confidences du /trre noir, et prit la froideur contrainte de la princesse pour do la réserve et de la dissimulation à l'endroit d'un amour qu'elle ne voulait pas s'avouer encore; il crut devoir ménager ces Kruf>ule»,cer-
eo
tain qu'après quelques refus de pure convenance, Paula lui accorderait les moyens de la voir.
Monsieur de Brévannes reprit :
— Je n'ose vous supplier encore, madame, de permettre que je vous sois présenté. Pourtant... quel inconvénient y aurait-il ? Croyez-moi, loin d'abuser de cette faveur... j'en userais avec la plus estrôme réserve...
— Je vous assure, monsieur, que cela est impraticable... Sous quel prétexte d'ailleurs?... que dirai-je à monsieur de Hansfeld ?
— Que j'ai eu l'honneur de vous connaître en Italie
Et puis, un homme marié, — ajouta-t-il en souriant. — n'inspire jamais de défiance. Je pourrais même, et seulement pour la forme, avoir l'honneur de vous amener madame de Brévannes... quoiqu'elle ne soit pas digne de vous occuper un moment.
Cette proposition de monsieur de Brévannes frappa vivement Paula.
Sachant le prince très épris de Berlhe, elle ne put dissimuler un sourire d'ironie en entendant monsieur de Brévannes parler de présenter sa femme à l'hôtel Lambert.
Un vague pressentiment, dont madame de Hansfeld ne put se rendre compte, lui dit (|ue cette circonstance pourrait peut-être servir un jour sa haine contre monsieur de Brévannes. Elle reprit avec un embarras alTecté :
^ Si cela était possible... j'aurais le plus grand plaisir à connaître madame de Brévannes... car j'ai beaucoup de raisons pour croire que vous la jugez trop sevèremeiit. Aussi, dans le cas où il me serait permis de vous recevoir, ce serait uniquement , entendez-vous bien, uniquement à cause de madame de Brévannes; je vous en préviens, monsieur.
— Il en est toujours ainsi ; les femmes n'ont pas de meilleure amie que celle à qui elles enlèvent un mari ; elle s'est trahie, — se dit monsieur de Brévanm-s ; et il reprit tout haut : — Vous sentez, madame, combien je serais heureux de tout ce qui pourrait rendre mes relations avec vous plus suivies; permettez-moi donc alors, pour l'amour de madame de Brévannes, — dit-il avec un nouveau sourire, — de vous la présenter, en vous demandant la permission de l'accompagner quelquefois.
— Très rarement, monsieur, surtout dans les premiers temps de ma liaison avec madame de Brévannes, — ajouta madame de Hansfeld après un moment d'hésitation.
— Je ne veux pas chercher les raisons qui vous obligent à agir ainsi, madame... mais je m'y soumets. — Et il pensa : — t. 'est un chef-d'œvre d'habilelé sans doute ; le prince est jaloux; elle veut d'abord éloigner les soupçons de son mari, et capter la confiance de ma femme.
— A ces conditions, — reprit madame de Hansfeld en baissant les yeux, — je vous permettrais de me présenter madame de Brévannes... mais il serait formellement entendu ijue désormais vous ne me diriez jamais un mot... d'un amour aussi vain qu'insensé.
— Je demanderais une modification à cette clause, madame... Je m'engagerais à faire tout au monde pour vous oublier... seulement , afin de m'encourager et de me fortifier dans ma bonne résolution, vous me permettriez quelquefois de venir vous instruire des résultats de mes efforts... et comme selon vos désirs je ne vous verrais que très rarement chez vous... vous daigneriez peut-être quelquefois m'accorder les moyens de vous rencontrer ailleurs t
— Monsieur...
— Seulement pour m'enlendre vous dire que je tâche de vous oublier... Le sacrifice que je fais n'est-il pas assez grand pour que vous m'accordiez au moins cette compensation ?
— C'est une étrange manière d'oublier les gens que celle-là... Mais si vous la croyez d'un effet certain, monsieur... un jour peut-être je consentirai à revenir ici.
•^ Ab I madame, que de bontés I
— Mais prenez garde, si je ne suis pas satisfaite des progrès lie votre indifférence , vous n'obtiendrez pas une seule entrevue de moi.
— Je crois pouvoir vous promettre, madame, que vous n'aurez pas à regretter la grAce que vous m'accordez...
Après un moment de silence, Paula reprit :
— Vous devez trouver surprenant , monsieur, qu'après ce qui s'est autrefois passé entre nous...
— Madame...
— Je n'en veux pas dire davantage... Un jour vous saurez le motif de ma conduite et de ma générosité... Mais il se fait tard,jedois rentrer... Dites-moi quelle est la personne qui me présentera madame de Brévannesl
— Madame de Saint-Pierre, cousine de monsieur de Luceval. Elle avait bien voulu m'offrir .ses bons offices.
— Je la rencontre, en effet, assez souvent dans le monde. Rappelez-lui donc cette promesse, monsieur... et j'accueillerai .sa demande...
— Vous vous retirez déjà 7... Mon Dieu I j'aurais tant do choses à vous dire... Encore un mot, encore... de grâce!...
— Impossible... Iris, venez.
La jeune fille revint auprès de sa maîtresse, et descendit les rampes du labyrinthe après avoir échangé un regard d'intelligence avec monsieur de Brévannes.
Le mari de Berthe devait être d'autant plus dupe du stratagème d'Iris au sujet du livre noir, que. par suite des révélations de la boiiémienne au sujet de l'infidélité de Raphaël, Paula n'avait pas témoigné l'horreur qu'elle aurait<lû ressentir à la vue du meurtrier de son fiancé.
Cette circonstance donnait une nouvelle autorité au recueil des pemée^ intimes de madame de Hansfeld.
Monsieur de Brévannes, aussi glorieux que ravi del'empre.ssement de madame de Hansfeld à se rapprocher de Berthe, se crut le seul et véritable motif de cette liaison, qui devait sans doute plus tard assurer et faciliter se j relations journalières avec Paula.
En attendant avec une vive et confiante impatience le moment de connaître par le livre noir l'impression vraie que cette entrevue avait causée h madame de Hansfeld , monsieur de Brévannes rentra donc chez lui le cœur léger et content.
Peu de temps auparavant, Berthe était revenue de chez son père triste et accablée ; elle venait de voir monsieur de Hansfeld, sans doute pour la dernière fois; il lui fallait à tout jamais renoncer aux doux et beaux rêves dont elle s'était bercée.
Apprenant que sa femme était chez elle, monsieur de Brévannes s'y rendit à l'instant même.
Monsieur de Brévannes ne réfléchit pas un moment à tout ce qu'il y avait d'humiliant et d'odieux dans le rôle qu'il préparait à sa femme ; nulle considération, nul scrupule ne pouvait empêcher cet homme d'aller droit à son but.
Dans cette circonstance, en songeant à se servir de Berthe comme d'un moyen, il se dit avec une sorte de forfanterie cynique : a Voici la première fois que mon mariage m'aura été bon è quelque chose. »
il crut néanmoins nécessaire de prendre envers sa femme un ton moins dur que d'habitude pour la décider à se laisser présenter à la princesse de Hansfeld. Berthe allait peu dans le monde; elle était fort timide ; or, s'attendant à quelques difficultés de sa part , il préférait les vaincre par la douceur, ses menaces pouvant rester vaincues devant un refus obstiné de sa femme.
Celle-ci s'attendait si peu à la visite de son mari, qu'elle donnait un libre cours à ses larmes en pensant à monsieur do Hansfeld qu'elle ne devait plus revoir.
Pour la première fois, elle sentait à quel point elle l'aimait. Elle avait le courage de ne pas maudire cette séparation cruelle, en songeant au trouble qu'une passion coupable aurait apporté dans sa vie. Ne voyant plus Arnold, du moins elle serait à l'abri de tout danger.
Une con£o;a/to» pareille coûte toujours bien des larmes;
PAULA MONTI
aussi la jeune femmo eut-elle à peine le temps d'essuyer ses yeux avant que son mari fût prt-s d'elle,
Bertho avait assez de sujets de chagrin pour que monsieur de Brévannes no s'élonmU pas de la voir pleurer; il fut néanmoins contrario de ces larmes, car il no pouvait , sans transit on, parlera sa femme des plaisirs du monde et de sa présentation h madame do Ilansfeld. Réprimant donc un lé^er mouvement d'impatience, il dit doucement à Berthe. en n'ayant pas l'air de s'apercevoir de sa tristesse (cela rendait la transition d'autant plus rapide) :
— Pardon... ma cUhre amie... Je vous dérange...
— Non... non, Charles... vous ne me déranfjez pas, — dit Dertho en essuyant de nouveau ses larmes, qu'elle se reprochait presque comme une (aute.
— Ce matin, vous avez vu votre père?
— Oui... vous m'avez permis d'y aller... quand je...
— Oh 1... — dit monsieur de Brévannos en interrompant Berthe, — co n'est pas un reproche que jo vous fais. Je n'aime pas le caractère do votre père, il me serait impossible de vivre avec lui , mais je rends justice h sa loyauté, à l'austérité de ses princip&s, et jo suis parfaitement tranquille quand je vous sais chez lui. — Berthe n'avait rien à se reprocher; pourtant son cœur se serra comme si elle eût abusé de la confiance de son mari , qui , pour la première fois depuis bien longtemps, lui parlait avec bonté ; elle baissa la tête sans répondre. Monsieur de Brévannes continua : — Et puis , enfin, ces visites à votre père sont vos seules distractions... depuis notre arrivée à Paris... A l'exception de cette première représentation des Français, vous n'ôtes allée nulle part... aussi je songe à vous tirer de cette solitude...
— Vous êtes trop bon, Charles ; vous le savez, j'aime peu le monde... jo suis accoutumée depuis longtemps à la vie que je mène. No vousoc<:upez donc pas do ce que vous appelez mes plaisirs...
— Allons, allons, vous êtes une enfant, laissez-moi penser et décider pour vous à ce sujet-là... Vous no vous en repentirez pas...
— Mais, Charles...
— Oh ! je serai très opiniâtre... comme toujours, et plus que jamais; car il s'agit de vous être agréable... malgré vous. Oui... une fois votre première timidité passée, le monde, qui vous inspire tant d'effroi, aura pour vous mille attraits...
Berthe regardait son mari, toute surprise de ce changement extraordinaire <ians son accent, dans ses manières. Il lui parlait avec une douceur inaccoutumée au moment même où elle .se reprochait de porter une trop vive affection à monsieur de Hansfeld. L'angoisse, nous dirons presque le remords de la jeune femme, augmentait en raison de l'apparente bienveillance de son mari ; elle répondit en rougissant :
— En vérité, Charles, je suis bien reconnaissante de ce que vous voulez faire pour moi... je m'en étonne même.
— Pauvre chère amie 1 sans y songer, vous m'adressez là un grand reproche.
— Oh I pardon, je ne voulais pas...
— Mais ce reproche, jo l'accepte, car je le mérite... Oui, depuis notre retour, jo vous ai assez négligée pour que la moindre prévenance de ma part vous étonne... Mais, patienie, j'ai ma revanche à prendre... Ce n'est pas tout ; on me croit un Othello; on croit que c'est par jalousie que je cache mon trésor à tous les yeux; je veux répondre à ces malveillans en conduisant mon trésor beaucoup dans le monde cet hiver, et prouver ainsi que vous m'inspirez autant d'orgueil que de confiance.
— Je ne puis répondre à des offres si gracieuses qu'en les acceptant, quoiqu'à regret et seulement pour vous obéir... car je préférerais beaucoup la solitude; et, si vous me le permettiez, Charles, je vivrais comme par le pa.ssé...
— Non , non, je vous l'ai dit; je serai aussi opiniâtre que vous...
— Eh bien 1 soit , je ferai ce que vous désirez ; seule-
ment, t ivez assez bon pour me promettre do n(! pas me forcer de m'amuser trop, — dit Berthe en .souriant tristement.— J'irai dans hî monde puisque vous le désirez vivement... mais pas trop souvent, n'est-ce pas?
— Soyez tranquille; lorsque vous y .serez allée quelquefois, ce sera moi qui, j'en suis sûr, serai obligé de modérer vos désirs d'y retourner.
— Oh ! ne craignez pas cela, Charles.
— Vous verrez, vous verrez.
— Jo me trouve si gênée chez les personnes que je no connais pas ! il mo semble voir partout des regards malveillans.
— Vous êtes beaucoup trop jolie pour ne pas exciter l'envie et la malveillance des femmes; mais l'admiration des hommes vous vengera. Sans compter quo parmi les personnes auxquelles je veux vous présenter, il en est de si hautement placées, de si exclusives même, quo votre admission chez elles fera bien des jaloux.
— Que voulez-vous dire, Charles?
— Vousallez le savoir, ma chèro amie,ct je me fais une joie de vous l'apprendre. Je suis ravi de vous voir entrer si bien dans mes vues; je m'attendais , jo vous l'avoue, à avoir plus de résistance à vaincre...
— Si j'ai cédé si vite... c'est par crainte de vous déplaire. Dites un mot, et vous verrez avec quelle facilité je renoncerai à des plaisirs sans doute bien enviés.
— Certes, je ne dirai pas ce mot, ma chère amie ; loin de là, j'en dirai un qui, au contraire, vous empêcherait de renoncer à ces vaines joies du monde dont vous semblez faire si bon marché.
— Comment I ce mot...
— Vous souvenez-vous de cette première représentation aux Français?
— Oui, sans doute.
— Je veux dire, vous souvenez-vous des choses qui ont le plus attiré l'attention du public, non pas sur la scène, mais dans la salle?
— L'étrange coiffure de madame Girard, d'abord.
— Le sobieska, sans doute? Mais ensuite...
Berthe était si loin de s'attendre à ce qu'allait lui dire son mari, qu'elle chercha un moment dans sa pensée et répondit :
— Je ne sais... Madame la marquise do Lucevalî
— Vous approchez à la fois et de la vérité et de la logo de la personne dont je veux parler.
— Comment cela?
— Dans la loge voisine de celle do madame de Luceval, n'y avait-il pas une belle princesse étrangère dont tout le monde parlait avec admiration ?
— Une princesse étrangère!— répéta machinalement Berthe, dont le cœur se serra par un pressentiment indéflnissable.
— Oui, madame la princesse de Hansfeld.
— La princesse 1 comment ! c'est à elle...
— Que je vous préentorai après-demain, je l'espère.
— Oh I jamais... jamais I — s'écria involontairement Berthe.
Profiter de cette offre, qui lui donnait les moyens de revoir le prince, lui semblait uneodicu.se perfidie.
Monsieur de Brévannes, quoique étonné de l'exclamation de sa femme, crut d'abord qu'elle refusait par timidité, et reprit :
— Allons, vous êtes une enfant. Bien que très grande dame, la princesse do Hansfeld est la personne la plus simple du monde; vous lui plairez beaucoup , j'en suis sûr.
— Mon ami, je vous en conjure, ne me conduisez pas chez la princesse; laissez-moi dans la retraite où j'ai vécu jusqu'ici.
— Ma chère amie, je vous en conjure à mon tour, — dit monsieur de Brévannes en se contenant, — n'ayrz pas do caprices de mauvais goût. Tout à l'heure vous étiez décidée à ce que jo désirais, et voici que maintenant vous revenez sur vos promesses I Soyez donc raisonnable.
ŒCVRES CfltMSfËS D^U^&ÈNE SUE.
— Mais c'est impossible... Non, non, Cliarles... Je vous en supplie en grâce... n'exigez pas cela de moi...
Ah rà ! sérieusement, vous Hes follel Vous refusez
avec obstination ce que tant d'autres demanderaieinl comme une faveur inespérée?
Je le sais, je le sais... Aussi croyez que si je refuse ,
c'est que j'ai des raisons pour cela.
— Des raisons? des raisons?... Et lesquelles, s'il vous plaît?
— Mon Dieu I aucune de pairticulièiré ; mais je désire ne pas aller dans le monde.
Monsieur de Drévannes, stupéfait de cette résistance, en cherchait vainement la cause; il pressentait que le goût de la retraite ne dictait pas seul ce refus; un moment il crut sa femme Jalouse de la princesse. Aussi reprit-il avec une certaine complaisance :
— Voyons, soyez franche, ne me cachez rien. N'y aurait-il pas un peu de jalousie sous jeu ?
— Delà jalousie?...
— Oui... ne seriez-vous pas assez folle pour vous imaginer que je m'occupe d ■ la princesse?
— Non, non, je ne crois pas cela... je vous l'assure.
— Miis qu'est-ce donc alors? — s'écria monsieur de Brévannes avec une impatience lonfrtemps contenue.
— Charles, soyez bon, soyez généreuT...
— Je me lasse de l'être, madame; et puisque vous ne tenez aucun compte de mes prières vous exécuterez mes ordres, et après-demain vous m'accompagnerez chez madame de Hansfeld, m'entendez-vous!
— Charles, un mot, de grâce.. C'est pour m'&tre agréable, n'est-ce pas, que vous voulez me conduiTe chez la princesse ?
— Sans doute ; eh bien ?
— Eh bien! puisque c'était pour moi que vous aviez formé ce projet... je vous en supplie, renoncez-y...
— Vous m'ob"irez.
— Mon Dieu ! mon Dieu I mais allez-y seul ! Peu vous importe que, moi, je...
— Cela m'importe tellement que vous irez, est-ce clair?
— Il me coûte de vous refuser; mais comme vous ne pourrez me contraindre à cela...
— Eh bien?
— Je n'irai pas-
— Vous n'irez pas?
— Non.
— Voilà un bien stupide entêtement... Et vous croyez me faire la Ici?
— J'agis comme je le dois.
— En refusint d'aller chez madame de Hansteld?
— Gui, Charles.
— Je suis peu disposé h deviner des Charades; aussi je terminerai notre entretien par deux mots : si vous persistez dans votre refus, de votre vie vous ne reverrez votre père... car dans huit jours vous partirez pour la Lorraine, d'où vous ne reviendrez pas... J'ai le droit de vous assigner le lieu de votre résidence... Vous le savez, ma volonté est inébranlable; ainsi réflécliissez.
Berthe baissa la tête sans répondre.
Son mari pouvait en effet l'envoyer en lorraine, la séparer de son père, dont elle était alors Punique ressource, puisque, par un juste sentiment de fierté, Pierre Raimond refusait la pension que lui avait faite monsieur de Brévannes.
Ce n'était pas tout; en obéissant h son mari, Beriho devait caclier au graveur à quelle condition elle continuait de le voir, car celui-ci eût cent mille fois préféré laisser sa fille partir pour la LoiTaine que de l'engager à obéir aux ordres de son mari, puisque ces ordres la rapprochaient d'Arnold.
Un moment elle voulut avouer à monsieur de Brévannes le motif do la résistance qu'elle lui opposait ; mais songeant k la jalousie féroce de sou mari , h la colère qu'il ressentirait contre lé graveur, dont il l'éloignerait peutêtre encore, elle rejeta cette idée.
H n'y avait , malheureusement pcrar Berthe, aucuo moyen terme entre ces différentes alternatives. Son premier mouvement avait été de résister opiniâtrement aux désirs de son mari, parce que les larmes qu'elle versait aa souvenir d'Aniold l'éclairaient sur le danger de cet amour jusqu'alors si calme ; mais elle devait se courber devaat une fatale nécessité.
Elle répondit à son mari avec aecab'ement s
— Vous l'exigez... monsieur... je vous obéirai. „
— C'est, en vérité, bien heureux, madame...
— Seulement... rappelez-vous toujours... que j'ai de teutes mes forces résisté à vos ordres... que je vous ai conjuré, supplié â?, me laisser vivre dans la retraite... et quis c'est vous... vous qui avez voulu m'en tirer pour me jeter au milieu du tourbillon du monde... — dit Berthe en s'animant ; — du monde... où je n'aurai ni appui ni mnseil , où je serai exposée à tous les dangers qui assîégfent une jeune femme absolument isolée...
— Isolée!... mais moi, madame...
— Ecoutez-moi, monsieur: j'ai vingt-deux ans & peine... vous m'avez accablée de chagrins... je ne vous aime plus. .. Je suis sans doute résolue de ne jamais oublier mes devoirs... mais quoique sûre de moi... je préférerais ne pas affronter certains périh.
Berthe, celte fois, croyait avoir frappé juste en éveillant vaguement la jalousie forcenée de monsieur de Brévannes : elle espérait ainsi le faire réfléchir aux inconvéniens de jeter au milieu des séductions du monde une jeune femme sans amour et sans confiance pour son mari.
En effet , monsieur de Brévannes, stupéfait de ce nouveau langage, regardait Berthe avec une irritation mêlée de surprise.
— Qu'est-ce à dire, madame? — s'écria-t-il. — Voulezvous me faire entendre que vous pourriez avoir l'indignité d'oublier ce que j'ai fait pour vous?... Oh! prenez garde, madame , prenez garde!., ne jouez pas avec ces idét s-là , elles sont terribles... Songez bien que l'amour-proprp est mille fois plus irritable et plus ardent à la vengeance que l'amour... Si jamais vous aviez seulement la pensée do me tromper... Mais, tenez, — dit-il en blêmissant de rsga à cette seule idée, — ne soutevons pas une telle question... elle est sanglante...
— Et c'est parce qu'elle peut devenir un jour sanglante, monsieur, que je la soulève, moi, et que en honnête lemmo je vous supplie de me lais.ser dans ma retraite de ne pas volontairement m'exposer à des périls que je n'aurais peut-être pas la force de surmonter. Je vous dois beaucoup, sans doute; mais, croyez-moi, ne m'obligez pas à compter aussi les larmes que j'ai versées ; je pourrais me croire quitte...
— Quelle audace!...
— J'aime mieux être audacieuse avant d'avoir fait le mal qu'hypocrite après une faute. Encore une fois, pour votre repos et pour te mien, monsieur, laissez-moi vivre obscure et ignorée... A ce prix je puis vous promettre de ne jamais faillir... sinon...
— Sinon ?...
— Vous m'aurez jetée presque désarmée au milieu des périls du monde... Je connais mes devoirs , j'essayerai de lutter... mais, je vous le dis... il peut se rencontrer des circonstances où la force nie manque.
Le bon sens, la franchise de ces paroles, faisaient bouillonner la jalousie de monsieur de Brévannes; il Connaissait trop ses forts envers Berthe pour ne pas prévoir qu'elle lutterait seulement et absolument par devoir; et le devoir sans afT''Ction est souvent impuissant contre les entraînemens <le la passion.
L'enfer de cet homme commençait. Placé entre sa jalousie et son amour, il hésitait entre le désir de nouer des relations suivies avec madame de Hansfeld, grâce à la préseniatlon de Berthe, et la crainte de voir sa femme entourée d'adorateurs.
La pensée d'être jaloux du prince, qu'il ne connaissait que par le récit de ses bizarreries, ne lui vint pas un mo-
PAULA MONTI
ment îi l'ospril ; mnis h défaut du prince il so créa los fantômes les piui eflrayans, c'esl-è-dire les plus ciiarmans. I)r'.j?i il so voyait moqué, montré au doigt; lui qui avait fait un mariage d'amour, mariai^o ridicule s'il en est, pensait-il , lui qui avait sacrifié sa vanité, son amliilion, sa cupidité, à une pauvre tille oliscure, ne serait-il donc pas à l'ahri du mauvais sort? Sorait-il donc aux yeux du monde toujours dupe, avant et après son mariage? A ces pensées, monsieur de Brévaniies tressaillait de fureur.
Tantôt il voyait dans la Irancliise do ij ■'•ihe une garantie pour l'aviMiir, tantôt au contraire il y voyait une sorte de cynii|uc déti , tantôt enlin il s'effrayait do ce langage d'une lionnéle femme (}ui, dédaignée de son mari qu'elle n'aime plus, no s'abusi^ pas sur la fragilité humaine, et préfère fuir k; danger que de l'affronter.
Pourtant ne pas présenter Dertlio à la princesse, c'était renoncer à l'avenir qu'il entrevoyait si brillant.
Ce sacrifice lui fut impossible ; comme ceux (jui, renonçant à so faire aimer, es()èrenl se faire craindre, il essaya d'intimider Berihe, et lui dit brutalement :
— Lors(|u'on a l'effronterie de professer ouvertement de tels principes, madame, on n'a pas besoin d'aller dans le
, monde pour tromper son mari.
— Assez, monsieur... assez, — dit fièrement Berthe ; — puisque vous me comprenez ainsi, je n'ai rien à ajouter... Je vous accompagnerai cpiand vous le voudrez chez madame la princesse do Hansfeld.
— Et prenez bien uarde à ce que vous ferez... au moins... Rappelez-vous bien ceci... je vous le répèle à dessein... l'amour peut êti'e indulgent, génércu.T... l'orgueil, jamais... Ainsi je serais pour vous im[iitoyable... si vous aviez le malheur de vous mal conduire : je vous briserais, je vous écraserais s;ins pitié, entendez-vous? — ajouta-i-il, les lèvres contractées par la colère, en saisissant rudement le bras de Borltie.
Celle-ci, très calme, se- dégagea doucement et lui répondit :
— Avec toute autre i]ue moi, monsieur, vous auriez peutêtre tortde joindre l'attrait du danger... à l'attrait (pie peut offrir l'amour... Croyez-moi, lorsque le devoir est impuissant, la terreur est vaine...
En disant ces mots, Berthe rentra chez elle, et laissa monsieur de Brévannes<lans une irritation et dans une anxiété profondes.
XVIH
LE HARTAGE.
Madame de Hansfeld revint assez satisfaite de son entretien avec monsieur di! Brévannes. En songeant à la proposition (ju'il lui avait faite de lui présenter Berthe, l'aula j éprouvait des ressentiraens étranges : d'abord, sachant ' l'amour d'Arnold pour madame de Brévannes, elle avait voulu jouer un perfide et méchant tour à monsieur de Brévannes, espérant jouir ensuite de la confusion do monsieur de Hansfeld lorsqu'il serait reconnu par Berthe (Paula ignorait (pj'Arnold eût révélé son véritable nom à Pierre Rgimond),
Lors(ju'elle aTail fait part à Iris de la prochaine présentation de madame de Brévannes à l'hôtel Lambert, la bohémienne s'elait écriée en tressaillant de joie :
— Maintenant... vous n'awz plus rien h désirer... vos vœux seront comblés, qyand il vous plaira de me faire un signe.
En vain Paula avait voulu forcer Iris à s'expliquer davantage; celle-ci s'elait renfermée dans un silence absolu après avoir seulement ajouté :
— Réfléchisse? bien , marraine... vous roe comprendrez.
La princesse ftvail réfléchi.
En arrêtant d'abord sa pensée sur monsieur de Hansfeld , elle s'était demandé ee qu'il lui inspirait depuis qu'il l'avait soupçonnée des crimes les plus horribles... Elle ressentait autant de haine «lue de mépris contre lui, haine contre l'homme capable de concevoir df) tels soupçons, mé[)ris pour l'homme assez faible pour ne pas accur sor banliment celle qu'il .soupçonnait.
Paula était doublement injuste; elle oubliait qu'Arnold l'avait passionnément aimée, et (|u'il n'avait tant .sou Ifert que par suite do cette luUo entre son amour et ses méfiances...
Chose étrange! elle n'avait jamais aimé son mari d'amour, elle était passionnément éprise de monsieur de Morville, et pourtant elle se trouvait blessée de l'amour di» prince pour Berthe; rien de plus absurde mais de plus commun que la jalousie d'orgueil.
Si la pensée do madame do Hansfeld so reportait sur monsieur de Morville, à, l'instant ces trois mots sinistres flamboyaient?! sa vue :
« Si fêlais veuve!... »
Et elle n'osait pas s'avouer qu'elle eût été satisfaite sj l'une des tentatives d'Iris avait réu.ssi.
Nous l'avons dit, rien de plus fatal que de familiariser sa pensée avec de simples suppositions qui, réalisées, seraient des crimes; si monstrueu.ses qu'elles paraissent d'abord, peu îi peu l'esprit les admet d'aulant plus lacjjement qu'elles flattent davantage et incessa;nment les intér;6ls qu'elles .serviraient.
Ceja est funcstx;... la vue continuelle d'une proie facile éveille les appétits sanguinaires U's plus endormis.
Rentrée chez elle, Paula réfléchit longtemps aux paroles mystérieuses d'Iris, à propos de la présentation) de Berthe à l'hôtel Lambert.
« Slainlcnant vous n'avez plus rien à désirer... quand il vous plaira vos vreux seront comblés. »
Un secret instinct lui disait que du rapprochement du prince, de monsieur de Brévannes et de Berthe, il pouvait résulter de graves complications ; mais que pouvait y gagner son amour à elle pour monsieur de Morville?
Ace moment, madame de Hansfeld fut interrompue. par Iris.
— Que voulez-vous 7 — lui dit-ello brusquement.
— Marraine, un commissionnaire vient de m'apportcr une enveloppe à mon adresse ;, dans cette enveloppe é.tait une lettre pour vous.
Pailla prit la lettre et tressaillit.
Elle reconnut l'écriture de monsieur de Morville,
Ce billet contenait seulement ces mots :
« Les circonstances, madame, me forcent à un parti extrême... J'adresse à tout hasard ce billet à votre denioi- -selle de compagnie... Un affreux et dernier coup accable le malheureux auquel vous avez déjà daigné tendre la main... il n'a pas désespéré de votre pitié... Aujourd'hui môme, avec ces paroles magiques : Faust et Manfred. vous pourrez sinon le rendre .'i la vie... du moins adoucir son agonie. »
Un moment madame de Hansfeld ne comprit pas la signification do cette lettre. Puis tout à coup s'adressantâ îris :
— Quel jour sommes-nous aujourd'hui ?
— Jeudi, marraine.
— Jeu li... non, ce n'est pas cela... — so dit madame de Hansfeld, — j'avais cru... Mais... — reprit-elle avec anxiété, — n'est-ce pas aujourd'hui la mi-caréme?
— Oui, marraine... quelques masques ont passé dans la rue.
— Oh ! je comprends... je comprends 1 — s'écria madame di' Hansfeld, et, courant à son secrétaire, elle écrivit ces mots à la hAte :
a Ce soir, à minuit et demi, à l'Opéra, au mêm« endroit
que la dernière fois. Faust et Manfredl... un ruban vert au camail du domino. »
Puis, cachetant et donnant cette lettre à Iris, elle lui dit:
— Voici la réponse, remettez-la...
Iris sortit.
Le soir, à minuit et demi, au bal de l'Opéra , Léon de Morville et madame de Hansfeld, tous deux masqués comme ils l'étaient lors de leur première entrevue, se rencontrèrent au fond du corridor des secondes loges à gauche du spectateur, et entrèrent dans le salon de l'avantscène où avait eu lieu leur premier et leur dernier entretien.
Madame de Hansfeld fut épouvantée du changement des traits de monsieur de Morville et de l'eipression de douleur désespérée qui les contractait.
— Qu'y a-t-il donc, mon Dieu 7 — s'écria-t-elle en jetant son masque à ses pieds.
— Un mot... d'abord, — dit monsieur de Morville. — Je ne m'étais pas trompé; cette mystérieuse amie... qui m'écrivait sans se faire connaître...
— C'était moi!... oui 1 oui! votre cœur avait deviné juste... mais, au nom du ciel ! qu'y a-t-il? votre vie est-elle menacée?
— Tout est menacé : ma vie, ma raison, mon amour, mon honneur.
— Que dites-vous ?...
— Je dis que je me tuerai... je dis que les passions les plus mauvaises germent en moi... je dis que je ne me reconnais plus... je dis qu'à mon amour pour vous je je veux sacrifier tout ce qu'il y a de plus saint, de plus sacré parmi les hommes... dussé-je être parjure et parricide.
— Mon Dieu I vous m'effrayez...
— Paula... m'aimez-vous... comme je vous aimeî...
— Ne suis-je pas ici 'f...
— Vous m'aimez ?...
— Oui... oh 1 oui...
— Paula... fuyons... Yenei... venez...
— Et vos sermens ?...
— Qu'importe 1
— Et votre mère T
— Qu'importe !
— Ah I... que dites-vous?...
— Venez, vousdis-je... Cet amour est fatal... Notre destinée s'accomplira...
— En grâce, calmez-vous... Songez à ce que vous m'écriviez encore il y a peu de jours : a Un obstacle insurmontable nous sépare... »
— Je ne veux songer à rien... je vous aime... je vous aime... je vous aime... Cet amour a subi toutes les épreuvei, il a grandi dans le silence, il a résisté à votre indifférence affectée, il a pénétré votre tendresse cachée, il m'a rendu insouciant de ce que j'adorais, dédaigneux de ce que j'honorais... Il brûle mon sang, il égare ma raison, il déborde mon cœur. Paula, si vous m'aimez, fuyons, ou je meurs 1...
— Mon Dieu I mon ami, croyez-vous étre-seul à souffrir ainsi?... Souffrir... oh' non, maintenant je puis défier une vie de tourmens... je puis mourir... j'ai été aimée... comme j'avais rêvé d'être aimée... aimée avec délire ; airnée sans réflexion, sans scrupule, sans remords ; aimée avec tant d'aveuglement, que vous ne soupçonnez pas l'énormilé des sacrifices que vous m'offrez, la profondeur de l'abîme où vous voulez nous précipiter...
— Paula, Paula, ne me parlez pas ainsi, vous me rendez fou ; vous ne savez pas... non, vous ne savez pas ce que c'est que l'entraînement d'une seule pensée qui engloutit toutes les autres dans son courant toujours plus large, (ilus rapide, plus profond... Moi qui jusqu'ici pouvais marcher le front haut... je ne l'ose plus... il y a des regards que j'évite.
— Vousî... vousT...
— Savez-vous ce que je me suis dit bien souvent... depuis qu'un serment dont je ne veux plus tenir compte maintenant m'a tenu éloigné de vous?
— Ne parlez pas ainsi.
— Eh bien! d'abord en songeant à la frêle santé de votre mari, je me suis dit : « Monsieur de Hansfeld mourrait... je n'en serais pas affligé... » puis... « Sa vie... dépendrait de moi... que je le laisserais périr... » Puis j'ai été plus loin... j'ai... mais non, non je n'ose vous dire cela... même à vous... je vous ferais horreur... Ah! maudit soit le jour... où pour la première fois cette pensé» m'est venue!
Et monsieur de Morville cacha sa tête dans ses mains.
Les derniers mots qu'il venait de prononcer devaient retentir longtemps dans le cœur de Paula.
Elle était à la fois épouvantée, et pourtant presque heureuse de l'étrange complicité morale qui faisait partager ses vœux homicides contre le prince par monsieur de Morville, lui, jusqu'alors si loyal et si généreux. Dans ce bouleversement complet des principes de l'homme dont elle était adorée, elle vit une nouvelle preuve de l'influence qu'elle exerçait.
Mais par une de ces contradictions, un de ces dévouemens si familiers aux femmes, madame de Hansf Id se promit de tout faire pour éloigner désormais, et pour toujours, des pensées pareilles de l'esprit de monsieur de Morville, et cela parce que peut-être, de ce moment même, elle prenait les résolutions les plus criminelles; quoi qu'il arrivât, elle ne voulait pas que monsieur de Morville pût se reprocher un jour les vœux qu'il avait faits dans un moment d'égarement.
Monsieur de Morville était tombé la tête dans ses mains avec accablement; madame de Hansfeld lui dit d'un ton doux et ferme :
— J'aurai du courage pour vous et pour moi... je vous rappellerai des sermens autrefois si puissans sur vous; la violence de votre amour même ne doit pas vous les faire oublier. De grâce, revenez à vous... Vous parlez de nouveaux chagrins... quels sont-ils? votre mère est-elle plus souffrante?
— Ehl qu'importe I...
— Ahl de grâce! ne parlez pas ainsi. Croyez-moi... Une femme peut être fière de voir son influence un moment supérieure aux plus nobles principes... mais c'est à condition que ces principes reprendront leur cours... J'aurais horreur de vous et de moi si, au lieu du cœur généreux que j'ai surtout chéri, je ne retrouvais maintenant qu'un cœur égoïste et desséché... Serait-ce donc là le fruit de notre amour?
Monsieur de Morville secoua tristement la tête.
— Hélas! je le crains, — dit-il d'une voix sourde, — je n'ai plus la force de résister au courant qui m'emporte... Rien de ce que je vénérais autrefois n'est plus capable maintenant de m'arrêter... Avant tout votre amour... périsse le reste !...
— Heureusement... j'aurai le courage qui vous manque...
— Ahl vous ne m'aimez pas...
— Je ne vous aime pas?... Mais laissons cela: dites-moi sous quelle exaltation vous étiez lorsque vous m'avez écrit ce billet qui m'a si fort alarmée et qui m'a fait venir ici... ce soir...
— Ne sachant comment vous l'adresser, j'ai compté sur la fidélité de votre demoiselle de compagnie... D'ailleurs ce billet n'était compréhensible que pour vous seule... Fûtil tombé entre les mains de monsieur de Hansfeld, il ne vous eût pas compromise.
— J'ai reconnu là votre tact habituel... Mais la cause do ce billet?...
— Votre sang-froid me fait honte... Moi aussi j'aurai du courage... Je vous sais gré de me rappeler à moimême... Eh bien! voici ce qui rient de nouveau m'accabler... Hier, ma mère... m'a fait appeler... Elle était plus faible et plus souffrante qu'à l'ordinaire... Je n'ose penser
PAULA MONTI
quo depuis quelque temps je suis moins soigneux pour elle...
— Ahl vous ne javcz pas le mal que vous mo faites en parlant ainsi...
— Elle me dit après quelque Wsilation qu'elle sentait ses forces s'épuiser... i|u'il lui restait peu de temps à vivre... Elle attendait de moi une preuve suprême de soumission à ses volontés... Il s'agissait de la tranquillité de ses derniers instans; je la priai do s'expliquer; elle médit qu'un de nos alliés, (lu'cllt' me nomma, un do ses plus anciens amis, avait une lille clKirmante et accomplie...
— Je comprends tout... — ilit madame de Hansleld avec fermeté. — En grAce, continuez.
— Continuer... Et (|ue vous dirais-jo de plus? Ma mère a voulu me faire proineltre que mon mariage se ferait de son vivant, c'est-à-dire très procliaincineni; j'ai refusé. Elle m'a demandé si j'avais à faire la moindre obj-'cliou sur la iieauté, la naissance, les qualités de cette jeune fille; j'ai reconnu, ce qui est vrai, qu'elle était accomplie de tous (loints; mais j'ai signifié à ma mère ([ue je ne voulais pas absolument me marier... Alors .. elle s'est prise à pleurer; les émotions vives lui sont tellement funestes, lailile comme elle est... qu'elle s'est évanouie... J'ai cru, mon Dieu! que j'allais la perdre... et j'ai retrouvé ma tendresse d'autrefois... En revenant h elle, ma mère m'a serré la main, et, avec une bonté navrante, elle m'a demandé pardon de m'avoir contrarié par ses désirs... dont elle ne me reparlerait plus... Mais, je le sais, je lui ai porté par mon relus un coup ilouloureux... Je n'ose en prévoir les suites... Elle avait fondé de si grandes espérances sur ce mariage! Hier, son état a empiré; je l'ai trouvée profondément abattue; elle ne m'a pas dit un mot relatif à celte union... Mais, malgré son doux et triste sourire, j'ai lu son cliagrin dans son regard, je l'ai quittée le cœur déchiré. Sa santé défaillante ne résistera pas peut-élre à de si violentes secousses. Eh bien 1 dites, Paula, est-il un .sort plus malheureux que le mien! J'ai la tète perdue. N'éUiit-ce pas assez d'être séparé de vous par un serment solennel? Il m'iiiterdis<)it le présent, mais il me laissait au moins l'avenir... Maintenant il faut pour rendre l'a^'onie de ma mère plus douce, il faut que je me résigne à ce mariage odieux, impossible, car il détruirait jusiju'aux faibles espérances qui me restent... Encore une fois, cela ne sera pas; non, non, mille fois non ! Paula, si vous m'aimez, si vous êtes capable de sacrifier autant <iue je vous sacrifie, nous n'aurons pas à rougir l'un de l'autre.
— Non, car tous deux nous aurons foulé aux pieds nos sermons et nos devoirs, — dit Paula en interrompant monsieur de Morville.
— Nous fuirons au bout du monde, et...
— Et la première effervescence de l'amour passée, la haine, le mépris que nous res.sentirons l'un pour l'autre vengeront ceux que nous aurons sacrifiés. Mon pauvre ami, votre raison s'égare.
— Mais que voulez-vous que je fasse?
— (Jue vous ne soyez pas parjure... que vous ne hâtiez pas la mort de votre mère.
— Renoncera vous, me marier... Jamais! jamais!
— Écoutez-moi bien. Je vous déclare que je ne pourrais pas aimer un homme lâche et parjure, lors même que ce serait pour moi qu'il se parjurerait lâchement. Mon amourpropre de femme est satisfait de ce quo chez vous, pendant quelques momens, la passion a vaincu le devoir; c'est assez. Vous avez juré de ne jamais me dire un mot qui pût m'engager à oublier mes devoirs, vous tiendrez ce .serment?
— Mais...
— Je le tiendrai pour vous si vous ôles tenté d'y manquer.
— Et ce mariage? — dit monsieur do Morville avec amerlunie; — ce mariage, vous me conseillez sans doute d'y consentir?
— Non.
— Non? Ah 1 je n'en doute plus... vous m'aimez I
OEl'V. CHOISIES. — JI.
— Si Je vous aime! Ah ! croyoz-moi, ce mariage me porterait un coup encore plus cruel qu'à vous, — dit Paula avec émotion, — mais, — ajouta-t-olle, — il faut ménager votre pauvre mère, ne pas refuser positivement de lui obéir... temporiser... lui dire que vous êtes revenu sur votre première ré.solution... mais que vous voulez réfléchir à loisir avant de prendre une détermination aussi grave.. Gagnez du temps, enfin.
— Mais ensuite, ensuite?
— Ahl savons-nous ce qui appartient h l'avenir. Remercions le sort de l'heure, de la minute présente; demain n'est pas à nous.
— Mais quand pourrai-je vous écrire, vous revoir? Quelle sera l'issue de cet amour? il mo brûle, il me dévore, il me tue.
— Et moi aussi il me brûle, il me dévore, il me tue; vous ne souffrez pas seul... n'est-ce pas assez?
— Mais qu'espérer?
— Que sais-je! Aimer pour aimer, n'est-ce donc rien?
— Mais que je puisse au moins vous voir quelquefois chez vous, vous rencontrer dans le monde I
— Chez moi, non ; dans le monde, votre serment s'y oppose.
— Ah ! vous êtes sans pitié.
— Calmez votre mère, non par des promesses, mais par des temporisations. Dans huit jours je vous écrirai.
— Pour me dire?...
— Vous le verrez... peut-être serez-vous plus heureux que vous ne vous y attendez.
— Il se pourrait? Ah ! parlez, parlez.
— Ne vous l'.âtez pas de brdir de toiles espérances sur mes paroles. Rappelez-vous bien ceci : jamais je ne souffrirai que vous manquiez à la foi jureo... mais, comme je vous aime pa.ssionnément...
— Eh bien?
— Le reste est mon secret.
— Oh 1 que vous êtes cruelle 1
— Olil bien cruelle, car je veux que demain vous m'écriviez que votre mère est moins souffrante, que vous l'avez un peu tranquillisée; j'en serai si heureuse!... car je me reproche amèrement ses chagrins; n'est-ce pas moi qui les cause involontairement?
— Je vous le promets. Et vous, à votre tour?
.— Dans huit jours vous saurez mon secret. Je regrette moins de ne pas vous recevoir chez moi. Nous allons, je le crains, rompre nos habitudes de retraite. Monsieur de Il.tnsfeld m'a priée do recevoir plusieurs personnes, entre autres monsieur et madame de Brévannes. Les connaissezvous?
— Je rencontre quelquefois monsieur de Brévannes; oa dit sa femme charmante.
— Charmante, et je crains pour le repos de mon mari qu'il ne s'en aperçoive.
— Que dites-vous I
— Je le crois sérieusement occupé do madame de Brévannes.
— Le prince?
— Il est p.irfaitcment libre de ses actions, autant que je le suis des miennes.
— Et vous refusez de me recevoir chez vous... lorsque votre mari...
Paula interrompit monsieur de Morville.
— Je vous refuse cela, d'abord parce que vous avez juré de ne jamais vous présenter chez moi ; et puis, condamnable ou non, la comluite de mon mari ne doit en rien influencer la mienne; il est des délicatesses de position que vous devez apprécier mieux que personne... Dans huit jours vous en saurez davantage.
— Duns huit jours... pas avant !...
— Non.
— Ouf je suis malheureux !
— Bien malheureux, en effet! Vous venez ici accablé, désespéré, vous reprochant votre dureté avec votre mère, oubliant tout ce qu'un homme comme vous ne doit ja-
mais oublier; je vous calme, je vous console, je vous offre "le moyen de ménager à la fois les volontés de votre mère et nos (propres inlérêis...
— Oui, oui, vous avez raison... Pardon, j'étais venu ici avec des pensées misérables; vous m'avez fait rougir, vous m'avez relevé à mes propres yeux, vous m'avez rappelé à l'honneur, à la foi jurée, à ce que je dois à ma mère. Merci, merci; vous avez raison, pourquoi songera demain quand l'heure présente est hcurepse? Merci d'être venue à moi dès que je vous ai dit que j'étais accablé par la douleur, par le désespoir. Tout à l'heure j'étais désolé, maintenant je me sens rempli de force et d'espoir; le cœur me bat noblement ; vous m'avez sauvé la vie, vous m'avez sauvé l'honneur ; mon courage est retrempé au feu de votre amour, je me sens aimé! je ferme les yeux, je me laisse conduire par vous; ordonnez, j'obéis, je n'ai plus de volonté ; je vous confie le sort de cet amour qui est toute ma vie, qui est toute la vôtre.
— Oh ! oui, toute ma vie 1 — s'écria madame de Hansfeld avec une exaltation contenue. — En ayant en moi une confiance aveugle, vous verrez ce que peut une lemme qui sait aimer. Demain, écrivez-moi des nouvelles de votre mère, cl dans huit jours vous saurez mon secret... Jusquelà, sauf la lettre de demain, pas un mot... je l'exige.
— Pas un mot I et pourquoi 7
— Vous le saurez ; mais promettez-moi ce que je vous demande... dans l'intérêt de notre amour...
— Je vous le promets.
— Maintenant, adieu.
— Déjà ?
— Il io faut. N'est-il pas bien imprudent que je sois ici?
— Adieu, Paula. Votre main... un baiser... un seul.
— Et votre serment I — dit Paula en remettant son masque et refusant de se déganter.
Elle sortit de la loge, traversa la foule et quitta le théâtre.
Iris l'attendait dans le fiacre comme la dernière fois.
Pendant tout le temps du trajet, midame do Hansfeld fut sombre et taciturne; elle revint h l'h'Mel Lambert par la petite porte secrète, et monta chez cIIp accompagnée d'Iris.
L'amour passionné de Paula pour monsieur de Morville était arrivé h son paroxysme; elle se sentait capable des déterminations les plus funestes; sa raison était pres'iue égarée ; elle craignait surtout que monsieur de Morville, malgré sa répugnance pour le [nariage qu'on lui proposait, ne s'y décidât, vaincu fiar les sollicitations de sa mère mourante. Il pourrait peut-être gagner quelque temps; mais avant huit jours tout devait être décidé pour Paula.
Iris, voyant la sombre préoccupation de sa maîtresse, en devina la cause et lui dit, après un assez long silence, en lui montrant une épingle h tête d'or constellée de perles, et fichée à une pelote recouverte de dentelles :
— Marraine, souvenez-vous de mes paroles... Lorsque vous voudrez que la pensée que vous n'osez vous avouer se réalise sans que vous ou moi prenions la moindre part à son exécution, remettez-moi cette épingle ; peu de jours après, vous n'aurez plus rien à désirer... Depuis que je vous ai parlé, l'idée a germé dans le cœur où je l'avais semée; elle a grandi , elle sera bientôt mûre. Encore une fois, cette épingle, et vous pourrez épouser monsieur de Morville.
— Celte épingle? — dit madame de Hansfeld en pîlissant et en prenant sur la pelote le bijou, et le contemplant pendant quelques momens avec une eft'rayante anxiété.
— Cette épingle... — dit Iris en avançant la main pour la saisir, le regard brillant d'un éclat sauvage.
Madame de Hansfeld, sans lever les yeux, dit d'une voix basse et tremblante :
— Ce que vous dites, Iris, est une sinistre plaisanterie, n'est-ce pas? cela est impossible... Comment pourrez-
YOUS î...
— Donnez-moi l'épingle... ne vous inquiétez pas du reste.
— Je serais folle de vous croire. Par quel miracle...?
En parlant ainsi, Paula, accoudée sur la cheminée et tenant toujours l'épingle, l'avait machinalement et comme en se jouant approchée de la main d'Iris, étendue sur le marbre.
La bohémienne saisit vivement l'épingle.
La princesse, épouvantée, la lui relira des mains avec force en s'écriant :
— Non, non; ce serait horrible!... Oh! jamais, jamais!.. . meurent plutôt toutes mes espérances I
VNE RODTELLE PIGB DO LITBE ROIB, — CONVEBSATION.
Deux jours après la première entrevue de madame de Hansfeld et de monsieur de Morville au bal de l'Opéra, Iris avait apporté, selon sa promesse, le livre noir à monsieur de Brévaunes ; celui-ci y avait lu les lignes suivantes, attribuées à la princesse.
« Je suis si troublée de cet entretien, que je puis à peine rassembler mes souvenirs; j'ai peur de me rappeler ce que j'ai promis à monsieur de Brévannes, ce que je lui ai laissé devinpr, peut-être...
« Quelle est donc la puissance de cet homme ? J'étais allée là bien résolue d'être pour lui d'une froideur impitoyable»; à peine l'ai-je vu... que j'ai oublié tout... jusqu'à ses menaces...
« Quelle fatalité l'a donc, pour mon malheur, rameqé ici?...
a Non, non, je ne l'aimerai pas...
a Je me fais horreur à moi-même... Comment 1 en présence du meurtrier de Raphaël... je n'ai ressenti ni haine ni fureur !... Oh I honte sur moi 1 il a remarqué ma faibles.se...
« Hélas ! que faire?... Lorsque j'entends sa voix, lorsque son ardent regard... s'attache sur moi... mes résolutions les plus fermes m'abandonnent... je ne pense qu'à l'écouter... qu'à le contempler. .
a II est si beau, de cette beauté virile et hardie qui, la premic'Te fois que je l'ai vu, m'a laissé une impression profonde... ineffaçable... Tout en lui annonce un de ces hommes passionnément énergiques qui aiment... comme je saurais aimer... comme je n'ai jamais été aimée... Oh I si ma volonté et la sienne étaient unies... à quel terme de félicité n'arriverions-nous pas !...
« Béni soit ce livre!... je puis lui dire ce que ie n'oserais dire à aucune créature humaine... ce que je n'oserais même relire tout haut...
0 II m'a demandé de me présenter sa femme... D'avance je la hais... c'est pourtant à elle que je devrai de recevoir un jour son mari... mais cette obligation m'irrite conire elle ; c'est son bonheur que j'envie... elle porte le nom de cet homme qui exerce sur moi une si incroyable influence... ce nom que maintenant je ne puis entendre sans trouble... Oh! celle femme, je la hais, je la hais... elle est trop heureuse I
« Après tout, pourquoi rougir démon amour? li ne sera jamais coupable... car il ne sera jamais heureux...
c( Mon ambition de cœur est trop grande... jamais /uj ne saura ce qu'il aurait pu être pour moi, si tous deux nous eussions été libres ! Oh ! quel rêve 1 quel paradis !
« La passion que j'éprouve est trop puissante, trop immense, pour descendre jusqu'aux mensonges auxquels nous serions réduits, lui et moi, si nous cherchions les plaisirs d'un amour vulgaire... Non, non... lui appartenir
P\ULA MONTI.
au prnnd jour, h la fnco do tous, porlor noblpmpiitt'l fl^rcturnt son nom... ou onsevi'lir mon malliciiroin ntnour DU plus proloiitl do mon canir... auciini! puissiiiico liumaino no me fera sorlir de l'une de ces deux allcrnalives...
« Or, Comme lui et moi portons les chaînes du mariage... chaînes bien lourdes I... or, comme le linsiird, en libérant l'un de nous deux, no lil)crerail pas l'aulrc... ma vie no sera qu'un long regret, i]u'un long supplice... Ce que je dis est vrai ; je n'ai aucun irilérôt à me menlirh moi-même... je contiais assez la fermeté do mon caractèro pour ôlro sûro de ma résolution...
o Et puis, /i/( aussi a tant do volonté, tant d'énergie, que c'est être digne de lui que de l'imiler dans son énergie, dans sa volonté, lors môme qu'elles seraient employées à lui résister...
o Oh I il ne sait pas ce que c'est de pouvoir se dire qu'on a résisté h un homme comme lui.
a J'éprouve un charme étrange à me rendre ainsi compte des pensées (ju'il ignorera toujours, h (^Ire, dans ci>s confidenies muettes, aussi tendre, aussi passinniiéc pour lui que je serai froide, réservée en sa présence ; je suis contente de ma dernière épreuve à ce sujet... De quel air glacial je l'ai reçu I
« Mais aussi ()uel courage il m'a fallu!... Sans la présence d'Iris, j'eusse été plus froide encure ; mais, la sachant là, j'étais rassurée contre moi-m?me.
« Celle jeune fdle m'inquiète; elle m'entoure do soins, pourtant je no sais quoi vague pressentiment me dit qu'il y a de l'hypocrisie dans sa conduite. Elle est sombre, distraite, préocccupée; que lui ai-je fait? Quehjuefois, il est vrai dans un accès de tristesse et de morosité, je la ludoie... j'y songerai... je la survrillerai.
« Que viens-je d'apprendre?... Non, non, c'est impossible!... l'enfer n'a pas voulu cela...
« Sa femme... Berthe de Urévannes, lui serait infidèle!...
a Si les preuves qu'on vient do m'ujiporter étaient vraies...
« Oh 1 il est indignement joué... T.a misérable!... avec son air doux et camlide... elle ne sent donc pas ce que c'est que d'ôlre assez heureuse, assez honorée pour porter son nom? I.uil... lui trompé... comme le dernier des hommes!., lui raillé, mo(]ué peut-être!... Je ne sais ce ipie je ressens à celte idée, qui ne m'était jamais venue.
« Oli I je suis folle... folle... ce n'est pas de l'amour» c'est de VidolJlrie. »
Le mémento supposé de madame de Ilansfeld avait été perfidement interrompu en qet endroit.
En lisant les derniers mots, qui avaient rapport h une infidélité de Berlhe, monsieur de Brévannes bondit de douleur et de rage.
rar cela m?me que la lecture de la première partie de ce journal l'avait (ilongé dans tous les ravissejnens de l'orgueil, et do l'orgueil exalté jusqu'à sa dernière puissance, ce contre-coup lui fut plus douloureux encore; il ne se posséda pas de fureur en pensant qu'il jouait peut-être un rùlc^ ridicule aux yeux do Paula; il connaissait assez les femmes pour savoir que s'il leur est doux, très doux d'enlever un mari ou un amant à un cœur fidèle, elles se soucient médiocrement de servir do vengeance, de représailles à un homme qu'on a trompé.
Iris e!lc-m'''me avait été effrayée de l'expression de colère et de Inine qui contracta les traits do monsieur rie Brévannes lorsqu'il eut luœ passage du livre noir; elloquitta le mari de Berthe, bien certaine d'avoir frappé où elle roulait frapper.
En cllef, elle laissa monsieur de Brévannes dans un état d'cxaltatjiin impossible à décrire.
D'un côté, il se (lallait d'être aimé par madame de Hansfeld avec une incroyable énergie ; mais il avait presque la certitude de ne p(juvoir rien obtenir d'une fenmie si résolue, qui puisait dans la violence môme de son amour la force de résistance qu'elle comptait déployer, voulant et
croyant fermement firouver sa passion par des refus opini.llres dont elle se gloi'i fiait.
D'un autre côte, son sang bouillonnait de courroux en songeant que Berthe le lrompait,"<|n'il était peut-êlre déjh l'objet des sarcasmes du monde. Les moindres circonstances de son entrelien avec sa femme lui revinrent b l'es- [iril; il y Irouva la confirmation des soupçons que quelqu&s lignes du livre noir venaient d'eveillcr.
Il ne savait ()ue résoudre. Le lendemain, il devait présenter sa femme chez madame de Ilansfeld ; il lui fallait donc ménager Dertlie jusqu'après cette présentation, (ju'il regardait comme si iin portante pour l'avenir do son amour; mais comment se contiendrait-il jusque-là, lui toujours habitué de faire, sous lo moindre prétexte, supporter à sa femme ses accès d'humeur?
Il s'épuisait h chercher quel pouvait être le complice do madame de Brévannes; après de mOres réflexions, se souvenant des goiUs retirés que Berthe avait récemment affectés, il se persuada que celle-ci s'abandonnait à quebpie oi)srur et vulgaire amour.
Iris, avec une infernale sagacilé, avait justement da?is le livre noir fait insister Paula sur le bonheur et sur l'orgueil qu'elle aurait à porter lo nom de monsieur de Brévannes... Et c'était ce nom que Berthe déshonorait.
Le piège était trop habilement leiKlu pour que cet homme vain, jaloux, orgueilleux, et d'une mérbanceté cruelle lorsqu'on blessait son amour-propre, pour que cet homme, disons-nous, n'y tombât pas, et n'entrât pas ainsi dans un ordre d'idées nécessaires au plan diabolique d'Iris...
En elTet, après avoir passé par tous les degrés de la colère, et s'être mentalement abam'onné aux menaces les plus violentes contre Berthe et sim complice inconnu, tout à coup monsieur de Brévannes sourit avec une sorte de joie O'roce ; il se calma, s'apaisa, plus que satisfait do la trahison do Berthe ; il n'eut plus iju'une crainte... celle de ne pas pouvoir se procurer des preuves flagrantes do son déshonneur.
Il jugea nécessaire h ses projets de cacher h madame de Brévannes la dénoncinlion qu'il avait reçue, pour épier ses moindres démarches; il voulait l'endormir dans la plus profonde sécurité.
Aussi, lo lendemain (jour de la présentation de Berthe à madame de HansfeM), monsieur de Brévannes entra chez sa femme apri's s'être fait [)récé(ier d'un énorme bouquet et d'une charmante parure de fleurs naturelles.
Berthe, peu accoutumée à de telles prévenances de la part de monsieur de Brévannes, fut doublement surprise de ce cadeau de fleurs, surtout après la scène de la veille, scène dans laquelle son mari s'f'tait montré si grossier.
Elle fut non moins étonnée de son air contrit et doucereux ; mais, dans son ingénuité, elle so laissa bient(M prendre au faux sourire do bonté qui tempérait h ce moment la rudesse habituelle des traits de monsieur de Brévannes.
Quoiqu'elle eût fait son possible pour ne pas aller à riiÀtelLambert dans la crainte d'y rencontrer monsieur de Ilansfeld, Berthe se sentait inl('rieurement coupable de caclier à son mari les entrevues qu'elle avait eui'S chez Pierre Raimond avec Arnold ; aussi s'exagérait-elle encore ses torts à la moindre bonne parole de monsieur de Brévannes.
Ce fut donc presque avec confusion qu'elle le remercia des fleurs qu'il lui avait envoyées.
— En vérité, Charles, — lui dit-elle, — vous êtes mille fois bon, vous me gâtez... ce bouquet était magnifique, celte parure de c-amelhas est de trop.
— Vous avez raison, ma chère amie, vous n'avez pas besoin de tout cela pour être charmante... mais je n'ai pu résister au désir de vous envoyer ces fleurs, malgré leur inutilité ; je suis ravi que celte légère attention vous ait fait plaisir... J'ai tant à me faire pardonner...
— Que voulez-vous dire î
Œm^RES CHOISIES D'EUGÈNE SUE.
— Sans doute : hier, n'ai-je pas élé brusque, grondeurî PTai-je pas enfin fait tout ce qu'il fallait faire pour ôlre exécré? Mais les maris sont toujours ainsi.
— Je vous assure, Clrarles, que j'avais complètement oublié...
— Vous êtes si bonne et si généreuse... Vraiment quelquefois je ne sais comment j'ai pu méconnaître tant de précieuses qualités...
— Charles... de grâce!...
— Non, vraiment... cela m'explique l'incroyable, l'aveugle confiance que j'ai toujours eue en vous, à part quelques accès de jalousie sans motif, bien entendu. Tenez, vous ne sauriez croire combien surtout notre conversation d'hier a augmenté ma confiance en vous.
— Mon ami...
— Dans le premier moment, je l'avoue... la franchise de vos craintes m'a un pf>u effrayé ; mais depuis, en y réfléchissant, j'y ai trouvé au contraire les plus sérieuses garanties pour l'avenir, et une preuve de plus de votre excellente conduite.
— Je vous en prie, ne parlons plus de cela, — dit Berthe avec un embarras qui n'échappa pas à son mari.
— Au contraire, parlons-en beaucoup, ce sera ma punition, car j'avoue mes torts... J'étais stupide de me fâcher de votre loyauté ! Pourquoi n'aurail-on pas la modestie de l'honneur comme la modestie du talent? Si je vous avais priée de chanter dans un salon, devant un nombreux public, m'auriez-vous dit: a Je suis certaine de chanter admirablement bien?...» Non, vous eussiez manifesté toutes sortes de craintes. Et pourtant il est certain que peu de talens égalent le v(Mre.., Eh bien ! vous m'avez parlé avec la mtae modestie de votre future condition dans le monde où je vous oblige d'aller, vous m'avez dit avec raison : « J'ai le désir de rester fidèle à mes devoirs, mais je redoute les séductions et les périls qui entourent ordinai- Tement une jeune femme, et j'aime mieux fuir ces dangers que les combattre... »
— I^nrore une fois, je vous en prie, oublions tout ceci, — dit Berthe véritablement émue et touchée de la bonté de son mari.
— Oh I je ne vous céderai pas sur ce point, — reprit celui-ci; — je vous prouverai que je m'obstine dans le bien comme dans le mal ; ma franchise égalera votre loyauté... ce qui n"est pas peu dire, et vous saurez aujourd'hui ce que je vous ai tu hier.
— Quoi donc 1
— Je vous parle rarement de mes affaires... mais, cette fois, vous m'excuserez si j'entre dans quelques détails.
— Mon Dieu !... je vous prie...
— Un des parens de madame la princesse de Hansfeld est très haut placé en Autriche et peut me servir beaucoup en faisant obtenir d'importans privilèges à une compagnie industrielle qui se forme à Vienne, et dans laquelle j'ai des capitaux engagés. En me faisant présenter à la princesse, en vous priant d'être aimable pour elle, vous le voyez, j'agis un peu par intérêt... mais cet intérêt est le vôtre, puisqu'il s'agit de notre fortune.
— Mon Dieu ! pourquoi ne m'avoir pas dit cela hierT
— Je vous l'aurais dit probablement; mais la persistance de vos refus à propos de cette présentation m'a contrarié. Vous savez que j'ai un très mauvais caractère; ma tête est partie... nous nous sommes séparés presque fâchés, et je n'ai pas eu l'occasion de vous apprendre ce que je voulais vous dire.
— S'il en est ainsi, Charles, croyez que je ferai tout mon possible pour être agréable à la princesse, puisqu'il s'agit de vos intérêts ; j'aurai de la sorte un but en allant chez elle, et je redouterai beaucoup moins les périls qua j'ai la vanité de craindre.
— Voyez, ma chère enfant, ce que c'est que de s'entendre I comme toutes les difficultés s'aplsnissentl... Oh 1 que je m'en veux de ma vivacité; on s'explii]ue si mal quand on est fâché 1 Mais tenez, puisque nous sommes en confiance, laissez-moi vous parler à cœur ouvert.
— Je vous en prie... Si vous saviez combien je suis touchée de ce langage si nouveau pour moi.
— C'est i|ue le sentiment que j'éprouve pour vous est aussi presque nouveau pour moi.
— Charles, je ne vous comprends pas.
Après un moment de silence, monsieur de Brévannes reprit :
— Écoutez-moi, ma chère enfant. On aime sa femme de deux façons, comme maîtresse ou comme amie. Pendant longti^mps je vous aimée de la première façon. Des torts (jue je ne veux pas nier, mais que vous avez punis par une décision irrévocable, ne me permettent plus de vous aimer que comme amie; mais, pour passer de l'un à lautre de ces deux sentimens, la transition est pénib.e... surtout lorsqu'il faut renoncer à une aussi chari.iante maîtresse.
— De grâce...
— Le sacrifice est fait... c'est à mon amie, à ma sincère amie que je parle, que je parlerai désormais.
Monsieur de Brévannes dissimula si parfaitement ses mauvais desseins, et dit ces mots d'une voix si pénétrante, qu'une larme roula dans les yeux de Berthe; un aveu de ses torts lui vint aux lèvres. Elle prit la main de son mari, la serra cordialement entre les siennes, et répondit :
— Et désormais votre amie fera tout au monde pour être digne de...
— Assez, ma chère enfant, — dit monsieur de Brévannes en interrompant Berthe ; — je sais tout ce que vous valez... et qu'on est toujours sdr d'être entendu lorsqu'on s'adresse à votre délicatesse... Mais permettez-moi de terminer ce que j'ai à vous dire... Par cela même qu'il y a deux manières d'aimer sa femme, il y a deux manières d'en être jaloux...
— Je ne vous comprends pas, mon ami.
— C'est ce que je crains, surtout à propos de quelquesunes de mes paroles d'hier, que vous avez peut-être mal interprétées.
— Comment ?
— Sans doute ; malheureusement, notre entretien est monté tout à coup sur un ton si haut, que tout s'est élevé en proportion ; quand je vous parlais de la différence do la Jalousie, de l'amour et de l'amour-propre, je voulais dire que l'on n'est pas jaloux de la même façon lorsque votre femme est votre amie au lieu d'être votre maîtresse; dans le premier cas, le cwur souffre ; dans le second, c'est l'orgueil ; et malheureusement l'orgueil n'a pas, comme l'amour, de ces retours de tendresse qui calment et adoucissent les blessures les plus douloureuses... me comprenez-vous ?
— Mais...
— Pas encore, je le vois. Je voudrais vous parler plus franchement... mais je crains de mal m'expliquer et de vous cli0(iuer peut-être.
— Parlez... ne craignez rien.
— Eh bien ! écoutez-moi, ma chère enfant. Depuis Iontemps vous n'êtes plus pour moi qu'une amie; mais vous avez à peine vingt-deux ans. Ces séductions dont vous parlez, vous avez raison de les craindre ; personne plus que vous ne peut y être exposée... car ma conduite envers vous, je ne le nie pas, pourrait sinon autoriser, du moins excuser vos fautes.
— Ah ! monsieur... pouvez-vous penser ?
— Laissez-moi achever... Si j'ai toujours le droit d'être, comme je le suis, horriblement jaloux par orgueil, c'està-;lire jaloux des dehors, des apparences de votre conduite, j'ai malheureusement perdu le droit d'être jaloux de votre cœur ; j'ai seul causé votre refroidissement par mes infidélités, par mes duretés. Il serait donc souverainement injuste et absurde de ma part, je ne dirai pas d'exiger, mais d'espérer qu'à votre âge votre coeur soit à tout jamais mort pour l'amour. — Berthe regarda son maii avec stupeur.
— Tout ce que je demande, tout ce que j'ai le droit d'attendre de mon amie, — reprit-il, — et à ce sujet elle me
PAULA MONTI
troiivornit inexorable, cVst, par sa con.luito oxtéripurc, do resprcter aussi scrupulcusemonl l'honneur de mon nom que si elle m'ainiail comme le plus aimé des amans; en un mot, madu-re enfant, votre vie publii|ue m'appartient parce i|ue vous portez mon nom... la vie do votre copur doit <^tre murée pour moi, ftuis(]ue j'ai perdu le droit d'y étr(,' intéressé. Tout ce que je vous >lis semble vous étonner; pourtant réfléchissez bien , souvenez-vous do notre conversation d'hier, et vous verrez que je vous dis h peu prés les mûmes choses... le ton seul diiïère... Pour me rt-sumcr en deur mots, de ce jour, vous avez votre liberté complète, absolue; vous vous appartenez tout entière... nous sommes séparés sinon de droit, du moins de fait. Mais par cela m<*mo que cette liberté intime est plus absolue, vous devez pousser juscju'au dernier scrupule la sirirle observation de vos devoirs apparr-ns ; et, je vous le repète, autant vous me trouverez tolérant ou plutôt ignorant à propos do vos inlérôts de cœur, autant vous me trouveriez rigoureux, impitoyable ;i l'etidroit du respect îles convenances. Méditez bien ceci, ma chère entant; dès aujourd'hui nos positions sont nettement tranchées. J'aurai sans doute plutôt besoin que vous de cette tolérance mutuelle à laquelle nous venons do nous engager pour nos affaires de cœur... mais jo n'en suis pas encore aux confidences ; et plus tard j'aurai peut-être ci solliciter l'indulgence de mon amie. A propos d'indulgence, je vous demanderai bientôt la permission de vous «luitter et de vous laisser seule... D'ici à peu de jours je partirai pour un voyage très court, mais très important...
— Vous parlez... vous, partez... dans ce moment?...
— Pour très peu de temps, vous dis-je, une ou deux semaines au plus... Des afTaires urgentes... Mais pendant ce temps je vous confierai mes intérêts auprès de madame de Ilansleld, bien certain qu'ils ne peuvent être mieux placés qu'entre vos mains... Allons, ma chère eniant, à tantôt. Faites-vous bien belle ; car si je n'ai plus ma vanité d'amant, j'ai ma vanité do mari.
Ce disant, monsieur de Brévaunes baisa Berlhe au front et sortit.
Quehpies momens de plus, sa haine et sa rage éclataient malgré lui.
Les mille émotions qui s'étaient pointes sur la c^nndide physionomie de Berlhe pendant que sou mari parlait, l'espèce do joie involontaire dont elle avait eu honte on moment après, mais qu'elle n'avait d'abord pu cacher lorsqu'il lui avait rendu sa liberté ; son inquiétude vague, SCS espérances tour à tour éveillées et contenues, tout avait éclairé monsieur de Brévannes sur la position du cœur de Berthe.
Il n'en doutait plus, elle aimait ; il était trop sagace pour s'y tromper.
Il avait un rival... sa femme le trompait.
Ce fut donc avec une secrète et sombre satisfaction qu'il s'applaudit d'avoir plongé madame de Brévannes dans la plus complète, dans la plus profonde sécurité.
La passion de madame do Hansfeld pour monsieur do BIorTille avait encore augmenté depuis sa dernière entrevue au bal de l'Opéra.
Cet amour était chez Paula un bizarre mélange de nobles exaltations et do funesti'S arrière-pensées. Elle aurait cru avilir l'homme qu'elle aimait en souffrant qu'il se parjurât, et elle était résolue sinon d'ourdir, du moins do laisser tramer par Iris un complot infernal contre les jours
de son mari, pour pouvoir épouser monsieur de Morvillo sans que celui-ci faillît h son serment.
l'^n vain Paula restait étrangère h cette machination, dont elle entrevoyait à peine les résultats ; elle sent;iit, à la violence même de ses hésitations, de ses craintes, de ses n^mords anticipés, quelle part criminelle elle prenait dans cette épouvantable action, uniquement conçue dans l'intérêt de son amour.
Chose étrange pourtant 1.... Si les révélations d'Iris avaient eu lieu quelques mois plus tôt, alors que le prince éprouvait toute la premièn! ardeur <le sa passion pour Paula, passion h la fois si aveugle et si clairvoyante qu'elle ne pouvait s'allaiblir par l'afiparente évidence des crimes de sa femme, ilontil pressentait l'innocence; si les révélations d'Iris, disons-nous, avaient eu lieu, lorsque le seul obstacle que Paula pftt opposer à l'amour du prince était le souvenir de Raphaël... Kaphaël toujours regretté, toujours adoré ; qu'arrivait-il?
Arnold ap[irenail l'innocence de Paula; Paula, l'indigne tromperie de IlaphaiH.
Que de chances alors pour que madame de Hansfeld partageât l'amour du prince qui méritait tant d'être aimé, qui s'i'taif montré si vaillamment épris I A force de soins, de tendresse, il se serait fait pardonner des soupçons donj il avait le premier si généreusement souiFerl ; Paula eilt reconnu combien il avait, en efTet, fallu de passion, d'opiniâtre passion à son mari pour continuer de l'aimer malgré de si funestes ap|)arences : la vii' la plus heureuse se fôt alors ouverte devant elle, devant lui.
Malheureusement, les révélations d'Iris avaient été trop tardivement forcées ; plus malheureusement encore monsieur de Hansfeld aimait Berthe, et madame de Hansfeld monsieur de Morville. Ce double et fatal amour rendait leur position intolérable.
Madame de Hansfeld devait rester à jamais enchaînée à un homme qui no l'aimait plus; cet homme aimait une autre femme; et, pour faire oublier à Paula les odieux soupçons dont elle avait été victime, il no pouvait que l'entourer d'égards froids et contraints.
Et séparée de lui par un obstacle insurmontable, elle voyait,à travers le prismeenchanteur de l'amour, un homme jeune, beau, spirituel, passionné... si passionné qu'il avait voulu lui sacrifier ces deux religions de toute sa vie: .«d parole! sa mère ! et Paula n'avait pas même la consolation de songer que l'accomplissement de ses devoirs ferait au moins le bonheur de monsieur de Hansfeld.
Celui-ci, trouvant de son côté réunies chez Berthe les grâces et les qualités les plus séduisantes, se livrait sans remords à cet amour, Paula lui ayant toujours manifesté son indifférence.
Telle était la position de monsieur et de madame de Hansfeld, au moment où celle-ci, pour ménager monsieur de Brévannes, qui pouvait la calomnier si dangereusement, allait le recevoir à l'hntel Lambert, ainsi que Berthe.
L'exallalion de Paula était arrivée h ce point qu'elle ne pouvait supporter plus longtemps sa position. Elle avait fixé à monsieur de Morville le terme de huit jours pour lui faire part de sa résolution suprême, parce qu'elle voulait qu'avant huit jours le sort de sa vie entière filt décidé.
Ou elle aurait le courage de profiler des offres d'Iris, ou elle se tuerait... si le projet do la jeune fille lui semblait exiger une complicité pour ainsi dire trop directe, tro > personnelle.
Bien ne semble plus étrange, et rien n'est pourtant plus réel que ces compositions, que ces attermoiemens avec le crime... Les juges ne sont pas les seuls à y trouver des circonatances atténuantes.
Madame de Hansfeld venait do faire demander Iris: celle-ci entra.
— Vous m'avez demandée, marraine? — dit Iris.
— Oui... Fermez la porte... et voyez si personne ne peut nous entendre.
Iris sortit un instant et revint.
— Personne, marraine.
Le cœur de l'ai. In battait d'une façon étrange; elle baissait les yeux devant le regard pénétrant de la bohémienne ; enfin elle lui dit avec elTort :
— Écoutez bien ; la conversation que je vais avoir avec vous sera la dernière que nous aurons au sujet de... ce que vous savez. Vous m'avez dit, il y a quelques jours : Un mot, un signe de vous... cette épingle. . je suppose, et....
Paula ne put achever.
Iris reprit :
— Et vous êtes libre I...
— Vous m'avez dit cela...
— Je le répè-le...
— Vous prétendez m'êlre dévouée?
— Autrefois, maintenant, toujours.
f -^ Donnez-m'en une preuve.
'. — Parlez, marraine.
' — Dites-moi par quel moyen vous prétendez w rendre lil)re...—La voix de madame de Hansfeld s'altéra ; elle reprit aussitôt et plus vivement:— Sans que ni vous ni moi soyons complices de... ce... ce qu'il faut faire pour cela.
Ces mots semblèrent brûler les lèvres de madame de Ilansfeld.
— Pourquoi cette question 7
— Je no crois pas h la possibilité de ce que vous m'avez proposé ; je ne songe pas à en profiter ; mais je veux connaître par quels moyens... vous prétendez... enfin, vous me comprenez...
— A quoi bon vous en instruire?...
— S'ils me paraissent moins horribles que je ne le suppose... peut-être... je ne sais... — Puis la princesse, épouvantée de ce qu'elle venait de dire, mit la main sur ses yeux et s'écria : — Non, non, laissez-moi... allez-vous-en, ne revenez plus, je ne veux plus vous voir... sortez...
— Marraine, en grâce I...
— Non... sortez, vous dis-je...
— F.h bien 1 je vais vous dire par quels moyens...
Et Iris baissa la voix, attendant avec anxiété une nouvelle injonction do sortir.
Paula resta muette.
Iris continua :
— Oui, je puis, si vous l'exigez, vous dire par quels moyens vous pouvez être libre... Mais prenez garde... prenez garde...
Madame de lîansfeld regarda fixement Iris.
— Que je prenne garde?
— Oui... vous pourrez amèrement regretter de m'avoir interrogée à ce sujet... Vous avez des scrupules, ils deviendront plus grands encore si vous êtes instruite de mes desseins... Sans la parole que vous m'avez fait donner de ne pas agir à votre insu... je vous aurais épargné ces angoisses... Quelquefois même je me demande s'il n'est pas insensé à moi do vous obéir pour cela... Je n'ai d'autre but que votre bonheur... L'odieux du parjure ne retomberait que sur moi... peu iini)orteI... vous seriez heureuse.
— Oseriez-vous manquer à ce que vous m'avez promis ?
— Malheureusement je no l'ose pas ; un mot de vous est une loi pour moi... Au moins que cette soumission à vos volontés vous donne une foi profonde, aveugle, dans ma parole...
— Dans votre parole ? — dit amèrement Paula.
— Oui... et je vous jure que les évcnemens ont marché de telle sorte, sans que vous y soyez mêlée en rien, vous le savez mieux que personne... qu'avant huit jours... vous serez peut-être libre... et non-seulement aucun soupçon ne vous atteindra, mais l'intérêt, mais les sympathies du monde seront pour vous...
Madame do Hansfeld regarda Iris avec surprise, presque avec stupeur.
— Mais, s'il en est ainsi, pourquoi ne pas me faire part do ces événemens, puisque j'y suis, dites-vous, absolument étrangère ?
— A cause de vos scrupules, marraine.
— De mes scrupules ! pourquoi en aurais-je? NeSuis-je pas innocente de ce qui se passe?
— Vos scrupules naîtront... quoique insensés... Ils naîtront, vous dis-je, et vous les écoulefez.
— Comment cela?
— Supposez-vous instruite, par je ne sais quel prodige, de l'avenir d'une personne qui vous soit absolument indifférente... que vous ne connaissez même pas... Cette préscience vous apprend que cette personne doit mourir dans huit jours... mourir fatalement, sans que vous soyez pour rien dans les causes de cette mort, sans qu'elle vous profite en rien... sans que vous puissiez changer le cours des événemens qui l'amènent... N'éprouverez-vous pas une sorte d'angoisse à cette révélation? ne vous regarderezvous pas pour ainsi dire comme complice du destin en voyant celte personne ignorante du sort terrible qui l'attend, tandis que vous en êtes instruite... vous?
— Je ne me croirais pas complicff de cette mort, mais j'éprouverais de la terreur en voyant cette personne marcher, confiante et paisible, vers un abîme qu'elle ignore.
— Eh bien ! cette terreur ne deviendra-t-elle pas un remords s'il s'agit de votre mari, si sa mort comble tous vos vœux, réali.se toutes vos espérances?
— Que dites-vous?
— Quelque innocente que vous fussiez d'une telle catastrophe, ne vous regarderiez-vous pas presque comme criminelle... seulement parce que vous étiez instruite à l'avance? Encore une fois, ne m'interrogez pas davantage... ne me forcez pas à parler... vous vous en repentiriez, il serait trop tard... Confiez-vous à moi.
— Me confier à vous... non, non, je sais ce dont vous êtes capable... J'étais certainement innocente de vos affreuses tentatives sur monsieur de Hansfeld... et les apparences me condamnaient. Pourtant je vous dis que je veux tout savoir.
— Etes-vous décidée à renoncer à monsieur de Morville ?
— Que vous importe ?...
— Il faut que je le sache... dans ce cas seulement je dois parler... Il serait cruel de laisser périr pour rien... deux créatures de Dieu...
— La vie de deux personnes serait donc en danger? — s'écria madame cîe Hansfeld.
— Malheur sur moi ! malheur sur vous ! — dit Iris désolée ou paraissant l'être de l'indiscrétion qui lui éch^ippait. — Vous me faites dire ce que je ne voulais pas dire. Eh bien ! oui, à cette heure, la vie de deux personnes est en danger...
— Béni soit Dieu qui t'a fait parler I jamais je n'achèterai le bonheur de ma vie entière à un tel prix... Je renonce à monsieur de Morville, et que je sois maudite si jamais...
— Arrêtez... marraine. Je .«îais la puissance de vos scrupules... mais je sais aussi la puissance de votre amour... Quoiqu'il s'agisse de la vie de deux personnes... vous pourriez être maudite.
— Malheureuse!...
— Tenez, marraine, laissons les événemens sui\Te leur cours... ce ([ui sera... sera...
— Maintenant que tu m'as rempli l'âme de terreur, car je sais ce dont tu es capable, tu veux te taire... Non, non, parle... je l'exige...
— Eli bien ! donc, puisque vous m'y forcez, apprenez tout... Le prince aime Berthe et il en est aimé... Vous savez la jalousie féroce de monsieur deBrévannes... Il hait déjà le prince parce qu'il est votre mari... maintenant qu'il le sait aimé de sa femme, il le bail à la mort... Supposez Berthe assez imprudente pour accorder un rendez-vous à monsieur do Hansfeld, rendez-vous innocent ou coupable, volontaire ou forcé, peu importe ; monsieur de Brévannes eu est instruit, il les surprend tous deux par la ruse : les apparences sont contre eux... Que fait-il ? dites, que faitil?
— Mon Dieu !... mon Dieu !...
— Que fait-il ? Il se croit aimé de vous, il croit qu'en
PAUIA MO.NTI.
vous rendant libres, vous et lui, par !o double meurlro qu'il peut commeltro impunément, il obtiendra voire main...
— Mais c'est une machination inrernalc...
— Mais sericz-vous libre... ou non ?... Kt en quoi auriezvous participé h tout ceci?... Votre mari vous trompe... pour la femme d'un homme (|ue vous baissez. Qu'y pouvezvous?...(;et homme les tue tous les deux... Kles-vous sa complice? Oui vous enipArbe ensuite (ri'pouser monsieur do Morville?... En quoi lui-mi'^ine |ieut-il j.imais vous soupçonner d'avoir trempé dans cette machination?... Bien plus, ainsi que je vous le disais, l'inti'itM, les sympathies du monde ne sj;ront-ils pas pour vous?...
— Vous iHes l'olle... A peine monsieur do Brévannes se porterait-il à une si terrible extrémité s'il se croyait aimé de moi, et encore il n'oserait pas m'oflrir une main... teinte du sang de mon mari...
— Cet homme est d'une Jalousie d'orgueil si .sauvage, que, dans aucune circonstance, il n'aurait hésité h tuer sa femme et son séducteur; mais comm(ï il vous- aime avec d'autant plus d'ardeur (ju'il so croit follement aimé de vous, il ne doute pas^que vous ne braviez les convenances jusqu'à lui douncf voire main, cl il se bâte h cette heure de tendi'e le pii^go où sa femme et votre mari doivent infailliblement périr.
— Mais vous perdez la raison. Cet homme, si vaniteux qu'il soit, ne se croira jamais aimé de moi. A peine lui aije ilit quelques paroles bienveillantes pour conjurer le mal qu'il pouvait me faire.
— Mais... j'ai parlé pour vous... moi !
— Vous avez parlé pour moi ?
Et Iris raconta à madame de Ilansfeld l'histoire du livre noir.
Paula resta muette, anéantie, à cette révélation.
Elle no pouvait croire à tant d'audace, à une combinaison si diabolique.
— Mais c'est épouvantable ! — s'écria-t-elle.
Iris regarda sa maîtresse en souriant d'un air étrange, et lui dit:
— Vous m'aviez jusqu'ici reproché d'agir sans votre consentement... j'ai eu tort... Je voulais vous cacher li; fil des évcnemensqiii se préparaient, vous m'avez forcée de vous le découvrii'... Vous devez vous en repentir, maintenant que vous savez ton'... Ignorante de cette trame, son succf's était pour vou^. un coup du hasard, vous en profitiez sans remords: mainirn.uit \ous en êtes instruite... si vous ne la dévoilez pas, vous en Hvs complice.
— Et pourquoi m'avez-vous obéi? — s'écria machinalement madame de Ilansfeld. — Pourquoi m'avez-vous a[iprls ces horreurs?
Ce mot était odieux, il révélait la secrMe et homicide pensée de Paula.
— Je vous ai obéi, — reprit amèrement Iris, — parce que j'attendais cet ordre avec impatience, et (|ue, si vous no me l'aviez pas donné, je vous aurais de moi-même instruite de tout ceci...
— Que dit-elle?
— Je ne m'abuse pas; en travaillant ft votre bonheur, c'est à ma perte que je cours: lorsque vous aurez épousé monsieur de Morville, je ne serai plus pour vous (pj'un objet de mépris et d'horreur... ("ertes, j'aurais pu agir en silence, sans vous prévenir, et vous laisser recueillir innocemment le fruit (le cette sanglante combinaison. Mais, je l'avoue... je n'ai pas eu ce courage ; je veux bien mourir pour vous, mais à condition que vous médisiez au moins: « Meurs pour moi ! »
— Etrange et abominable créature 1
— Yolrc bonheur causera ma perte, je le sais ; mais au moins, au sein de votre heureux amour, peut-ôlre aurezvous un souvenir pour moi...
— Si vous vous sai^rifiiez ainsi dans mon intérêt, vous eussiez attendu que ce (|ue vous appelez mon bonheur fût assuré pour me faire cette nouvelle révélation...
— Non, marraine ; il so peut que vous ayez plus de
vertu que d'amour, et alors votre bonheur eût été h tout jamais empoisonné. A cette heure, au contraire, en apprenant h quel prix vous auriez épousé monsieur de Mor\ die, vous pouvez choisir, vous avez entre vos mains l'avenir de votre amour pour monsieur do Morville, le .sort de nerlhe de Brévannes et de votre mari... Un mot do vous h monsieur de Brévannes au sujet du livre noir... et il sait i]\u\ vous ne l'aimez pas, (]u'il est dupe d'une fourberie dnnt je suis l'auteur, et (pi'au lieu de conduire sa femme h l'hôtel Lambert pour bi fain^ plus sûrement toiidjerdans le.piége qu'il lui tend ainsi qu'à monsieur de Ilansfeld, il doit arracher Berthe à cet amour innocent encore... pidsque la mort do sa femme et du prince lui est inutile ; tel est votre devoir, marraine, faites-le. Sans doute, monsieur de Brévannes, furieux, répandra contre vous les filus atroces calomnies... Sans doute, monsieur de Morville pourra s'en affliger, y croire, et sourire amèrement en songeant à l'amour idéal elromanesipiequ'U avait pour vous; cela est triste ; que vous im[>ortel... pendant la longue vie qu'il vous reste à passer auprès du prini e, {]ue vous n'aimez pas et qui ne vous aime plus... vous pourrez vous répéter glorieusement clia(|uo jour : « J'ai fait mon d(!Voir. »
— Obi maudite sois-tu, démon vomi par l'enfer!... — s'écria madame de Ilansfeld avec égarement; — laissemoi... laissse-moi... Pouripioi viens-tu m'enformer dans un cercle affreux dont je no puis sortir sans causer la mort do deux infortunés, ou sans me jeter dans l'abîme d'un désespoir sans fin?
— Vous assombrissez bien les couleurs du tableau, marraine; vous pouvez sortir du <'ercle afi'reux dont vous parlez... mais pour aller le front haut et fier à l'autel avec monsieur de Morville, pour passer auprès de lui la vie la plus belle et la plus honorée.
— Ob ! tais-loi... tais-toi... !
— Et cela sans lui faire parjurer ses sermons, et cela sanp. le rendre coupable envers sa mère, car elle bénirait ce mariage, que vous pouvez contracter avec joie... saus honte, sans crime, en restant paisible à attendre les événemens... ne provoquant rien, ne faisant rien, ni^ sachant rien...
— Tais-toi !.. oh ! tais-toi !
— N'encourageant pas même par un mot hypocrite la vengeance féroce et intéressée de monsieur de Brévannes, en étant toujours avec lui froidement polie... Tout est prévu... Le livrt! noir parlera pour vous : le livre noir dira que, pour rendre plus tard votre mariage possible, ilne faut pas qu'on soupçonne monsieur de Brévannes de vous aimer et d'avoir calculé la vengeance qu'il aura tirée du prince et de Derthe... Cela vous épargne encore une assiduité qui, remarquée dans le monde, aurait pu éveiller la jalousie du monsieur de Morville... Je vous dis que tout était prévu... soigneusement prévu, marraine.
— Mon Dieu !.. mon Dieu I délivrez-moi de l'obsession de cette créature!
— De sorte qu'après le tragique événement, — reprit imperturbablement Iris, — monsieur de Brévannes n'a aucun reproche à vous faire, et vous lui fermez voire porte sans un mot d'explication. Brévannes éclatera... que pourra-t-il faire ou dire? Le livre noir est entre mes mains, il n'a pas une lettre de vous; d'ailleurs, pour so plaindre, il lui faudrait avouer l'infâme calcul qui lui a presque fait provoquer son d(''shonneur pour avoir le droit de tuer sa femmi^ et votri^ mari... Mais il n'oserait, car il inspirerait autant do nK'pris que d'horreur. Qu'en ditesvous, marraine?
— Laisse-moi... te dis-jc... va-t'en... va-l'en... tu m'épouvantes !
— Mon Dieul que fais-je autre chose que de vous exposer le bien et le mal ?.. Maintenant vous êtes libre... choisissez !
— IMonstre!... tu sais bien la portée de tes paroles... et des criminelles espérances que tu évoques à ma pensée.
— Suis-je uii monstie... pour vous dire de choisir
entre le bien et le mal? La vertu est donc une terrible chose à pratiquer, qu'elle colite autant de larmes que le crime?..
— Seigneur, ayez pitié de moi I
— Un dernier mot, marraine. J'ai pu mettre en jeu certaines passions, préparer certains événemens... mais il ne dépend plus de moi de modérer leur marche ; car... ils semblent se précipiter... demain, peut-être, il serait trop tard... Si vous êtes décidée au bien... c'est-à-dire à prévenir votre mari du danger qu'il va courir, et monsieur de Brévannes de la mystification dont il est dupe... agissez sans délai, aujourd'hui même, à l'instant... Une heure de retard peut tout perdre... c'est-à-dire tout gagner dans l'intérêt de votre amour...
A ce moment, un valet de chambre entra, après avoir frappé, chezPaula.
— Qu'est-ce? — dit-elle à cet homme.
— Ne sachant pas si madame la princesse recevait, j'ai prié monsieur et madame de Brévannes d'attendre. ,
— Ils sont là? — s'écria madame de Hansleld en tressaillant.
— Oui, princesse.
— Madame a oublié qu'elle avait donné rendez-vous à monsieur et madame de Brévannes ce matin... — dit Iris.
— En effet, — reprit Paula d'une voix émue, — je.. .oui. . sans doute.
— La princesse reçoit, — se hâta de dire Iris. — Priez seulement monsieur et madame de Brévannes d'attendre... un moment.
Le valet de chambre sortit.
— Jamais... jamais... je n'aurai le courage de recevoir monsieur et madame de Brévannes, — s'écria la princesse avec désespoir, — car...
La voix du prince interrompit Paula.
Le salon où elle se trouvait était séparé des autres appartemens par une longue galerie semblable à celle que monsieur do Uansfeld occupait à l'étage supérieur.
Des portif'rcs de velours remplaçaient les portes; Paula entendit son mari demander au valet de chambre, qui se tenait à l'exlrémito de cette galerie, si la princesse était chez elle.
— C'est le prince I — s'écria Iris.
— Il va se rencontrer avec cette jeune femme... — dit Paula. — Tous deux ignorent que monsieur de Brévannes est instruit de leur amour, et que par un affreux calcul il doit feindre d'ignorer cet amour... 0ht c'est horrible 1.. les laisser dans cette funeste confiance...
Iris se hâta de lui dire :
— Vous voulez épargner ces malheureux et renoncer à monsieur de Morville. Soit; tout à l'heure, au moment où monsieur de Brévannes sortira de l'hôtel, je trouverai moyen de lui parler, et en deux mots je lui apprends la fourberie du livre noir.
Paula fit un mouvement.
— N'est-ce pas là votre volonté, marraine ?
— Oui, oui.
— Pourtant, si par hasard cette volonté changeait, si vous vouliez profiter des événemens que cette rencontre du prince et de Borthe chez vous va précipiter encore... h moins que vous ne vous y opposiez lorsque vous me verrez me lever pour aller attendre monsieur de Brévannes, donnez-moi cette épingle en me disant de la serrer... cela voudra dire que monsieur de Brévannes doit rester dans son erreur...
— Mais...
— Voici le prince... Tout à l'heure donnez-moi cette épingle... et dans huit jours vous êtes libre, sinon... renoncez à jamais à monsieur de Morville.
Monsieur de Hansfeld entra chez sa femme.
Iris avait l'habitude de rester auprès de sa maîtresse, lors même que celle-ci recevait des visites. Sa présence à la scène suivante parut donc au prince fort naturelle.