‹ Œuvres choisies de Fontenelle (volume 2)Chapitre 2 sur 5 · A MONSIEUR L · texte numérisé non relu

A MONSIEUR L

^ous voulés, Monsieur, que je vous rende un compte exact de la manière ^ont j'ai passé mon temps à la cam- ■ agnCj chcs madame la marqv.ise de G**^ . Savès-vous bien que ce compte exact sera un livre; et, ce qu'il y a de pis, un livre de philosophie f Vous vous attendes à des fêtes, à des parties de jeu ou de chasse, et vous aurés des planètes, des mondes, des tourbillons; il n'a presque été question que de ces choseS'là. Heureusement vous êtes philosophe, et vous ne vous en moquerés pas tant qu'un autre. Peutêtre même serés-vous bien aise que j'aie attiré madame la marquise dans le parti de la philosophie. Nous ne pouvions faire une acquisition plus considérable, car je compte que la beauté et la jeunesse sont toujours des choses d*un grand prix. Ne croyésl vous pas que, si la Sagesse elle-même vouloit se pré- \\ senter aux honimes avec succès, elle neferoif point mal I de paroitre sous une figure qui approchât un peu de : celle de la marquise^ Surtout si elle pouvoit avoir i dans sa conversation les mêmes agrémens, je suis

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persuadé que tout le monde courroit après la Sagesse. Ne vous attendes pourtant pas à entendre des merveilles quand je vous ferai le récit des entretiens que j'ai eus avec cette dame; il faudroit presque avoir autant d'esprit qu'elle pour répéter ce quelle a dit de la manière dont elle l'a dit. Vous lui verres seulement cette vivacité d'intelligence que vous lui connoissés. Pour moi, je la tiens savante à cause de lextrême facilite qu'elle auroit à le devenir. Qu'est-ce qui lui manque? D'avoir ouvert les yeux sur des livres; cela n'est rien, et bien des gens l'ont fait toute leur vie, à qui je refuserois, si j'osois, le nom de savans. Au reste. Monsieur, vous m'aurés une obligation. Je sai bien qu'avant que d'entrer dans U détail des conversations que j'ai eues avec la niarquise, je serois en droit de vous décrire le château ou elle étoit allée passer l'automne. On a souvent décrit des châteaux pour de moindres occasions; mais je vous ferai grâce sur cela. Il suffît que vous sachiés que, quand j'arrivai chés elle, je n'y trouvai point de compagnie, et que j'en fus fort aise. Les deux premiers jours n eurent rien de remarquable, ils se passèrent à épuiser les nouvelles de Paris d'où je venois; mais ensuite vinrent ces Entretiens dont je veux vous ' faire part. Je vous les diviserai par Soirs, parce qu'effectivement nous n'eûmes de ces entretiens que les soirs. )

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Que la Terre est une planète qui tourne sur elle-même et autour du Soleil.

ous allâmes donc un soir après souper nous promener dans le parc. Il faisoit 1^un frais délicieux, qui nous récomipensoit d'une journée fort chaude que nous avions essuyée. La Lune étoit levée il y avoit peut-être une heure, et ses rayons, qui ne venoient à nous qu'entre les branches des arbres, faisoient un agréable mélange d'un blanc fort vif, avec tout ce verd qui paroissoit noir. Il n'y avoit pas un nuage qui dérobât ou qui obscurcît la moindre étoile; elles étoient toutes d'un or pur et éclatant, et qui étoit encore relevé par le fond bleu où elles sont attachées. Ce spectacle me fit ■rêver, et peut-être sans la marquise eussai-je rêvé assés long-temps; mais la présence d'une si aimable dame ne me permit pas de m'abandonner à la Lune et aux étoiles. « Ne trouvés-vous pas, lui

dis-je, que le jour même n'est pas si beau qu'une belle nuit? — Oui, me répondit-elle, la beauté du jour est comme une beauté blonde qui a plus de brillant; mais la beauté de la nuit est une beauté brune qui est plus touchante. — Vous êtes bien généreuse, repris-je, de donner cet avantage aux brunes, vous qui ne l'êtes pas. Il est pourtant vrai que le jour est ce qu'il y a de plus beau dans la nature, et que les héroïnes de roman, qui sont ce qu'il y a de plus beau dans l'imagination, sont presque toujours blondes. — Ce n'est rien que la beauté, répliqua-t-elle, si elle ne touche. Avoués que le jour ne vous eût jamais jette dans une rêverie aussi douce que celle où je vous ai vu prêt de tomber tout à l'heure à la vue de cette belle nuit. — J'en conviens, répondis-je; mais, en récompense, une blonde comme vous me feroit encore mieux rêver que la plus belle nuit du monde avec toute sa beauté brune. — Quand cela seroit vrai, répliqua-t-elle, je ne m'en contenterois pas. Je voudrois que le jour, puisque les blondes doivent être dans ses intérêts, fît aussi le même effet. Pourquoi les amans, qui sont bons juges de ce qui touche, ne s'adressent-ils jamais qu'à la nuit, dans toutes les chansons et dans toutes les élégies que je connois? — Il faut bien que la nuit ait leurs remercimens, lui dis-je. — Mais, reprit-elle, elle a aussi toutes leurs plaintes. Le jour ne s'attire point leurs

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confidences; d'où cela vient-il? — C'est apparemment, répondis-je, qu'il n'inspire point je ne sai quoi de triste et de passionné. Il semble pendant la nuit que tout soit en repos. On s'imagine que les étoiles marchent avec plus de silence que le Soleil; les objets que le ciel présente sont plus doux, la vue s'y arrête plus aisément; enfin on rêve mieux, parce qu'on se flatte d'être alors dans toute la nature la seule personne occupée à rêver. Peutêtre aussi que le spectacle du jour est trop uniforme, ce n'est qu'un soleil et une voûte bleue; mais il se peut que la vue de toutes ces étoiles semées confusément, et disposées au hasard en mille figures différentes, favorise la rêverie et un certain désordre de pensées où l'on ne tombe point sans plaisir. — J'ai toujours senti ce que vous me dites, reprit-elle, j'aime les étoiles, et je me plaindrois volontiers du Soleil qui nous les efface. — Ah! m'écriai-je, je ne puis lui pardonner de me faire perdre de vue tous ces mondes. — Qu'appellésvous tous ces mondes? me dit-elle en me regardant et en se tournant vers moi. — Je vous demande pardon, répondis-je. Vous m'avés mis sur ma folie, et aussi-tôt mon imagination s'est échapée. — Quelle est donc cette folie? reprit-elle. — Hélas! répliquai-je, je suis bien fâché qu'il faille vous l'avouer, je me suis mis dans la tête que chaque étoile pourroit bien être un monde. Je ne

jurerois pourtant pas que cela fût vrai; mais je le tiens pour vrai, parce qu'il me fait plaisir à croire. C'est une idée qui me plaît, et qui s'est placée dans mon esprit d'une manière riante. Selon moi, il n'y a pas jusqu'aux vérités à qui l'agrément ne soit nécessaire. — Eh bien, reprit-elle, puisque votre folie est si agréable, donnés-la-moi, je croirai sur les étoiles tout ce que vous voudrés, pourvu que j'y trouve du plaisir. — Ah 1 Madame, répondisje bien vite, ce n'est pas un plaisir comme celui que vous auriés à une comédie de Molière; c'en est un qui est je ne sai où dans la raison, et qui ne fait rire que l'esprit. — Quoi donc! reprit-elle, croyés-vous qu'on soit incapable des plaisirs qui ne sont que dans la raison ? Je veux tout à Theure vous faire voir le contraire, apprenés-moi vos étoiles. — Non, répliquai-je , il ne me sera point reproché que dans un bois, à dix heures du soir, j'aie parlé de philosophie à la plus aimable personne que je connoisse. Cherchés ailleurs vos philosophes. »

J'eus beau me défendre encore quelque temps sur ce ton-là, il fallut céder. Je lui fis du moins promettre, pour mon honneur, qu'elle me garderoit le secret; et, quand je fus hors d'état de m'en pouvoir dédire, et que je voulus parler, je vis que je ne savois par où commencer mon discours : car, avec une personne comme elle, qui ne savoit rien

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en matière de physique, il falloit prendre les choses de bien loin pour lui prouver que la Terre pouvoit être une planète, et les planètes autant de terres, et toutes les étoiles autant de soleils qui éclairoient des mondes. J'en revenois toujours à lui dire qu'il auroit mieux valu s'entretenir de bagatelles, comme toutes personnes raisonnables auroient fait en notre place. A la fin cependant, pour lui donner une idée générale de la philosophie, voici par où je commençai :

« Toute la philosophie, lui dis-je, n'est fondée que sur deux choses, sur ce qu'on a l'esprit curieux et les yeux mauvais : car, si vous aviés les yeux meilleurs que vous ne les avés, vous verriés bien si les étoiles sont des soleils qui éclairent autant de mondes, ou si elles n'en sont pas; et, si d'un autre côté vous étiés moins curieuse, vous ne vous soucieriés pas de le savoir, ce qui reviendroit au même; mais on veut savoir plus qu'on ne voit, c'est là la difficulté. Encore si ce qu'on voit, on le voyoit bien, ce seroit toujours autant de connu; mais on le voit tout autrement qu'il n'est. Ainsi les vrais philosophes passent leur vie à ne point croire ce qu'ils voyent, et à tâcher de deviner ce qu'ils ne voyent point; et cette condition n'est pas, ce me semble, trop à envier. Sur cela je me figure toujours que la nature est un grand spectacle qui ressemble à celui de l'Opéra. Du lieu où

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VOUS êtes à l'Opéra, vous ne voyés pas le théâtre tout-à-fait comme il est; on a disposé les décorations et les machines pour faire de loin un effet agréable, et on cache à votre vue ces roues et ces contre-poids qui font tous les mouvemens. Aussi ne vous embarrassés-vous guère de deviner comment tout cela joue. Il n'y a peut-être que quelque machiniste caché dans le parterre qui s'inquiète d'un vol qui lui aura paru extraordinaire, et qui veut absolument démêler comment ce vol a été exécuté. Vous voyés bien que ce machiniste-là est assés fait comme les philosophes. Mais ce qui, à l'égard des philosophes, augmente la difficulté, c'est que, dans les machines que la nature présente à nos yeux, les cordes sont parfaitement bien cachées, et elles le sont si bien qu'on a été longtemps à deviner ce qui causoit les mouvemens de l'univers. Car représentés-vous tous les Sages à l'Opéra, ces Pithagores, ces Platons, ces Aristotes, et tous ces gens dont le nom fait aujourd'hui tant de bruit à nos oreilles, supposons qu'ils voyoient le vol de Phaëton que les Vents enlèvent, qu'ils ne pouvoient découvrir les cordes, et qu'ils ne savoient point comment le derrière du théâtre étoit disposé. L'un d'eux disoit : « C'est une certaine « vertu secrette qui enlevé Phaëton. » L'autre : « Phaëton est composé de certains nombres qui le « font monter. » L'autre : « Phaëton a une certaine

(( amitié pour le haut du théâtre; il n'est point à « son aise quand il n'y est pas. » L'autre : « Phaë- « ton n'est pas fait pour voler, mais il aime mieux « voler que de laisser le haut du théâtre vuide )j; et cent autres rêveries que je m'étonne qui n'ayent perdu de réputation toute l'antiquité. A la fin Descartes et quelques autres modernes sont venus, qui ont dit : « Phaëton monte parce qu'il est tiré « par des cordes, et qu'un poids plus pesant que « lui descend. » Ainsi on ne croit plus qu'un corps se remue, s'il n'est tiré, ou plutôt poussé par un autre corps; on ne croit plus qu'il monte ou qu'il descende, si ce n'est par l'effet d'un contre-poids ou d'un ressort; et qui verroit la nature telle qu'elle est ne verroit que le derrière du théâtre de l'Opéra.

— A ce compte, dit la marquise, la philosophie est devenue bien méchanique? — Si méchanique, répondis-je, que je crains qu'on en ait bien-tôt honte. On veut que l'univers ne soit en grand que ce qu'une montre est en petit, et que tout s'y conduise par des mouvemens réglés qui dépendent de l'arrangement des parties. Avoués la vérité, N'avés-vous pas eu quelquefois une idée plus sublime de l'univers, et ne lui avés-vous point fait plus d'honneur qu'il ne méritoit? J'ai vu des gens qui l'en estimoient moins, depuis qu'ils l'avoient connu.

— Et moi, répliqua-t-elle, je l'en estime beaucoup plus, depuis que je sai qu'il ressemble à une mon-

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tre. Il est surprenant que l'ordre de la nature, tout admirable qu'il est, ne roule que sur des choses si simples.

— Je ne sai pas, lui répondis-je, qui vous a donné des idées si saines, mais en vérité il n'est pas trop commun de les avoir. Assés de gens ont toujours dans la tête un faux merveilleux envelopé d'une obscurité qu'ils respectent. Ils n'admirent la nature que parce qu'ils la croyent une espèce de magie où l'on n'entend rien; et il est sûr qu'une chose est deshonorée auprès d'eux dès qu'elle peut être conçue. Mais, Madame, continuai-je, vous êtes si bien disposée à entrer dans tout ce que je veux vous dire que je crois que je n'ai qu'à tirer le rideau et à vous montrer le Monde.

« De la Terre où nous sommes, ce que nous voyons de plus éloigné, c'est ce ciel bleu, cette grande voûte où il semble que les étoiles sont attachées comme des doux. On les appelle fixes, parce qu'elles ne paroissent avoir que le mouvement de leur ciel, qui les emporte avec lui d'orient en occident. Entre la Terre et cette dernière voûte des cieux, sont suspendus à différentes hauteurs le Soleil, la Lune, et les cinq autres astres qu'on appelle des planètes : Mercure, Venus, Mars, Jupiter et Saturne. Ces planètes n'étant point attachées à un même ciel, ayant des mouvemens inégaux, elles se regardent diversement et figurent diver-

sèment ensemble; au lieu que les étoiles fixes sont toujours dans la même situation les unes à l'égard des autres : le Chariot, par exemple, que vous voyés qui est formé de ces sept étoiles, a toujours été fait comme il est, et le sera encore long-temps ; mais la Lune est tantôt proche du Soleil, tantôt elle en est éloignée, et il en va de même des autres planètes. Voilà comme les choses parurent à ces anciens bergers de Chaldée , dont le grand loisir produisit les premières observations qui ont été le fondement de l'astronomie : car l'astronomie est née dans la Chaldée, comme la géométrie naquit, dit-on, en Egypte, où les inondations du Nil, qui confondoient les bornes des champs, furent cause que chacun voulut inventer des mesures exactes pour reconnoître son champ d'avec celui de son voisin. Ainsi l'astronomie est fille de l'oisiveté, la géométrie est fille de l'intérêt; et, s'il étoit question de la poésie, nous trouverions apparemment qu'elle est fille de l'amour.

— Je suis bien aise, dit la marquise, d'avoir appris cette généalogie des sciences, et je vois bien qu'il faut que je m'en tienne à l'astronomie. La géométrie, selon ce que vous me dites, demanderoit une ame plus intéressée que je ne l'ai, et la poésie en demanderoit une plus tendre, mais j'ai autant de loisir que l'astronomie en peut demander. Heureusement encore nous sommes à la cam-

pagne, et nous y menons quasi une vie pastorale; tout cela convient à l'astronomie. — Ne vous y trompés pas, Madame, repris-je. Ce n'est pas la vraie vie pastorale que de parler des planètes et des étoiles fixes. Voyés si c'est à cela que les gens de VAstrée passent leur temps. — Oh! réponditelle, cette sorte de bergerie-là est trop dangereuse. J'aime mieux celle de ces Chaldéens dont vous me parliés. Recommencés un peu, s'il vous plaît, à me parler chaldéen. Quand on eut reconnu cette disposition des cieux que vous m'avés dite, de quoi fut-il question? — Il fut question, repris-je, de deviner comment toutes les parties de l'univers dévoient être arrangées, et c'est là ce que les savans appellent faire un Système. Mais, avant que je vous explique le premier des systèmes, il faut que vous remarquiés, s'il vous plaît, que nous sommes tous faits naturellement comme un certain fou athénien dont vous avés entendu parler, qui s'étoit mis dans la fantaisie que tous les vaisseaux qui abordoient au port de Pirée lui appartenoient. Notre folie, à nous autres, est de croire aussi que toute la nature, sans exception, est destinée à nos usages; et, quand on demande à nos philosophes à quoi sert ce nombre prodigieux d'étoiles fixes, dont une partie suffiroit pour faire ce qu'elles font toutes, ils vous répondent froidement qu'elles servent à leur réjouir la vue. Sur ce principe on ne

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manqua pas d'abord de s'imaginer qu'il falloit que la Terre fût en repos au centre de l'univers, tandis que tous les corps célestes, qui étoient faits pour elle, prendroient la peine de tourner à l'entour pour l'éclairer. Ce fut donc au-dessus de la Terre qu'on plaça la Lune, et au-dessus de la Lune on plaça Mercure, ensuite Venus , le Soleil, Mars, Jupiter, Saturne. Au-dessus de tout cela étoit le ciel des étoiles fixes. La Terre se trouvoit justement au milieu des cercles que décrivent ces planètes, et ils étoient d'autant plus grands qu'ils étoient plus éloignés de la Terre, et par conséquent les planètes plus éloignées employoient plus de temps à faire leur cours, ce qui effectivement est vrai. — Mais je ne sai pas, interrompit la marquise, pourquoi vous semblés n'approuver pas cet ordrelà dans l'univers; il me paroît assés net et assés intelligible, et pour moi je vous déclare que je m'en contente. — Je puis me vanter, répliquai-je, que je vous adoucis bien tout ce système. Si je vous le donnois tel qu'il a été conçu par Ptolomée, son auteur, ou par ceux qui y ont travaillé après lui, il vous jetteroit dans une épouvante horrible. Comme les mouvemens des planètes ne sont pas si réguliers qu'elles n'aillent tantôt plus vite, tantôt plus lentement, tantôt en un sens, tantôt en un autre, et qu'elles ne soient quelquefois plus éloignées de la terre, quelquefois plus proches, les

anciens avoient imaginé je ne sai combien de cercles différemment entrelassés les uns dans les autres, par lesquels ils sauvoient toutes ces bisarreries. L'embarras de tous ces cercles étoit si grand que, dans un temps où l'on ne connoissoit encore rien de meilleur, un roi de Castille , grand mathématicien, mais apparemment peu dévot, disoit que, si Dieu l'eût appelle à son conseil quand il fit le monde, il lui eût donné de bons avis. La pensée est trop libertine; mais cela même est assés plaisant, que ce système fût alors une occasion de péché parce qu'il étoit trop confus. Les bons avis que ce roi vouloit donner regardoient sans doute la suppression de tous ces cercles dont on avoit embarrassé les mouvemens célestes. Apparemment ils regardoient aussi une autre suppression de deux ou trois cieux superflus qu'on avoit mis au-delà des étoiles fixes. Ces philosophes, pour expliquer une sorte de mouvement dans les corps célestes, faisoient, au-delà du dernier ciel que nous voyons, un ciel de cristal, qui imprimoit ce mouvement aux cieux inférieurs. Avoient-ils nouvelle d'un autre mouvement, c'étoit aussitôt un autre ciel de cristal. Enfin les cieux de cristal ne leur coûtoient rien. — Et pourquoi ne les faisoit-on que de cristal? dit la marquise. N'eussent-ils pas été bons de quelqu'autre matière? — Non, répondis-je, il falloit que la lumière passât au travers, et d'ailleurs il fal-

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loit qu'ils fussent solides. Il le falloit absolument : car Aristote avoit trouvé que la solidité étoit une chose attachée à la noblesse de leur nature, et, puisqu'il l'avoit dit, on n'avoit garde d'en douter. Mais on a vu des comètes qui, étant plus élevées qu'on ne croyoit autrefois, briseroient tout le cristal des cieux par où elles passent et casseroient tout l'univers; et il a fallu se résoudre à faire les cieux d'une matière fluide, telle que l'air. Enfin il est hors de doute, par les observations de ces derniers siècles, que Venus et Mercure tournent autour du Soleil, et non autour de la Terre, et l'ancien système est absolument insoutenable par cet endroit. Je vais donc vous en proposer un qui satisfait à tout, et qui dispenseroit le roi de Castille de donner des avis, car il est d'une simplicité charmante, et qui seule le feroit préférer. — Il sembleroit, interrompit la marquise, que votre philosophie est une espèce d'enchère oii ceux qui offrent de faire les choses à moins de frais l'emportent sur les autres. — Il est vrai, repris-je, et ce n'est que par là qu'on peut attraper le plan sur lequel la nature a fait son ouvrage. Elle est d'une épargne extraordinaire; tout ce qu'elle pourra faire d'une manière qui lui coûtera un peu moins, quand ce moins ne seroit presque rien, soyés sûre qu'elle ne le fera que de cette maniere-là. Cette épargne néanmoins s'accorde avec une magnificence surprenante

qui brille dans tout ce qu'elle a fait. C'est que la magnificence est dans le dessein, et l'épargne dans l'exécution. Il n'y a rien de plus beau qu'un grand dessein que Ton exécute à peu de frais. Nous autres nous sommes sujets à renverser souvent tout cela dans nos idées. Nous mettons l'épargne dans le dessein qu'a eu la nature, et la magnificence dans l'exécution. Nous lui donnons un petit dessein , qu'elle exécute avec dix fois plus de dépense qu'il ne faudroit; cela est tout-à-fait ridicule. — Je serai bien aise, dit-elle, que le système dont vous m'allés parler imite de fort près la nature : car ce grand ménage-là tournera au profit de mon imagination, qui n'aura pas tant de peine à comprendre ce que vous me dires. — Il n'y a plus ici d'embarras inutiles, repris-je. Figurés-vous un Allemand nommé Copernic , qui fait main-basse sur tous ces cercles différens , et sur tous ces cieux solides qui avoient été imaginés par l'antiquité. Il détruit les uns, il met les autres en pièces. Saisi d'une noble fureur d'astronome, il prend la Terre et l'envoyé bien loin du centre de l'univers où elle s'étoit placée, et dans ce centre il y met le Soleil, à qui cet honneur étoit bien mieux dû. Les planètes ne tournent plus autour de la Terre, et ne l'enferment plus au milieu du cercle qu'elles décrivent. Si elles nous éclairent, c'est en quelque sorte par hasard, et parce qu'elles nous rencontrent en leur chemin.

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Tout tourne présentement autour du Soleil, la Terre y tourne elle-même, et, pour la punir du long repos qu'elle s'étoit attribué, Copernic la charge le plus qu'il peut de tous les mouvemens qu'elle donnoit aux planètes et aux cieux. Enfin, de tout cet équipage céleste dont cette petite Terre se faisoit accompagner et environner, il ne lui est demeuré que la Lune qui tourne encore autour d'elle. — Attendes un peu, dit la marquise, il vient de vous prendre un enthousiasme qui vous a fait expliquer les choses si pompeusement que je ne crois pas les avoir entendues. Le Soleil est au centre de l'univers, et là il est immobile; après lui, qu'est-ce qui suit? — C'est Mercure, répondisje, il tourne autour du Soleil, en sorte que le Soleil est à peu près le centre du cercle que Mercure décrit. Au-dessus de Mercure est Vénus, qui tourne de même autour du Soleil. Ensuite vient la Terre, qui, étant plus élevée que Mercure et Vénus, décrit autour du Soleil un plus grand cercle que ces planètes. Enfin suivent Mars, Jupiter, Saturne, selon l'ordre où je vous les nomme; et vous voyés bien que Saturne doit décrire autour du Soleil le plus grand cercle de tous, aussi employet-il plus de temps qu'aucune autre planète à faire sa révolution. — Et la Lune? Vous l'oubliés, interrompit-elle. — Je la retrouverai bien, repris-je. La Lune tourne autour de la Terre , et ne l'aban-

donne point; mais, comme la Terre avance toujours dans le cercle qu'elle décrit autour du Soleil, la Lune la suit, en tournant toujours autour d'elle; et, si elle tourne autour du Soleil, ce n'est que pour ne point quitter la Terre.

— Je vous entens, répondit-elle, et j'aime la Lune de nous être restée lorsque toutes les autres planètes nous abandonnoient. Avoués que, si votre Allemand eût pu nous la faire perdre, il l'auroit fait volontiers : car je vois dans tout son procédé qu'il étoit bien mal intentionné pour la Terre. — Je lui sai bon gré, répliquai-je, d'avoir rabattu la vanité des hommes, qui s'étoient mis à la plus belle place de l'univers, et j'ai du plaisir à voir présentement la Terre dans la foule des planètes. — Bon! répondit-elle; croyésvous que la vanité des hommes s'étende jusqu'à l'astronomie? Crojés-vous m'avoir humiliée, pour m'avoir appris que la Terre tourne autour du Soleil? Je vous jure que je ne m'en estime pas moins. — Mon Dieu, Madame, repris-je, je sai bien qu'on sera moins jaloux du rang qu'on tient dans l'univers que de celui qu'on croit devoir tenir dans une chambre, et que la préséance de deux planètes ne sera jamais une si grande affaire que celle de deux ambassadeurs. Cependant la même inclination qui fait qu'on veut avoir la place la plus honorable dans une cérémonie fait qu'un philosophe dans un

système se met au centré du monde, s'il peut. Il est bien aise que tout soit fait pour lui; il suppose peut-être sans s'en appercevoir ce principe qui le flatte , et son cœur ne laisse pas de s'intéresser à une affaire de pure spéculation. — Franchement, répliqua-t-elle, c'est là une calomnie que vous avés inventée contre le genre humain. On n'auroit donc jamais dû recevoir le sj'stême de Copernic, puisqu'il est si humiliant. — Aussi, repris-je, Copernic lui-même se défioit-il fort du succès de son opinion. Il fut très long-temps à ne la vouloir pas publier. Enfin il s'y résolut, à la prière de gens très considérables; mais aussi, le jour qu'on lui apporta le premier exemplaire imprimé de son livre, savés-vous ce qu'il fit? Il mourut. Il ne voulut point essuyer toutes les contradictions qu'il prévoyoit, et se tira habilement d'affaire. — Ecoutés, dit la marquise, il faut rendre justice à tout le monde. Il est sûr qu'on a de la peine à s'imaginer qu'on tourne autour du Soleil : car enfin on ne change point de place, et on se retrouve toujours le matin où l'on s'éioit couché le soir. Je vois, ce me semble, à votre air, que vous m' allés dire que, comme la Terre toute entière marche... — Assurément, interrompis-je, c'est la même chose que si vous vous endormies dans un bateau qui allât sur la rivière, vous vous retrouveriés à votre réveil dans la même place et dans la même situation à

l'égard de toutes les parties du bateau. — Oui; mais, répliqua-t-elle, voici une différence : je trouverois à mon réveil le rivage changé, et cela me feroit bien voir que mon bateau auroit changé de place. Mais il n'en va pas de même de la Terre, j'y retrouve toutes choses comme je les avois laissées. — Non pas, Madame, répondis-je, non pas, le rivage est changé aussi. Vous savés qu'au-delà de tous les cercles des planètes sont les étoiles fixes; voilà notre rivage. Je suis sur la Terre, et la Terre décrit un grand cercle autour du Soleil. Je regarde au centre de ce cercle, j'y vois le Soleil. - S'il n'effaçoit point les étoiles, en poussant ma vue en ligne droite au-delà du Soleil, je le verrois nécessairement répondre à quelques étoiles fixes; mais je vois aisément pendant la nuit à quelles étoiles il a répondu le jour, et c'est exactement la même chose. Si la Terre ne changeoit point de place sur le cercle où elle est, je verrois toujours le Soleil répondre aux mêmes éoiles fixes; mais, dès que la Terre change de place, il faut que je la voye répondre à d'autres étoiles. C'est là le rivage qui change tous les jours; et, comme la Terre fait son cercle en un an autour du Soleil, je vois le Soleil en l'espace d'une année répondre successivement à diverses étoiles fixes qui composent un cercle. Ce cercle s'appelle le Zodiaque. Voulésvous que je vous fasse ici une figure sur le sable?

— Non, répondit-elle, je m'en passerai bien, et puis cela donneroit à mon parc un air savant que je ne veux pas qu'il ait. N'ai-je pas oui dire qu'un philosophe qui fut jette par un naufrage dans une isle qu'il ne connoissoit point s'écria à ceux qui le suivoient, en voyant de certaines figures, des lignes et des cercles tracés sur le bord de la mer : Courage, compagnons f l'isle est habitée, voici des pas d'hommes! Vous jugés bien qu'il ne m'appartient point de faire de ces pas-là, et qu'il ne faut pas qu'on en voje ici.

— Il vaut mieux, en effet, répondis-je, qu'on n'y voye que des pas d'amans, c'est-à-dire votre nom et vos chiffres gravés sur l'écorce des arbres par la main de vos adorateurs. — Laissons là , je vous prie , les adorateurs , reprit-elle , et parlons du Soleil. J'entens bien comment nous nous imaginons qu'il décrit le cercle que nous décrivons nous-mêmes; mais ce tour ne s'achève qu'en un an , et celui que le Soleil fait tous les jours sur notre tête, comment se fait-il? — Avésvous remarqué, lui répondis-je, qu'une boule qui rouleroit sur cette allée auroit deux mouvemens? Elle iroit vers le bout de l'allée, et en même temps elle tourneroit plusieurs fois sur elle-même, en sorte que la partie de cette boule qui est en haut descendroit en bas , et que celle d'en bas monteroit en haut. La Terre fait la même chose.

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Dans le temps qu'elle avance sur le cercle qu'elle décrit en un an autour du Soleil, elle tourne sur elle-même en vingt-quatre heures; ainsi en vingtquatre heures chaque partie de la Terre perd le Soleil et le recouvre, et, à mesure qu'en tournant on va vers le côté où est le Soleil, il semble qu'il s'élève; et, quand on commence à s'en éloigner, en continuant le tour, il semble qu'il s'abaisse. — Cela est assés plaisant, dit-elle, la Terre prend tout sur soi, et le Soleil ne fait rien. Et, quand la Lune et les autres planètes et les étoiles fixes paroissent faire un tour sur notre tête en vingt-quatre heures, c'est donc aussi une imagination? — Imagination pure, repris-je, qui vient de la même cause. Les planètes font seulement leurs cercles autour du Soleil en des temps inégaux selon leurs distances inégales, et celle que nous voyons aujourd'hui répondre à un certain point du Zodiaque, ou de ce cercle d'étoiles fixes, nous la voyons demain à la même heure répondre à un autre point, tant parce qu'elle a avancé sur son cercle que parce que nous avons avancé sur le nôtre. Nous marchons, et les autres planètes marchent aussi, mais plus ou moins vite que nous; cela nous met dans différens points de vue à leur égard, et nous fait paroître dans leur cours des bisarreries dont il n'est pas nécessaire que je vous parle. Il suffit que vous sachiés que ce qu'il y a d'irrégulier dans les planètes ne

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vient que de la diverse manière dont notre mouvement nous les fait rencontrer, et qu'au fond elles sont toutes très réglées. — Je consens qu'elles le soient, dit la marquise, mais je voudrois bien que leur régularité coûtât moins à la Terre; on ne l'a guère ménagée, et, pour une grosse masse aussi pesante qu'elle est, on lui demande bien de l'agilité.— Mais, lui répondis-je, aimeriés-vous mieux que le Soleil et tous les autres astres, qui sont de très-grands corps, fissent en vingt-quatre heures autour de la Terre un tour immense? que les étoiles fixes qui seroient dans le plus grand cercle parcourussent en un jour plus de vingt-sept mille six cens soixante fois deux cens millions de lieues? Car il faut que tout cela arrive, si la Terre ne tourne pas sur elle-même en vingt-quatre heures. En vérité, il est bien plus raisonnable qu'elle fasse ce tour, qui n'est tout au plus que de neuf mille lieues. Vous vojés bien que neuf mille lieues, en comparaison de l'horrible nombre que je viens de vous dire, ne sont qu'une bagatelle.

— Oh! répliqua la marquise, le Soleil et les astres sont tout de feu, le mouvement ne leur coûte rien; mais la Terre ne paroît guère portative. — Et croi;-iés-vous, repris-je, si vous n'en aviés l'expérience, que ce fût quelque chose de bien portatif qu'un gros navire monté de cent cinquante [pièces de canon, chargé de plus de

trois mille hommes, et d'une très-grande quantité de marchandises? Cependant il ne faut qu'un petit souffle de vent pour le faire aller sur l'eau, parce que l'eau est liquide, et que, se laissant diviser avec facilité, elle résiste peu au mouvement du navire; ou, s'il est au milieu d'une rivière, il suivra sans peine le fil de l'eau, parce qu'il n'y a rien qui le retienne. Ainsi la Terre, toute massive qu'elle est, est aisément portée au milieu de la matière céleste , qui est infiniment plus fîuide que l'eau , et qui remplit tout ce grand espace où nagent les planètes. Et où faudroit-il que la Terre fût cramponnée pour résister au mouvement de cette matière céleste, et ne s'y pas laisser emporter? C'est comme si une petite boule de bois pouvoit ne pas suivre le courant d'une rivière.

— Mais, répliqua-t-elle encore, comment la Terre avec tout son poids se soutient -elle sur votre matière céleste, qui doit être bien légère, puisqu'elle est si fluide? — Ce n'est pas à dire, répondis-je, que ce qui est fluide en soit plus léger. Que dites-vous de notre gros vaisseau, qui avec tout son poids est plus léger que l'eau, puisqu'il y surnage? — Je ne veux plus vous dire rien, dit-elle comme en «colère, tant que vous aurés le gros vaisseau. Mais m'assurésvous bien qu'il n'y ait rien à craindre sur une pirouette aussi légère que vous me faites la Terre?

— Et bien, lui lépondis-je, faisons porter la Terre par quatre éléphans , comme font les Indiens. — Voici bien un autre système, s'écria-t-elle. Du moins j'aime ces gens-là d'avoir pourvu à leur sûreté, et fait de bons fondemens ; au lieu que nous autres coperniciens, nous sommes assés inconsidérés pour vouloir bien nager à l'avanture dans cette matière céleste. Je gage que, si les Indiens savoient que la Terre fût le moins du monde en péril de se mouvoir, ils doubleroient les éléphans.

— Cela le mériteroit bien, repris-je en riant de sa pensée, il ne faut point s'épargner les éléphans pour dormir en assurance; et, si vous en avés besoin pour cette nuit, nous en mettrons dans notre système autant qu'il vous plaira; ensuite nous les retrancherons peu à peu, à mesure que vous vous rassurerés. — Sérieusement, reprit-elle, je ne crois pas dès-à-présent qu'ils me soient fort nécessaires, et je me sens assés de courage pour oser tourner. — Vous irés encore plus loin, répliquai-je, vous tournerés avec plaisir, et vous vous ferés sur ce système des idées réjouissantes. Quelquefois, par exemple, je me figure que je suis suspendu en l'air, et que j'y demeure sans mouvement pendant que la Terre tourne sous moi en vingt- quatre heures. Je vois passer sous mes yeux tous ces visages différens, les uns blancs, les autres noirs, les autres basanés, les autres oli- FordcnclU. II. 5

vâtres. D'abord ce sont des chapeaux, et puis des turbans, et puis des têtes chevelues, et puis des têtes rasées; tantôt des villes à clochers, tantôt des villes à longues aiguilles qui ont des croissans, tantôt des villes à tours de porcelaine, tantôt de grands pays qui n'ont que des cabanes; ici de vastes mers; là des déserts épouvantables; enfin toute cette variété infinie qui est sur la surface de la Terre.

— En vérité, dit-elle, tout cela mériteroit bien que l'on donnât vingt-quatre heures de son temps à le voir. Ainsi donc dans le même lieu où nous sommes à présent, je ne dis pas dans ce parc, mais dc^ns ce même lieu, à le prendre dans l'air, il y passe continuellement d'autres peuples qui prennent notre place; et au bout de vingt-quatre heures nous y revenons.

— Copernic, lui répondis-je , ne le comprendroit pas mieux. D'abord il passera par ici des Anglois qui raisonneront peut-être de quelque dessein politique avec moins de gaieté que nous ne raisonnons de notre philosophie; ensuite viendra . une grande mer, et il se pourra trouver en ce lieu-là quelque vaisseau qui n'y sera pas si à son aise que nous. Après cela paroîtront des Iroquois mangeant tout vif quelque prisonnier de guerre , qui fera semblant de ne s'en pas soucier; des femmes de la terre de Jesso, qui n'employeront tout leur

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temps qu'à préparer le repas de leurs maris, et à se peindre de bleu les lèvres et les sourcils pour plaire aux plus vilains hommes du monde; des Tartares, qui iront fort dévotement en pèlerinage vers ce grand prêtre qui ne sort jamais d'un lieu obscur, où il n'est éclairé que par des lampes à la lumière desquelles on l'adore; de belles Circassiennes, qui ne feront aucune façon d'accorder tout au premier venu, hormis ce qu'elles croyent qui appartient essentiellement à leurs maris ; de petits Tartares, qui iront voler des femmes pour les Turcs et pour les Persans; enfin nous, qui débiterons peut-être encore des rêveries.

— Il est assés plaisant, dit la marquise, d'imaginer ce que vous venés de me dire; mais, si je voyois tout cela d'en haut, je voudrois avoir la liberté de hâter ou d'arrêter le mouvement de la Terre , selon que les objets me plairoient plus ou moins, et je vous assure que je ferois passer bien vite ceux qui s'embarrassent de politique, ou qui mangent leurs ennemis; mais il y en a d'autres pour qui j'aurois de la curiosité. J'en aurois pour ces belles Circassiennes , par exemple, qui ont un usage si particulier. Mais il me vient une difficulté sérieuse. Si la Terre tourne^ nous changeons d'air à chaque moment, et nous respirons toujours celui d'un autre pays. — Nullement, Madame, répondis-je, l'air qui envi-

ronne la Terre ne s'étend que jusqu'à une certaine hauteur, peut-être jusqu'à vingt lieues tout au plus; il nous suit et tourne avec nous. Vous avés vu quelquefois l'ouvrage d'un ver à soie, ou ces coques que ces petits animaux travaillent avec tant d'art pour s'y emprisonner. Elles sont d'une soie fort serrée, mais elles sont couvertes d'un certain duvet fort léger et fort lâche. C'est ainsi que la Terre, qui est assés solide, est couverte, depuis sa surface jusqu'à une certaine hauteur, d'une espèce de duvet, qui est l'air, et toute la coque de ver à soie tourne en même temps. Au-delà de l'air est la matière céleste, incomparablement plus pure, plus subtile, et même plus agitée qu'il n'est.

— Vous me présentés la Terre sous des idées bien méprisables , dit la marquise. C'est pourtant sur cette coque de ver à soie qu'il se fait de si grands travaux, de si grandes guerres, et qu'il règne de tous côtés une si grande agitation. — Oui, répondis-je, et pendant ce temps-là la nature, qui n'entre point en connoissance de tous ces petits mouvemens particuliers, nous emporte tous ensemble d'un mouvement général, et se joue de la petite boule.

— Il me semble, reprit-elle, qu'il est ridicule d'être sur quelque chose qui tourne, et de se tourmenter tant; mais le malheur est qu'on n'est pas assuré qu'on tourne : car enfin, à ne vous rien celer,

toutes les précautions que vous prenés pour empêcher qu'on ne s'apperçoive du mouvement de la l Terre me sont suspectes. Est-il possible qu'il ne laissera pas quelque petite marque sensible à laquelle on le reconnoisse?

— Les mouvemens les plus naturels, répondis-je, et les plus ordinaires, sont ceux qui se font le moins sentir; cela est vrai jusque dans la morale. Le mouvement de l'amour propre nous est si naturel que le plus souvent nous ne le sentons pas, et que nous croyons agir par d'autres principes. — Ah! vous moralises, dit-elle, quand il est question de phisique; cela s'appelle bâiller. Retirons-nous, aussi-bien en voilà assés pour la première fois. Demain nous reviendrons ici, vous avec vos systèmes, et moi avec mon ignorance. »

En retournant au château, je lui dis, pour épuiser la matière des systèmes, qu'il y en avoit un troisième inventé par Ticho-Brahé , qui, voulant absolument que la Terre fût immobile, la plaçoit au centre du monde , et faisoit tourner autour d'elle le Soleil, autour duquel tournoient toutes les autres planètes, parce que, depuis les nouvelles découvertes, il n'y avoit pas moyen de faire tourner les planètes autour de la Terre. Mais la marquise, qui a le discernement vif et prompt, jugea qu'il y avoit trop d'affectation à exempter la Terre de tourner autour du Soleil, puisqu'on n'en pouvoit

pas exempter tant d'autres grands corps; que le Soleil n'étoit plus si propre à tourner autour de la Terre, depuis que toutes les planètes tournoient autour de lui; que ce système ne pouvoit être propre tout au plus qu'à soutenir l'immobilité de la Terre, quand on avoit bien envie de la soutenir, et nullement à la persuader; et enfin il fut résolu que nous nous en tiendrions à celui de Copernic, qui est plus uniforme et plus riant, et n'a aucun mélange de préjugé. En effet, la simplicité dont il est persuade, et sa hardiesse fait plaisir.

Que la Lune est une Terre habitée.

^^^)e lendemain au matin, dès que l'on f^^tT) put entrer dans l'appartement de la ^ ^ ^^.;- r^f-, marquise, j'envoyai savoir de ses nou- «r^i2ï— ^^îJi velles , et lui demander si elle avoit

pu dormir en tournant. Elle me fit répondre qu'elle étoit déjà toute accoutumée à cette allure de la Terre, et qu'elle avoit passé la nuit aussi tranquillement qu'auroit pu faire Copernic lui-même. Quelque temps après il vint chés elle du monde qui y demeura jusqu'au soir, selon l'ennuyeuse coutume de la campagne. Encore leur fut-on bien obligé, car la campagne leur donnoit aussi le droit de pousser leur visite jusqu'au lendemain , s'ils eussent voulu, et ils eurent l'honnêteté de ne le pas faire. Ainsi la marquise et moi nous nous retrouvâmes libres le soir. Nous allâmes encore dans le parc, et la conversation ne manqua pas de tourner aussi-tôt sur nos systèmes. Elle les avoit si bien conçus

qu'elle dédaigna d'en parler une seconde fois, et elle voulut que je la menasse à quelque chose de nouveau. « Et bien donc, lui dis-je, puisque le Soleil, qui est présentement immobile, a cessé d'être planète, et que la Terre, qui se meut autour de lui, a commencé d'en être une, vous ne serés pas si surprise d'entendre dire que la Lune est une Terre comme celle-ci, et qu'apparemment elle est habitée. — Je n'ai pourtant jamais oui parler de la Lune habitée, dit-elle, que comme d'une folie et d'une vision. — C'en est peut-être une aussi, répondis-je. Je neprens parti dans ces choses-là que comme on en prend dans les guerres civiles, où l'incertitude de ce qui peut arriver fait qu'on entretient toujours des intelligences dans le parti opposé, et qu'on a des ménagemens avec ses ennemis mêmes. Pour moi, quoique je croye la Lune une Terre habitée, je ne laisse pas de vivre civilement avec ceux qui ne le croyent pas, et je me tiens toujours en état de me pouvoir ranger à leur opinion avec honneur, si elle avoit le dessus; mais, en attendant qu'ils ayent sur nous quelque avantage considérable, voici ce qui m'a fait pencher du côté des habitans de la Lune.

« Supposons qu'il n'y ait jamais eu nul commerce entre Paris et Saint-Denis, et qu'un bourgeois de Paris, qui ne sera jamais sorti de sa ville, soit sur les tours de Notre-Dame et voye Saint-Denis de

loin; on lui demandera s'il croit que Saint-Denis soit habité comme Paris. Il répondra hardiment que non : car, dira-t-il, je vois bien les habitans de Paris, mais ceux de Saint-Denis je ne les vois point, on n'en a jamais entendu parler. Il y aura quelqu'un qui lui représentera qu'à la vérité, quand on est sur les tours de Notre-Dame, on ne voit pas les habitans de Saint-Denis, mais que l'éloignement en est cause ; que tout ce qu'on peut voir de Saint- Denis ressemble fort à Paris; que Saint-Denis a des clochers, des maisons, des murailles, et qu'il pcurroit bien encore ressembler à Paris pour être habité. Tout cela ne gagnera rien sur mon bourgeois, il s'obstinera toujours à soutenir que Saint-Denis n'est point habité, puisqu'il n'y voit personne. Notre Saint-Denis, c'est la Lune, et chacun de nous est ce bourgeois de Paris qui n'est jamais sorti de sa ville. — Ah î interrompit la marquise, vous nous faites tort, nous ne sommes point si sots que votre bourgeois; puisqu'il voit que Saint-Denis est tout fait comme Paris, il faut qu'il ait perdu la raison pour ne le pas croire habité; mais la Lune n'est point du tout faite comme la Terre. — Prenés garde, Madame, repris-je : car, s'il faut que la Lune ressemble en tout à la Terre, vous voilà dans Fobligation de croire la Lune habitée. — J'avoue, répondit-elle, qu'il n'y aura pas moyen de s'en dispenser, et je vous vois un air d$ confiance qui me fait déjà

peur. Les deux mouvemens de la Terre dont je ne me fusse jamais doutée me rendent timide sur tout le reste; mais pourtant seroit-il bien possible que la Terre fût lumineuse comme la Lune? Car il faut cela pour leur ressemblance. — Hélas! Madame, répliquai-je,être lumineux n'est pas si grand'chose que vous pensés. Il n'y a que le Soleil en qui cela soit une qualité considérable. Il est lumineux par lui-même, et en vertu d'une nature particulière qu'il i; mais les planètes n'éclairent que parce qu'elles sout éclairées de lui. Il envoyé sa lumière à la Lune, elle nous la renvoyé, et il faut que la Terre renvoyé aussi à la Lune la lumière du Soleil; il n'y a pas plus loin de la Terre à la Lune que de la Lune à la Terre.

— Mais, dit la marquise, la Terre est-elle aussi propre que la Lune à renvoyer la lumière du Soleil?— Je vous vois toujours pour la Lune, reprisje,un reste d'estime dont vous ne sauriés vous défaire. La lumière est composée de petites balles qui bondissent sur ce qui est solide, et retournent d'un autre côté, au lieu qu'elles passent au travers de ce qui leur présente des ouvertures en ligne droite, comme l'air ou le verre. Ainsi ce qui fait que la Lune nous éclaire, c'est qu'elle est un corps dur et solide , qui nous renvoyé ces petites balles. Or je crois que vous ne contesterés pas à la Terre cette même dureté et cette même solidité. Admirés

donc ce que c'est que d'être posté avantageusement. Parce que la Lune est éloignée de nous, nous ne la voyons que comme un corps lumineux, et nous ignorons que ce soit une grosse masse semblable à la Terre. Au contraire, parce que la Terre a le malheur que nous la voyons de trop près, elle ne nous paroît qu'une grosse masse, propre seulement à fournir de la pâture aux animaux, et nous ne nous appercevons pas qu'elle est lumineuse, faute de nous pouvoir mettre à quelque distance d'elle. — Il en iroit donc de la même manière, dit la marquise, que lorsque nous sommes frappés de l'éclat des conditions élevées au-dessus des nôtres, et que nous ne voyons pas qu'au fond elles se ressemblent toutes extrêmement.

— C'est la même chose, répondis-je. Nous voulons juger de tout, et nous sommes toujours dans un mauvais point de vue. Nous voulons juger de nous, nous en sommes trop près ; nous voulons juger des autres, nous en sommes trop loin. Qui seroit entre la Lune et la Terre, ce seroit la vraie place pour les bien voir. Il faudroit être simplement spectateur du monde, et non pas habitant. — Je ne me consolerai jamais, dit-elle, de l'injustice que nous faisons à la Terre, et de la préoccupation trop favorable où nous sommes pour la Lune, si vous ne m'assures que les gens de la Lune ne connoissent pas mieux leurs avantages que nous

les nôtres, et qu'ils prennent notre Terre pour un astre, sans savoir que leur habitation en est un aussi. — Pour cela, repris-je , je vous le garantis. Nous leur paroissons faire assés régulièrement nos fonctions d'astre. Il est vrai qu'ils ne nous voyent pas décrire un cercle autour d'eux; mais il n'importe, voici ce que c'est. La moitié de la Lune qui se trouva tournée vers nous au commencement du monde y a toujours été tournée depuis; elle ne nous présente jamais que ces yeux, cette bouche, et le reste de ce visage que notre imagination lui compose sur le fondement des taches qu'elle nous montre. Si l'autre moitié opposée se présentoit à nous, d'autres taches différemment arrangées nous feroient sans doute imaginer quelque autre figure. Ce n'est pas que la Lune ne tourne sur elle-même, elle y tourne en autant de temps qu'autour de la Terre, c'est-à-dire en un mois; mais, lorsqu'elle fait une partie de ce tour sur elle-même, et qu'il devroit se cacher à nous une joue, par exemple, de ce prétendu visage, et paroître quelque autre chose, elle fait justement une semblable partie de son cercle autour de la Terre, et, se mettant dans un nouveau point de vue, elle nous montre encore cette même joue. Ainsi la Lune, qui à l'égard du Soleil et des autres astres tourne sur elle-même, n'y tourne point à notre égard. Ils lui paroissent tous se lever et se coucher en l'espace de quinze

jours; mais, pour notre Terre, elle la voit toujours suspendue au même endroit du ciel. Cette immobilité apparente ne convient guère à un corps qui doit passer pour un astre, mais aussi elle n'est pas parfaite. La Lune a un certain balancement qui fait qu'un petit coin du visage se cache quelquefois, et qu'un petit coin de la moitié opposée se montre. Or elle ne manque pas, sur ma parole, de nous attribuer ce tremblement , et de s'imaginer que nous avons dans le ciel comme un mouvement de pendule qui va et vient.

— Toutes ces planètes, dit la marquise, sont faites comme nous, qui rejettons toujours sur les autres ce qui est en nous-mêmes. La Terre dit : « Ce « n'est pas moi qui tourne, c'est le Soleil. » La Lune dit : a Ce n'est pas moi qui tremble, c'est la Terre. » Il y a bien de l'erreur par-tout. — Je ne'vous conseille pas d'entreprendre d'y rien réformer, répondis-je, il vaut mieux que vous acheviés de vous convaincre de l'entière ressemblance de la Terre et de la Lune. Représentés-vous ces deux grandes boules suspendues dans les cieux. Vous savés que le Soleil éclaire toujours une moitié des corps qui sont ronds, et que l'autre moitié est dans l'ombre. Il y a donc toujours une moitié, tant de la Terre que de la Lune, qui est éclairée du Soleil, c'est-àdire qui a le jour, et une autre moitié qui est dans la nuit. Remarqués d'ailleurs que, comme une balle

a moins de force et de vitesse après qu'elle a été donner contre une muraille qui l'a renvoyée d'un autre côté, de même la lumière s'affoiblit lorsqu'elle a été réfléchie par quelque corps. Cette lumière blanchâtre qui nous vient de la Lune est la lumière même du Soleil, mais elle ne peut venir de la Lune à nous que par une réflexion. Elle a donc bea\icoup perdu de la force et de la vivacité qu'elle avoit lorsqu'elle étoit reçue directement sur la Lune; et cette lumière éclatante, que nous recevons du Soleil, et que la Terre réfléchit sur la Lune, ne doit plus être qu'une lumière blanchâtre quand elle y est arrivée. Ainsi ce qui nous paroît lumineux dans la Lune, et qui nous éclaire pendant nos nuits, ce sont des parties de la Lune qui ont le jour; et les parties de la Terre qui ont le jour lorsqu'elle sont tournées vers les parties de la Lune qui ont la nuit les éclairent aussi. Tout dépend de la manière dont la Lune et laTerre se regardent. Dans les premiers jours du mois que l'on ne voit pas la Lune, c'est qu'elle est entre le Soleil et nous, et qu'elle marche de jour avec le^ Soleil. Il faut nécessairement que toute sa moitié qui a le jour soit tournée vers le Soleil, et que toute sa moitié qui a la nuit soit tournée vers nous. Nous n'avons garde de voir cette moitié qui n'a aucune lumière pour se faire voir; mais cette moitié de la Lune qui a la nuit, étant tournée vers la moitié de la Terre qui

a le jour, nous voit sans être vue, et nous voit sous la même figure que nous voyons la Pleine- Lune. C'est alors pour les gens de la Lune Pleine- Terre, s'il est permis de parler ainsi. Ensuite la Lune, qui avance sur son cercle d'un mois, se dégage de dessous le Soleil, et commence à tourner vers nous un petit coin de sa moitié éclairée, et voilà le Croissant. Alors aussi les parties de la Lune qui ont la nuit commencent à ne plus voir toute la moitié de la Terre qui a le jour, et nous sommes en décours pour elles.

— Il n'en faut pas davantage, dit brusquement la marquise, je saurai tout le reste quand il me plaira; je n'ai qu'à y penser un moment et qu'à promener la Lune sur son cercle d'un mois. Je vois en général que dans la Lune ils ont un mois à rebours du nôtre, et je gage que, quand nous avons Pleine -Lune, c'est que toute la moitié lumineuse de la Lune est tournée vers toute la moitié obscure de la Terre, qu'alors ils ne nous voyent point du tout, et qu'ils comptent Nouvelle Terre. Je ne voudrois pas qu'il me fût reproché de m'être fait expliquer tout au long une chose si aisée. Mais les éclipses, comment vont-elles? — II ne tient qu'à vous de le deviner, répondis-je. Quand la Lune est nouvelle, qu'elle est entre le Soleil et nous, et que toute sa moitié obscure est tournée vers nous qui avons le jour, vous voyés

bien que l'ombre de cette moitié obscure se jette vers nous. Si la Lune est justement sous le Soleil, cette ombre nous le cache, et en même temps noircit une partie de cette moitié lumineuse de la Terre qui étoit vue par la moitié obscure de la Lune. Voilà donc une éclipse de Soleil pour nous pendant notre jour, et une éclipse de Terre pour la Lune pendant sa nuit. Lorsque la Lune est pleine, la Terre est entre elle et le Soleil, et toute la moitié obscure de la Terre est tournée vers toute la moitié lumineuse de la Lune. L'ombre de la Terre se jette donc vers la Lune; si elle tombe sur le corps de la Lune, elle noircit cette moitié lumineuse que nous voyons, et à cette moitié lumineuse qui avoit le jour, elle lui dérobe le Soleil. Voilà donc une éclipse de Lune pendant notre nuit, et une éclipse de Soleil pour la Lune pendant le jour dont elle jouissoit. Ce qui fait qu'il n'arrive pas des éclipses toutes les fois que la Lune est entre le Soleil et la Terre, ou la Terre entre le Soleil et la Lune, c'est que souvent ces trois corps ne sont pas exactement rangés en ligne droite, et que, par conséquent, celui qui devroit faire Téclipse jette son ombrei un peu à côté de celui qui en devroit être couvert. — Je suis fort étonnée, dit la marquise, qu'il j\ ait si peu de mistere aux éclipses, et que tout lejHi monde n'en devine pas la cause. — Ah! vraiment, répondis-je, il y a bien des peuples qui, de la ma-

niere dont ils s'y prennent, ne la devineront encore de long-temps. Dans toutes les Indes orientales on croit que, quand le Soleil et la Lune s'éclipsent, c'est qu'un certain dragon qui a les griffes fort noires les étend sur ces astres dont il veut se saisir; et vous voyés pendant ce temps-là les rivières couvertes de têtes d'Indiens qui se sont mis dans l'eau jusqu'au col, parce que c'est une situation trèsdévote selon eux, et très-propre à obtenir du Soleil et de la Lune qu'ils se défendent bien contre le dragon. En Amérique on étoit persuadé que le Soleil et la Lune étoient fâchés quand ils s'éclipsoient, et Dieu sait ce qu'on ne faisoit pas pour se raccommoder avec eux. Mais les Grecs, qui étoient si rafinés, n'ont-ils pas cru long-temps que la Lune étoit ensorcellée, et que des magiciennes la faisoient descendre du ciel pour jetter sur les herbes une certaine écume malfaisante? Et nous, n'eûmesnous pas belle peur il n'y a que trente-deux ans ', à une certaine éclipse de Soleil, qui à la vérité fut totale? Une infinité de gens ne se tinrent-ils pas enfermés dans des caves? Et les philosophes, qui écrivirent pour nous rassurer, n'écrivirent-ils pas en vain ou à peu près? Ceux qui s'étoient réfugiés dans les caves en sortirent-ils?

— En vérité, reprit-elle, tout cela est trop hon-

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