‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 7 sur 68 · I. — CRiO · texte numérisé non relu

I. — CRiO

—Va-t'en, bossu!

— Je suis nô comme cela, ma mère.

(Byron. — Les Métamorphoses du Bossu.)

Il y avait, ce soir-lh, bal clioz In comte do Lussan, qui liabitait un fort bel hôtol de la rue Saint-Dominique; une longue file de voilures stationnait dans les rues adjacentes, et une foule de laquais, vêtus des livrées les plus connues, encombraient le péristyle de l'IiAtel tout éblouissant de lumières, tout verdoyant de fleurs et d'arbres verts.

A une étroite et basse berline brune, traînée par deux magnifiques chevaux gris de plus haute taille, un instant arrêtée devant une immense porte de glaces, succédait un coupé jaune dont l'intérieur était si brillamment éclairé par ses deux grandes lanternes, qu'on distinguait parfaitement les traits d'une ravissante jeune femme qui était seule.

Au moment où les valets de pied ou\Tirent la portière, un jeune homme descendu d'une voiture qui suivait ce coupé vint offrir son bras à Cette jolie fi-mme, (|ui, s'appuyant svelte et légère, ramena sur ses belles épaules les plis de son manteau pourpre, et dit h voix basse :

— Que je vous sais gré du sacrifice que vous m'avez fait, Georges, en insistant pour me laisser seule dans ma voiture et venir dans la vôtre avec monsieur de Cérigny ! Sans votre attentive précaution, c'était fait de ma toilette...

— C'est pour d'aussi gi-avrs intérêts que j'ai perdu le bonheur d'être quelqui s inslans de plus auprès de vous, Hortcnse! — répondit Georges en souriant.

OELV. CHOISIES, — II.

— Mon Dieu I n'est-ce donc pas pour vous que je me pare. Georges... et mes succès ne sont-ils pas les vôtres! — répondit ilortense avec un sourire enchanteur.

Mais le damné Georges, ingrat comme un obligé, allait peut-être combattre cette naïve logique de coquetterie qui fait le désespoir des maris et encore plus celui des amans. Il n'en eut heureusement pas le temps, car un homme d'un ilge mûr et d'une tournure encore très élégante, vint l'interrompre en lui disant :

— Georges, voulez- vous bien donner le bras à madame de Cérigiiy? j'iii deux mots à dire à monsieur de Mersac. qui vient do demander ses gens.

L'homme d'un âge mûr était le mari d'Iîortense, monsieur le niar(]tiis de Cérigny. Monsieur Georges de Verneuil, qui donnait son bras à la marquise, étnit un peu parent de monsieur de Cérigny, et fort l'amant de sa femme.

Penilant qn'llorlense rajustait devant une psyché les longs rubans qui nottaierit sur ses manches, et que monsieur de Verneuil la débarrassait de son manteau, on entendit des éclats de rire assez distincts quoique confus, et au même instant deux jeunes gens et une autre très jolie femme entrèrent dans l'antichambre en riant et répétant :

— En vérité, c'est Quasimodo!... — Puis apercevant madame de Cérigny : -^Eh ! bonsoir, ma chère Ilortense, — lui dit familii^rement la nouvelle venue, — Ah, mon Dieu ! nous venons di' voir la plus étrange figure du monde... un monstre... tenez, le voilà qui traverse le péristyle, poursuivi par les huées des domestiques.

En eflet, un bossu, le plus déplaisant bossu qu'on p'U s'imaginer, vêtu d'une espèce de carrick, mouillé, trempé, armé d'un énorme parapluie, et portant une lumière éteinte, traversait le vestibule afin de chercher la petite porte (jui coniluisait au grand escalier de l'tlage supérieur; mais cette malheureuse porte étant cachée et obstruée parles caisses

et les arbustes, l'infortuné bossu ne pouvait arriver à la découvrir, et les ris des valets et les épithètes bouffonnes allaient crescendo ; au salon, c'était Quasimodo ; à l'antichambre, c'était Mayeux.

Enfin le misérable, perdant la tête, traqué comme une bête fauve qui cherche son repaire, fit un crochet, grimpa les marches du rez-de-chaussée où su donnait le bal, et se trouva face à face avec les deux jolies femmes et les trois jeunes gens.

Cela fit en vérité un contraste étrange. D'un côté, ces femmes toutes fraîches, toutes roses, aux épaules nues, aux bras nus à moitié couverts de leurs gants blancs; ces femmes étincelantes de pierreries, embaumées par le suave parfum des fleurs qu'elles avaient à la main, au corsage, à la tête ; ces femmes chaussées de satin, foulant des tapis éclatans; ces hommes beaux, liien faits, élégans, parés ; ces laquais qui tenaient leurs manteaux de soie, ces chasseurs au costume vert tout chamarré d'or avec leurs panaches ondoyans ; tout ce groupe, inondé de lumière, entouré de feuilles et de fleurs, pendant que la pluie ruisselait dans la rue sombre et déserte, tout ce groupe personnifiant l'opulence, la joie, la jeunesse, le rang, la beauté, le goût, la vie enfin...

Et de l'autre côté, un être seul, hideux, affreux à voir, mouillé, sale, grotesque, laid, repoussant, se trouvant jeté par ce mauvais destin dans celte atmosphère de luxe et de joie, comme un hibou au milieu d'une fêle de village, en plein soleil, au bruit des violons (t des cris d'ivresse; un être difl'orme enfin qui personnifiait , lui, la laideur, la privation, l'envie, la haine, en un mot résumant toutes les misères humaines, comme le groupe éclatant résumait toutes les félicités do ce monde.

Je le répèle, ce contraste était si frappant que les jeunes gens et les jeunes femmes n'osèrent plus rire, car ils avaient celte pudeur de la richesse de bon goût qui se voile toujours le plus possible devant l'Infortune.

Le bossu, d'abord stupéfié à la vue de tant de beauté, comme les autres l'avaient été à la vue de tant de laideur, fut rappelé à lui par l'exclamation de l'un des jeunes gens qui s'écria :

— Mais c'est Crào, le secrétaire de monsieur de Lussan! Le bossu fit alors un nouveau crochet, sortit de l'aalichambre, traversa enfin la bienheureuse porte qu'un des gens de l'hôtel avait ouverte par pitié, enjamba une caisse de grenadier et disparut, mais non sans avoir jeté aux heureux du jour un regard qui les terrifia presque, tant il y avait de haine implacable et d'envie désespérée dans ce regard de vipère.

Une fois le bossu parti, l'impression que cet incident avait causée disparut; les portes du salon s'ouvrirent, de Hobles noms furent annoncés, et monsieur de Lussan vint prendre les bras de madame de Cérigny et de son amie, pour les guider au milieu des appartemens les plus somptueux, où s'était réunie l'elile de Paris.

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