‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 8 sur 68 · II. — LE BAL · texte numérisé non relu

II. — LE BAL

Mais jugez de ma surprise quand je reconnus en arrivant la pauvre et chère niisU'ess Horner, avec ses bras autour des reins d'un homme énorme, à la hussarde, que je n'avais jamais vu. Pour tout dire, les bras de cet homme enlaçaient presque toute la taille de mistress Horner,"et ils tournaient, tournaient, et tournaient sur un maudit air de Jock, ils tournaient comme deux han- . netons traversés de la même épingle.

(Byron, — la Walse.)

Le tout est de s'entendre.

Hortense de Cérigny avait dit à Georges : « Mes succès son les vôtres ; » de sorte que dans la pensée de cette

ange, ce n'était pas pour elle qu'elle était coquette, c'était pour Georges. C'était afin que Georges eût autour de lui ( dans la personne de sa maîtresse, il est vrai ) la cour la plus assidue. Ainsi ceux qui entouraient Hortense d'attentions ne se doutaient guère que c'était pour Georges qu'ils se montraient si prévenans. « Cela était pourtant ainsi. » Ce n'était pas Hortense qu'on flattait, c'était Georges. On admirait la parure, l'élégance, le goût de Georges, c'était à Georges qu'on disait de ces délicieuses choses qu'une femme sait oublier dès qu'elle les a entendues, pour avoir le plaisir de les entendre encore. Enfin Georges, toujours dans la personne d"Hortense, était certainement celui dont on s'occupait le plus cette nuit-là... et pourtant il y avait une réunion de l3icu jolies femmes, à ce bal.

En vérité... ce Georges eût été un grand misérable s'il n'avait pas ressenti la plus profonde reconnaissance pour tout ce qu'Hortensc faisait pour lui, car elle se sacrifiait... en vérité... Elle tenait surtout dans ce moment à attirer, toujours pour cet excellent Georges, les hommages d'un gros blond, frais et frisé, par une foule de gracieusetés décentes qui devaient finir par attacher en esclave le gros blond à son char. Aussi, les yeux humides et brillans, le rire sur ses jolies lèvres, elle semblait dire à Georges : « Vois-iu ! c'est pourtant pour toi ! »

Heureusement que Georges n'était pas ingrat, non : aussi, touché presque jusqu'aux larmes de tout ce que madame de Cérigny faisait pour lui, il voulut s'en montrer digne : « Mes succès seront les vôtres, m'as-tu dit, — pensait le digne jeune homme; — va, Hortense, je ne serai pas ingrat.... aussi les miens vont être les tiens... et, sur ma parole! ma générosilé dépassera la tienne. »

Alors ce bon et reconnaissant Georges alla s'asseoir près d'une femme de la plus merveilleuse beauté, qu'il choisit justement parce que, par je ne sais quel instinct, Hortense l'avait prise en haine. Il s'en occupa toute la soirée, mit toute la grâce, tout l'esprit possible dans sa conversation, et comme Georges était un homme dont les soins devaient être très recherehés... madame de Cérigny commença à s'apercevoir qu'elle faisait à son tour, dans la personne de Georges, une impression fort vive sur madame de*'*, c<(r ce bon Georges tàc'aait de rendre à sa maîtresse ce qu'elle faisait pour lui.

Mais voyez combien le cœur d'une femme renferme d'amour et de dévouement? Hortense fit tout à coup ce raisonnement de sublime abnégation : « Je veux bien, pensat-elle, je veux bien me sacrifier pour Georges, lui tresser une couronne de toutes les fleurs que je cueillerai sur mon passage; mais je ne saurais être assez égoïste pour exigtaqu'à son tour il fasse autant pour moi; oh! non, ce qui fait le charme du dévouement, c'est de se dévouer seule," c'est de ne souffrir aucune réciprocité. Je veux donner et qu'on ne me rende jamais, » pensait encore l'adorable femme dans le naif désintéressement de sa belle âme. j

Or, profitant du tumulte d'une contredanse, madame de Cérigny vint s'asseoir près de madame de ***, et, en disant les choses du monde les plus flatteuses et les plus aimables à celle qu'elle liaissait d'une haine toute féminine, elle trouva encore le moyen d'interrompre un tête-à-tête qui la troublait si fort.

Je ne sais plus quel est le grand moraliste : ce n'est ni Platon, ni Sénèque, ni Pascal, ni Plularque, ni Locke, ni Bacon, ni lîossuet, ni... ni... ( enfin le nom m'est échappé) quel est le grand moraliste qui a dit qu'un homme de sens devait toujours avoir deux maîtresses, qu'il tenait comme les chevaux d'un tandem, l'une près et l'autre loin.

Georges éprouva toute la vérité de cet aphorisme... car ayant invité Hortense pour danser le galop, Hortense promit à Georges de ne plus chercher à lui obtenir l'amour du gros blond, et lui fit jurer à son tour d'être d'une froideur glaciale avec celte madame de ***. Comme à toutes ces demandes Hortense ajoutait qu'elle mourrait si Georges ne croyait pas les unes et n'accordait pas les autres, il

CRAO.

crut cl accorda tout, ne voulant pas avoir h se rcprochor la mort d'une aussi ravissante crratuie.

Monsieur do Corigny, lui, ne dansait ni ne jouait, mais il était aussi assidu que possiMe auprès de madame de Lussan, qui lui donnait tous les momens qu'elle pouvait arracher à l'ennui de recevoir. lùilln jusqu'au jour ce no furent que danses et lolles joies, au son d'une musiip.ie cTiivrante, devant les glaces étincclanlcs qui disaient aux belles : « Vous êtes belles... » et (jui étaient mueltes pour les laides, car les laides no les interrogeaient pas.

Tout se passa dans l'ordre ; les maris parlaient politique ou wliist, les amans en litre dansaient par devoir, car il y a une justice au ciel; et ceux ijui aspiraient à les remplacer ne (laiisaicnt pas. Ils aimaient mieux, ofl'rant leur bras pendant une contredanse (ju'on avait refusée, jouir du doux et favorable mystère aul(n'isé par une longue promenade dans les allées tortueuses d'une serre chaude contiguë au salon et formant un délicieux jardin au milieu de l'hi- Tcr.

Pendant ce temps, l'amant en titre rajustait ses cheveux, s'essuyait le front, quittait des vis-à-viii pour la prochaine (c(Ti, je crois, se dit ainsi), et, grâce au fréiincnt exercice (ju'il prenait, la gorge desséchée par une soif dévoranle, l'amant en titre appelait des yeux les maîlres d'hôtel et li'Ur plateau de vermeil, avec l'inex[(rinialile angoisse du malheureux voyageur qui, égaré au milieu d'un désert brûlant, chercherait au loin, d'un regard désespéré, une bienlaisante oasis.

Pendant ce temps alors, l'amant qui n'est pas en litre soupire, prend sa voix douce, flatte, ment, prie, fait des sermens, et parle de son rival avec un ih'siiitéressenient si cruel, une bienveillance si perfide, qu'à la première entrevue on trouvera au pauvre amant une qualité désespérante, el il n'en faut pas, heureusement, davantage pour amener une rupture.

Fînfîn, tout Int au mieux, et le jour commençait à poindre <(u'il y avait encore dans le premier salon de l'iiôtel de Lussan de jolies femmes un peu pâlies, coquettement encapuchonnées dans leurs manteaux ou dans leurs petiles mentonnières de soies, et (]ue semblable ( la comparaison est hasardée), semblable à la voix qui au jour du jugement appellera cbaipie humain par son nom, la voix des valets de chambre de monsieur de Lussan venait annoncer à chaque belle paresseuse que ses gens l'attendaient.

Six heures sonnaient comme les dernières voilures faisaient résonner leslvitres de l'hôtel : c'était le coupé du marquis et de la marquise de Cérigny et celui de Georges qui s'en allait seul.

Après un moment de silence, monsieur de Cérigny dit à sa femme:

— En vérité, ma chère amie, je ne vous ai jamais vue plus jolie que ce soir... votre toilette était d'un excellent goôt... madame de I.ussan me la faisait remarquer,

— Mais savez-vous <iue c'est une louange cela, monsieur de Cérigny? madame de Lussan a le droit d'être sévère!... elle qui se met toujours si bien...

— N'est-ce pas, llortense? A propos... j'ai pris sur moi lie lui promettre de vous mener à Lussan cet été... ai-je eu tort?...

— Pouvez-vous le penser, mon ami?... ne savez-vous lias que j'aime de tout mon cœur celte chère lînnna...

— Que vous^'les bonne, llortense; el puis vous trouverez à Lussan beaucoup de gens de votre société, les Mersac y seront, les d'Alby, madame de Verneuil, et peutèlre Georges accompagnera-t-il sa tante; j'ai oublié deHe lui demander, mais les d'Alby y seront pour silr...

— Oh I je ne crois pas que monsieur de Verneuil puisse venir à Lussan ; il nous a dit, ce me semble, iju'il s'était promis à monsieur d'Hermilly.

— Tant pis, j'en serais désolé, car je lui suis dévoué comme à un parent, et je l'aime comme un ami, malgré les disproportions de nos âges...

— r,n vérité, monsieur de Cérigny, — dit llortense avec l'air du plus aimable reproche, — ne faites donc pas de la

fatuité de vieillesse, cela no vous va pas encore, je vous en avertis.

— Mais vous me gAtez, llortense... — dit le marquis en baisant les mains de sa femme.

— Non, je vous assure, Victor, vous î^tes charmant (piand vous voulez... et vous voulez toujours...

— l'U vous donc, llortense, n'cMes-vous (las parfaite pour moi I... Pourquoi donc, mon Dimi 1 se lier à jamais l'un h l'autre, si ce n'est pour se rendre mutuellement la vie la lilus supportable possible; c'est là le véritable esprit du mariage,

La voiture s'arrêta devant l'hôtel de Cérigny. Le mar- (|uis conduisit sa femme jusqu'à l'entrée de la galerie qui menait à ses a[iparteinens, et rentra dans les siens.

in.

Il était au désespoir ; Résolu, dans celle aventure, De ne pas épargner sa main ni son savoir.

fllAMii.TON. — Porsies.)

Je conçois la haine quand elle peut conduire à la vengeance; mais une haine cachée, sans espoir, i]ui ne peut pas m?me dire tout haut : « Je hais! »une haine qui vit sur elle-même, amère nourriture! est une triste, triste passion.

Figurez-vous un tigre muselé, enchaîné dans une cage obscure, et royant hors de la portée de ses griffes de jolies gazelles luisantes et dorées bondir et s'ébattre au soleil sur l'herbe, parmi les touffes de lilas en fleurs, et venir brouter en paix des feuilles de roses, presque sur la cage de l'animal féroce dont elles ne soupçonnent pas l'existence, et qui ne peut ménu' troubler ces joies innocentes par ses rugissemens...

Telle était à peu près la position de Crâo, le bossu, dans l'hôtel de Lussan... Ce misérable haïssait tout ce' qui était jeune, heureux et beau, parce ijuc l'envie est chez l'homme plus qu'une passion qui naît et meurt, plus qu'un sens iiui s'émousse, c'est un instinct, et cet instinct organi(iue, infime, vital, prend l'homme au berceau et le dépose dans la tombe.

Chez les hommes qui ont de l'avenir, l'envie devient ambition et non pas haine, parce qu'on ne peut liau- franchement ce que l'on peut obtenir.

Mais chez ceux qui voient un mur d'airain s'élever entre leur envie el leurs prétentions, l'envie devient haine, haine sourde ou turbulente, mais toujours implacable. Aussi toute loi politique ou sociale, largement entendue, ne devrait tendre qu'à résoudre celte question : 1/impossibilité physique d'une possession égale el commune étant démontrée, mettre ceux qui possèdent à l'abri des effets de l'ewie de ceux qui ne possèdent pas. Or ou esprit, blason ou génie, emploi ou patrimoine, chaumière ou royaume, peu importe. Le pauvre qui possède un sou a son envieux dans celui qui ne possède rien.

Ainsi donc, Crâo, laid, bossu, ignoble, ayant l'intime conviction de ne devenir jamais beau, bien fait el élégant, enveloppait tous ses contrastes dans une exécration cordiale.

Surtout pendant les heures qui suivirent son élrango apparition sous le péristyle de l'hôtel, jamais il n'avait senti plus amèrement l'horreur de sa position.

Le comte de Lussan avait élevé Crâo par [litié.

C'était le fils d'un de ses piqueurs tue à la chasse par accident. Comme cet enfant, né difforme et infirme, ne [louvait rendre aucun service dans sa maison, monsieur de Lussan l'avait mis en état d'être à peu près son secrétaire, en lui faisant donner une éducation passable. Onlinairenuml Crâo regagnait les combles où il logeait par un escalier de service; mais les préparatifs de la fête ayant mas-

œUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE.

que ce passage, il avait éle obligé de venir chercher une autre entrée sous le vestibule, où lui arriva l'aventure que vous savez.

Il avait souvent vu venir à l'hôtel monsieur de Cérigny, sa femme et Georges, et comme les laquais sont toujours les premiers instruits des intrigues, Crâo connaissait parfaitement les l'apports qui liaient si intimement toutes ces heureuses personnes; mais il connaissait aussi les tolérances mutuelles qui rendaient ces liens si difficiles à briser.

El c'est ce dont Crâo enrageait; car Georges et Hortense étant à ses yeux le lypc du beau et du bonheur, le vilain bossu eût mille fois donné sa chétive existence pour changer cette félicité en tourment. On concevra l'embarras de Crâo en lisant ce qui suit.

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