‹ Œuvres choisies de Fontenelle (volume 2)Chapitre 3 sur 5 · I. En · texte numérisé non relu

I. En

Fontenelle. II. n

teux pour les hommes; il devroit y avoir un arrêt du genre humain qui défendît qu'on parlât jamais d'éclipsés, de peur que l'on ne conserve la mémoire des sotises qui ont été faites ou dites sur ce chapitrelà. — Il faudroit donc, repliquai-je, que le même arrêt abolît la mémoire de toutes choses, et défendît qu'on parlât jamais de rien : car je ne sache rien au monde qui ne soit le monument de quelque sotise des hommes.

— Dites-moi, je vous prie, une chose, dit la marquise : ont-ils autant de peur des éclipses dans la Lune que nous en avons ici? Il me paroîtroit toutà-fait burlesque que les Indiens de ce pays-là se missent à l'eau comme les nôtres , que les Amériquains crussent notre Terre fâchée contr'eux, que les Grecs s'imaginassent que nous fussions ensorcelés et que nous allassions gâter leurs herbes, et qu'enfin nous leur rendissions la consternation qu'ils causent ici-bas. — Je n'en doute nullement, répondis-je. Je voudrois bien savoir pourquoi messieurs de la Lune auroient l'esprit plus fort que^ nous. De quel droit nous feront-ils peur sans quei nous leur en fassions? Je croirois même, ajoutai-je^ en riant, que, comme un nombre prodigieuxi d'hommes ont été assés foux, et le sont encore^ assés pour adorer la Lune , il y a des gens dans la^ Lune qui adorent aussi la Terre, et que nous sommes à genoux les uns devant les autres. — Après

SECOND SOIR 5i

cela, dit-elle, nous pouvons bien prétendre à envoyer des influences à la Lune et à donner des crises à ses malades; mais, comme il ne faut qu'un peu d'esprit et d'habileté dans les gens de ce pays-là pour détruire tous ces honneurs dont nous nous flattons, j'avoue c|ue je crains toujours que nous n'ayons quelque désavantage.

— Ne craignes rien, répondis-je, il n'y a pas d'apparence que nous soyons la seule sote espèce de l'univers. L'ignorance est quelque chose de bien propre à être généralement répandu; et, quoique je ne fasse que deviner celle des gens de la Lune, je n'en doute non plus que des nouvelles les plus sûres qui nous viennent de là.

— Et quelles sont ces nouvelles sûres? interrompit-elle. — Ce sont celles, répondis-je, qui nous sont rapportées par ces savans qui y voyagent tous les jours avec des lunettes d'approche. Ils vous diront qu'ils y ont découvert des terres, des mers, des lacs, de très-hautes montagnes, des abîmes très-profonds.

— Vous me surprenés, reprit-elle. Je conçois bien qu'on peut découvrir sur la Lune des montagnes et des abîmes, cela se reconnoît apparemment à des inégalités remarquables; mais comment distinguer des terres et des mers? — On les distingue, répondis-je, parce que les eaux, qui laissent passer au travers d'elles-mêmes une partie de la lumière,

et qui en renvoyent moins, paroissent de loin comme des taches obscures, et que les terres, qui par leur solidité la renvoyent toute, sont des endroits plus brillans. L'illustre M. Cassini, l'homme du monde à qui le ciel est le mieux connu, a découvert sur la Lune quelque chose qui se sépare en deux, se réunit ensuite, et se va perdre dans une espèce de puits. Nous pouvons nous flatter avec bien de l'apparence que c'est une rivière. Enfin on connoît assés toutes ces différentes parties pour leur avoir donné des noms, et ce sont souvent des noms de savans. Un endroit s'appelle Copernic, un autre Archimede , un autre Galilée; il y a un promontoire des Songes, une mer des Pluies , une mer de Nectar, une mer de Crises; enfin la description de la Lune est si exacte qu'un savant qui s'y trouveroit présentement ne s'y égare.roit non plus que je ferois dans Paris.

— Mais, reprit-elle, je serois bien aise de savoir encore plus en détail comment est fait le dedans du pays. — Il n'est pas possible, repliquai-je, que messieurs de l'Observatoire vous en instruisent , il faut le demander à Astolfe, qui fut conduit dans la Lune par saint Jean. Je vous parle d'une des plus agréables folies de l'Arioste , et je suis sûr que vous serés bien aise de la savoir. J'avoue qu'il eût mieux fait de n'y pas mêler saint Jean, dont le nom est si digne de respect; mais enfin c'est une licence

poétique, qui peut seulement passer pour un peu trop gaie. Cependant tout le poëme est dédié à un cardinal, et un grand pape l'a honoré d'une approbation éclatante que l'on voit au-devant de quelques éditions. Voici de quoi il s'agit. Roland, neveu de Charlemagne, étoit devenu fou, parce que la belle Angélique lui avoit préféré Médor. Un jour Astolfe, brave paladin , §e trouva dans le paradis terrestre, qui étoit sur la cime d'une montagne très-haute où son hippogrife l'avoit porté. Là il rencontra saint Jean, qui lui dit que, pour guérir la folie de Roland, il étoit nécessaire qu'ils fissent ensemble le voyage de la Lune. Astolfe, qui ne demandoit qu'à voir du pays, ne se fait point prier, et aussi-tôt voilà un chariot de feu qui enlevé par les airs l'apôtre et le paladin. Comme Astolfe n'étoit pas grand philosophe, il fut fort surpris de voir la Lune beaucoup plus grande qu'elle ne lui avoit paru de dessus la Terre. Il fut bien plus surpris encore de voir d'autres fleuves, d'autres lacs, d'autres montagnes, d'autres villes, d'autres forêts, et, ce qui m'auroit bien surpris aussi, des nymphes qui chassoient dans ces forêts. Mais ce qu'il vit de plus rare dans la Lune, c'éfoit un vallon où se trouvoit tout ce qui se perdoit sur la Terre de quelque espèce qu'il fût, et les couronnes, et les richesses, et la renommée, et une infinité d'espérances, et le temps qu'on donne au

jeu, et les aumônes qu'on fait faire après sa mort, et les vers qu'on présente aux princes, et les soupirs des amans.

— Pour les soupirs des amans, interrompit la marquise, je ne sai pas si du temps de l'Arioste ils étoient perdus; mais, en ce temps-ci, je n'en connais point qui aillent dans la Lune. — N'y eût-il que vous. Madame, repris-je, vous y en avés fait aller un assés bon nombre. Enfin la Lune est si exacte à recueillir ce qui se perd ici-bas que tout y est; mais l'Arioste ne vous dit cela qu'à l'oreille, tout y est jusqu'à la donation de Constantin. C'est que les papes ont prétendu être maîtres de Rome et de l'Italie en vertu d'une donation que l'empereur Constantin leur en avoit faite ; et la vérité est qu'on ne sauroit dire ce qu'elle est devenue. Mais devinés de quelle sorte de chose -on ne trouve point dans la Lune. De la folie. Tout ce qu'il y en a jamais eu sur la Terre s'y est très-bien conservé. En récompense il n'est pas croyable combien il y a dans la Lune d'esprits perdus. Ce sont autant de phioles pleines d'une liqueur fort subtile, et qui s'évapore aisément si elle n'est enfermée; et sur chacune de ces phioles est écrit le nom de celui à qui l'esprit appartient. Je crois que l'Arioste les met toutes en un tas; mais j'aime mieux me figurer qu'elles sont rangées bien proprement dans de longues galeries. Astolfe fut fort étonné de voir que

les phioles de beaucoup de gens qu'il avoit crus très-sages étaient pourtant bien pleines; et, pour moi, je suis persuadé que la mienne s'est remplie considérablement depuis que je vous entretiens de visions tantôt philosophiques, tantôt poétiques. Mais ce qui me console, c'est qu'il n'est pas possible que, par tout ce que je vous dis, je ne vous fasse avoir bientôt aussi une petite phiole dans la Lune. Le bon paladin ne manqua pas de trouver la sienne parmi tant d'autres. Il s'en saisit avec la permission de saint Jean, et reprit tout son esprit par le nés comme de l'eau de la Reine d'Hongrie; mais l'Arioste dit qu'il ne le porta pas bien loin, et qu'il le laissa retourner dans la Lune par une folie qu'il fît à quelque temps de là. Il n'oublia pas la phiole de Roland, qui étoit le sujet du voyage. Il eut assés de peine à la porter : car l'esprit de ce héros étoit de sa nature assés pesant, et il n'y en manquoit pas une seule goutte. Ensuite l'Arioste, selon sa louable coutume de dire tout ce qu'il lui plaît, apostrophe sa maîtresse, et lui dit en de fort beaux vers : Qui montera aux deux, ma belle f pour en rapporter l'esprit que vos charmes m^ont fait perdre? Je ne me plaindrois pas de cette perte-là , pourvu qu'elle n'allât pas plus loin ; mais, s'il faut que la chose continue comnie elle a commencé, je n'ai qu'à m' attendre à devenir tel que j'ai décrit Roland. Je ne crois pourtant pas que, pour

ravoir mon esprit, il soit besoin que j'aille par les airs jusque dans la Lune : mon esprit ne loge pas si haut; il va errant sur vos yeux, sur votre bouche, et, si vous voulés bien que je ni'en ressaisisse, permettes que je le recueille avec mes lèvres. Cela n'est-il pas joli? Pour moi, à raisonner comme l'Arioste , je ' serois d'avis qu'on ne perdît jamais l'esprit que par l'amour : car vous voyés qu'il ne va pas bien loin, et qu'il ne faut que des lèvres qui sachent le recouvrer; mais, quand on le perd par d'autres voies, comme nous le perdons, par exemple, à philosopher présentement, il va droit dans la Lune, et on ne le rattrape pas quand on veut. — En récompense, répondit la marquise, nos phioles seront honorablement dans le quartier des phioles philosophiques; au lieu que nos esprits iroient peut-être errans sur quelqu'un qui n'en seroit pas digne. Mais, pour achever de m'ôter le mien, dites-moi, et dites-moi bien sérieusement si vous croyés qu'il y ait des hommes dans la Lune : car jusqu'à présent vous ne m'en avés pas parlé d'une manière assés positive. — Moi? repris-je , je ne crois point du tout qu'il y ait des hommes dans la Lune. Voyés combien la face de la nature est changée d'ici à lajj Chine : d'autres visages, d'autres figures, d'autres] mœurs, et presque d'autres principes de raisonnement. D'ici à la Lune le changement doit être bien plus considérable. Quand on va vers de certaines

terres nouvellement découvertes , à peine sont-ce des hommes que les habitans qu'on y trouve, ce sont des animaux à figure humaine, encore quelquefois assés imparfaite, mais presque sans aucune raison humaine. Qui pourroit pousser jusqu'à la Lune, assurément ce ne seroient plus des hommes qu'on y trouveroit.

— Quelles sortes de gens seroient-ce donc ? reprit la marquise avec un air d'impatience. — De bonne foi, Madame, répliquai-je, je n'en sai rien. S'il se pouvoit faire que nous eussions de la raison, et que nous ne fussions pourtant pas hommes, et si d'ailleurs nous habitions la Lune , nous imaginerions-nous bien qu'il y eût ici-bas cette espèce bisarre de créatures qu'on appelle le genre humain? Pourrions-nous bien nous figurer quelque chose qui eût des passions si folles, et des réfîexions si sages; une durée si courte , et des vues si longues; tant de science sur des choses presque inutiles, et tant d'ignorance sur les plus importantes; tant d'ardeur pour la liberté, et tant d'inclination à la servitude; une si forte envie d'être heureux, et une si grande iacapacité de l'être? Il faudroit que les gens de la Lune eussent bien de l'esprit, s'ils devinoient tout cela. Nous nous voyons incessamment nous-mêmes, et nous en sommes encore à deviner comment nous sommes faits. On a été réduit à dire que les dieux étoient yvres de

nectar lorsqu'ils firent les hommes, et que, quand ils vinrent à regarder leur ouvrage de sens froid , ils ne purent s'empêcher d'en rire. — Nous voilà donc bien en sûreté du côté des gens de la Lune, dit la marquise, ils ne nous devineront pas ; mais je voudrois que nous les pussions deviner : car en vérité cela inquiète, de savoir qu'ils sont là-haut dans cette Lune que nous voyons, et de ne pouvoir pas se figurer comment ils sont faits. — Et pourquoi, répondis-je,n'aYés-vous point d'inquiétude sur les habitans de cette grande terre Australe qui nous est encore entièrement inconnue? Nous sommes portés, eux et nous, sur un même vaisseau, dont ils occupent la proue et nous la poupe. Vous voyés que de la poupe à la proue il n'y a aucune communication, et qu'à un bout du navire on ne sait point quelles gens sont à l'autre , ni ce qu'ils y font; et vous voudriés savoir ce qui se passe daas la Lune, dans cet autre vaisseau qui fîote loin de nous par les cieux!

— Oh! reprit-elle, je compte les habitans de la: terre Australe pour connus , parce qu'assurément ils doivent nous ressembler beaucoup, et qu'enfin on les connoîtra quand on voudra se donner la peina de les aller voir : ils demeureront toujours là, et ne nous échapperont pas; mais ces gens de la Lune,' on ne les connoîtra jamais, cela est désespérant. — Si je vous répondois sérieusement, repliquai-je,'

qu'on ne sait ce qui arrivera, vous vous moqueries de moi, et je le mériterois sans doute. Cependant je me défendrois assés bien, si je voulois. J'ai une pensée très-ridicule, qui a un air de vraisemblance qui me surprend; je ne sai où elle peut l'avoir pris, étant aussi impertinente qu'elle est. Je gage que je vais vous réduire à avouer, contre toute raison , qu'il pourra y avoir un jour du commerce entre la Terre et la Lune. Remettes -vous dans l'esprit l'état où étoit l'Amérique avant qu'elle eût été découverte par Christophe Colomb. Ses habitans vivoient dans une ignorance extrême. Loin de connoître les sciences, ils ne connoissoient pas les arts les plus simples et les plus nécessaires. Ils alloient nuds, ils n'avoient point d'autres armes que l'arc, ils n'avoient jamais conçu que des hommes pussent être portés par des animaux ; ils regardoient la mer comme un grand espace défendu aux hommes, qui se joignoit au ciel, et au-delà duquel il n'y avoit rien. Il est vrai qu'après avoir passé des années entières à creuser le tronc d'un gros arbre avec des pierres tranchantes, ils se mettoient sur la mer dans ce tronc, et alloient terre à terre portés par le vent et par les flots. Mais, comme ce vaisseau étoit sujet à être souvent renversé, il falloit qu'ils se missent aussi-tôt à la nage pour le rattraper, et, à proprement parler, ils nageoient toujours, hormis le temps qu'ils se délassoient. Qui

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leur eût dit qu'il y avoit une sorte de navigation incomparablement plus parfaite, qu'on pouvoit traverser cette étendue infinie d'eaux de^ tel côté et de tel sens qu'on vouloit, qu'on s*y pouvoit arrêter sans mouvement au milieu des flots émus , qu'on étoit maître de la vitesse avec laquelle on alloit; qu'enfin cette mer, quelque vaste qu'elle fût, n'étoit point un obstacle à la communication des peuples, pourvu seulement qu'il y eût des peuples au-delà; vous pouvés compter qu'ils ne l'eussent jamais cru. Cependant voilà un beau jour le spectacle du monde le plus étrange et le moins attendu qui se présente à eux. De grands corps énormes qui paroissent avoir des ailes blanches, qui volent sur la mer, qui vomissent du feu de toutes parts, et qui viennent jetter sur le rivage des gens inconnus, tout écaillés de fer, disposant comme ils veulent des monstres qui courent sous eux, et tenant en leur main des foudres dont ils terrassent tout ce' qui leur résiste. D'où sont-ils venus? Qui a pu les amener par-dessus les mers ? Qui a mis le feu en leur disposition? Sont-ce les enfans du Soleil? car assurément ce ne sont pas des hommes. Je ne sai, Madame, si vous entrés comme moi dans la surprise des Amériquains ; mais jamais il ne peut y en avoir eu une pareille dans le monde. Après cela je ne veux plus jurer qu'il ne puisse y avoir commerce quelque jour entre la Lune et la Terre. Les Amé-

riquains eussent-ils cru qu'il eût dû y en avoir entre l'Amérique et l'Europe, qu'ils ne connoissoient seulement pas? Il est vrai qu'il faudra traverser ce grand espace d'air et de ciel qui est entre la Terre et la Lune. Mais ces grandes mers paroissoient-elles aux Amériquains plus propres à être traversées? — En vérité, dit la marquise en me regardant, vous êtes fou. — Qui vous dit le contraire? répondis-je. — Mais je veux vous le prouver, reprit-elle, je ne me contente pas de l'aveu que vous en faites. Les Amériquains étoient si ignorans qu'ils n'avoient garde de soupçonner qu'on pût se faire des chemins au travers des mers si vastes; mais nous qui avons tant de connoissances, nous nous figurerions bien qu'on pût aller par les airs, si l'on pouvoit effectivement y aller. — On fait plus que se figurer la chose possible, repliquai-je, on commence déjà à voler un peu; plusieurs personnes différentes ont trouvé le secret de s'ajuster des aîles qui les soutinssent en l'air, de leur donner du mouvement, et de passer par-dessus des rivières. A la vérité, ce n'a pas été un vol d'aigle, et il en a quelquefois coûté à ces nouveaux oiseaux un bras ou une jambe ; mais enfin cela ne représente encore que les premières planches que l'on a mises sur l'eau, et qui ont été le commencement de la navigation. De ces planches-là, il y avoit bien loin jusqu'à de gros navires qui pussent faire le tour du monde. Cepen-

dant peu à peu sont venus les gros navires. L'art de voler ne fait encore que de naître, il se perfectionnera, et quelque jour on ira jusqu'à la Lune. Prétendons-nous avoir découvert toutes choses, ou les avoir mises à un point qu'on n'y puisse rien ajouter? Eh! de grâce, consentons qu'il y ait encore quelque chose à faire pour les siècles à venir. — Je ne consentirai point, dit-elle, qu'on vole jamais que d'une manière à se rompre aussi-tôt le cou. — Et bien, lui répondis- je, si vous voulés qu*on vole toujours si mal ici, on volera mieux dans la Lune; ses habitans seront plus propres que nous à ce métier, car il n'importe que nous allions là, ou qu'ils viennent ici; et nous serons comme les Amériquains qui ne se figuroient pas qu'on pût naviger, quoiqu'à l'autre bout du monde on navigeât fort bien. — Les gens de la Lune seroient donc déjà venus! reprit-elle presqu'cn colère. — Les Européens n'ont été en Amérique qu'au bout de six mille ans, repliquai-je en éclatant de rire ; il leur fallut ce temps-là pour perfectionner la navigation jusqu'au point de pouvoir traverser l'Océan. Les gens de la Lune savent peut-être déjà faire de petits voyages dans l'air, à l'heure qu'il est ils s'exercent ; quand ils seront plus habiles et plus expérimentés, nous les verrons, et Dieu sait quelle surprise. — Vous êtes insupportable, dit-elle, de me pousser à bout avec un raisonnement aussi creux que celui-là. — Si vous

me fâchés, repris-je, je sai bien ce que j'ajouterai encore pour le fortifier. Remarqués que le monde se développe peu à peu. Les anciens se tenoient bien sûrs que la zone torride et les zones glaciales ne pouvoient être habitées, à cause de l'excès ou du chaud ou du froid ; et du temps des Romains la carte générale de la Terre n'étoit guère plus étendue que la carte de leur empire, ce qui avoit de la grandeur en un sens, et marquoit beaucoup d'ignorance en un autre. Cependant il ne laissa pas de se trouver des hommes et dans des pays très-chauds, et dans des pays très-froids; voilà déjà le monde augmenté. Ensuite on jugea que l'Océan couvroit toute la Terre, hormis ce qui étoit connu alors, et qu'il n'y avoit point d'antipodes, car on n'en avoit jamais oui parler; et puis auroient-ils eu les pieds en haut et la tête en bas? Après ce beau raisonnement on découvre pourtant les antipodes. Nouvelle réformation à la carte , nouvelle moitié de la Terre. Vous m'entendes bien. Madame, ces antipodes-là, qu'on a trouvés contre toute espérance, devroient nous apprendre à être retenus dans nos jugemens. Le monde achèvera peut-être de se développer pour nous, on connoîtra jusqu'à la Lune. Nous n'en sommes pas encore là, parce que toute la Terre n'est pas découverte, et qu'apparemment il faut que tout cela se fasse d'ordre. Quand nous aurons bien connu notre habitation, il nous sera

permis de connoître celle de nos voisins, les gens de la Lune. — Sans mentir, dit la marquise en me regardant attentivement, je vous trouve si profond sur cette matière qu'il n'est pas possible que vous ne crojiés tout de bon ce que vous dites. — J'en serois bien fâché, répondis-je; je veux seulement vous faire voir qu'on peut assés bien soutenir une opinion chimérique pour embarrasser une personne d'esprit, mais non pas assés bien pour la persuader. Il n'y a que la vérité qui persuade, même sans avoir besoin de paroître avec toutes ses preuves. Elle entre si naturellement dans l'esprit que , quand on l'apprend pour la première fois, il semble qu'on ne fasse que s'en souvenir. — Ah ! vous me soulagés, répliqua la marquise, votre faux raisonnement m'incommodoit , et je me sens plus en état d'aller me coucher tranquillement, si vous voulés bien que nous nous retirions. »

Particularités du monde de la Lune.

Que les autres planètes sont habitées aussi.

SfW^^^ marquise voulut m'engager pendant ^ èi^^M^^ i°^^" ^ poursuivre nos entretiens, ^ " g^ mais je lui représentai que nous ne ^devions confier de telles rêveries qu'à la Lune et aux étoiles, puisqu'aussi bien elles en étoient l'objet. Nous ne manquâmes pas à aller le soir dans le parc, qui devenoit un lieu consacré à nos conversations savantes.

« J'ai bien des nouvelles à vous apprendre, lui dis-je: la Lune, que je vous disois hier qui selon toutes les apparences étoit habitée, pourroit bien ne l'être point; j'ai pensé à une chose qui met ses habitans en péril. — Je ne souffrirai point cela, répondit-elle. Hier vous m'aviés préparée à voir ces gens-là venir ici au premier jour, et aujourd'hui ils ne seroient seulement pas au monde? Vous ne vous jouerés point ainsi de moi, vous

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m'avés fait croire les habitans de la Lune, j'ai surmonté la peine que j'y avois , je les croirai. — Vous allés bien vite, repris-je, il faut ne donner que la moitié de son esprit aux choses de cette espèce que Ton croit, et en réserver une autre moitié libre, où le contraire puisse être admis, s'il en est besoin. — Je ne me paye point de sentences, répliqua-t-elle, allons au fait. Ne faut-il pas raisonner de la Lune comme de Saint-Denis? — Non, répondis-je, la Lune ne ressemble pas autant à la Terre que Saint-Denis ressemble à Paris. Le Soleil élève de la Terre et des eaux des exhalaisons et des vapeurs qui, montant en l'air jusqu'à quelque hauteur, s'y assemblent et forment les nuages. Ces nuages suspendus voltigent irrégulièrement autour de notre globe, et ombragent tantôt un pays, tantôt un autre. Qui verroit la Terre de loin remarqueroit souvent quelques changemens sur sa surface, parce qu'un grand pays couvert par des nuages seroit un endroit obscur et deviendroit plus lumineux dès qu'il seroit découvert. On verroit des taches qui changeroient de place , ou s'assembleroient diversement, ou disparoîtroient tout-à-fait. On verroit donc aussi ces mêmes changemens sur la surface de la Lune, si elle avoit des nuages autour d'elle; mais, tout au contraire, toutes ses taches Sont fixes, ses endroits lumineux le sont toujours , et voilà le malheur. A ce compte-là, le Soleil n'élève point de

vapeurs ni d'exhalaisons de dessus la Lune. C'est donc un corps infiniment plus dur et plus solide que notre Terre, dont les parties les plus subtiles se dégagent aisément d'avec les autres, et montent en haut dès qu'elles sont mises en mouvement par la chaleur. Il faut que ce soit quelques amas de rochers et de marbres où il ne se fait point d'évaporations; d'ailleurs elles se font si naturellement et nécessairement où il y a des eaux qu'il ne doit point y avoir d'eaux où il ne s'en fait point. Qui sont donc les habitans de ces rochers qui ne peuvent rien produire, et de ce pays qui n'a point d'eaux? — Et quoi ! s'écria-t-elle, il ne vous souvient plus que vous m'avés assurée qu'il y avoit dans la Lune des mers que l'on distinguoit d'ici? — Ce n'est qu'une conjecture, répondis-je, j'en suis bien fâché; ces endroits obscurs qu'on prend pour des mers ne sont peut-être que de grandes cavités. De la distance où nous sommes, il est permis de ne pas deviner tout-à-fait juste. — Mais, dit-elle, cela sufHra-t-il pour nous faire abandonner les habitans de la Lune? — Non pas tout-à-fait, Madame, répondis-je, nous ne nous déterminerons ni pour eux, ni contre eux. — Je vous avoue ma foiblesse, répliqua-t-elle , je ne suis point capable d'une si parfaite détermination, j'ai besoin de croire. Fixés -moi promptement à une opinion sur les habitans de la Lune; conservons-

les, OU anéantissons-les pour jamais, et qu'il n'en soit plus parlé; mais conservons-les plutôt, s'il se peut, j'ai pris pour eux une inclination que j'aurois de la peine à perdre. — Je ne laisserai donc pas la Lune déserte, repris-je, repeuplons-la pour vous faire plaisir. A la vérité , puisque l'apparence des taches de la^Lune ne change point, on ne peut pas croire qu'elle ait des nuages autour d'elle, qui ombragent tantôt une partie, tantôt une autre; mais ce n'est pas h dire qu'elle ne pousse point hors d'elle de vapeurs ni d'exhalaisons. Nos nuages que nous voyons portés en l'air ne sont que des exhalaisons et des vapeurs, qui au sortir de la Terre étoient séparées en trop petites parties pour pouvoir être vues, et qui ont rencontré un peu plus haut un froid qui les a resserrées et rendues visibles par la réunion de leurs parties; après quoi ce sont de gros nuages qui flotent en l'air, où ils sont des corps étrangers, jusqu'à ce qu'ils retombent en pluies. Mais ces mêmes vapeurs et ces mêmes exhalaisons se tiennent quelquefois assés dispersées pour être imperceptibles, et ne se ramassent qu'en formant des rosées très-subtiles qu'on ne voit tomber d'aucune nuée. Je suppose donc qu'il sorte des vapeurs de la Lune, car enfin il faut qu'il en sorte; il n'est pas croyable que la Lune soit une masse dont toutes les parties soient d'une égale solidité, toutes également en repos les unes

auprès des autres, toutes incapables de recevoir aucun changement par l'action du Soleil sur elles; nous ne connoissons aucun corps de cette nature, les marbres mêmes n'en sont pas; tout ce qui est le plus solide change et s'altère, ou par le mouvement secret et invisible qu'il en a en lui-même, ou par celui qu'il reçoit de dehors. Mais les vapeurs delà Lune ne se rassembleront point autour d'elle en nuages, et ne retomberont point sur elle en pluies, elles ne formeront que des rosées. Il suffit pour cela que l'air, dont apparemment la Lune est environnée en son particulier, comme notre Terre l'est du sien, soit un peu différent de notre air, et les vapeurs de la Lune un peu différentes des vapeurs de la Terre, ce qui est quelque chose de plus que vraisemblable. Sur ce pied-là il faudra que, la matière étant disposée dans la Lune autrement que sur la Terre, les effets soient différens; mais il n'importe, du moment que nous avons trouvé un mouvement intérieur dans les parties de la Lune, ou produit par des causes étrangères, voilà ses habitans qui renaissent, et nous avons le fond nécessaire pour leur subsistance. Cela nous fournira des fruits, des bleds, des eaux, et tout ce que nous voudrons. J'entens des fruits, des bleds, des eaux, à la manière de la Lune que je fais profession de ne pas connoître, le tout proportionné aux besoins de ses habitans que je ne connois pas non plus.

— C'est-à-dire, me dit la marquise, que vous savés seulement que tout est bien, sans savoir comment il est : c'est beaucoup d'ignorance sur bien peu de science; mais il faut s'en consoler. Je suis encore trop heureuse que vous ayés rendu à la Lune ses habitans. Je suis même fort contente que vous lui donniés un air qui l'enveloppe en son particulier; il me sembleroit désormais que sans cela une planète seroit trop nue.

— Ces deux airs ditîérens, repris-je, contribuent à empêcher la communication des deux planètes. S'il ne tenoit qu'à voler, que savons-nous, comme je vous disois hier, si on ne volera pas fort bien quelque jour? J'avoue pourtant qu'il n'y a pas beaucoup d'apparence. Le grand éloignement de la Lune à la Terre seroit encore une difficulté à surmonter, qui est assurément considérable; mais, quand même elle ne s'y rencontreroit pas, quand même les deux planètes seroient fort proches, il ne seroit pas possible de passer de l'air de l'une dans l'air de l'autre. L'eau est l'air des poissons, ils ne passent jamais dans l'air des oiseaux, ni les oiseaux dans l'air des poissons; ce n'est pas la, distance qui les en empêche, c'est que chacun a pour prison l'air qu'il respire. Nous trouvons que le nôtre est mêlé de vapeurs plus épaisses et plus grossières que celui de la Lune. A ce compte uni habitant de la Lune qui seroit arrivé aux confins de.

notre monde se noyeroit dès qu'il entreroit dans notre air, et nous le verrions tomber mort sur la Terre.

— Oh ! que j'aurois d'envie, s'écria la marquise, qu'il arrivât quelque grand naufrage qui répandît ici bon nombre de ces gens-là, dont nous irions considérer à notre aise les figures extraordinaires! — Mais, répliquai-je, s'ils étoient assés habiles pour naviger sur la surface extérieure de notre air, et que de là, par la curiosité de nous voir, ils nous péchassent comme des poissons, cela vous plairoitil? — Pourquoi non? répondit-elle en riant. Pour moi , je me mettrois de mon propre mouvement dans leurs filets, seulement pour avoir le plaisir de voir ceux qui m'auroient pêchée.

— Songes, répliquai- je , que vous n'arriveriés que bien malade au haut de notre air; il n'est pas respirable pour nous dans toute son étendue, i! s'en faut bien; on dit qu'il ne l'est déjà presque plus au haut de certaines montagnes; et je m'étonne bien que ceux qui ont la folie de croire que des génies corporels habitent l'air le plus pur ne disent aussi que ce qui fait que ces génies ne nous rendent que des visites et très-rares et très-courtes, c'est qu'il y en a peu d'entr'eux qui sachent plonger, et que ceux-là mêmes ne peuvent faire jusqu'au fond de cet air épais où nous sommes que des plongeons de très-peu de durée. Voilà donc bien des barrières

naturelles qui nous défendent la sortie de notxe monde et l'entrée de celui de la Lune. Tâchoni du moins pour notre consolation à deviner ce que nous pourrons de ce monde-là. Je crois, par exemple, qu'il faut qu'on y voje le ciel, le Soleil et le$ astres d'une autre couleur que nous ne les voyons. Tous ces objets ne nous paroissent qu'au travers d'une espèce de lunette naturelle qui nous les change. Cette lunette, c'est notre air mêlé comme il est de vapeurs et d'exhalaisons, et qui ne s'étend pas bien haut. Quelques modernes prétendent quf de lui-même il est bleu aussi bien que l'eau de la mer, et" que cette couleur ne paroît dans l'un et dans l'autre qu'à une grande profondeur. Le ciel, disent-ils, où sont attachées les étoiles fixes, n'a de lui-même aucune lumière, et par conséquent il devroit paroître noir; mais on le voit au travers de l'air qui est bleu, et il paroît bleu. Si cela est,jii| les rayons du Soleil et des étoiles ne peuvent pas* ser au travers de l'air sans se teindre un peu de sa couleur, et perdre autant de celle qui leur est naturelle. Mais, quand même l'air ne seroit pas coloré de lui-même, il est certain qu'au travers d'un groS' brouillard la lumière d'un flambeau qu'on voit d'ua peu loin paroit toute rougeâtre, quoique ce ne soit pas sa vraie couleur; et notre air n'est noa plus qu'un gros brouillard qui nous doit altérer la: vraie couleur et du ciel, et du Soleil, et des étoi

les. II n'appartiendroit qu'à la matière céleste de nous apporter la lumière et les couleurs dans toute leur pureté, et telles qu'elles sont. Ainsi, puisque l'air de la Lune est d'une autre nature que notre âir, ou il est teint en lui-même d'une autre couleur, ou du moins c'est un autre brouillard qui cause une autre altération aux couleurs des corps célestes. Enfin, à l'égard des gens de la Lune, cette lunette au travers de laquelle on voit tout est changée.

— Cela me fait préférer notre séjour à celui de la Lune, dit la marquise; je ne saurois croire que l'assortiment des couleurs célestes y soit aussi beau qu'il l'est ici. Mettons, si vous voulés, un ciel rouge et des étoiles vertes, l'effet n'est pas si agréable que les étoiles couleur d'or sur du bleu. — On diroit, à vous entendre, repris-je, que vous assortiriés un habit ou un meuble; mais, croyés-moi, la nature a bien de l'esprit, laissés-lui le soin d'inventer un assortiment de couleurs pour la Lune, et je vous garantis qu'il sera bien entendu. Elle n'aura pas manqué de varier le spectacle de l'univers à chaque point de vue différent, et de le varier d'une manière toujours agréable.

— Je reconnois son adresse, interrompit la marquise , elle s'est épargné la peine de changer les objets pour chaque point de vue, elle n'a changé que les lunettes, et elle a l'honneur de cette grande

diversité sans en avoir fait la dépense. Avec uq air bleu, elle nous donne un ciel bleu; et peut-être avec un air rouge elle donne un ciel rouge aux habitans de la Lune; c'est pourtant toujours le même ciel. Il me paroît qu'elle nous a mis dans l'imagination certaines lunettes au travers desquelles on voit tout, et qui changent fort les objets à l'égard de chaque homme. Alexandre voyoit la Terre comme une belle place bien propre à y établir un grand empire. Céladon ne la voyoit que comme le séjour d'Astrée. Un philosophe la voit comme une grosse planette qui va par les cieux, toute couverte de foux. Je ne crois pas que le spectacle change plus de la Terre à la Lune qu'il fait ici d'imagination à imagination.

— Le changement de spectacle est plus surprenant dans nos imaginations, repliquai-je, car ce ne sont que les mêmes objets qu'on voit si différemment ; du moins dans la Lune on peut voir d'autres objets, ou ne pas voir quelques-uns de ceux qu'on voit ici. Peut-être ne connoissent-ils point en ce pays-là l'aurore ni les crépuscules. L'air qui nous environne, et qui est élevé au-dessus de nous, reçoit clés rayons qui ne pourroient pas tomber sur la Terre; et, parce qu'il est fort grossier, il em arrête une partie, et nous les renvoyé, quoiqu'ils' ne nous fussent pas naturellement destinés. Ainsi l'aurore et les crépuscules sont une grâce que la

nature nous fait; c'est une lumière que régulièrement nous ne devrions point avoir, et qu'elle nous donne par-dessus ce qui nous est dû. Mais dans la Lune, où apparemment l'air est plus pur, il pourroit bien n'être pas si propre à renvoyer en en-bas les rayons qu'il reçoit avant que le Soleil se levé, ou après qu'il est couché. Les pauvres habitans n'ont donc point cette lumière de faveur, qui, en se fortifiant peu à peu , les prépareroit agréablement à l'arrivée du Soleil, ou qui, en s'afîoiblissant comme de nuance en nuance, les accoutumeroit à sa perte. Ils sont dans les ténèbres profondes, et tout d'un coup il semble qu'on tire un rideau, voilà leurs yeux frappés de tout l'éclat qui est dans le Soleil; ils sont dans une lumière vive et éclatante, et tout d'un coup les voilà tombés dans des ténèbres profondes. Le jour et la nuit ne sont point liés par un milieu qui tienne de l'un et de l'autre. L'arc-en-ciel est encore une chose qui manque aux gens de la Lune : car, si l'aurore est un effet de la grossièreté de l'air et des vapeurs, l'arc-enciel se forme dans les pluies qui tombent en certaines circonstances, et nous devons les plus belles choses du monde à celles qui le sont le moins. Puisqu'il n'y a autour de la Lune ni vapeurs assés grossières, ni nuages pluvieux, adieu l'arc-en-ciel avec l'aurore, et à quoi ressembleront les belles de ce pays-là ? Quelle source de comparaisons perdue !

— Je n'aurois pas grand regret à ces comparaisons-là, dit la marquise, et je trouve qu'on est assés bien récompensé dans la. Lune de n'avoir ni aurore ni arc-en-ciel : car on ne doit avoir par la même raison ni foudres ni tonnerres, puisque ce sont aussi des choses qui se forment dans les nuages. On a de beaux jours toujours sereins, pendant lesquels on ne perd point le Soleil de vue; on n'a point de nuits où toutes les étoiles ne se montrent ; on ne connoît ni les orages, ni les tempêtes, ni tout ce qui paroît être un effet de la colère du ciel. Trouvés-vous qu*on soit tant à plaindre ? — Vous me faites voir la Lune comme un séjour enchanté, répondis-je; cependant je ne sai s'il est si délicieux d'avoir toujours sur la tête, pendant des jours qui en valent quinze des nôtres, un soleil ardent dont aucun nuage ne modère la chaleur. Peut-être aussi est-ce à cause de cela que la nature a creusé dans la Lune des espèces de puits qui sont assés grands pour être apperçus par nos lunettes : car ce ne sont point des vallées qui soient entre des montagnes, ce sont des creux que l'on voit au milieu de certains lieux plats et en très-grand nombre. Que sait-on si les habitans de la Lune, incommodés par l'ardeur perpétuelle du Soleil, ne se réfugient point dans ces grands puits? ' Ils n'habitent peut-être point ailleurs, c'est là qu'ils bâtissent leurs villes. Nous voyons ici que la Rome

souterraine est plus grande que la Rome qui est sur terre. Il ne faudroit qu'ôter celle-ci, le reste

i seroit une ville à la manière de la Lune, Tout un peuple est dans un puits, et d'un puits à l'autre il y a

i des chemins souterrains pour la communication des peuples. Vous vous moqués de cette vision, j'y consens de tout mon cœur; cependant, à vous parler très-sérieusement, vous pourries vous tromper plutôt que moi. Vous croyés que les gens de la Lune doivent habiter sur la surface de leur planète, parce que nous habitons sur la surface de la nôtre ; c'est tout le contraire : puisque nous habitons sur la surface de notre planète, ils pourroient bien n'habiter pas sur la surface de la leur. D'ici là il faut que toutes choses soient bien différentes.

— Il n'importe, dit la marquise, je ne puis me résoudre à laisser vivre les habitans de la Lune dans une obscurité perpétuelle. — Vous y auriés encore plus de peine, repris-je, si vous saviés qu'un grand philosophe de l'antiquité a fait de la Lune le séjour des âmes qui ont mérité ici d'être bienheureuses. Toute leur félicité consiste en ce qu'elles y entendent l'harmonie que les corps célestes font par leurs mouvemens. Mais, comme il prétend que, quand la Lune tombe dans l'ombre de la Terre, elles ne peuvent plus entendre cette harmonie; alors, dit-il, ces âmes crient comme des désespérées, et la Lune se hâte le plus qu'elle peut de les

tirer d'un endroit si fâcheux, — Nous devrions donc , répliqua-t-elle, voir arriver ici les bienheureux de la Lune, car apparemment on nous les envoyé aussi; et dans ces deux planètes on croit avoir assés pourvu à la félicité des âmes , de les avoir transportées dans un autre monde. — Sérieusement, repris-je, ce ne seroit pas un plaisir médiocre de voir plusieurs mondes différens. Ce voyage me réjouit quelquefois beaucoup à ne le faire qu'en imagination; et que seroit-ce, si on le faisoit en effet? Cela vaudroit bien mieux que d'aller d'ici au Japon, c'est-à-dire, de ramper avec beaucoup de peine d'un point de la Terre sur un autre, pour ne voir que des hommes. — Et bien! dit-elle , faisons le voyage des planètes comme nous pourrons; qui nous en empêche? Allons nous placer dans tous ces différens points de vue, et de là considérons l'univers. N'avons -nous plus rien à voir dans la Lune? — Ce monde-là n'est pas encore épuisé, répondis-je. Vous vous souvenés bien que, les deux mouvemens par lesquels la Lune tourne sur elle-même et autour de nous étant égaux, l'un rend toujours à nos yeux ce que l'autre leur devroit dérober, et qu'ainsi elle nous présente toujours la même face. Il n'y a donc que cette moitié-là qui nous voye; et, comme la Lune doit être censée ne tourner point sur son centre à notre égard, cette moitié qui nous voit nous voit tou-

jours attachés au même endroit du ciel. Quand elle est dans la nuit, et ces nuits-là valent quinze de nos jours, elle voit d'abord un petit coin de la Terre éclairé, ensuite un plus grand, et presque d'heure en heure la lumière lui paroît se répandre sur la face de la Terre, jusqu'à ce qu'enfin elle la couvre entière; au lieu que ces mêmes changemens ne nous paroissent arriver sur la Lune que d'une nuit à l'autre, parce que nous la perdons longtemps de vue. Je voudrois bien pouvoir deviner les mauvais raisonnemens que font les philosophes de ce monde-là, sur ce que notre Terre leur paroît immobile, lorsque tous les autres corps célestes se lèvent et se couchent sur leurs têtes en quinze jours. Ils attribuent apparemment cette immobilité à sa grosseur, car elle est soixante fois plus grosse que la Lune; et, quand les poètes veulent louer les princes oisifs, je ne doute pas qu'ils ne se servent de l'exemple de ce repos majestueux. Cependant ce n'est pas un repos parfait. On voit fort sensiblement de dedans la Lune notre Terre tourner sur son centre. Imaginés-vous notre Europe, notre Asie, notre Amérique, qui se présentent à eux l'une après l'autre en petit et différemment figurées, à peu près comme nous les voyons sur les cartes. Que ce spectacle doit paroître nouveau aux voyageurs qui passent de la moitié de la Lune qui ne nous voit jamais à celle qui nous voit toujours!

8o LES MONDES

Ah ! que l'on s'est bien gardé de croire les relations des premiers qui en ont parlé, lorsqu'ils ont été de retour en ce grand pays auquel nous somnîes inconnus! — Il me vient à l'esprit, dit la marquise, que de ce pays-là dans l'autre il se fait des espèces de pèlerinages pour venir nous considérer, et qu'il y a des honneurs et des privilèges pour ceux qui ont vu une fois en leur vie la grosse planète. — Du moins, repris-je, ceux qui la voyent ont le privilège d'être mieux éclairés pendant leurs nuits; l'habitation de l'autre moitié de la Lune doit être beaucoup moins commode à cet égard-là. Mais, Madame, continuons le voyage que nous avions entrepris de faire de planète en planète, nous avons assés exactement visité la Lune. Au sortir de la Lune, en tirant vers le Soleil, on trouve Venus. Sur Venus je reprens le Saint-Denis. Venus tourne sur elle-même et autour du Soleil comme la Lune; on découvre avec les lunettes d'approche que Venus, aussi-bien que la Lune, est tantôt en croissant, tantôt en décours, tantôt pleine, selon les diverses situations oii elle est à l'égard de la Terre. La Lune, selon toutes les apparences, est habitée : pourquoi Venus ne le sera-t-elle pas aussi? — Mais, interrompit la marquise, en disant toujours pourquoi non? vous m'allés mettre des habitans dans toutes les planètes. — N'en doutés pas, répliquai-je ; ce pourquoi non a une vertu qui peu-

TROISIEME SOIR 8f

plera tout. Nous voyons que toutes les planètes sont de la même nature, toutes des corps opaques qui ne reçoivent de la lumière que du Soleil, qui se la renvoyent les uns aux autres, et qui n'ont que les mêmes mouvemens; jusque-là tout est égal. Cependant il faudroit concevoir que ces grands corps auroient été faits pour n'être point habités, que ce seroit \k leur condition naturelle, et qu'il y auroit une exception justement en faveur de la Terre toute seule. Qui voudra le croire le croye; pour moi, je ne m'y puis pas résoudre. — Je vous trouve, dit-elle, bien affermi dans votre opinion depuis quelques instans. Je viens de voir le moment que la Lune seroit déserte, et que vous ne vous en souciïés pas beaucoup; et présentement, si on osoit vous dire que toutes les planètes ne sont pas aussi habitées que la Terre , je vois bien que vous vous mettriés en colère. — Il est vrai, répondis-je, que dans le moment où vous venés de me surprendre, si vous m'eussiés contredit sur les habitans des planètes, non-seulement je vous les j aurois soutenus, mais je crois que je vous aurois I dit comment ils étoient faits. Il y a des momens pour croire, et je ne les ai jamais si bien crus que dans celui-là; présentement même que je suis un peu plus de sens froid , je ne laisse pas de trouver qu'il seroit bien étrange que la Terre fût aussi har, bitée qu'elle l'est, et que les autres planètes ne le Fontenelle. II. ii

8a LES MONDES

fussent point du tout : car ne croyés pas que nous voyions tout ce qui habite la Terre, il y a autant d'espèces d'animaux invisibles que de visibles. Nous voyons depuis l'éléphant jusqu'au ciron, là finit notre vue; mais au ciron commence une multitude infinie d'animaux , dont il est l'éléphant, et que nos yeux ne sauroient appercevoir sans secours. On a vu avec des lunettes de très-petites goûtes d'eau de pluie, ou de vinaigre, ou d'autres liqueurs, remplies de petits poissons ou de petits serpens que l'on n'auroit jamais soupçonnés d'y habiter; et quelques philosophes croyent que le goût qu'elles font sentir sont les piqueures que ces petits animaux font à la langue. Mêlés de certaines choses dans quelques-unes de ces liqueurs, ou exposés-les au Soleil , ou laissés-les se corrompre, voilà aussi-tôt de nouvelles espèces de petits animaux.

Beaucoup de corps qui paroissent solides ne sont presque que des amas de ces animaux imperceptibles, qui y trouvent pour leurs mouvemens autant de liberté qu'il leur en faut. Une feuille d'arbre est un petit monde habité par des vermisseaux invisibles, à qui elle paroît d'une étendue immense, qui y connoissent des montagnes et des abîmes, et qui, d'un côté de la feuille à l'autre, n'ont pas plus de communication avec les autres vermisseaux qui y vivent que nous avec nos anti-

TROISIEME SOIR gj

podes. A plus forte raison, ce me semble, une grosse planète sera-t-elle un monde habité. On a trouvé jusque dans des espèces de pierres trèsdures de petits vers sans nombre, qui y étoient logés de toutes parts dans des vuides insensibles, et qui ne se nourrissoient que de la substance de ces pierres qu'ils rongeoient. Figurés-vous combien il y avoit de ces petits vers, et pendant combien d'années ils subsistoient de la grosseur d'un grain de sable; et, sur cet exemple, quand la Lune ne seroit qu'un amas de rochers, je la ferois plutôt ronger par ses habitans que de n'y en pas mettre. Enfin tout est vivant, tout est animé; mettes toutes ces espèces d'animaux nouvellement découvertes, et même toutes celles que l'on conçoit aisément qui sont encore à découvrir, avec celles que l'on a toujours vues, vous trouvères assurément que la Terre est bien peuplée, et que la nature y a si libéralement répandu les animaux qu'elle ne s'est pas mise en peine que l'on en vît seulement la moitié. Croirés-vous qu'après qu'elle a poussé ici sa fécondité jusqu'à l'excès, elle a été pour toutes les autres planètes d'une stérilité à n'y rien produire de vivant ?

— Ma raison est assés bien convaincue, dit la marquise, mais mon imagination est accablée de la multitude infinie des habitans de toutes ces planètes, et embarassée de la diversité qu'il faut établir

entr'eux : car je vois bien que la nature, selon qu'elle est ennemie des répétitions, les aura tous faits différens. Mais comment se représenter cela? ~ Ce n'est pas à l'imagination à prétendre se le représenter, répondis-je, elle ne peut aller plus loin que les yeux. On peut seulement appercevoir d'une certaine vue universelle la diversité que la nature doit avoir mise entre tous ces mondes. Tous les visages sont en général sur un même modèle; mais ceux de deux grandes nations, comme des Européens, si vous voulés, et des Afriquains ou des Tartares, paroissent être faits sur deux modèles particuliers; il faudroit encore trouver le modèle des visages de chaque famille. Quel secret doit avoir eu la nature pour varier en tant de manières une chose aussi simple qu'un visage? Nous ne sommes dans l'univers que comme une petite famille, dont tous les visages se ressemblent; dans une autre planète, c'est une autre famille, dont les visages ont un autre air.

Apparemment les différences augmentent à mesure que l'on s'éloigne; et qui verroit un habitant de la Lune et un habitant de la Terre remarqueroit bien qu'ils seroient de deux mondes plus voisins qu'un habitant de la Terre et un habitant de Saturne. Ici, par exemple, on a l'usage de la voix; ailleurs on ne parle que par signes; plus loin on ne parle point du tout. Ici le raison-

nement se forme entièrement par l'expérience; ailleurs l'expérience y ajoute fort peu de chose; plus loin les vieillards n'en savent pas plus que les enfans. Ici on se tourmente de l'avenir plus que du passé; ailleurs on se tourmente du passé plus que de l'avenir; plus loin on ne se tourmente ni de l'un ni de l'autre, et ceux-là ne sont peut-être pas les plus malheureux. On dit qu'il pourroit bien nous manquer un sixième sens naturel, qui nous apprendroit beaucoup de choses que nous ignorons. Ce sixième sens est apparemment dans quelqu'autre monde, où il manque quelqu'un des cinq que nous possédons. Peut-être même y a-t-il effectivement un grand nombre de sens naturels ; mais, dans le partage que nous avons fait avec les habitans des autres planètes, il ne nous en est échu que cinq, dont nous nous contentons faute d'en connoître d'autres. Nos sciences ont de certaines bornes que l'esprit humain n'a jamais pu passer ; il y a un point où elles nous manquent tout-à-coup; le reste est pour d'autres mondes où quelque chose de ce que nous savons est inconnu. Cette planeteci jouit des douceurs de l'amour, mais elle est toujours désolée en plusieurs de ses parties par les fureurs de la guerre. Dans une autre planète on jouit d'une paix éternelle; mais au milieu de cette paix on ne connoît point l'amour, et on s'ennuye. Enfin, ce que la nature pratique en petit entre les

hommes pour la distribution du bonheur ou des talens , elle l'aura sans doute pratiqué en grand entre les mondes, et elle se sera bien souvenue de mettre en usage ce secret merveilleux qu'elle a de diversifier toutes choses, et de les égaler en même temps par les compensations.

«Etes -vous contente. Madame? ajoutai- je. Vous ai-je ouvert un assés grand champ à exercer votre imagination? Voyés-vous déjà quelques habitans de planètes? — Hélas! non, répondit-elle. Tout ce que vous me dites là est merveilleusement vain et vague, je ne vois qu'un grand je ne sai quoi où je ne vois rien. Il me faudroit quelque chose de plus déterminé, déplus marqué. — Et bien donc, repris-je, je vais me résoudre à ne vous rien cacher de ce que je sai de plus particulier. C'est une chose que je tiens de très-bon lieu, et vous en conviendrés quand je vous aurai cité mes garans. Ecoutés, s'il vous plaît, avec un peu de patience; cela sera assés long.

« Il y a dans une planète, que je ne vous nommerai pas encore, des habitans très-vifs, trèslaborieux, très-adroits; ils ne vivent que de pillage, comme quelques-uns de nos Arabes, et c'est là leur unique vice. Du reste, ils sont entr'eux d'une intelligence parfaite, travaillant sans cesse de concert et avec zélé au bien de l'Etat, et sur-tout leur chasteté est incomparable; il est vrai qu'ils n'y ont

pas beaucoup de mérite, ils sont tous stériles, point de sexe chés eux. — Mais, interrompit la marquise, n'avés-vous point soupçonné qu'on se moquoit en vous faisant cette belle relation ? Comment la nation se perpétueroit-elle ? — On ne s'est point moqué, repris-je d'un grand sens froid, tout ce que je vous dis est certain, et la nation se perpétue. Ils ont une reine qui ne les mène point à la guerre, qui ne paroît guère se mêler des affaires de l'Etat, et dont toute la royauté consiste en ce qu'elle est féconde, mais d'une fécondité étonnante. Elle fait des milliers d'enfans ; aussi ne fait-elle autre chose. Elle a un grand palais partagé en une infinité de chambres qui ont toutes un berceau préparé pour un petit prince, et elle va accoucher dans chacune de ces chambres Tune après l'autre, toujours accompagnée d'une grosse cour qui lui applaudit sur ce noble privilège dont elle jouit à l'exclusion de tout son peuple.

« Je vous entens , Madame , sans que vous parliés. Vous demandés où elle a pris des amans, ou, pour parler plus honnêtement, des maris. Il y a des reines en Orient et en Afrique qui ont publiquement des serrails d'hommes; celle-ci apparemment en a un, mais elle en fait grand mystère; et, si c'est marquer plus de pudeur, c'est aussi agir avec moins de dignité. Parmi ces Arabes qui sont toujours en action, soit chés eux, soit au dehors.

OQ leconnoît quelques étrangers en fort petit nombre, qui ressemblent beaucoup pour la figure aux naturels du pays, mais qui d'ailleurs sont fort paresseux, qui ne sortent point, qui ne font rien, et qui, selon toutes les apparences, ne seroient pas soufferts chés un peuple extrêmement actif, s'ils n'étoient destinés aux plaisirs de la reine et à l'important ministère de la propagation. En effet, si malgré leur petit nombre ils sont les pères des dix mille enfans , plus ou moins, que la reine met au monde, ils méritent bien d'être quittes de tout autre emploi; et ce qui persuade bien que c'a été leur unique fonction, c'est qu'aussi-tôt qu'elle est entièrement remplie, aussi-tôt que la reine a fait ses dix mille couches, les Arabes vous tuent sans miséricorde ces malheureux étrangers devenus inutiles à l'Etat.

— Est-ce tout ? dit la marquise. Dieu soit loué ! Rentrons un peu dans le sens commun, si nous pouvons. De bonne foi , où avés-vous pris tout ce roman-là? Quel est le poëte qui vous l'a fourni? — Je vous répète encore, lui répondis-je, que ce n'est point un roman. Tout cela se passe ici sur notre Terre, sous nos yeux. Vous voilà bien étonnée ! Oui, sous nos yeux; mes Arabes ne sont que des abeilles, puisqu'il faut vous le dire. »

Alors je lui appris l'histoire naturelle des abeilles, dont elle ne connoissoit guère que le nom. Après

quoi : « Vous voyés bien , poursuivis-je, qu'en transportant seulement sur d'autres planètes des choses quisepassent sur la nôtre, nousimaginerionsdesbisarreries qui paroîtroient extravagantes, etseroient cependant fort réelles, et nous en imaginerions sans fin: car, afin que vous le sachiés, Madame, l'histoire des insectes en est toute pleine. — Je le crois aisément, répondit-elle. N'y eût-il que les vers à soie, qui me sont plus connus que n'étoient les abeilles, ils nous fourniroient des peuples assés surprenans, qui se métamorphoseroient de manière à n'être plus du tout les mêmes, qui ramperoient pendant une partie de leur vie, et voleroient pendant l'autre; et que sai-je , moi? cent mille autres merveilles qui feront les différens caractères, les différentes coutumes de tous ces habitans inconnus. Mon imagination travaille sur le plan que vous m'avés donné, et je vais même jusqu'à leur composer des figures. Je ne vous les pourrois décrire, mais je vois pourtant quelque chose. — Pour ces figures-là , répliquai-je, je vous conseille d'en laisser le soin aux songes que vous aurés cette nuit. Nous verrons demain s'ils vous auront bien servie, et s'ils vous auront appris comment sont faits les habitans de quelque planète. »

Particularités des mondes de Venus, de ="- Mercure, de Mars, de Jupiter et de Saturne.

sa

j^^:f^ES songes ne fuient point heureux, ils ) représentèrent toujours quelque chose -Y"':ij§) qui ressembloit à ce que l'on voit ici. ^^ J'eus lieu de reprocher à la marquise ce que nous reprochent, à la vue de nos tableaux, de certains peuples qui ne font jamais que des peintures bisarres et grotesques. Bon! nous disentils, cela est tout fait comme des hommes, il n'3 a pas là d'imagination. Il fallut donc se résoudre à ignorer les figures des habitans de toutes ces planètes, et se contenter d'en deviner ce que nou pourrions, en continuant le voyage des mondeî que nous avions commencé. Nous en étions à Ve^ nus. « On est bien sûr, dis-je à la marquise, que Venus tourne sur elle-même, mais on ne sait pa;

bien en quel temps, ni par conséquent combien ses jours durent. Pour ses années, elles ne sont que de près de huit mois, puisqu'elle tourne en ce temps-là autour du Soleil. Elle est grosse comme la Terre, et par conséquent la Terre paroît à Venus de la même grandeur dont Venus nous paroît. — J'en suis bien aise, dit la marquise; la Terre pourra être pour Venus l'étoile du berger et la mère des Amours, comme Venus l'est pour nous. Ces nomslà ne peuvent convenir qu'à une petite planète qui soit jolie, claire, brillante, et qui ait un air galant. — J'en conviens, répondis-je; mais savésvous ce qui rend Venus si jolie de loin? C'est qu'elle est fort affreuse de près. On a vu avec les lunettes d'approche que ce n'étoit qu'un amas de montagnes beaucoup plus hautes que les nôtres, fort pointues, et apparemment fort sèches; et par cette disposition la surface d'une planète est la plus propre qu'il se puisse à renvoyer la lumière avec beaucoup d'éclat et de vivacité. Notre Terre, dont la surface est fort unie auprès de celle de Venus, et en partie couverte de mers, pourroit bien n'être pas si agréable à voir de loin. — Tant pis, dit la marquise, car ce seroit assurément un avantage et un agrément pour elle que de présider aux amours des habitans de Venus; ces genslà doivent bien entendre la galanterie. — Oh î sans doute, répondis-je, le menu peuple de Venus

n'est composé que de Céladons et de Silvandres, et leurs conversations les plus communes valent les plus belles de Clelie. Le climat est très-favorable aux amours. Venus est plus proche que nous du Soleil, et en reçoit une lumière plus vive et plus de chaleur. Elle est à peu près aux deux tiers de la distance du Soleil à la Terre.

— Je vois présentement, interrompit la marquise, comment sont faits les habitans de Venus. Ils ressemblent aux Mores grenadins, un petit peuple noir, brûlé du Soleil, plein d'esprit et de feu, toujours amoureux, faisant des vers, aimant la musique, inventant tous les jours des fêtes, des danses et des tournois. — Permettés-moi de vous dire, Madame, répliquai-je, que vous ne connoissés guère bien les habitans de Venus. Nos Mores grenadins n'auroient été auprès d'eux que des Lapons et des Groënlandois pour la froideur et pour la stupidité.

Mais que sera-ce des habitans de Mercure? Ils sont plus de deux fois plus proches du Soleil que nous. Il faut qu'ils soient foux à force de vivacité. Je crois qu'ils n'ont point de mémoire, non plus que la plupart des nègres; qu'ils ne font jamais de réflexion sur rien; qu'ils n'agissent qu'à l'avanture, et par des mouvemens subits, et qu'enfin c'est dans Mercure que sont les petites-maisons de l'Univers. Ils voyent le Soleil neuf fois plus grand

que nous ne le voyons; il leur envoyé une lumière si forte que, s'ils étoient ici, ils ne prendroient nos plus beaux jours que pour de très-foibles crépuscules, et peut-être n'y pourroient-ils pas distinguer les objets; et la chaleur à laquelle ils sont accoutumés est si excessive que celle qu'il fait ici au fond de l'Afrique les glaceroit. Apparemment notre fer, notre argent, notre or, se foudroient chés eux, et on ne les y verroit qu'en liqueur, comme on ne voit ici ordinairement l'eau qu'en liqueur, quoiqu'en de certains temps ce soit un corps fort solide. Les gens de Mercure ne soupçonneroient pas que dans un autre monde ces liqueurs-là, qui sont peut-être leurs rivières, sont des corps des plus durs que l'on connoisse. Leur année n'est que de trois mois. La durée de leur jour ne nous est point connue, parce que Mercure est si petit et si proche du Soleil, dans les rayons duquel il est presque toujours perdu, qu'il échappe à toute l'adresse des astronomes, et qu'on n'a pu encore avoir assés de prise sur lui pour observer le mouvement qu'il doit avoir sur son centre; mais ses habitans ont besoin qu'il achevé ce tour en peu de temps : car apparemment, brûlés comme ils sont par un grand poêle ardent suspendu sur leurs têtes, ils soupirent après la nuit. Ils sont éclairés pendant ce temps-là de Venus et de la Terre, qui leur doivent paroître assés grandes.

Pour les autres planètes, comme elles sout au-delà de la Terre vers le firmament, ils les voyent plus petites que nous ne les voyons et n'en reçoivent que bien peu de lumière.

— Je ne suis pas si touchée, dit la marquise, de cette perte-là que font les habitans de Mercure que de l'incommodité qu'ils reçoivent de l'excès de la chaleur. Je voudrois bien que nous les soulageassions un peu. Donnons à Mercure de longues et d'abondantes pluies qui le rafraîchissent, comme on dit qu'il en tombe ici dans les pays chauds pendant des quatre mois entiers, justement dans les saisons les plus chaudes.

— Cela se peut, repris-je, et même nous pouvons rafraîchir encore Mercure d'une autre façon. Il y a des pays dans la Chine qui doivent être trèschauds par leur situation, et où il fait pourtant de grands froids pendant les mois de juillet et d'août, jusque-là que les rivières se gèlent. C'est que ces contrées-là ont beaucoup de salpêtre; les exhalaisons en sont fort froides, et la force de la chaleur les fait sortir de la Terre en grande abondance. Mercure sera, si vous voulés, une petite planète toute de salpêtre, et le Soleil tirera d'ellemême le remède au mal qu'il lui pourroit faire. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la nature ne sauroit faire vivre les gens qu'où ils peuvent vivre, et que l'habitude, jointe à l'ignorance de quelque chose

de meilleur, survient, et les y fait vivre agréablement. Ainsi on pourroit même se passer dans Mercure du salpêtre et des pluies.

Après Mercure, vous savés qu'on trouve le Soleil. Il n'y a pas moyen d'y mettre d'habitans. Le pourquoi non nous manque là. Nous jugeons, par la Terre qui est habitée, que les autres corps de la même espèce qu'elle doivent l'être aussi; mais le Soleil n'est point un corps de la même espèce que la Terre, ni que les autres planètes. Il est la source de toute cette lumière que les planètes ne font que se renvoyer les unes aux autres après l'avoir reçue de lui. Elles en peuvent faire, pour ainsi dire, des échanges entr'elles, mais elles ne la peuvent produire. Lui seul tire de soi-même cette précieuse substance, il la pousse avec force de tous côtés; de là elle revient à la rencontre de tout ce qui est solide, et d'une planète à l'autre il s'épand de longues et vastes traînées de lumière qui se croisent, se traversent, et s'entrelassent en mille façons différentes, et forment d'admirables tissus de la plus riche matière qui soit au monde. Aussi le Soleil est-il placé dans le centre, qui est le lieu le plus commode d'oîi il puisse la distribuer également et animer tout par sa chaleur. Le Soleil est donc un corps particulier; mais quelle sorte de corps? On est bien embarrassé à le dire. On avoit toujours cru que c'étoit un feu très-pur; mais on

s'en désabusa au commencement de ce siècle qu'on apperçut des taches sur sa surface. Comme on avoit découvert peu de temps auparavant de nouvelles planètes dont je vous parlerai, que tout le monde philosophe n'avoit l'esprit rempli d'autre' chose, et qu'enfin les nouvelles planètes s'étoient mises à la mode, on jugea aussi-tôt que ces taches en étoient, qu'elles avoient un mouvement autour du Soleil, et qu'elles nous en cachoient nécessairement quelque partie, en tournant leur moitié obscure vers nous. Déjà les savans faisoient leur cour de ces prétendues planètes aux princes de l'Europe. Les uns leur donnoient le nom d'un prince, les autres d'un autre, et peut-être il y auroit eu querelle entr'eux à qui seroit demeuré le maître des taches pour les nommer comme il eût voulu.

— Je ne trouve point cela bon, interrompit la marquise. Vous me disiés l'autre jour qu'on avoit donné aux différentes parties de la Lune des noms de savans et d'astronomes, et j'en étois fort contente. Puisque les princes prennent pour eux la Terre, il est juste que les savans se réservent le ciel, et y dominent, mais ils n'en devroient point permettre l'entrée à d'autres. — Souffres, répondis-je, qu'ils puissent du moins, en cas de besoin, engager aux princes quelque astre ou quelque partie de la Lune. Quant aux taches du Soleil, ils n'en purent faire aucun usage. Il se trouva que ce

n'étoient point des planètes, mais des nuages, des fumées, des écumes, qui s'élèvent sur le Soleil. Elles sont tantôt en grande quantité, tantôt en petit nombre; tantôt elles disparoissent toutes; quelquefois elles se mettent plusieurs ensemble, quelquefois elles se séparent , quelquefois elles sont plus claires, quelquefois plus noires. Il y a des temps où l'on en voit beaucoup; il y en a d'autres, et même assés longs, où il n"'en paroît aucune. On croiroit que le Soleil est une matière liquide, quelques-uns disent de l'or fondu, qui bouillonne incessamment, et produit des impuretés que la force de son mouvement rejette sur sa surface; elles s'y consument, et puis il s'en produit d'autres. Imaginés-vous quels corps étrangers ce sont là; il y en a tel qui est dix-sept cens fois plus gros que la Terre, car vous saurés qu'elle est plus d'un million de fois plus petite que le globe du Soleil. Jugés par-là quelle est la quantité de cet or fondu, ou l'étendue de cette grande mer de lumière et de feu. D'autres disent, et avec assés d'apparence, que les taches, du moins pour la plupart, ne sont point des productions nouvelles, et qui se dissipent au bout de quelque temps, mais de grosses masses solides, de figure fort irréguliere, toujours subsistantes, qui tantôt flottent sur le corps liquide du Soleil, tantôt s'y enfoncent ou entièrement ou en partie, et nous présentent Fontenelle. II. i 5

différentes pointes ou éminences, selon qu'elles s'enfoncent plus ou moins, et qu'elles se tournent vers nous de différens côtés. Peut-être font-elles partie de quelque grand amas de matière solide qui sert d'aliment au feu du Soleil. Enfin, quoi que ce puisse être que le Soleil, il ne paroît nullement propre à être habité. C'est pourtant dommage, l'habitation seroit belle, on seroit au centre de tout, on verroit toutes les planètes tourner régulièrement autour de soi, au lieu que nous voyons dans leurs cours une infinité de bisarreries, qui n'y paroissent que parce que nous ne sommes pas dans le lieu propre pour en bien juger, c'est-à-dire au centre de leur mouvement. Cela n'est-il pas pitoyable? Il n'y a qu'un lieu dans le monde d'où l'étude des astres puisse être extrêmement facile, et justement dans ce lieu-là il n'y a personne. — Vous n'y songes pas, dit la marquise. Qui seroit dans le Soleil ne verroit rien, ni planètes ni étoiles fixes. Le Soleil n'efface-t-il pas tout? Ce seroient ses habitans qui seroient bien fondés à se croire seuls dans toute la nature.

— J'avoue que je m'étois trompé, répondis-je, je ne songeois qu'à la situation où est le Soleil, et non à l'effet de sa lumière; mais vous qui me redressés si à propos, vous voulés bien que je vous dise que vous vous êtes trompée aussi; les habitans du Soleil ne les verroient seulement pas. Ou ils

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ne pourroient soutenir la force de sa lumière, ou ils ne la pourroient recevoir faute d'en être à quelque distance, et, tout bien considéré, le Soleil ne seroit qu'un séjour d'aveugles. Encore un coup, il n'est pas fait pour être habité; mais voulés-vous que nous poursuivions notre voyage des mondes? Nous sommes arrivés au centre, qui est toujours le lieu le plus bas dans tout ce qui est rond; et je vous dirai en passant que pour aller d'ici là, nous avons fait un chemin de trente-trois millions de lieues. Il faudroit présentement retourner sur nos pas, et remonter. Nous retrouverons Mercure, Venus, la Terre, la Lune, toutes planètes que nous avons visitées. Ensuite c'est Mars qui se présente. Mars n'a rien de curieux que je sache; ses jours sont de plus d'une demi-heure plus longs que les nôtres^ et ses années valent deux de nos années, à un mois et demi près. Il est cinq fois plus petit que la Terre, il voit le Soleil un peu moins grand et moins vif que nous ne le voyons; enfin Mars ne vaut pas trop la peine qu'on s'y arrête. Mais la jolie chose que Jupiter avec ses quatre lunes ou satellites ! Ce sont quatre petites planètes, qui, tandis que Jupiter tourne autour du Soleil en douze ans, tournent autour de lui comme notre Lune autour de nous. — Mais, interrompit la marquise, pourquoi y a-t-il des planètes qui tournent autour d'autres planètes qui ne valent pas

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mieux qu'elles? Sérieusement, il me paroîtroit plus régulier et plus uniforme que toutes les planètes, et grandes et petites, n'eussent que le même mouvement autour du Soleil.

— Ah! Madame, répliquai-je, si vous saviés ce que c'est que les tourbillons de Descartes, ces tourbillons dont le nom est si terrible et l'idée si agréable, vous ne parleriés pas comme vous faites. — La tête me dût-elle tourner, dit-elle en riant, il est beau de savoir ce que c'est que les tourbillons. Achevés de me rendre folle, je ne me ménage plus, je ne connois plus de retenue sur la philosophie; laissons parler le monde, et donnonsnous aux tourbillons. — Je ne vous connoissois pas de pareils emportemens, repris-je; c'est dommage qu'ils n'ayent que les tourbillons pour objet. Ce qu'on appelle un tourbillon, c'est un amas de matière dont les parties sont détachées les unes des autres, et se meuvent toutes en un même sens; permis à elles d'avoir pendant ce temps-là quelques petits mouvemens particuliers, pourvu qu'elles suivent toujours le mouvement général. Ainsi un tourbillon de vent, c'est une infinité de petites parties d'air, qui tournent en rond toutes ensemble et enveloppent ce qu'elles rencontrent. Vous savés que les planètes sont portées dans la matière céleste, qui est d'une subtilité et d'une agitation prodigieuses. Tout ce grand amas

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de matière céleste, qui est depuis le Soleil jusqu'aux étoiles fixes, tourne en rond, et, emportant avec soi les planètes, les fait tourner toutes en un même sens autour du Soleil, qui occupe le centre, mais en des temps plus ou moins longs, selon qu'elles en sont plus ou moins éloignées. Il n'y a pas jusqu'au Soleil qui ne tourne sur lui-même, parce qu'il est justement au milieu de toute cette matière céleste; vous remarquerés en passant que, quand la Terre seroit dans la place où il est, elle ne pourroit encore faire moins que de tourner sur elle-même.

Voilà quel est le grand tourbillon dont le Soleil est comme le maître; mais en même temps les planètes se composent de petits tourbillons particuliers à l'imitation de celui du Soleil. Chacune d'elles, en tournant autour du Soleil, ne laisse pas de tourner autour d'elle-même, et fait tourner aussi autour d'elle en même sens une certaine quantité de cette matière céleste, qui est toujours prête à suivre tous les mouvemens qu'on lui veut donner, s'ils ne la détournent pas de son mouvement général. C'est là le tourbillon particulier de la planète, et elle le pousse aussi loin que la force de son mouvement se peut étendre. S'il faut qu'il tombe dans ce petit tourbillon quelque planète moindre que celle qui y domine, la voilà emportée par la grande, et forcée indispensablement à tour-

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ner autour d'elle, et le tout ensemble, la grande planète , la petite et le tourbillon qui les renferme, n'en tourne pas moins autour du Soleil. C'est ainsi qu'au commencement du monde nous nous fîmes suivre par la Lune, parce qu'elle se trouva dans l'étendue de notre tourbillon, et toutà-fait à notre bienséance. Jupiter, dont je commençois à vous parler, fut plus heureux ou plus puissant que nous. Il y avoit dans son voisinage quatre petites planètes, il se les assujetit toutes quatre; et nous qui sommes une planète principale, croyés-vous que nous l'eussions été, si nous nous fussions trouvés proche de lui? Il est mille fois plus gros que nous, il nous auroit engloutis sans peine dans son tourbillon, et nous ne serions qu'une lune de sa dépendance, au lieu que nous en avons une qui est dans la nôtre; tant il est vrai que le seul hasard de la situation décide souvent de toute la fortune qu'on doit avoir.

— Et qui nous assure, dit la marquise, que nous demeurerons toujours où nous sommes? Je commence à craindre que nous ne fassions la folie de nous approcher d'une planète aussi entreprenante que Jupiter, ou qu'il ne vienne vers nous pour nous absorber : car il me paroît que dans ce grand mouvement, où vous dites qu'est la matière céleste, elle devroit agiter les planètes irrégulièrement, tantôt les approcher, tantôt» les éloigner les unes des

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autres. — Nous pourrions aussi-tôt y gagner qu'y perdre, répondis-je; peut-être irions-nous soumettre à notre domination Mercure ou Mars, qui sont de plus petites planètes, et qui ne nous pourroient résister. Mais nous n'avons rien à espérer ni à craindre, les planètes se tiennent où elles sont, et les nouvelles conquêtes leur sont défendues, comme elles l'étoient autrefois aux rois de la Chine. Vous savés bien que, quand on met de l'huile avec de l'eau, l'huile surnage. Qu'on mette sur ces deux liqueurs un corps extrêmement léger, l'huile le soutiendra, et il n'ira pas jusqu'à l'eau. Qu'on y mette un autre corps plus pesant, et qui soit justement d'une certaine pesanteur, il passera au travers de l'huile, qui sera trop foible pour l'arrêter, et tombera jusqu'à ce qu'il rencontre l'eau, qui aura la force de le soutenir. Ainsi, dans cette liqueur composée de deux liqueurs qui ne se mêlent point, deux corps inégalement pesans se mettent naturellement à deux places différentes, et jamais l'un ne montera ni l'autre ne descendra. Qu'on mette encore d'autres liqueurs qui se tiennent séparées, et qu'on y plonge d'autres corps, il arrivera la même chose. Représentés-vous que la matière céleste qui remplit ce grand tourbillon a différentes couches qui s'enveloppent les unes les autres, et dont les pesanteurs sont différentes, comme celles de l'huile et de l'eau et des autres

liqueurs. Les planètes ont aussi différentes pesanteurs; chacune d'elles par conséquent s'arrête dans la couche qui a précisément la force nécessaire pour la soutenir, et qui lui fait équilibre, et vous voyés bien qu'il n'est pas possible qu'elle en sorte jamais.

— Je conçois, dit la marquise, que ces pesanteurs-là règlent fort bien les rangs. Plût à Dieu qu'il y eût quelque chose de pareil qui les réglât parmi nous, et qui fixât les gens dans les places qui leur sont naturellement convenables! Me voilà fort en repos du côté de Jupiter. Je suis bien aise qu'il nous laisse dans notre petit tourbillon avec notre Lune unique. Je suis d'humeur à me borner aisément, et je ne lui envie point les quatre qu'il a.

— Vous auriés tort de les lui envier, repris-je, il n'en a point plus qu'il ne lui en faut. Il est cinq fois plus éloigné du Soleil que nous, c'est-à-dire qu'il en est à cent soixante-cinq millions de lieues, et par conséquent ses lunes ne reçoivent et ne lui renvoyent qu'une lumière assés foible. Le nombre supplée au peu d'effet de chacune. Sans cela, comme Jupiter tourne sur lui-même en dix heures, et que ses nuits, qui n'en durent que cinq, sont fort courtes, quatre lunes ne paroîtroient pas si nécessaires. Celle qui est la plus proche de Jupiter fait son cercle autour de lui en quarante-deux heures,

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la seconde en trois jours et demi, la troisième en sept, la quatrième en dix-sept, et par l'inégalité même de leur cours elles s'accordent à lui donner les plus jolis spectacles du monde. Tantôt elles se lèvent toutes quatre ensemble, et puis se séparent presque dans le moment; tantôt elles sont toutes à leur midi rangées l'une au-dessus de l'autre; tantôt on les voit toutes quatre dans le ciel à des distances égales; tantôt, quand deux se lèvent, deux autres se couchent; sur-tout j'aimerois à voir ce jeu perpétuel d'éclipsés qu'elles font : car il ne se passe point de jour qu'elles ne s'éclipsent les unes les autres, ou qu'elles n'éclipsent le Soleil; et assurément, les éclipses s'étant rendues si familières en ce monde-là, elles y sont un sujet de divertissement, et non pas de frayeur comme en celui-ci.

— Et vous ne manquerés pas, dit la marquise, à faire habiter ces quatre lunes, quoique ce ne soient que de petites planètes subalternes, destinées seulement à en éclairer une autre pendant ses nuits? — N'en doutés nullement, répondis-je. Ces planètes n'en sont pas moins dignes d'être habitées, pour avoir le malheur d'être asservies à tourner autour d'une autre plus importante.

— Je voudrois donc, reprit-elle, que les habitans des quatre lunes de Jupiter fussent comme des colonies de Jupiter; qu'elles eussent reçu de

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lui, s'il étoit possible, leurs loix et leurs coutumes; que par conséquent elles lui rendissent quelque sorte d'hommage, et ne regardassent la grande planète qu'avec respect. — Ne faudroit-il point aussi, lui dis-je, que les quatre lunes envoyassent de temps en temps des députés dans Jupiter, pour lui prêter serment de fidélité? Pour moi, je vous avoue que le peu de supériorité que nous avons sur les gens de notre lune me fait douter que Jupiter en ait beaucoup sur les habitans des siennes; et je crois que l'avantage auquel il puisse le plus raisonnablement prétendre, c'est de leur faire peur. Par exemple, dans celle qui est la plus proche de lui, ils le voyent seize cens fois plus grand que notre Lune ne nousparoît; quelle monstrueuse planète suspendue sur leurs têtes ! En vérité, si les Gaulois craignoient anciennement que le ciel ne tombât sur eux et ne les écrasât , les habitans de cette lune auroient bien plus de sujet de craindre une chute de Jupiter. — C'est peut-être là aussi la frayeur qu'ils ont, dit-elle, au lieu de celle des éclipses dont vous m'avés assuré qu'ils sont exempts, et qu'il faut bien remplacer par quelque autre sotise. — Il le faut de nécessité absolue, répondis-je. L'inventeur du troisième système dont je vous parlois l'autre jour, le célèbre Ticho- Brahé, un des plus grands astronomes qui furent jamais, n'avoit garde de craindre les éclipses,

comme le vulgaire les craint; il passoit sa vie avec elles. Mais croiriés-vous bien ce qu'il craignoit en leur place? Si, en sortant de son logis, la première personne qu'il rencontroit étoit une vieille, si un lièvre traversoit son chemin, Ticho-Brahé crojoit que la journée devoit être malheureuse, et retournoit promptement se renfermer chés lui, sans oser commencer la moindre chose.

— Il ne seroit pas juste, reprit-elle, après que cet homme-là n'a pu se délivrer impunément de la crainte des éclipses, que les habitans de cette lune de Jupiter, dont nous parlions, en fussent quittes à meilleur marché. Nous ne leur ferons pas de quartier, ils subiront la loi commune; et, s'ils sont exempts d'une erreur, ils donneront dans quelque autre ; mais, comme je ne me pique pas de la pouvoir deviner, éclaircissés-moi, je vous prie, une autre difficulté qui m'occupe depuis quelques momens. Si la Terre est si petite à l'égard de Jupiter, Jupiter nous voit-il? Je crains que nous ne lui soyons inconnus.

— De bonne foi, je crois que cela est ainsi, répondis-je. Il faudroit qu'il vît la Terre cent fois plus petite que nous ne le voyons. C'est trop peu, il ne la voit point. Voici seulement ce que nous pouvons croire de meilleur pour nous. Il y aura dans Jupiter des astronomes qui, après avoir bien pris de la peine à composer des lunettes excellentes,

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après avoir choisi les plus belles nuits pour observer, auront enfin découvert dans les cieux une très-petite planète qu'ils n'avoient jamais vue. D'abord le Journal des Savans de ce pays-là en parle; le peuple de Jupiter, ou n'en entend point parler, ou n'en fait que rire ; les philosophes, dont cela détruit les opinions, forment le dessein de n'en rien croire; il n'y a que les gens très-raisonnables qui en veulent bien douter. On observe encore, on revoit la petite planète; on s'assure bien que ce n'est point une vision; on commence même à soupçonner qu'elle a un mouvement autour du Soleil; on trouve, au bout de mille observations, que ce mouvement est d'une année; et enfin, grâce à toutes les peines que se donnent les savans, on sait dans Jupiter que notre Terre est au monde. Les curieux vont la voir au bout d'une lunette, et la vue à peine peut-elle encore l'attraper.

— Si ce n'étoit, dit la marquise, qu'il n'est point trop agréable de savoir qu'on ne nous peut découvrir de dedans Jupiter qu'avec des lunettes d'approche, je me représenterois avec plaisir ces lunettes de Jupiter dressées vers nous, comme les nôtres le sont vers lui, et cette curiosité mutuelle avec laquelle les plaaetes s'entreconsiderent et demandent l'une de l'autre; Quel monde est-ce /à? Quelles gens Vhabitent ?

— Cela ne va pas si vite que vous pensés, répliquai-je. Quand on verroit notre Terre de dedans Jupiter, quand on l'y connoîtroit, notre Terre ce n'est pas nous; on n'a pas le moindre soupçon qu'elle puisse être habitée. Si quelqu'un vient à se l'imaginer, Dieu sait comme tout Jupiter se moque de lui. Peut-être même sommesnous cause qu'on y a fait le procès à des philosophes qui ont voulu soutenir que nous étions. Cependant je croirois plus volontiers que les habitans de Jupiter sont assés occupés à faire des découvertes sur lleur planète pour ne songer point du tout à nous. Elle est si grande que, s'ils navigent, assurément leurs Christophes Colombs ne sauroient manquer d'emploi. Il faut que les peuples de ce monde-là ne connoissent pas seulement de réputation la centième partie des autres peuples; au lieu que dans Mercure, qui est fort petit, ils sont tous voisins les uns des autres; ils vivent familièrement ensemble, et ne comptent que pour une promenade de faire le tour de leur monde. Si on ne nous voit point dans Jupiter, vous jugés bien qu'on y voit encore moins Venus qui est plus éloignée de lui, et encore moins Mercure qui est et plus petit et plus éloigné. En récompense ses habitans voyent leurs quatre lunes, et Saturne avec les siennes, et Mars. Voilà assés de planètes pour embarrasser ceux d'entre eux qui sont astronomes;

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la nature a eu la bonté de leur cacher ce qui en reste dans l'univers.

— Quoi ! dit la marquise, vous comptés cela pour une grâce? — Sans doute, répondis-je. Il y a dans tout ce grand tourbillon seize planètes. La nature, qui veut nous épargner la peine d'étudier tous leurs mouvemens, ne nous en montre que sept; n'est-ce pas là une assés grande faveur? Mais nous, qui n'en sentons pas le prix, nous faisons si bien que nous attrapons les neuf autres qui avoient été cachées; aussi en sommes-nous punis par les grands travaux que l'astronomie demande présentement.

— Je vois, reprit-elle, par ce nombre de seize planètes, qu'il faut que Saturne ait cinq lunes. — Il les a aussi, répliquai-je, et avec d'autant plus de justice que, comme il tourne en trente ans autour du Soleil , il a des pays où la nuit dure quinze ans, par la même raison que sur la Terre, qui tourne en un an, il y a des nuits de six mois sous les pôles. Mais, Saturne étant deux fois plus éloigné du Soleil que Jupiter, et par conséquent dix fois plus que nous, ses cinq lunes si foiblement éclairées lui donneroient-elles assés de lumière pendant ses nuits? Non, il a encore une ressource singulière et unique dans tout l'univers connu. C'est un grand cercle et un grand anneau assez large qui l'environne, et qui, étant assez élevé pour être

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presque entièrement hors de l'ombre du corps de cette planète, réfléchit la lumière du Soleil dans des lieux qui ne le voyent point, et la réfléchit de plus près et avec plus de force que toutes les cinq lunes, parce qu'il est moins élevé que la plus basse.

— En vérité, dit la marquise, de l'air d'une personne qui rentroit en elle-même avec étonnement, tout cela est d'un grand ordre; il paroît bien que la nature a eu en vue les besoins de quelques êtres vivans, et que la distribution des lunes n'a pas été faite au hasard. Il n'en est tombé en partage qu'aux planètes éloignées du Soleil, à la Terre, à Jupiter, à Saturne : car ce n'étoit pas la peine d'en donner à Venus et à Mercure, qui ne reçoivent que trop de lumière, dont les nuits sont fort courtes, et qui les comptent apparemment pour de plus grands bienfaits de la nature que leurs jours mêmes. Mais attendes, il me semble que Mars, qui est encore plus éloigné du Soleil que la Terre, n'a point de lune. — On ne peut pas vous le dissimuler, répondis-je, il n'en a point, et il faut qu'il ait pour ses nuits des ressources que nous ne savons pas. Vous avés vu des phosphores, de ces matières liquides ou sèches qui, en recevant la lumière du Soleil, s'en imbibent et s'en pénétrent, et ensuite jettent un assés grand éclat dans l'obscurité. Peut-être Mars a-t-il de grands ro-

chers fort élevés, qui sont des phosphores naturels, et qui prennent pendant le jour une provision de lumière qu'ils rendent pendant la nuit. Vous ne sauriés nier que ce ne fût un spectacle assez agréable de voir tous ces rochers s'allumer de toutes parts dés que le Soleil seroit couché, et faire sans aucun art des illuminations magnifiques, qui ne pourroient incommoder par leur chaleur. Vous savez encore qu'il y a, en Amérique, des oiseaux qui sont si lumineux dans les ténèbres qu'on s'en peut servir pour lire. Que savons-nous si Mars n'a point un grand nombre de ces oiseaux qui, dès que la nuit est venue, se dispersent de tous côtés et vont répandre un nouveau jour.

— Je ne me contente, reprit-elle, ni de vos rochers ni de vos oiseaux. Cela ne laisseroit pas d'être joli; mais, puisque la nature a donné tant de lunes à Saturne et à Jupiter, c'est une marque qu'il faut des lunes. J'eusse été bien aise que tous les mondes éloignés du Soleil en eussent eu, si Mars ne nous fût point venu faire une exception désagréable.— Ah! vraiment, répliquai-je, si vous vous mêliés de philosophie plus que vous ne faites, il faudroit bien que vous vous accoutumassiés à voir des exceptions dans les meilleurs systèmes. Il y a toujours quelque chose qui y convient le plus juste du monde, et puis quelque chose aussi qu'on y fait convenir comme on peut, ou qu'on laisse

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là si on désespère d'en pouvoir venir à bout. Usons-en de même pour Mars puisqu'il ne nous est point favorable, et ne parlons point de lui. Nous serions bien étonnés, si nous étions dans Saturne, de voir sur nos têtes pendant la nuit ce grand anneau qui iroit en forme de demi-cercle d'un bout à l'autre de l'horizon, et qui, nous renvoyant la lumière du Soleil, feroit l'effet d'une lune continue. — Et ne mettrons-nous point d'habitans dans ce grand anneau ? interrompit-elle en riant. — Quoique je sois d'humeur, répondis-je, à en envoyer par tout assés hardiment, je vous avoue que je n'oserois en mettre là, cet anneau me paroît une habitation trop irréguliere. Pour les cinq petites lunes on ne peut pas se dispenser de les peupler. Si cependant l'anneau n'étoit , comme quelques-uns le soupçonnent, qu'un cercle de lunes qui se suivissent de fort près et eussent un mouvement égal, et que les cinq petites lunes fussent cinq échapées de ce grand cercle, que de mondes dans le tourbillon de Saturne ! Quoi qu'il en soit, les gens de Saturne sont assés misérables, même avec le secours de l'anneau. Il leur donne la lumière, mais quelle lumière dans l'éloignement où il est du Soleil ! Le Soleil même, qu'ils voyant cent fois plus petit que nous ne le voyons, n'est pour eux qu'une petite étoile blanche et pâle, qui n'a qu'un éclat et une chaleur bien foible; et si Fontenelle. IL i5

VOUS les mettiés dans nos pays les plus froids, dans la Groënlande ou dans la Lapponie, vous les vernés suer à grosses goûtes et expirer de chaud. S'ils avoient de l'eau, ce ne seroit point de l'eau pour eux, mais une pierre polie, un marbre; et l'esprit de vin, qui ne gèle jamais ici, y seroit dur comme nos diamans.

— Vous me donnés une idée de Saturne qui me glace, dit la marquise, au lieu que tantôt vous m'échauffiés en me parlant de Mercure. — Il faut bien, répliquai-je, que les deux mondes qui sont aux extrémités de ce grand tourbillon soient opposés en toutes choses.

— Ainsi, reprit-elle, on est bien sage dans Saturne : car vous m'avés dit que tout le monde étoit fou dans Mercure. — Si on n'est pas bien sage dans Saturne, repris-je, du moins, selon toutes les apparences, on y est bien flegmatique. Ce sont gens qui ne savent ce que c'est que de rire, qui prennent toujours un jour pour répondre à la moindre question qu'on leur fait, et qui eussent trouvé Caton d'Utique trop badin et trop folâtre.

— Il me vient une pensée, dit-elle. Tous les habitans de Mercure sont vifs, tous ceux de Saturne sont lents. Parmi nous les uns sont vifs, les autres lents : cela^ne viendroit-il point de ce que, notre Terre étant justement au milieu des autres

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mondes, nous participons des extrémités? Il n'y a point pour les hommes de caractère fixe et déterminé; les uns sont faits comme les habitans de Mercure, les autres comme ceux de Saturne, et nous sommes un mélange de toutes les espèces qui se trouvent dans les autres planètes. — J'aime assés cette idée, repris-je; nous formons un assemblage si bisarre qu'on pourroit croire que nous serions ramassés de plusieurs mondes difîérens. A ce compte il est assés commode d'être ici, on y voit tous les autres mondes en abrégé.

— Du moins, reprit la marquise, une commodité fort réelle qu'a notre monde par sa situation, c'est qu'il n'est ni si chaud que celui de Mercure ou de Venus, ni si froid que celui de Jupiter ou de Saturne. De plus, nous sommes justement dans un endroit de la Terre où nous ne sentons l'excès ni du chaud ni du froid. En vérité, si un certain philosophe rendoit grâces à la nature d'être homme, et non pas bête, Grec, et non pas Barbare, moi je veux lui rendre grâces d'être sur la planète la plus tempérée de l'univers, et dans un des lieux les plus tempérés de cette planète. — Si vous m'en croyés. Madame, répondis-je, vous lui rendrés grâces d'être jeune, et non pas vieille; jeune et belle, et non pas jeune et laide ; jeune et belle Françoise, et non pas jeune et belle Italienne. Voilà bien d'autres sujets de reconnoissance que ceux que vous tirés

m6 les mondes

de la situation de votre tourbillon ou de la température de votre pays.

— Mon Dieu! répliqua-t-elle, laissés-moi avoir de la reconnoissance sur tout, jusque sur le tourbillon où je suis placée. La mesure de bonheur qui nous a été donnée est assés petite, il n'en faut rien perdre, et il est bon d'avoir pour les choses les plus communes et les moins considérables un goût qui les mette à profit. Si on ne vouloit que des plaisirs vifs, on en auroit peu, on les attendroit long-temps, et on les payeroit bien. — Vous me promettes donc, répliquai-je, que si on vous proposoit de ces plaisirs vifs, vous vous souviendriés des tourbillons et de moi, et que vous ne nous négligeriés pas tout-à-fait? — Oui, répondit-elle, mais faites que la philosophie me fournisse toujours des plaisirs nouveaux. — Du moins pour demain, répondis-je, j'espère qu'ils ne vous manqueront pas. J'ai des étoiles fixes, qui passent tout ce que vous avés vu jusqu'ici. » \

CINQ,UIÉME SOIR

Que les étoiles fixes sont autant de soleils, dont chacun éclaire un monde.

A marquise sentit une vraie impa-

^^^ tience de savoir ce que les étoiles M^» fi,,.. j..,:.„j„.:„„. ., c . n-.L,

^^^^ fixes deviendroient. « Seront-elles ha- ^=^^^}, bitées comme les planètes ? me dit-elle.

Ne le seront-elles pas? Enfin, qu'en ferons-nous? — Vous le devineriés peut-être, si vous en aviés bien envie, répondis-je. Les étoiles fixes ne sauroient être moins éloignées de la Terre que de vingt-sept mille six cens soixante fois la distance d'ici au Soleil, qui est de trente-trois millions de lieues; et si vous fàchiés un astronome, il les mettroit encore plus loin. La distance du Soleil à Saturne, qui est la planète la plus éloignée, n'est que de trois cens trente millions de lieues; ce n'est rien par rapport à la distance du Soleil ou de la Terre aux étoiles fixes, et on ne prend pas la peine de la compter. Leur lumière, comme vous

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voyés, est assés vive et assés éclatante. Si elles la recevoient du Soleil, il faudroit qu'elles la reçussent déjà bien foible après un si épouventable trajet; il faudroit que, par une réflexion qui l'affoibliroit encore beaucoup, elles nous la renvoyassent à cette même distance. Il seroit impossible qu'une lumière qui auroit essuyé une réflexion, et fait deux fois un semblable chemin, eût cette force et cette vivacité qu'a celle des étoiles fixes. Les voilà donc lumineuses par elles-mêmes, et toutes, en un mot, autant de soleils.

— Ne me trompé-je point, s'écria la marquise, ou si je vois où vous me voulés mener? M'allésvous dire : Les étoiles fixes sont autant de soleils, notre Soleil est le centre d'un tourbillon qui tourne, autour de lui ; pourquoi chaque étoile fixe ne serat-elle pas aussi le centre d'un tourbillon qui aura un mouvement autour d'elle? Notre Soleil a des planètes quil éclaire ; pourquoi chaque étoile fixe n'en aura-t-elle pas aussi qu'elle éclairera? — Je n'ai à vous répondre, iui dis-je, que ce que répondit Phèdre à Enone : C'est toi qui Vas nommé.

— Mais, reprit-elle, voilà l'univers si grand que je m'y perds, je ne sai plus où je suis, je ne suis plus rien. Quoi! tout sera divisé en tourbillons jettes confusément les uns parmi les autres? Chaque étoile sera le centre d'un tourbillon, peutêtre aussi grand que celui où nous sommes? Tout

cet espace immense qui comprend notre Soleil et nos planètes ne sera qu'une petite parcelle de l'univers? Autant d'espaces pareils que d'étoiles fixes? Cela me confond, me trouble, m'épouvante. — Et moi, répondis-je, cela me met à mon aise. Quand le ciel n'étoit que cette voûte bleue où les étoiles étoient clouées , l'univers me paroissoit petit et étroit, je m'y sentois comme oppressé. Présentement qu'on a donné infiniment plus, d'étendue et de profondeur à cette voûte en la partageant en mille et mille tourbillons, il me semble que je respire avec plus de liberté, et que je suis dans un plus grand air, et assurément l'univers a tout une autre magnificence. La nature n'a rien épargné en le produisant; elle a fait une profusion de richesses tout-à-fait digne d'elle. Rien n'est si beau à se représenter que ce nombre prodigieux de tourbillons, dont le milieu est occupé par un soleil qui fait tourner des planètes autour de lui. Les habitans d'une planète d'un de ces tourbillons infinis voyent de tous côtés les soleils des tourbillons dont ils sont environnés; mais ils n'ont garde d'en voir les planètes, qui, n'ayant qu'une lumière foible empruntée de leur soleil, ne la poussent point au-delà de leur monde.

— Vous m'ofîrés, dit-elle, une espèce de perspective si longue que la vue n'en peut attraper le bout. Je vois clairement les habitans de la Terre;

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ensuite vous me faites voir ceux de la Lune et des t autres planètes de notre tourbillon assés clairement | à la vérité, mais moins que ceux de la Terre; après eux viennent les habitans des planètes des autres tourbillons. Je vous avoue qu'ils sont tout-à-fait dans l'enfoncement, et que, quelque effort que je fasse pour les voir, je ne les apperçois presque point. Et en effet ne sont-ils pas presque anéantis par l'expression même dont vous êtes obligé de vous servir en parlant d'eux? Il faut que vous les appelliés les habitans d'une des planètes de l'un de ces tourbillons dont le nombre est infini. Nousmêmes, à qui la même expression convient, avoués que vous ne sauriés presque plus nous démêler au milieu de tant de mondes. Pour moi, je commence à voir la Terre si effroyablement petite que je ne crois pas avoir désormais d'empressement pour aucune chose. Assurément, si on a tant d'ardeur de s'agrandir, si on fait desseins sur desseins, si on se donne tant de peine, c'est que l'on ne connoît pas les tourbillons. Je prétens bien que ma paresse profite de mes nouvelles lumières; et, quand on me reprochera mon indolence, je répondrai : Ah! si vous saviés ce que c'est que les étoiles fixes! — Il faut qu'Alexandre ne l'ait pas sû,repliquai-je, car un certain auteur, qui tient que la Lune est habitée, dit fort sérieusement qu'il n'étoit pas possible qu'Aristote ne fût dans une opinion

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si raisonnable (comment une vérité eût-elle échapé à Aristote ?), mais qu'il n'en voulut jamais rien dire, de peur de fâcher Alexandre, qui eût été au désespoir de voir un monde qu'il n'eût pas pu conquérir. A plus forte raison lui eût-on fait mystère des tourbillons des étoiles fixes, quand on les eût connues en ce temps-là; c'eût été faire trop mal sa cour que de lui en parler. Pour moi qui les connois, je suis bien fâché de ne pouvoir tirer d'utilité de la connoissance que j'en ai. Ils ne guérissent tout au plus, selon votre raisonnement, que de l'ambition et de l'inquiétude, et je n'ai point ces maladies-là. Un peu de foiblesse pour ce qui est beau, voilà mon mal, et je ne crois pas que les tourbillons y puissent rien. Les autres mondes vous rendent celui-ci petit, mais ils ne vous gâtent point de beaux yeux ou une belle bouche, cela vaut toujours son prix en dépit de tous les mondes possibles.

— C'est une étrange chose que l'amour, répondit-elle en riant; il se sauve de tout, et il n'y a point de système qui lui puisse faire de mal. Mais aussi parlés-moi franchement, votre système est-il bien vrai? Ne me déguisés rien, je vous garderai le secret. Il me semble qu'il n'est appuyé que sur une petite convenance bien légère. Une étoile fixe est lumineuse d'elle-même comme le Soleil; par conséquent il faut qu'elle soit, comme

ie Soleil, le centre et l'âme d'un monde, et qu'elle ait ses planètes qui tournent autour d'elle. Cela est-il d'une nécessité absolue? — Ecoutés, Madame, répondis-je, puisque nous sommes en humeur de mêler toujours des folies de galanterie à nos discours les plus sérieux, les raisonnemens de mathématique sont faits comme l'amour. Vous ne sauriés accorder si peu de chose à un amant que bientôt après il ne faille lui en accorder davantage, et à la fin cela va loin. De même, accordés à un mathématicien le moindre principe, il va vous en tirer une conséquence qu'il faudra que vous lui accordiés aussi; et de cette conséquence encore une autre; €t malgré vous-même il vous mené si loin qu'à peine le pouvés-vous croire. Ces deux sortes de gens-là prennent toujours plus qu'on ne leur donne. Vous convenés que quand deux choses sont semblables en tout ce qui me paroît, je les puis croire aussi semblables en ce qui ne me paroît point, s'il n'y a rien d'ailleurs qui m'en empêche. De-là j'ai tiré que la Lune étoit habitée, parce qu'elle ressemble à la Terre; les autres planètes, parce qu'elles ressemblent à la Lune. Je trouve que les étoiles fixes ressemblent à notre Soleil, je leur attribue tout ce qu'il a. Vous êtes engagée trop avant pour pouvoir reculer, il faut franchir le pas de bonne grâce. — Mais, dit-elle, sur le pied de cette ressemblance que vous mettes entre les étoiles

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fixes et notre Soleil, il faut que les gens d'un autre grand tourbillon ne le voyent que comme une petite étoile fixe, qui se montre à eux seulement pendant leurs nuits.

— Cela est hors de doute, répondis-je. Notre Soleil est si proche de nous, en comparaison des soleils des autres tourbillons, que sa lumière doit avoir infiniment plus de force sur nos yeux que la leur. Nous ne voyons donc que lui quand nous le voyons, et il efface tout; mais dans un autre grand tourbillon, c'est un autre soleil qui y domine, et il efface à son tour le nôtre, qui n'y paroît que pendant les nuits avec le reste des autres soleils étrangers, c'est-à-dire des étoiles fixes. On l'attache avec elles à cette grande voûte du ciel, et il y fait partie de quelque Ourse, ou de quelque Taureau. Pour les planètes qui tournent autour de lui, notre Terre, par exemple, comme on ne les voit point de si loin, on n'y songe seulement pas. Ainsi tous les soleils sont soleils de jour pour le tourbillon où ils sont placés, et soleils de nuit pour tous les autres tourbillons. Dans leur monde ils sont uniques en leur espèce; par tout ailleurs ils ne servent qu'à faire nombre. — Ne faut-il pas pourtant, reprit-elle, que les mondes, malgré cette égalité, différent en mille choses, car un fond de ressemblance ne laisse pas de porter des différences infinies?

— Assurément, repris-je, mais la difficulté est de deviner. Que sai-je? Un tourbillon a plus de planètes qui tournent autour de son soleil, un autre en a moins. Dans l'un il y a des planètes subalternes qui tournent autour de planètes plus grandes; dans l'autre il n'y en a point. Ici elles sont toutes ramassées autour de leur soleil, et font comme un petit peloton, au-delà duquel s'étend un grand espace vuide qui va jusqu'aux tourbillons voisins; ailleurs elles prennent leur cours vers les extrémités du tourbillon, et laissent le milieu vuide. Je ne doute pas même qu'il ne puisse y avoir quelques tourbillons déserts et sans planètes; d'autres dont le soleil, n'étant pas au centre, ait un véritable mouvement, et emporte ses planètes avec soi ; d'autres dont les planètes s'élèvent ou s'abaissent à l'égard de leur soleil par le changement de l'équilibre qui les tient suspendues. Enfin que voudriés-vous ? En voilà bien assés pour un homme qui n'est jamais sorti de son tourbillon.

— Ce n'en est guère, répondit-elle, pour la quantité des mondes. Ce que vous dites ne suffit que pour cinq ou six, et j'en vois d'ici des milliers.

— Que seroit-ce donc, repris-je, si je 'vous disois qu'il y a bien d'autres étoiles fixes que celles que vous voyés; qu'avec des lunettes on en découvre un nombre infini qui ne se montrent

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point aux yeux, et que dans une seule constellation, où l'on en comptoit peut-être douze ou quinze , il s'en trouve autant que l'on en voyoit auparavant dans le ciel ?

— Je vous demande grâce, s'écria-t-elle, je me rends; vous m'accables de mondes et de tourbillons. — Je sai bien, ajoutai-je, ce que je vous garde. Vous voyez cette blancheur qu'on appelle la Voie de lait. Vous figureriés-vous bien ce que c'est? Une infinité de petites étoiles invisibles aux yeux à cause de leur petitesse, et semées si près les unes des autres qu'elles paroissent former une lueur continue. Je voudrois que vous vissiés avec des lunettes cette fourmilliere d'astres et cette graine de mondes.. Ils ressemblent en quelque sorte aux îles Maldives, à ces douze mille petites iles ou bancs de sable, séparés seulement par des canaux de mer que l'on sauteroit presque comme des fossés. Ainsi les petits tourbillons de la Voie de lait sont si serrés qu'il me semble que d'un monde à l'autre on pourroit se parler, ou même se donner la main. Du moins je crois que les oiseaux d'un monde passent aisément dans un autre, et que l'on y peut dresser des pigeons à porter des lettres, comme ils en portent ici dans le Levant d'une ville à une autre. Ces petits mondes sortent apparemment de la régie générale, par laquelle un soleil dans son tourbillon efface, dès qu'il paroît.

tous les soleils étrangers. Si vous êtes dans un des petits tourbillons de la Voie de lait, votre soleil n'est presque pas plus proche de vous, et n'a pas sensiblement plus de force sur vos yeux que cent mille autres soleils des petits tourbillons voisins. Vous voyés donc votre ciel briller d'un nombre infini de feux qui sont fort proches les uns des autres, et peu éloignés de vous. Lorsque vous perdes de vue votre soleil particulier, il vous en reste encore assés, et votre nuit n'est pas moins éclairée que le jour, du moins la différence ne peut pas être sensible, et, pour parler plus juste, vous n'avés jamais de nuit. Ils seroient bien étonnés, les gens de ces mondes-là, accoutumés comme ils sont à une clarté perpétuelle, si on leur disoit qu'il y a des malheureux qui ont de véritables nuiis , qui tombent dans des ténèbres profondes, et qui, quand ils jouissent de la lumière, ne vojent même qu'un seul soleil. Ils nous regarderoient comme des estres disgraciés de la nature, et notre condition les feroit frémir d'horreur.

— Je ne vous demande pas, dit la marquise, s'il y a des lunes dans les mondes de la Voie de lait; je vois bien qu'elles n'y seroient de nul usage aux planètes principales, qui n'ont point de nuit, et qui d'ailleurs marchent dans des espaces trop étroits pour s'embarrasser de cet attirail de planètes subalternes. Mais savés-vous bien qu'à

force de me multiplier les mondes si libéralement, vous me faites naître une véritable difficulté? Les tourbillons dont nous voyons les soleils touchent le tourbillon où nous sommes. Les tourbillons sont ronds, n'est-il pas vrai? et comment tant de boules en peuvent-elles toucher une seule? Je veux m'imaginer cela, et je sens bien que je ne le puis.

— Il y a beaucoup d'esprit, répondis-je, à avoir cette difficulté-là, et même à ne la pouvoir résoudre : car elle est très-bonne en soi, et, de la manière dont vous la concevés, elle est sans réponse, et c'est avoir bien peu d'esprit que de trouver des réponses à ce qui n'en a point. Si notre tourbillon étoit de la figure d'un dé, il auroit six faces plates, et seroit bien éloigné d'être rond; mais sur chacune de ces faces on y pourroit mettre un tourbillon de la même figure^. Si, au lieu de six faces plates, il y en avoit vingt, cinquante, mille, il y auroit jusqu'à mille tourbillons qui pourroient poser sur lui, chacun sur une face; et vous concevés bien que plus un corps a de faces plates qui le terminent au dehors, plus il approche d'être rond; en sorte qu'un diamant taillé à facettes de tous côtés, si les facettes étoient fort petites, seroit quasi aussi rond qu'une perle de même grandeur. Les tourbillons ne sont ronds que de cette maniere-là. Ils ont une infinité de faces en dehors, dont chacune porte un autre tourbillon. Ces faces

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sont fort inégales ; ici elles sont plus grandes, là plus petites. Les plus petites de notre tourbillon, par exemple, répondent à la Voie de lait, et soutiennent tous ces petits mondes. Que deux tourbillons qui sont appuyés sur deux faces voisines laissent quelque vuide entr'eux par en bas, comme cela doit arriver très-souvent, aussi-tôt la nature, qui ménage bien le terrein, vous remplit ce vuide par un petit tourbillon ou deux, peut-être par mille, qui n'incommodent point les autres, et ne laissent pas d'être un, ou deux, ou mille mondes de plus. Ainsi nous pouvons voir beaucoup plus de mondes que notre tourbillon n'a de faces pour en porter. Je gagerois que, quoique ces petits mondes n'ayent été faits que pour être jettes dans des coins de l'univers qui fussent demeurés inutiles, quoiqu'ils soient inconnus aux autres mondes qui les touchent, ils ne laissent pas d'être fort contens d'eux-mêmes. Ce sont eux sans doute dont on ne découvre les petits soleils qu'avec des lunettes d'approche, et qui sont en une quantité si prodigieuse. Enfin tous ces tourbillons s'ajustent les uns avec les autres le mieux qu'il est possible; et, comme il faut que chacun tourne autour de son soleil sans changer de place, chacun prend la manière de tourner qui est la plus commode et la plus aisée dans la situation où il est. Ils s'engrainent en quelque façon les uns dans les autres,

comme les loiies d'une montre, et aident mutuellement leurs mouvemens. Il est pourtant vrai qu'ils agissent aussi les uns contre les autres. Chaque monde, à ce qu'on dit, est comme un balon qui s'étendroit si on le laissoit faire, mais il est aussitôt repoussé par les mondes voisins, et il rentre en lui-même, après quoi il recommence à s'enfler, et ainsi de suite; et quelques philosophes prétendent que les étoiles fixes ne nous envoyent cette lumière tremblante , et ne paroissent briller à reprises, que parce que leurs tourbillons poussent perpétuellement le nôtre, et en sont perpétuellement repoussés.

— J'aime fort toutes ces idées-là, dit la marquise. J'aime ces balons qui s'enflent et se desenflent à chaque moment, et ces mondes qui se combattent toujours; et sur-tout j'aime à voir comment ce combat fait entr'eux un commerce de lumière, qui apparemment est le seul qu'ils puis- I sent avoir.

I — Non, non, repris-je, ce n'est pas le seul. ' Les mondes voisins nous envoyent quelquefois visiter, et même assés magnifiquement. Il nous en vient des comètes qui sont ornées, ou d'une chevelure éclatante, ou d'une barbe vénérable, ou d'une queue majestueuse.

— Ah! quels députés! dit-elle en riant. On se passeroit bien de leur visite, elle ne sert qu'à faire Fonienelle. II. 17

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peur. — Ils ne font peur qu'aux enfans, repliquaije, à cause de leur équipage extraordinaire; mais les enfans sont en grand nombre. Les comètes ne sont que des planètes qui appartiennent à un tourbillon voisin. Elles avoient leur mouvement vers ses extrémités; mais ce tourbillon, étant peutêtre différemment pressé par ceux qui l'environnent, est plus rond par en-haut, et plus plat par en-bas, et c'est par en-bas qu'il nous regarde. Ces planètes, qui auront commencé vers le haut à se mouvoir en cercle, ne prévoyoient pas qu'en-bas le tourbillon leur manqueroit, parce qu'il est là comme écrasé ; et, pour continuer leur mouvement circulaire, il faut nécessairement qu'elles entrent dans un autre tourbillon, que je suppose qui est le nôtre, et qu'elles en occupent les extrémités. Aussi sont-elles toujours fort élevées à notre égard, on peut croire qu'elles marchent au-dessus de Saturne. Il est nécessaire, vu la prodigieuse distance des étoiles fixes, que depuis Saturne jusqu'aux extrémités de notre tourbillon il y ait un grand espace vuide et sans planètes. Nos ennemis nous reprochent l'inutilité de ce grand espace. Qu'ils ne s'inquiètent plus, nous en avons trouvé l'usage : c'est l'appartement des planètes étrangères qui entrent dans notre monde.

— J'entens, dit-elle. Nous ne leur permettons' pas d'entrer jusque dans le cœur de notre tour-

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billon, et de se mêler avec nos planètes; nous les recevons comme le Grand Seigneur reçoit les ambassadeurs qu'on lui envoyé. Il ne leur fait pas l'honneur de les loger à Co.nstantinople, mais seulement dans un fauxbourg de la ville. — Nous avons encore cela de commun avec les Ottomans, repris-je, qu'ils reçoivent des ambassadeurs sans en renvoyer, et que nous ne renvoyons point de nos planètes aux mondes voisins.

— A en juger par toutes ces choses, repliquat-elle, nous sommes bien fiers. Cependant je ne sai pas trop encore ce que j'en dois croire. Ces planètes étrangères ont un air bien menaçant avec leurs queues et leurs barbes, et peut-être on nous les envoyé pour nous insulter; au lieu que les nôtres, qui ne sont pas faites de la même manière, ne seroient pas si propres à se faire craindre, quand elles iroient dans les autres mondes.

— Les queues et les barbes, répondis-je, ne sont que de pures apparences. Les planètes étrangères ne différent en rien des nôtres ; mais, en entrant dans notre tourbillon, elles prennent la queue ou la barbe par une certaine sorte d'illumination qu'elles reçoivent du Soleil, et qui, entre nous, n'a pas encore été trop bien expliquée; mais toujours on est sûr qu'il ne s'agit que d'une espèce d'illumination, on la devinera quand on pourra. — Je voudrois donc bien, reprit-elle, que notre

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Saturne allât prendre une queue ou une barbe dans quelqu'autre tourbillon, et y répandre l'effroi; et qu'ensuite, ayant mis bas cet accompagnement terrible, il revînt se ranger ici avec les autres planètes à ses fonctions ordinaires. — Il vaut mieux pour lui, répondis-je, qu'il ne sorte point de notre tourbillon. Je vous ai dit le choc qui se fait à l'endroit où deux tourbillons se poussent et se repoussent l'un l'autre; je crois que dans ce pas-là une pauvre planète est agitée assés rudement, et que ses habitans ne s'en portent pas mieux. Nous croyons^ nous autres, être bien malheureux quand il nous paroît une comète; c'est la comète ellemême qui est bien malheureuse. — Je ne le crois point, dit la marquise, elle nous apporte tous ses habitans en bonne santé. Rien n'est si divertissant que de changer ainsi de tourbillon. Nous qui ne sortons jamais du nôtre, nous menons une vie assés ennuyeuse. Si les habitans d'une comète ont assés d'esprit pour prévoir le temps de leur passage dans notre monde, ceux qui ont déjà fait le voyage annoncent aux autres par avance ce qu'ils y verront. « Vous découvrirés bientôt une « planète qui a un grand anneau autour d'elle, (( disent-ils peut-être en parlant de Saturne. « Vous en verres une autre qui en a quatre pecc tites qui la suivent. « Peut-être même y a-t-il des gens destinés à observer le moment où ils en-

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trent dans notre monde, et qui crient aussi-tôt : Nouveau Soleil, Nouveau Soleil ! comme ces matelots qui crient : Terre ^ Terre!

— Il ne faut donc plus songer, lui dis-je, à vous donner de la pitié pour les habitans d'une comète; mais j'espère du moins que vous plaindrés ceux qui vivent dans un tourbillon dont le soleil vient à s'éteindre, et qui demeurent dans une nuit éternelle.— Quoi! s'écria-t-elle, des soleils s'éteignent? — Oui, sans doute, répondis-je. .Les anciens ont vu dans le ciel des étoiles fixes que nous n'y voyons plus. Ces soleils ont perdu leur lumière; grande désolation assurément dans tout le tourbillon, mortalité générale sur toutes les planètes : car que faire sans soleil ? — Cette idée est trop funeste, reprit-elle. N'y auroit-il pas moyen de me l'épargner? — Je vous dirai, si vous voulés, répondis-je, ce que disent de fort habiles gens, que les étoiles fixes qui ont disparu ne sont pas pour cela éteintes ; que ce sont des soleils qui ne le sont qu'à demi, c'est-à-dire qui ont une moitié obscure, et l'autre lumineuse; que, comm.e ils tournent sur eux-mêmes, tantôt ils nous présentent la moitié lumineuse, tantôt la moitié obscure, et qu'alors nous ne les voyons plus. Selon toutes les apparences, la cinquième lune de Saturne est faite ainsi : car pendant une partie de sa révolution on la perd absolument de vue, et ce n'est pas

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qu'elle soit alors plus éloignée de la Terre, au contraire elle en est quelquefois plus proche que dans d'autres temps où elle se laisse voir; et, quoique cette lune soit une planète qui naturellement ne tire pas à conséquence pour un soleil, on peut fort bien imaginer un soleil qui soit en partie couvert de taches fixes, au lieu que le nôtre n'en a que de passagères. Je prendrois bien, pour vous obliger, cette opinion-là, qui est plus douce que l'autre; mais je ne puis la prendre qu'à l'égard de certaines étoiles qui ont des temps réglés pour paroître et pour disparoître, ainsi qu'on a commencé à s'en appercevoir; autrement les demisoleils ne peuvent pas subsister. Mais que dironsnous des étoiles qui disparoissent, et ne se remontrent pas après le temps pendant lequel elles auroient dû assurément achever de tourner sur ellesmêmes? Vous êtes trop équitable pour vouloir m'obliger à croire que ce soient des demi-soleils; cependant je ferai encore un effort en votre faveur. Ces soleils ne se seront pas éteints, ils se seront seulement enfoncés dans la profondeur immense du ciel, et nous ne pouvons plus les voir; en ce cas le tourbillon aura suivi son soleil, et tout s'y portera bien. Il est vrai que la plus grande partie des étoiles fixes n'ont pas ce mouvement par lequel elles s'éloignent de nous : car en d'autres temps elles devroient s'en rapprocher, et nous les

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verrions tantôt plus grandes, taniôl plus petites, ce qui n'arrive pas. Mais nous supposerons qu'il n'y a que quelques petits tourbillons plus légers et plus agiles qui se glissent entre les autres, et font de certains tours, au bout desquels ils reviennent, tandis que le gros des tourbillons demeure immobile; mais voici un étrange malheur. Il y a des étoiles fixes qui viennent se montrer à nous, qui passent beaucoup de temps à ne faire que paroître et disparoître, et enfin disparoissent entièrement. Des demi-soleils reparoîtroient dans des temps réglés ; des soleils qui s'enfonceroient dans le ciel ne disparoîtroient qu'une fois, pour ne reparoître de long-temps. Prenés votre résolution. Madame, avec courage; il faut que ces étoiles soient des soleils qui s'obscurcissent assés pour cesser d'être visibles à nos yeux, et ensuite se rallument, et à la fin s'éteignent tout-à-fait. — Comment un soleil peut-il s'obscurcir et s'éteindre, dit la marquise, lui qui est en lui-même une source de lumière? — Le plus aisément du monde, selon Descartes, répondis-je. Il suppose que les taches de notre Soleil étant ou des écumes ou des brouillards, elles peuvent s'épaissir, se mettre plusieurs ensemble, s'accrocher les unes aux autres; ensuite elles iront jusqu'à former autour du Soleil une croûte qui s'augmentera toujours, et adieu le Soleil. Si le Soleil est un feu attaché à une matière

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solide qui le nourrit, nous n'en sommes pas mieux, la matière solide se consumera. Nous l'avons déjà même échappé belle, dit-on. Le Soleil a été trèspâle pendant des années entières, pendant celle, par exemple, qui suivit la mort de César. Cétoit la croûte qui commençoit à se faire; la force du Soleil la rompit et la dissipa; mais, si elle eût continué, nous étions perdus. — Vous me faites trembler, dit la marquise. Présentement que je sai les conséquences de la pâleur du Soleil, je crois qu'au lieu d'aller voir les matins à mon miroir si je ne suis point pâle, j'irai voir au ciel si le Soleil ne l'est point lui-même. — Ah ! Madame, répondisje, rassurés-vous, il faut du temps pour ruiner un monde. — Mais enfin, dit-elle, il ne faut que du temps? — Je vous l'avoue, repris-je. Toute cette masse immense de matière qui compose l'univers est dans un mouvement perpétuel, dont aucune de ses parties n'est entièrement exempte; et, dès qu'il y a du mouvement quelque part, ne vous y fiés point, il faut qu'il arrive des changemens, soit lents, soit prompts, mais toujours dans des temps proportionnés à l'effet. Les anciens étoient plaisans de s'imaginer que les corps célestes étoient de nature à ne changer jamais, parce qu'ils ne les avoient pas encore vus changer. Avoient-ils eu le loisir de s'en assurer par l'expérience? Les anciens étoient jeunes auprès de nous. Si les roses, qui ne

durent qu'un jour, faisoient des histoires et se laissoient des mémoires les unes aux autres, les premières auroient fait le portrait de leur jardinier d'une certaine façon, et de plus de quinze mille âges de roses; les autres, qui l'auroient encore laissé à celles qui les dévoient suivre, n'y auroient rien changé. Sur cela elles diroient : Nous avons toujours vu le même jardinier ; de ménioire de rose on na vu que lui; il a toujours été fait comme il est : assurément il ne meurt point comme nous, il ne change seulement pas. Le raisonnement des roses seroit-il bon? Il auroit pourtant plus de fondement que celui que faisoient les anciens sur les corps célestes, et, quand même il ne seroit arrivé aucun changement dans les cieux jusqu'à aujourd'hui, quand ils paroîtroient marquer qu'ils seroient faits pour durer toujours sans aucune altération, je ne les en croirois pas encore, j'attendrois une plus longue expérience. Devons-nous établir notre durée, qui n'est que d'un instant, pour la mesure de quelqu'autre ? Seroit-ce à dire que ce qui auroit duré cent mille fois plus que nous dût toujours durer? On n'est pas si aisément éternel. Il faudroit qu'une chose eût passé bien des âges d'homme mis bout à bout, pour commencer à donner quelque signe d'immortalité. — Vraiment, dit la marquise, je vois les mondes bien éloignés d'y pouvoir prétendre. Je ne leur ferois

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seulement pas l'honneur de les comparer à ce jardinier qui dure tant à l'égard des roses; ils ne sont que comme les roses mêmes qui naissent et qui meurent dans un jardin les unes après les autres : car je m'attens bien que, s'il disparoît des étoiles anciennes, il en paroît de nouvelles, il faut que l'espèce se répare. — Il n'est pas à craindre qu'elle périsse, répondis-je. Les uns vous diront que ce ne sont que des soleils qui se raprochent de nous, après avoir été longtemps perdus pour nous dans la profondeur du ciel. D'autres vous diront que ce sont des soleils qui se sont dégagés de cette croûte obscure qui commençoit à les environner. Je crois aisément que tout cela peut être, mais je crois aussi que l'univers peut avoir été fait de sorte qu'il s'y formera de temps en temps des soleils nouveaux. Pourquoi la matière propre à faire un soleil ne pourra-t-elle pas, après avoir été dispersée en plusieurs endroits différens, se ramasser à la longue en un certain lieu, et y jetter les fondémens d'un nouveau monde? J'ai d'autant plus d'inclination à croire ces nouvelles productions qu'elles répondent mieux à la haute idée que j'ai des ouvrages de la nature. N'auroit-elle le pouvoir que de faire naître et mourir des planètes ou des animaux par une révolution continuelle? Je suis persuadé, et vous l'êtes déjà aussi, qu'elle met en usage ce même pouvoir sur les mondes, et qu'il

ne lui en coûte pas davantage. Mais nous avons sur cela plus que de simples conjectures. Le fait est que, depuis près de cent ans que l'on voit avec les lunettes un ciel tout nouveau et inconnu aux anciens, il n'y a pas beaucoup de constellations où il ne soit arrivé quelque changement sensible, et c'est dans la Voie de lait qu'on en remarque le plus, comme si dans cette fourmilliere de petits mondes il régnoit plus de mouvement et d'inquiétude. — De bonne foi, dit la marquise, je trouve à présent les mondes, les cieux et les corps célestes si sujets au changement que m'en voilà tout-à-fait revenue. — Revenons-en encore mieux, si vous m'en croyés, repliquai-je, n'en parlons plus : aussi-bien vous voilà ■ arrivée à la dernière voûte des cieux, et, pour vous dire s'il y a encore des étoiles au-delà, il faudroit être plus habile que je ne suis. Mettés-y encore des mondes, n'y en mettes pas, cela dépend de vous. C'est proprement l'empire des philosophes que ces grands pays invisibles qui peuvent être ou n'être pas si on veut, ou être tels que l'on veut. Il me suffit d'avoir mené votre esprit aussi loin que vont vos yeux.

— Quoi! s'écria-t-elle, j'ai dans la tête tout le système de l'univers ! Je suis savante ! — Oui, répliquai-je, vous l'êtes assés raisonnablement, et vous l'êtes avec la commodité de pouvoir ne rien

croire de tout ce que je vous ai dit, dès que l'envie vous en prendra. Je vous demande seulement, pour récompense de mes peines, de ne voir jamais le Soleil^ ni le ciel, ni les étoiles, sans songer à moi. »

Puisque j'ai rendu compte de ces Entretiens au public, je crois ne lui devoir plus rien cacher sur cette matière. Je publierai un nouvel Entretien qui vint long-temps après les autres, mais qui fut précisément de la même espèce. Il portera le nom de Soir, puisque les autres Vont porté; il vaut mieux que tout soit sous le mente titre.

Nouvelles pensées qui confirment celles des Entretiens précédens. Dernières découvertes qui ont été faites dans le ciel.

L y avoit long-temps que nous ne parlions plus des mondes, Madame L.

M. D. G. et moi, et nous commenrcions même à oublier que nous en eussions jamais parlé, lorsque j'allai un jour chés elle, et y entrai justement comme deux hommes d'esprit et assés connus dans le monde en sortoient. « Vous voyés bien, me dit-elle aussi-tôt qu'elle me vit, quelle visite je viens de recevoir; je vous avouerai qu'elle m'a laissée avec quelque soupçon que vous pourries bien m' avoir gâté l'es- • prit. — Je serois bien glorieux, lui répondis-je, d'avoir eu tant de pouvoir sur vous; je ne crois pas qu'on pût rien entreprendre de plus difficile. — Je crains pourtant que vous ne l'ayés fait, reprit-elle. Je ne sai comment la conversation s'est

tournée sur les mondes, avec ces deux hommes qui viennent de sortir; peut-être ont-ils amené ce discours malicieusement. Je n'ai pas manqué de leur dire aussi-tôt que toutes les planètes étoient habitées. L'un d'eux m'a dit qu'il étoit fort persuadé que je ne le croyois pas; moi, avec toute la naïveté possible, je lui ai soutenu que je le croyois; il a toujours pris cela pour une feinte d'une personne qui vouloit se divertir, et j'ai cru que ce qui le rendoit si opiniâtre à ne me pas croire moimême sur mes sentimens, c'est qu'il m'estimoit trop pour s'imaginer que je fusse capable d'une opinion si extravagante. Pour l'autre, qui ne m'estime pas tant, il m'a crue sur ma parole. Pourquoi m'avez-vous entêtée d'une chose que les gens qui m'estiment ne peuvent pas croire que je soutienne sérieusement? — Mais, Madame, lui répondis-je, pourquoi la souteniés-vous sérieusement avec des gens que je suis sûr qui n'entreroient dans aucun raisonnement qui fût un peu sérieux? Est-ce ainsi qu'il faut commettre les habitans des planètes? Contentons-nous d'être une petite troupe choisie qui les croyons, et ne divulguons pas nos mystères dans le peuple. — Comment! s'écria-t-elle, appellés-vous peuple les deux hommes qui sortent d'ici? — Ils ont bien de l'esprit, répliquai-je, mais ils ne raisonnent jamais. Les raisonneurs, qui sont gens durs, les appelleront

peuple sans difficulté. D'autre part, ces gens-ci s'en vengent en tournant les raisonneurs en ridicule, et c'est, ce me semble, un ordre très-bien établi que chaque espèce méprise ce qui lui manque. Ilfaudroit, s'il étoit possible, s'accommoder à chacune; il eût bien mieux valu plaisanter des habitans des planètes avec ces deux hommes que vous venés de voir, puisqu'ils savent plaisanter, que d'en raisonner, puisqu'ils ne le savent pas faire. Vous en sériés sortie avec leur estime, et les planètes n'y auroient pas perdu un seul de leurs habitans. — Trahir la vérité ! dit la marquise. Vous n'avez point de conscience. — Je vous avoue, répondis-je, que je n'ai pas un grand zélé pour ces vérités-là, et que je les sacrifie volontiers aux moindres commodités de la société. Je vois, par exemple, à quoi il tient, et à quoi il tiendra toujours, que l'opinion des habitans des planètes ne passe pour aussi vraisemblable qu'elle l'est. Les planètes se présentent toujours aux yeux comme des corps qui jettent de la lumière, et non point comme de grandes campagnes ou de grandes prairies. Nous croirions bien que des prairies et des campagnes seroient habitées; mais des corps lumineux, il n'y a pas moyen. La raison a beau venir nous dire qu'il y a dans les planètes des campagnes, des prairies; la raison vient trop tard, le premier coup d'œil a fait son effet sur nous

avant elle, nous ne la voulons plus écouter, les planètes ne sont que des corps lumineux; et puis comment seroient faits leurs habitans? Il faudroit que notre imagination nous représentât aussi-tôt leurs figures, elle ne le peut pas; c'est le plus court de croire qu'ils ne sont point. Voudriés-vous que, pour établir les habitans des planètes, dont les intérêts me touchent d'assés loin, j'allasse attaquer ces redoutables puissances qu'on appelle les sens et l'imagination? Il faudroit bien du courage pour cette entreprise; on ne persuade pas facilement aux hommes de mettre leur raison en la place de leurs yeux. Je vois quelquefois bien des gens assés raisonnables pour vouloir bien croire, après mille preuves, que les planètes sont des terres; mais ils ne le croyent pas de la même façon qu'ils le croiroient s'ils ne les avoient pas vues sous une apparence différente; il leur souvient toujours de la première idée qu'ils en ont prise, et ils n'en reviennent pas bien. Ce sont ces gens-là qui, en croyant notre opinion, semblent cependant lui faire grâce, et ne la favoriser qu'à cause d'un certain plaisir que leur fait sa singularité.

— Eh quoi ! interrompit-elle, n'en est-ce pas assés pour une opinion qui n'est que vraisemblable? — Vous sériés bien étonnée, repris-je, si je vous disois que le terme de vraisemblance est assés modeste. Est-il simplement vraisemblable

qu'Alexandre ait été? Vous vous en tenés fort sûre, et sur quoi est fondée cette certitude? Sur ce que vous en avés toutes les preuves que vous pouvés souhaiter en pareille matière, et qu'il ne se présente pas le moindre sujet de douter qui suspende et qui arrête votre esprit : car du reste vous n'avez jamais vu Alexandre, et vous n'avés pas de démonstration mathématique qu'il ait dû être. Mais que dirés-vous si les habitans des planètes étoient à peu près dans le même cas? On ne sauroit vous les faire voir, et vous ne- pouvés pas demander qu'on vous les démontre comme l'on feroit une affaire de mathématique; mais toutes les preuves qu'on peut souhaiter d'une pareille chose, vous les avés, la ressemblance entière des planètes avec la Terre qui est habitée, l'impossibilité d'imaginer aucun autre usage pour lequel elles eussent été faites, la fécondité et la magnificence de la nature, de certains égards qu'elle paroît avoir eus pour les besoins de leurs habitans, comme d'avoir donné des lunes aux planètes éloignées du Soleil, et plus de lunes aux j)lus éloignées; et, ce qui est trèsimportant, tout est de ce côté-là, et rien du tout de l'autre, et vous ne sauriés imaginer le moindre sujet de doute, si vous ne reprenés les yeux et l'esprit du peuple. Enfin supposé qu'ils soient, ces habitans des planètes, ils ne sauroient se déclarer par plus de marques, et par des marques plus sen- Fontenelle. II. lo

sibles; et, après cela, c'est à vous à voir si vous ne les voulés traiter que de chose purement vraisemblable. — Mais vous ne voudriés pas, repritelle, que cela me parût aussi certain qu'il me le paroît qu'Alexandre a été? — Non, pas tout-àfait, répondis-je : car, quoique nous ayons sur les habitans des planètes autant de preuves que nous en pouvons avoir dans la situation où nous sommes, le nombre de ces preuves n'est pourtant pas grand. — Je m'en vais renoncer aux habitans des planètes, interrompis-je : car je ne sais plus en quel rang les mettre dans mon esprit; ils ne sont pas tout-à-fait certains, ils sont plus que vraisemblables, cela m'embarrasse trop. — Ah! Madame, repliquai-je, ne vous découragés pas. Les horloges les plus communes et les plus grossières marquent les heures; il n''j a que celles qui sont travaillées avec plus d'art qui marquent les minutes. De même les esprits ordinaires sentent bien la différence d'une simple vraisemblance à une certitude entière; mais il n'y a que les esprits fins qui sentent le plus ou le moins de certitude ou de vraisemblance, et qui en marquent, pour ainsi dire, les minutes par leur sentiment. Placés les habitans des planètes un peu au-dessous d'Alexandre, mais audessus de je ne sai combien de points d'histoire qui ne sont pas tout-à-fait prouvés : je crois qu'ils seront bien là. — ^ J'aime l'ordre, dit-elle.

et vous me faites plaisir d'arranger mes idées; mais pourquoi n'avez-vous pas déjà pris ce soinlà ? — Parce que, quand vous croirés les habitans des planètes un peu plus ou un peu moins qu'ils ne méritent, il n'y aura pas grand mal, répondis-je. Je suis sûr que vous ne croyés pas le mouvement de la Terre autant qu'il devroit être cru : en ètes-vous beaucoup à plaindre? — Oh! pour cela, repritelle, j'en fais bien mon devoir, vous n'avés rien à me reprocher, je crois fermement que la Terre tourne. — Je ne vous ai pourtant pas dit la meilleure raison qui le prouve, répliquai-je. — Ah ! s'écria-t-elle, c'est une trahison de m'avoir fait croire les choses avec des foibles preuves. Vous ne me jugiés donc pas digne de croire sur de bonnes raisons? — Je ne vous prouvois les choses, répondis-je, qu'avec de petits raisonnemens doux et accommodés à votre usage; en eussé-je employé d'aussi solides et d'aussi robustes que si j'avois eu à attaquer un docteur? — Oui, dit-elle, prenés-moi présentement pour un docteur, et voyons cette nouvelle preuve du mouvement de la Terre. — Volontiers, repris-je, la voici. Elle me plaît fort, peut-être parce que je crois l'avoir trouvée; cependant elle est si bonne et si naturelle que je n'oserois m'assurer d'en être l'inventeur. Il est toujours sûr qu'un savant entêté qui y voudroit répondre seroit réduit à parler beaucoup, ce qui

est la seule manière dont un savant puisse être confondu. Il faut ou que tous les corps célestes tournent en vingt-quatre heures autour de la Terre, ou que la Terre, tournant sur elle-même en vingtquatre heures, attribue ce mouvement à tous les corps célestes. Mais qu'ils ajent réellement cette révolution de vingt-quatre heures autour de la Terre, c'est bien la chose du monde où il y a le moins d'apparence, quoique l'absurdité n'en saute pas d'abord aux yeux. Toutes les planètes font certainement leurs grandes révolutions autour du Soleil; mais ces révolutions sont inégales entr'elles, selon les distances où les planètes sont du Soleil; les plus éloignées font leurs cours en plus de temps, ce qui est fort naturel. Cet ordre s'observe même entre les petites planètes subalternes qui tournent autour d'une grande. Les quartre lunes de Jupiter, les cinq de Saturne, font leurs cercles en plus ou moins de temps autour de leur grande planète, selon qu'elles en sont plus ou moins éloignées. De plus, il est sûr que les planètes ont des mouvemens sur leurs propres centres; ces mouvemens sont encore inégaux; on ne sait pas bien sur quoi se régie cette inégalité, si c'est ou sur la différente grosseur des planètes, ou sur leur différente solidité, ou sur la différente vitesse des tourbillons particuliers qui les enferment et des matières liquides où elles sont portées; mais enfin l'inégalité est

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très-ceitaine, et en général tel est l'ordre de la nature que tout ce qui est commun à plusieurs choses se trouve en même-temps varié par des différences particulières.

— Je vous enlens, interrompit la marquise, et je crois que vous avés raison. Oui, je suis de votre avis : si les planètes tournoient autour de la Terre, elles tourneroient en des temps inégaux selon leurs distances, ainsi qu'elles font autour du Soleil; n'est-ce pas ce que vous voulés me dire? — Justement, Madame, repris-je; leurs distances inégales à l'égard de la Terre devroient produire des différences dans ce mouvement prétendu autour de la Terre; et les étoiles fixes, qui sont si prodigieusement éloignées de nous, si fort élevées au-dessus de tout ce qui pourroit prendre autour de nous un mouvement général, du moins situées en lieu où ce mouvement devroit être fort affoibli, n'y auroit-il pas bien de l'apparence qu'elles ne tourneroient pas autour de nous en vingt- quatre heures, comme la Lune qui en est si proche? Les comètes, qui sont étrangères dans notre tourbillon, qui y tiennent des routes si différentes les unes des autres, qui ont aussi des vitesses si différentes, ne devroient-elles pas être dispensées de tourner toutes autour de nous dans ce même temps de vingtquatre heures? Mais non, planètes, étoiles fixes, comètes, tout tournera en vingt-quatre heures au-

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tour de la Terre. Encore s'il y avoit dans ces mouvemens quelques minutes de différence , on pourroit s'en contenter, mais ils seront tous de la plus exacte égalité, ou plutôt de la seule égalité exacte qui soit au monde; pas une minute de plus ou de moins. En vérité, cela doit être étrangement suspect.

— Oh ! dit la marquise, puisqu'il est possible que cette grande égalité ne soit que dans notre imagination, je me tiens fort sûre qu'elle n'est point hors de là. Je suis bien aise qu'une chose qui n'est point du génie de la nature retombe entièrement sur nous, et qu'elle en soit déchargée', quoique ce soit à nos dépens. — Pour moi, repris-je, je suis si ennemi de l'égalité parfaite que je ne trouve pas bon que tous les tours que la Terre fait chaque jour sur elle-même soient précisément de vingt-quatre heures, et toujours égaux les uns aux autres; j*aurois assés d'inclination à croire qu'il y a des différences. — Des différences! s'écria-t-elle; et nos pendules ne marquent-elles pas une entière égalité? — Oh! répondis-je, je récuse les pendules; elles ne peuvent pas ellesmêmes être tout-à-fait justes, et quelquefois qu'elles le seront en marquant qu'un tour de vingt-quatre heures sera plus long ou plus court qu'un autre, on aimera mieux les croire déréglées que de soupçonner la Terre de quelque irrégula-

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rite dans ses révolutions. Voilà un plaisant respect qu'on a pour elle; je ne me fierois guère plus à la Terre qu'à une pendule; les mêmes choses à peu près qui dérégleront l'une dérégleront l'autre ; je crois seulement qu'il faut plus de temps à la Terre qu'à une pendule pour se dérégler sensiblement; c'est tout l'avantage qu'on lui peut accorder. Ne pouiroit-elle pas peu à peu s'approcher du Soleil? Et alors, se trouvant dans un endroit où la matière seroit plus agitée et le mouvement plus rapide, elle feroit en moins de temps sa double révolution et autour du Soleil, et autour d'elle-même. Les années seroient plus courtes et les jours aussi; mais on ne pourroit s'en appercevoir, parce qu'on ne laisseroit pas de partager toujours les années en trois cent soixante-cinq jours, et les jours en vingt-quatre heures. Ainsi, sans vivre plus que nous ne vivons présentement, on vivroit plus d'années; et au contraire, que la Terre s'éloigne du Soleil, on vivra moins d'années que nous, et on ne vivra pas moins. — Il y a beaucoup d'apparence, dit-elle, que, quand cela seroit, de longues suites de siècles ne produiroient que de bien petites différences. — J'en conviens, répondis-je, la conduite de la nature n'est pas brusque, et sa méthode est d'amener tout par des degrés qui ne sont sensibles que dans les changemens fort prompts et fort aisés. Nous ne sommes

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presque capables de nous appercevoir que de celui des saisons; pour les autres, qui se font avec une certaine lenteur, ils ne manquent guère de nous échapper. Cependant tout est dans un branle perpétuel, et par conséquent tout change; et il n'y a pas jusqu'à une certaine demoiselle que l'on a vue dans la Lune avec des lunettes, il y a peut-être quarante ans, qui ne soit considérablement vieillie. Elle avoit un assés beau visage; ses joues se sont enfoncées, son nés s'est allongé, son front et son menton se sont avancés, de sorte que tous ses agrémens sont évanouis, et que l'on craint même pour ses jours.

— Que me contés-vous là? interrompit la marquise.— Ce n'est point une plaisanterie, repris-je. On appercevoit dans la Lune une figure particulière qui avoit de l'air d'une tête de femme qui sortoit d'entre des rochers, et il est arrivé du changement dans cet endroit-là. Il est tombé quelques morceaux de montagnes, et ils ont laissé à découvert trois pointes qui ne peuvent plus servir qu'à composer un front, un nés et un menton de vieille. — Ne semble-t-il pas, dit-elle, qu'il y ait une destinée malicieuse qui en veuille particulièrement à la beauté? C'a été justement cette tête de demoiselle qu'elle a été attaquer sur toute la Lune. — Peut-être qu'en récompense, répliquai - je , les changemens qui arrivent sur notre Terre embel-

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lissent quelque visage que les gens de la Lune y voyent; j'entens quelque visage à la manière de la Lune, car chacun transporte sur les objets les idées dont il est rempli. Nos astronomes voyent sur la Lune des visages de demoiselles; il pourroit être que des femmes qui observeroient y verroient de beaux visages d'hommes. Moi, Madame, je ne sai si je ne vous y verrois point. — J'avoue, dit-elle, que je ne pourrois pas me défendre d'être obligée à qui me trouveroit là; mais je retourne à ce que vous me disiés tout-à-l'heure : arrive-t-il sur la Terre des changemens considérables?

— Il y a beaucoup d'apparence, répondis-je, qu'il y en est arrivé. Plusieurs montagnes élevées et fort éloignées de la mer ont de grands lits de coquillages, qui marquent nécessairement que l'eau les a autrefois couvertes. Souvent, assés loin encore de la mer, on trouve des pierres où sont des poissons pétrifiés. Qui peut les avoir mis là, si la mer n'y a pas été? Les fables disent qu'Hercule sépara avec ses deux mains deux montagnes nommées Calpé et Abila, qui, étant situées entre l'Afrique et l'Espagne, arrêtoient l'Océan, et qu'aussi-tôt la mer entra avec violence dans les terres, et fit ce grand golfe qu'on appelle la Méditerranée. Les fables ne sont point tout-à-fait des fables; ce sont des histoires des temps reculés, mais qui ont été figurées, ou par

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l'ignorance des peuples, ou par l'amour qu'ils avoient pour le merveilleux, très-anciennes maladies des hommes. Qu'Hercule ait séparé deux montagnes avec ses deux mains, cela n'est pas trop croyable; mais que, du temps de quelque Hercule, car il y en a cinquante, l'Océan ait enfoncé deux montagnes plus foibles que les autres, peut-être à l'aide de quelque tremblement de terre, et se soit jette entre l'Europe et l'Afrique, je le croirois sans beaucoup de peine. Ce fut alors une belle tache que les habitans de la Lune virent paroître tout à coup sur notre Terre : car vous savés, Madame, que les mers sont des taches. Du moins l'opinion commune est que la Sicile a été séparée de l'Italie, et Cypre de la Syrie; il s'est quelquefois formé de nouvelles isles dans la mer; des tremblemens de terre ont abîmé des montagnes, en ont fait naître d'autres, et ont changé le cours des rivières. Les philosophes nous font craindre que le royaume de Naples et la Sicile, qui sont des terres appuyées sur de grandes voûtes souterraines remplies de soufre, ne fondent quelque jour, quand les voûtes ne seront plus assés fortes pour résister aux feux qu'elles renferment, et qu'elles exhalent présentement par des soupireaux tels que le Vésuve et l'Etna. En voilà assés pour diversifier un peu le spectacle que nous donnons aux gens de la Lune.

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— J'aimerois bien mieux, dit la marquise, que nous les ennuyassions en leur donnant toujours le même, que de les divertir par des provinces abîmées.

— Cela ne seroit encore rien, repris-je, en comparaison de ce qui se passe dans Jupiter. Il paroît sur sa surface comme des bandes dont il seroit enveloppé, et que l'on distingue les unes des autres, ou des intervalles qui sont entr'elles, parles différens degrés de clarté -ou d'obscurité. Ce sont des terres et des mers, ou enfin de grandes parties de là surface de Jupiter, aussi différentes entr'elles. Tantôt ces bandes s'étrécissent, tantôt elles s'élargissent; elles s'interrompent quelquefois, et se réunissent ensuite; il s'en forme de nouvelles en divers endroits, et il s'en efface; et tous ces changemens, qui ne "sont sensibles qu'à nos meilleures lunettes, sont en eux-mêmes beaucoup plus considérables que si notre Océan inondoit toute la terre ferme, et kiissoit en sa place de nouveaux continens. A moins que les habitans de Jupiter ne soient amphibies, et qu'ils ne vivent également sur la terre et dans l'eau, je ne sai pas trop bien ce qu'ils deviennent. On voit aussi sur la surface de Mars de grands changemens, et même d'un mois à l'autre. En aussi peu de temps, des mers couvrent de grands continens, ou se retirent par un flux et reflux infiniment plus vio-

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lent que le nôtre, ou du moins c'est quelque chose d'équivalent. Notre planète est bien tranquille auprès de ces deux-là, et nous avons grand sujet de nous en louer, et encore plus s'il est vrai qu'il y ait eu dans Jupiter des pays grands comme toute l'Europe embrasés. — Embrasés ! s'écria la marquise. Vraiment ce seroit là une nouvelle considérable! — Très-considérable, répondis-je. On a vu dans Jupiter, il y a peut-être vingt ans, une longue lumière plus éclatante que le reste de la planète. Nous avons eu ici des déluges, mais rarement; peut-être que dans Jupiter ils ont rarement aussi de grands incendies, sans préjudice des déluges qui y sont communs. Mais, quoi qu'il en soit, cette lumière de Jupiter n'est nullement comparable aune autre, qui, selon les apparences, est aussi ancienne que le monde, et que l'on n'avoit pourtant jamais vue. — Comment une lumière fait-elle pour se cacher? dit-elle. Il faut pour cela une adresse singulière.

— Celle-là, repris-je, ne paroîi que dans le temps des crépuscules, de sorte que le plus souvent ils sont assés longs et assés forts pour la couvrir, et que, quand ils peuvent la laisser paroître, ou les vapeurs de l'horison la dérobent, ou elle est si peu sensible qu'à moins que d'être fort exact on la prend pour les crépuscules mêmes. Mais enfin depuis trente ans on l'a démêlée sûrenient, et

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elle a fait quelque temps les délices des astronomes, dont la curiosité avoit besoin d'être réveillée par quelque chose d'une espèce nouvelle. Ils eussent eu beau découvrir de nouvelles planètes subalternes, ils n'en étoient presque plus touchés. Les deux dernières lunes de Saturne, par exemple, ne les ont pas charmés ni ravis, comme avoient fait les satellites ou les lunes de Jupiter; on s'accoutume à tout. On voit donc, un mois devant et après l'équinoxe de mars, lorsque le Soleil est couché et le crépuscule fini, une certaine lumière blanchâtre qui ressemble à une queue de comète. On la voit avant le lever du Soleil et avant le crépuscule vers l'équinoxe de septembre, et on la voit soir et matin vers le solstice d'hiver. Hors de là elle ne peut, comme je viens de vous dire, se dégager des crépuscules, qui ont trop de force et de durée : car on suppose qu'elle subsiste toujours, et l'apparence y est toute entière. On commence à conjecturer qu'elle est produite par quelque grand amas de matière un peu épaisse qui environne le Soleil jusqu'à une certaine étendue. La plupart de ses rayons percent cette enceinte, et viennent à nous en ligne droite; mais il y en a qui, allant donner contre la surface intérieure de cette matière, en sont renvoyés vers nous, et y arrivent lorsque les rayons directs ou ne peuvent pas encore y arriver le matin, ou ne peuvent plus

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y arriver le soir. Comme ces' rayons réfléchis partent de plus haut que les rayons directs, nous devons les avoir plus-tôt, et les perdre plus tard.

Sur ce pied-là, je dois me dédire de ce que je vous avois dit, que la Lune ne doit point avoir de crépuscules, faute d'être environnée d'un air épais ainsi que la Terre. Elle n'y perdra rien, ses crépuscules lui viendront de cette espèce d'air épais qui environne le Soleil, et qui en renvoyé les rayons dans des lieux où ceux qui partent directement de lui ne peuvent aller. — Mais ne voilà-t-il pas aussi, dit la marquise, des crépuscules assurés pour toutes les planètes, qui n'auront pas besoin d'être envelopées chacune d'un air grossier, puisque celui qui envelope le Soleil seul peut faire cet effet-là pour tout ce qu'il y a de planètes dans le tourbillon? Je croirois assés volontiers que la nature, selon le penchant que je lui connois à l'oeconomie, ne se seroit servie que de ce seul moyen. — Cependant, répliquai-je, * malgré cette ceconomie, il y auroit à l'égard de notre Terre deux causes de crépuscules, dont l'une, qui est l'air épais du Soleil, seroit assés inutile, et ne pourroit être qu'un objet de curiosité pour les habitans de l'Observatoire. Mais il faut tout dire, il se peut qu''il n'y ait que la Terre qui pousse hors de soi des vapeurs et des exhalaisons assés grossières pour produire des crépuscules; et

la nature aura eu raison de pourvoir par un moyen général aux besoins de toutes les autres planètes, qui seront, pour ainsi dire, plus pures, et dont les évaporations seront plus subtiles. Nous sommes peut-être ceux d'entre tous les habitans des mondes de notre tourbillon, à qui il falloit donner à respirer Tair le plus grossier et le plus épais. Avec quel mépris nous regarderoient les habitans des autres planètes, s'ils savoient cela!

— Ils auroient tort, dit la marquise, on n'est pas à mépriser pour être envelopé d'un air épais, puisque le Soleil lui-même en a un qui l'envelope. Dites-moi, je vous prie, cet air n'est-il point produit par de certaines vapeurs que vous m'avés dit autrefois qui sorloient du Soleil , et ne sert-il " point à rompre la première force des rayons, qui auroit peut-être été excessive? Je conçois que le Soleil pourroit être naturellement voilé, pour être plus proportionné à nos usages. — Voilà, Madame, répondis-je, un petit commencement de système que vous avés fait assés heureusement. On y pourroit ajouter que ces vapeurs produiroient des espèces de pluies qui retomberoient dans le Soleil pour le rafraîchir, de la même manière que l'on jette quelquefois de l'eau dans une forge dont le feu est trop ardent. Il n'y a rien qu'on ne doive présumer de l'adresse de la nature; mais elle a une autre sorte d'adresse toute particulière pour se

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dérober à nous, et on ne doit pas s'assurer aisément d'avoir deviné sa manière d'agir, ni ses desseins. En fait de découvertes nouvelles, il ne se faut pas trop presser de raisonner, quoiqu'on en ait toujours assés d'envie; et les vrais philosophes sont comme les êléphans, qui en marchant ne posent jamais le second pied à terre que le premier ne soit bien affermi. — La comparaison me paroît d'autant plus juste, interrompit-elle, que le mérite de ces deux espèces, êléphans et philosophes, ne consiste nullement dans les agrémens extérieurs. Je consens que nous imitions le jugement des uns et des autres; apprenés-moi encore quelques-unes des dernières découvertes, et je vous promets de ne point faire de système précipité.

— Je viens de vous dire, répondis-je, toutes les nouvelles que je sai du ciel, et je ne crois pas qu'il y en ait de plus fraîches. Je suis bien fâché qu'elles ne soient pas aussi surprenantes et aussi merveilleuses que quelques observations que je lisois l'autre jour dans un Abrégé des Annales de la Chine, écrit en latin. On voit des mille étoiles à la fois qui tombent du ciel dans la mer avec un grand fracas, ou qui se dissolvent et s'en vont en pluie. Cela n'a pas été vu pour une fois à la Chine ; j'ai trouvé cette observation en deux temps assés éloignés, sans compter une étoile qui s'en va crever vers l'orient comme une fusée, toujours avec

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grand bruit. Il est fâcheux que ces spectacles-là soient réservés pour la Chine, et que ces pays-ci n'en ayent jamais eu leur part. Il n'y a pas longtemps que tous nos philosophes se croyoient fondés en expérience pour soutenir que les cieux et tous les corps célestes étoient incorruptibles et incapables de changement, et pendant ce temps-là d'autres hommes, à l'autre bout de la terre, voyoient des étoiles se dissoudre par milliers; cela est assés différent. — Mais, dit-elle, n'ai-je pas toujours ouï dire que les Chinois étoient de si grands astronomes?— Il est vrai, repris-je; mais les Chinois y ont gagné à être séparés de nous par un long espace de terre, comme les Grecs et les Romains à être séparés par une longue suite de siècles : tout éloignement est -en droit de nous imposer. En vérité, je crois toujours de plus en plus qu'il y a un certain génie qui n'a point encore été hors de notre Europe, ou qui du moins ne s'en est pas beaucoup éloigné. Peut-être qu'il ne lui est pas permis de se' répandre dans une grande étendue de terre à la fois, et que quelque fatalité lui prescrit des bornes assés étroites. Jouissonsen tandis que nous le possédons : ce qu'il y a de meilleur, c'est qu'il ne se renferme pas dans les sciences et dans les spéculations sèches; il s'étend avec autant de succès jusqu'aux choses d'agrément, sur lesquelles je doute qu'aucun Fontcnellc. II. ai

peuple nous égale. Ce sont celles-là, Madame, auxquelles il vous appartient de vous occuper, et qui doivent composer toute votre philosophie. »

ELOGES

ELOGE

EBASTiEN Le Prestre, chevalier, seigneur de Vauban, Basoches, Pierre- Pertuis, Pouilly, Cervon, la Chaume, (Qi^^tN^-^:? Epiry, le Creuset, et autres lieux, maréchal de France, chevalier des ordres du Roi, commissaire général des fortifications, grandcroix de l'ordre de S. Louis et gouverneur de la citadelle de Lille, naquit le premier jour de mai i633 , d'Urbain Le Prêtre et d'Aimée de Carmagnol. Sa famille est d'une bonne noblesse du Nivernois, et elle possède la seigneurie de Vauban depuis plus de deux cent cinquante ans.

Son père, qui n'étoit qu'un cadet, et qui de plus s'étoit ruiné dans le service, ne lui laissa qu'une bonne éducation et un mousquet. A l'âge de dix-sept ans, c'est-à-dire en i65i, il entra dans le régiment de Condé, compagnie d'Arcenay. Alors

î66 ELOGE DE M. DE VAUBAN

feu M. le Prince étoit dans le parti des Espagnols.

Les premières places fortifiées qu'il vit le firent ingénieur, par l'envie qu'elles lui donnèrent de le devenir. Il se mit à étudier avec ardeur la géométrie, et principalement la trigonométrie et le toisé, et dès l'an i652 il fut employé aux fortifications de Clermont en Lorraine. La même année il servit au premier siège de Sainte-Menehoul, où il fit quelques logemens, et passa une rivière à nage sous le feu des ennemis pendant l'assaut, action qui lui attira de ses supérieurs beaucoup de louanges et de caresses.

En i653, il fut pris par un parti françois. M. le cardinal Mazarin le crut digne dès-lors qu'il tâchât de l'engager au service du Roi, et il n'eut pas de peine à réussir avec un homme né le plus fidèle sujet du monde. En cette même année, M. de Vauban servit d'ingénieur en second sous le chevalier de Clerville au second siège de Sainte- Menehoul, qui fut reprise par le Roi, et ensuite il fut chargé du soin de faire réparer les fortifications de la place.

Dans les années suivantes, il fit les fonctions d'ingénieur aux sièges de Stenay, de Clermont, de Landrecj, de Condé, de Saint-Guilain, de Valenciennes. Il fut dangereusement blessé à Stenay et à Valenciennes, et n'en servit presque pas

moins. Il reçut encore trois blessures au siège de Montmedy en lôSy; et, comme la Gazette en parla, on apprit dans son pays ce qu'il étoit devenu : car, depuis six ans qu'il en étoit parti, il n'y étoit point retourné, et n'y avoit écrit à personne, et ce fut là la seule manière dont il y donna de ses nouvelles.

M. le maréchal de La Ferté, sous qui il servoit alors et qui l'année précédente lui avoit fait présent d'une compagnie dans son régiment, lui en donna encore une dans un autre régiment, pour lui tenir lieu de pension, et lui prédit hautement que, si la guerre pouvoit l'épargner, il parviendroit aux premières dignités.

En i658, il conduisit en chef les attaques des sièges de Gravelines , d'Ypres et d'Oudenarde. M. le cardinal Mazarin, qui n'accordoit pas les gratifications sans sujet, lui en donna une assés honnête, et l'accompagna de louanges qui, selon le caractère de M. de Vauban, le payèrent beaucoup mieux.

Il nous suffit d'avoir représenté avec quelque détail ces premiers commencemens, plus remarquables que le reste dans une vie illustre, quand la vertu dénuée de tout secours étranger a eu besoin de se faire jour à elle-même. Désormais M. de Vauban est connu, et son histoire devient une partie de l'histoire de France.

i68 ELOGE DE M. DE VAUBAN

Après la paix des Pyrénées, il fut occupé ou à démolir des places ou à en construire. Il avoit déjà quantité d'idées nouvelles sur l'art de fortifier, peu connu jusque-là. Ceux qui l'avoient pratiqué, ou qui en avoient écrit, s'étoient attachés servilement à certaines régies établies, quoique peu fondées, et à des espèces de superstitions qui dominent toujours long-tems en chaque genre et ne disparoissent qu'à l'arrivée de quelque génie supérieur. D'ailleurs ils n'avoient point vu de sièges, ou n'en avoient pas assés vu; leurs méthodes de fortifier n'étoient tournées que par rapport à certains cas particuliers qu'ils connoissoient, et ne s'étendoient point à tout le reste. M. de Vauban avoit déjà beaucoup vu et avec de bons jeux ; il augmentoit sans cesse son expérience par la lecture de tout ce qui avoit été écrit sur la' guerre; il sentoit en lui ce qui produit les heureuses nouveautés, ou plutôt ce qui force à les produire; et enfin il osa se déclarer inventeur dans une matière si périlleuse, et le fut toujours jusqu'à la fin. Nous n'entrerons point dans le détail de ce qu'il inventa; il seroit trop long, et toutes les places fortes du royaume doivent nous l'épargner.

Quand la guerre recommença, en 1667, il eut la principale conduite des sièges que le Roi fit en personne. Sa Majesté voulut bien faire voir qu'il

étoit de sa prudence de s'en assurer ainsi le succès. Il reçut au siège de Douay un coup de mousquet à la joue, dont il a toujours porté la marque. Après le siège de Lille, qu'il prit sous les ordres du Roi en neuf jours de tranchée ouverte, il eut une gratification considérable, beaucoup plus nécessaire pour contenter l'inclination du maître que celle du sujet. Il en a reçu encore en différentes occasions un grand nombre, et toujours plus fortes; mais, pour mieux entrer dans son caractère, nous ne parlerons plus de ces sortes de récompenses qui n'en étoient presque pas pour lui.

Il fut occupé en 1668 à faire des projets de fortifications pour les places de la Franche-Comté, de Flandre et d'Artois. Le Roi lui donna le gouvernement de la citadelle de Lille, qu'il venoit de construire, et ce fut le premier gouvernement de cette nature en France. Il ne l'avoit point demandé, et il importe et à la gloire du Roi et à la la sienne que l'on sache que, de toutes les grâces qu'il a jamais reçues, il n'en a demandé aucune, à la réserve de celles qui n'étoient pas pour lui. Il est vrai que le nombre en a été si grand qu'elles épuisoient le droit qu'il avoit de demander.

La paix d'Aix-la-Chapelle étant faite, il n'en fut pas moins occupé. Il fortifia les places en

lyo ELOGE DE M. DE VAUBAN

Flandre, en Artois, en Provence, en Roussillon, ou du moins fît des desseins qui ont été depuis exécutés. Il alla même en Piémont avec M. de Louvois, et donna à M. le duc de Savoie des desseins pour Verue, Verceil et Turin. A son départ, S. A. R. lui fît présent de son portrait, enrichi de diamans. Il est le seul homme de guerre pour qui la paix ait toujours été aussi laborieuse que la guerre même.

Quoique son emploi ne l'engageât qu'à travailler à la sûreté des frontières, son amour pour le bien public lui faisoit porter ses vues sur les moyens d'augmenter le bonheur du dedans du royaume. Dans tous ses voyages, il avoit une curiosité dont ceux qui sont en place ne sont communément que trop exempts. Il s'informoit avec soin de la valeur des terres, de ce qu'elles rapportoient, de la manière de les cultiver, des facultés des paysans, de leur nombre, de ce qui faisoit leur nourriture ordinaire, de ce que leur pouvoit valoir en un jour le travail de leurs mains; détails méprisables et abjects en apparence, et qui appartiennent cependant au grand art de gouverner. Il s'occupoit ensuite à imaginer ce qui auroit pu rendre le pays meilleur, des grands chemins, des ponts, des navigations nouvelles; projets dont il n'étoit pas possible qu'il espérât une entière exécution; espèces de songes, si l'on veut, mais qui

du moins, comme la plupart des véritables songes, marquoient l'inclination dominante. Je sai tel intendant de province qu'il ne connoissoit point, et à qui il a écrit pour le remercier d'un nouvel établissement utile qu'il avoit vu en voyageant dans son département. Il devenoit le débiteur particulier de quiconque avoit obligé le public.

La guerre qui commença en 1672 lui fournit une infinité d'occasions glorieuses, sur-tout dans ce grand nombre de sièges que le Roi fit en personne, et que M. de Vauban conduisit tous. Ce fut à celuide Maëstricht, en 167 3, qu'il commença à se servir d'une méthode singulière pour l'attaque des places qu'il avoit imaginée par une longue suite de reflexions, et qu'il a depuis toujours pratiquée. Jusque-là il n'avoit fait que suivre avec plus d'adresse et de conduite les régies déjà établies ; mais alors il en suivit d'inconnues, et fît changer de face à cette importante partie de la guerre. Les fameuses parallèles et les places d'armes parurent au jour : depuis ce temps il a toujours inventé sur ce sujet tantôt les cavaliers de tranchée, tantôt un nouvel usage des sapes et des demi-sapes, tantôt les batteries en ricochet; et par-là il avoit porté son art à une telle perfection que le plus souvent, ce qu'on n'auroit jamais osé espérer, devant les places les mieux défendues, il ne perdoit pas plus de monde que les assiégés.

C'étûit là son but principal, la conservation des hommes. Non-seulement l'intérêt de la guerre, aussi son humanité naturelle les lui rendoit chers. Il leur sacrifioit toujours l'éclat d'une conquête plus prompte, et une gloire assés capable de séduire; et, ce qui est encore plus difficile, quelquefois il résistoit en leur faveur à l'impatience des généraux, et s'exposoit aux redoutables discours du courtisan oisif. Aussi les soldats lui obéissoientils avec un entier dévouement, moins animés encore par l'extrême confiance qu'ils avoient à sa capacité que par la certitude et la reconnoissance d'être ménagés autant qu'il étoit possible.

Pendant toute la guerre que la paix de Nimegue termina, sa vie fut une action continuelle et très-vive; former des desseins de sièges; conduire tous ceux qui furent faits, du moins dès qu'ils étoient de quelque importance; réparer les places qu'il avoit prises, et les rendre plus fortes; visiter toutes les frontières; fortifier tout ce qui pouvoit être exposé aux ennemis ; se transporter dans toutes les armées, et souvent d'une extrémité du royaume à l'autre.

Il fut fait brigadier d'infanterie en 1664, maréchal de camp en 1676, et en 1678 commissaire général des fortifications de France, charge qui vaquoit par la mort de M. le chevalier de Clerville. Il se défendit d'abord de l'accepter, il en

craignoit ce qui l'auroit fait désirer à tout autre, les grandes relations qu'elle lui donnoit avec le ministre. Cependant le Roi l'obligea d'autorité à prendre la charge, et il faut avouer que, malgré toute sa droiture, il n'eut pas lieu de s'en repentir. La vertu ne laisse pas de réussir quelquefois, mais ce n'est qu'à force de temps et de preuves redoublées.

La paix de Nimegue lui ôta le pénible emploi de prendre des places, mais elle lui en donna un plus grand nombre à fortifier. Il fit le fameux port de Dunkerque, son chef-d'œuvre, et par conséquent celui de son art. Strasbourg et Casai, qui passèrent en 1681 sous le pouvoir du Roi, furent ensuite ses travaux les plus considérables. Outre les grandes et magnifiques fortifications de Strasbourg, il y fit faire, pour la navigation de la Bruche, des écluses dont l'exécution étoit si difficile qu'il n'osa la confier à personne et la dirigea toujours par lui-même.

La guerre recommença en 168 3, et lui valut l'année suivante la gloire de prendre Luxembourg, qu'on avoit cru jusque-là imprenable, et de le prendre avec fort peu de perte. Mais, la guerre naissante ayant été étouffée par la trêve de 1684, il reprit ses conditions de paix, dont les plus brillantes furent l'aqueduc de Maintenon, de nouveaux travaux qui perfectionnent le canal de la

communication des mers, Mont-Rojal et Landau.

Il semble qu'il auroit dû trahir les secrets de son art par la grande quantité d'ouvrages qui sont sortis de ses mains. Aussi a-t-il paru des livres dont le titre promettoit la véritable manière de fortifier selon M. de Vauban ; mais il a toujours dit, et il a fait voir par sa pratique, qu'il n'avoit point de manière. Chaque place différente lui en fournissoit une nouvelle selon les différentes circonstances de sa grandeur, de sa situation, de son terrein. Les plus difficiles de tous les arts sont ceux dont les objets sont changeans, qui ne permettent point aux esprits bornés l'application commode de certaines règles fixes, et qui demandent à chaque moment les ressources naturelles et imprévues d'un génie heureux.

En 1688, la guerre s'étant rallumée, il fit, sous les ordres de Monseigneur, les sièges de Philisbourg, de Manheim et de Frankendal. Ce grand prince fut si content de ses services qu'il lui donna quatre pièces de canon à son choix pour mettre en son château de Bazoches, récompense vraiment militaire, privilège unique, et qui, plus que tout autre, convenoit au père de tant de places fortes. La même année il fut fait lieutenant général.

L'année suivante, il commanda à Dunkerque,

Bergues et Ypres, avec ordre de s'enfermer dans celle de ces places qui seroit assiégée, mais son nom les en préserva.

L'année 1690 fut singulière entre toutes celles de sa vie: il n'y fit presque rien, parce qu'il avoit pris une grande et dangereuse maladie à faire travailler aux fortifications d'Ypres, qui étoient fort en désordre, et à être toujours présent sur les travaux. Mais cette oisiveté, qu'il se seroit presque reprochée, finit en 1691 par la prise de Mons, dont le Roi commanda le siège en personne. Il commanda aussi l'année d'après celui de Namur, et M. de Vauban le conduisit de sorte qu'il prit la place en trente jours de tranchée ouverte, et n'y perdit que huit cents hommes, quoiqu'il s'y fût fait cinq actions de vigueur très-considérables.

Il faut passer par-dessus un grand nombre d'autres exploits, tels que le siège de Charleroy en 98, la défense de la Basse-Bretagne contre les descentes des ennemis en 94 et 96, le siège d'Ath en 97, et nous hâter de venir à ce qui touche de plus près cette Académie. Lorsqu'elle se renouvella en 99, elle demanda au Roi M. de Vauban pour être un de ses honoraires; et, si la bienséance nous permet de dire qu'une place dans cette compagnie soit la récompense du m.érite , après toutes celles qu'il avoit reçues du Roi en qualité d'homme de guerre, il falloit qu'il en reçût une d'une société de gens

de lettres en qualité de mathématicien. Personne n'avoit mieux que lui rappelle du ciel les mathématiques pour les occuper aux besoins des hommes, et elles avoient pris entre ses mains une utilité aussi glorieuse peut-être que leur plus grande sublimité. De plus, l'Académie lui devoit une reconnoissance particulière de l'estime qu'il avoit toujours eue pour elle; les avantages solides que le public peut tirer de cet établissement avoient touché l'endroit le plus sensible de son ame.

Comme après la paix de Rjswick il ne fut plus employé qu'à visiter les frontières, à faire le tour du royaume et à former de nouveaux projets, il eut besoind' avoir encore quelque autre occupation, et il se la donna selon son cœur. Il commença à mettre par écrit un prodigieux nombre d'idées qu'il avoit sur différens sujets qui regardoient le bien de l'État, non-seulement sur ceux qui lui étoient les plus familiers, tels que les fortifications , détail des places, la discipline militaire, les campemens, mais encore sur une infinité d'autres matières qu'on auroit crues plus éloignées de son usage : sur la marine, sur la course par mer en temps de guerre, sur les finances mêmes, sur la culture des forêts, sur le commerce et sur les colonies françoises en Amérique. Une grande passion songe à tout. De toutes ces différentes vues, il acomposédouze gros volumes manuscrits, qu'il a intitulés ses Oisivetés. S'il étoit

possible que les idées qu'il y propose s'exécutassent, ses oisivetés seroient plus utiles que tous ses travaux.

La succession d'Espagne ayant fait renaître la guerre, il étoit à Namur au commencement de l'année lyoS, etil y donnoitordreà des réparations nécessaires, lorsqu'il apprit que le Roi l'avoit honoré du bâton de maréchal de France. Il s'étoit opposé lui-même quelque temps auparavant à cette suprême élévation, que le Roi lui avoit annoncée; il avoit représenté qu'elle empêcheroit qu'on ne l'employât avec des généraux du même rang, et feroit naître des embarras contraires au bien du service. Il aimoit mieux être plus utile, et moins récompensé; et, poursuivre son goût, il n'auroit fallu payer ses premiers travaux que par d'autres encore plus nécessaires.

Vers la fin de la même année il servit sous Monseigneur le duc de Bourgogne au siège du Vieux- Brisac, place très-considérable, qui fut réduite à capituler au bout de treize jours et demi de tranchée ouverte, et qui ne coûta pas trois cents hommes. C'est par ce siège qu'il a fini, et il y fît voir tout ce que pouvoit son art, comme s'il eût voulu le résigner alors tout entier entre les mains du prince qu'il avoit pour spectateur et pour chef.

Le titre de maréchal de France produisit les inconvéniens qu'il avoit prévus; il demeura deux ans Fontenelle. II. . 28

inutile. Je l'ai entendu souvent s'en plaindre; il protestoit que pour l'intérêt du roi et de l'État il auroit foulé aux pieds la dignité avec joie. Il l'auroit fait, et jamais il ne l'eût si bien méritée, jamais même il n'en eût si bien soutenu le véritable éclat.

Il se consoloit avec ses savantes O/siVefes. Il n'épargnoit aucune dépense pour amasser la quantité infinie d'instructions et de mémoires dont il avoit besoin, et il occupoit sans cesse un grand nombre de secrétaires, de dessinateurs, de calculateurs et de copistes. Il donna au Roi en 1704 un gros manuscrit, qui contenoit tout ce qu'il y a de plus fin et de plus secret dans la conduite de l'attaque des places; présent le plus noble qu'un sujet puisse jamais faire à son maître, et que le maître ne pouvoit recevoir que de ce seul sujet.

En 1706, après la bataille de Ramilly, M. le maréchal de Vauban fut envoyé pour commander à Dunkerque et sur la côte de Flandre. Il rassura par sa présence les esprits étonnés, il empêcha la perte d'un pays qu'on vouloit noyer pour prévenir le siège de Dunkerque, et le prévint d'ailleurs par un camp retranché qu'il fit entre cette ville et Bergues, de sorte que les ennemis eussent été obligés de faire en même temps l'investiture de Dunkerque, de Bergues et de ce camp, ce qui étoit absolument impraticable.

Dans cette même campagne, plusieurs de nos

places ne s'étant pas défendues comme il auroit souhaité, il voulut défendre par ses conseils toutes celles qui seroient attaquées à l'avenir, et commença sur cette matière un ouvrage qu'il destinoit au Roi, et qu'il n'a pu finir entièrement. Il mourut le 3o mars 1707, d'une fluxion de poitrine accompagnée d'une grosse fièvre qui l'emporta en huit jours, quoiqu'il fût d'un tempérament très-robuste et qui sembloit lui promettre encore plusieurs années de vie. Il avoit soixante-quatorze ans moins un mois. Il avoit épousé Jeanne d'Aunoy, delà famille des barons d'Espiry en Nivernois , morte avant lui. Il en a laissé deux filles, M^i^ la comtesse de Villebertin et M"^e la marquise d'Ussé.

Si l'on veut voir toute sa vie militaire en abrégé, il a fait travailler à 3oo places anciennes, et en a fait 33 neuves; il a conduit 53 sièges, dont 3o ont été faits sous les ordres du Roi en personne, ou de Monseigneur, ou de Monseigneur le duc de Bourgogne, et les 2 3 autres sous différens généraux; il s'est trouvé à 140 actions de vigueur.

Jamais les traits de la simple nature n'ont été mieux marqués qu'en lui, ni plus exempts de tout mélange étranger.' Un sens droit et étendu, qui s'attachoit au vrai par une espèce de simpatie et sentoit le faux sans le discuter, lui épargnoit les longs circuits par où les autres marchent ; et d'ailleurs sa vertu étoit en quelque sorte -un instinct

i8o ÉLOGE DE M. DE VAUBAN

heureux, si prompt qu'il prévenoit sa raison. Il méprisoit cette politesse superficielle dont le monde se contente, et qui couvre souvent tant de barbarie ; mais sa bonté, son humanité, sa libéralité, lui composoient une autre politesse plus rare, qui étoit toute dans son cœur. Il séyoit bien à tant de vertu de négliger des dehors, qui à la vérité lui appartiennent naturellement, mais que le vice emprunte avec trop de facilité. Souvent M. le maréchal de Vauban a secouru de sommes assés considérables des officiers qui n'étoient pas en état de soutenir le service ; et, quand on venoit à le savoir, il disoit qu'il prétendoit leur restituer ce qu'il recevoit de trop des bienfaits du Roi. lien a été comblé pendant tout le cours d'une longue vie, et il a eu la gloire de ne laisser en mourant qu'une fortune médiocre. Il étoit passionnément attaché au Roi, sujet plein d'une fidélité ardente et zélée, et nullement courtisan; il auroit infiniment mieux aimé servir que plaire. Personne n'a été si souvent que lui, ni avec tant de courage, l'introducteur de la vérité; il avoit pour elle une passion presque imprudente, et incapable de ménagement. Ses moeurs ont tenu bon contre les dignités les plus brillantes, et n'ont pas même combattu. En un mot, c'étoit un Romain qu'il sembloit que notre siècle eût dérobé aux plus heureux temps de la République.

ELOGE

ODEFROY-GuiLLAUME Leibnitz naquit à Leipsic, en Saxe, le 2 3 juin 1649, de Frédéric Leibnitz, professeur de morale et greffier de l'Université de Leipsic, et de Catherine Schmuck, sa troisième femme, fille d'un docteur et professeur en droit. Paul Leibnitz, son grand-oncle, avoit été capitaine en Hongrie, et ennobli pour ses services, en 1600, par l'empereur Rodolphe II, qui lui donna les armes que M. Leibnitz portoit.

Il perdit son père à l'âge de six ans; et sa mère, qui étoit une femme de mérite, eut soin de son éducation. Il ne marqua aucune inclination particulière pour un genre d'étude plutôt que pour un autre. Il se porta à tout avec une égale vivacité; et, comme son père lui avoit laissé une assés ample

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bibliothèque de livres bien choisis, il entreprit, dès qu'il sut assés de latin et de grec, de les lire tous avec ordre, poëtes, orateurs, historiens, jurisconsultes, philosophes, mathématiciens, théologiens. Il sentit bientôt qu'il avoit besoin de secours, il en alla chercher chés tous les habiles gens de son temps, et même, quand il le fallut, assés loin de Leipsic.

Cette lecture universelle et très-assidue, jointe à un grand génie naturel, le fît devenir tout ce qu'il avoit lu. Pareil en quelque sorte aux anciens qui avoient l'adresse de mener jusqu'à huit chevaux attelés de front, il mena de front toutes les sciences . Ainsi nous sommes obligés de le partager ici, et, pour parler philosophiquement, de le décomposer. De plusieurs Hercules l'antiquité n'en a fait qu'un, et du seul M. Leibnitz nous ferons plusieurs savans. Encore une raison qui nous détermine à ne pas suivre comme de coutume l'ordre chronologique, c'est que dans les mêmes années il paroissoit de lui des écrits sur différentes matières; et ce mélange presque perpétuel qui ne produisoit nulle confusion dans ses idées, ces passages brusques et fréquens d'un sujet à un autre tout opposé qui ne l'embarrassoient pas, mettroient de la confusion et de l'embarras dans cette histoire.

M. Leibnitz avoit du goût et du talent pour la poésie. Il savoit les bons poëtes par cœur, et dans

ELOGE DE M. LEIBNITZ i83

sa vieillesse même il auroit encore récité Virgile presque tout entier mot pour mot. Il avoit une fois composé en un jour un ouvrage de trois cens vers latins sans se permettre une seule élision; jeu d'esprit, mais jeu difficile. Lorsqu'en 1679 il perdit le duc Jean-Frederic de Brunsvic, son protecteur, il fît sur sa mort un poëme latin qui est son chefd'œuvre , et qui mérite d'être compté parmi les plus beaux d'entre les modernes. Il ne crojoitpas, comme la plupart de ceux qui ont travaillé dansée genre, qu'à cause qu'on fait des vers en latin, on est en droit de ne point penser et de ne rien dire, si ce n'est peut-être ce que les anciens ont dit. Sa poésie est pleine de choses, ce qu'il dit lui appartient, il a la force de Lucain, mais de Lucain qui ne fait pas trop d'effort. Un morceau remarquable de ce poëme est celui où il parle du phosphore, dont Brandt étoit l'inventeur. Le duc de Brunsvic, excité par M. Leibnitz, avoit fait venir Brandt à sa cour pour jouir du phosphore; et le poëte chante cette merveille jusque-là inouïe : Ce feu inconnu à la nature même, qu'un nouveau Vulcain avoit allumé dans un antre savant, que Veau conservait et empechoit de se rejoindre à la sphère du feu sa patrie, qui, enseveli sous l'eau, dissimuloit son estre, et sortait lumineux et brillant de ce tombeau, image de l'ame immortelle et heureuse, etc. Tout ce que la fable, tout ce que l'histoire sainte ou profane, peuvent fournir qui ait

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rapport au phosphore, tout est employé, le larcin de Promethée, la robe de Medée, le visage lumineux de Moïse, le feu de Jéremie enfoui quand les Juifs furent emmenés en captivité, les Vestales, les lampes sépulcrales, le combat des prêtres égyptiens et perses ; et, quoiqu'il semble qu'en voilà beaucoup, tout cela n'est point entassé, un ordre fin et adroit donne à chaque chose une place qu'on ne lui sauroit ôter, les différentes idées qui se succèdent rapidement ne se succèdent qu'à propos. M. Leibnitz faisoit même des vers François, mais il ne réussissoit pas dans la poésie allemande. Notre préjugé pour notre langue, et l'estime qui est due à ce poète, nous pourroient faire croire que ce n'étoit pas toutà-fait sa faute.

Il étoit très-profond dans l'histoire et dans les intérêts des princes, quiensontle résultat politique. Après que Jean-Casimir, roi de Pologne, eut abdiqué la couronne en 1668, Philippe-Guillaume de Neubourg, comte palatin, fut des prétendans, et M. Leibnitz fît un traité sous le nom supposé de George Ulicovius, pour prouver que la République ne pouvoit faire un meilleur choix. Cet ouvrage eut beaucoup d'éclat : l'auteur avoit vingt-deux ans. Quand on commença à traiter de la paix de Nimegue, il y eut des difficultés sur le cérémonial à l'égard des princes libres de l'Empire qui n'étoient pas électeurs, on ne vouloit accorder à leurs mi-

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nistres les mêmes titres et les mêmes traitemens qu'à ceux des princes d'Italie, tels que sont les ducs de Modene ou de Mantoue. M. Leibnitz publia en leur faveur un livre intitulé: Cesarini Furstencru De jure suprematus ac legationis principum Germanise, qui parut en 1667. Le faux nom qu'il se donne signifie qu'il étoit et dans les intérêts de l'empereur et dans ceux des princes, et qu'en soutenant leur dignité, il ne nuisoit point à celle du chef de l'Empire. Il avoit effectivement sur la dignité impériale une idée qui ne pouvoit déplaire qu'aux autres potentats. Il prétendoit que tous les États chrétiens, du moins ceux d'Occident, ne font qu'un corps, dont le pape est le chef spirituel, et l'empereur le chef temporel; qu'il appartient à l'un et à l'autre une certaine jurisdiction universelle; que l'empereur est le général né, le défenseur, Vadvouéde l'Eglise, principalement contre les infidèles; et que de-là lui vient le titre de Sacrée Majesté, et à l'Empire celui de Saint Empire; et que, quoique tout cela ne soit pas de droit divin, c'est une espèce de système politique formé par le consentement des peuples, et qu'il seroit à souhaiter qui subsistât en son entier. lien tire des conséquences avantageuses pour les princes libres d'Allemagne, qui ne tiennent pas beaucoup plus à l'empereur que les rois euxmêmes n'y devroient tenir. Du moins il prouve trèsfortement que leur souveraineté n'est point dimi-

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nuée par l'espèce de dépendance où ils sont, ce qui est le but de tout l'ouvrage. Cette république chrétienne, dont l'empereur et le pape sont les chefs, n'auroit rien d'étonnant, si elle étoit imaginée par un Allemand catholique, mais elle l'étoit par un luthérien; l'esprit de système, qu'il possédoit au souverain degré, avoitbien prévalu à l'égard de la religion sur l'esprit de parti.

Le livre du faux Cesarinus Furstenerius contient non-seulement une infinité de faits remarquables, mais encore quantité de petits faits qui ne regardent que les titres et les cérémonies, assés souvent négligés par les plus savans en histoire. On voit que M. Leibnitz, dans sa vaste lecture, ne méprisoit rien, et il est étonnant à combien de livres médiocres et presque absolument inconnus il avoit fait la grâce de les lire ; mais il l'est sur-tout qu'il ait pu mettre autant d'esprit philosophique dans une matière si peu philosophique. Il pose des définitions exactes qui le privent de l'agréable liberté d'abuser des termes dans les occasions; il cherche des points fixes, et en trouve dans les choses du monde les plus inconstantes et les plus sujettes au caprice des hommes; il établit des rapports et des proportions qui plaisent autant que des figures de rhétorique et persuadent mieux. On sent qu'il se tient presque à regret dans les détails où son sujet l'enchaîne, et que son esprit prend son vol dès qu'il le peut et

s'élève aux vues générales. Ce livre fut fait et imprimé en Hollande, et réimprimé d'abord en Allemagne jusqu'à quatre fois.

Les princes de Brunsvic le destinèrent à écrire l'histoire de leur maison. Pour remplir ce grand dessein et ramasser les matériaux nécessaires , il courut toute l'Allemagne, visita toutes les anciennes abbayes, fouilla dans les archives des villes, examina les tombeaux et les autres antiquités, et passa de-là en Italie, oia les marquis de Toscane, de Ligurie et d'Est, sortis de la même origine que les princes de Brunsvic, avoient eu leurs principautés et leurs domaines. Comme il alloit par mer dans une petite barque, seul et sans aucune suite, de Venise à Mesola dans le Ferrarois, il s'éleva une furieuse tempête; le pilote, qui ne croyoit pas être entendu par un Allemand, et qui le regardoit comme la cause de la tempête parce qu'il le jugeoit hérétique , proposa de le jeter à la mer, en conservant néanmoins ses bardes et son argent. Sur cela M. Leibnitz, sans marquer aucun trouble, tira un chapelet qu'apparemment il avoit pris par précaution, et le tourna d'un air assés dévot. Cet artifice lui réussit; un marinier dit au pilote que, puisque cet hommelà n'étoit pas hérétique, il n'étoit pas juste de le jetter à la mer.

Il fut de retour de ses voyages à Hanovre en 1690. Il avoit fait une abondante récolte, et plus

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abondante qu'il n'étoit nécessaire pour l'histoire de Brunsvic, mais une savante avidité l'avoit porté à prendre tout. Il fît de son superflu un ample recueil, dont il donna le premier volume in-folio en 1693, sous le titre de Codex juris gentium diplomaticus. Il l'appela Code du droit des gens, parce qu'il ne contenoit que des actes faits par des nations, ou en leur nom, des déclarations de guerre, des manifestes, des traités de paix ou de trêve, des contrats de mariage de souverains, etc., et que , comme les nations n'ont de loix entr'elles que celles qu'il leur plaît de se faire, c'est dans ces sortes de pièces qu'il faut les étudier. Il mit à la tête de ce volume une grande préface bien écrite, et encore mieux pensée. Il y fait voir que les actes de la nature de ceux qu'il donne sont les véritables sources de l'histoire autant qu'elle peut être connue : car il sait bien que tout le fin nous en échape, que ce qui a produit ces actes publics et mis les hommes en mouvement, ce sont une infinité de petits ressorts cachés, mais très-puissans, quelquefois inconnus à ceux mêmes qu'ils font agir, et presque toujours si disproportionnés à leurs effets que les plus grands événemens en seroient deshonorés. Il rassemble les traits d'histoire les plus singuliers que ces actes lui ont découverts, et il en tire des conjectures nouvelles et ingénieuses sur l'origine des électeurs de l'Empire fixés à un nom-

bre. Il avoue que tant de traités de paix si souvent renouvelles entre les mêmes nations font leur honte; et il approuve avec douleur l'enseigne d'un marchand hollandois qui, ayant mis pour titre : A la Paix perpétuelle, avoit fait peindre dans le tableau un cimetière.

Ceux qui savent ce que c'est que de déchifrer ces anciens actes, de les lire, d'en entendre le stile barbare, ne diront pas que M. Leibnitz n'a mis du sien dans le Codex diplomaticus que sa belle préface. Il est vrai qu'il n'y a que ce morceau qui soit de génie, et que le reste n'est que de travail et d'érudition; mais on doit être fort obligé à un homme tel que lui, quand il veut bien, pour l'utilité publique, faire quelque chose qui ne soit pas de génie.

En lyoo parut un supplément de cet ouvrage sous le titre de : Mantissa codicis juris gentium diplomatici. Il y a mis aussi une préface, oii il donne à tous les savans qui lui avoient fourni quelques pièces rares des louanges dont on sent la sincérité. Il remercie même M. Toinard de l'avoir averti d'une faute dans son premier volume , où il avoit confondu avec le fameux Christophe Colomb un Guillaume de Caseneuve surnommé Coulomp , vice-amiral sous Louis XI; erreur si légère et si excusable que l'aveu n'en seroit guère glorieux sans une infinité d'exemples contraires.

Enfin il commença à mettre au jour en lyoy ce qui avoit rapport à l'histoire de Brunsvic, et ce fut le premier volume in-folio Scriptorum Brunsvicensia illustrantium ; recueil de pièces originales qu'il avoit presque toutes dérobées à la poussière et aux vers, et qui dévoient faire le fondement de son histoire. Il rend compte dans la préface de tous les auteurs qu'il donne, et des pièces qui n'ont point de noms d'auteurs, et en porte des jugemens dont il n'y a pas d'apparence que l'on appelle.

Il avoit fait sur l'histoire de ce temps-là deux découvertes principales, opposées à deux opinions fort établies.

On croit que de simples gouverneurs de plusieurs grandes provinces du vaste empire de Charlemagne étoient devenus dans la suite des princes héréditaires ; mais M. Leibnitz soutient qu'ils l'avoient toujours été, et par-là ennoblit encore les origines des plus grandes maisons. Il les enfonce davantage dans cet abîme du passé, dont l'obscurité leur est si précieuse.

Le dix et le onzième siècle passent pour les plus barbares du christianisme ; mais il prétend que ce sont le treize et le quatorze, et qu'en comparaison de ceux-ci le dixième fut un siècle d'or, du moins pour l'Allemagne. Au milieu du douze on discernait encore le vrai d'avec le faux ; mais ensuite les fables, renfermées auparavant dans les cloîtres et dans les

légendes, se débordèrent impétueusement et inondèrent tout. Ce sont à peu près ses propres termes. Il attribue la principale cause du mal à des gens qui, étant pauvres par institut, inventoient par nécessité. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que les bons livres n'étoient pas encore alors totalement inconnus. Gervais de Tilbury, que M. Leibnitz donne pour un échantillon du treziéme siècle, étoit assés versé dans l'antiquité, soit profane, soit ecclésiastique, et n'en est pas moins grossièrement ni moins hardiment romanesque. Après les faits dont il a été témoin oculaire, l'auteur d'Amadis pouvoit soutenir aussi que son livre étoit historique. Un homme de la trempe de M. Leibnitz, qui est dans l'étude de l'histoire, en sait tirer de certaines réflexions générales, élevées au-dessus de l'histoire même; et, dans cet amas confus et immense de faits, il démêle un ordre et des liaisons délicates qui n'y sont que pour lui. Ce qui l'intéresse le plus, ce sont les origines des nations, de leurs langues, de leurs mœurs, de leurs opinions, sur-tout l'histoire de l'esprit humain, et une succession de pensées qui naissent dans les peuples les unes après les autres, ou plutôt les unes des autres, et dont l'enchaînement bien observé pourroit donner lieu à des espèces de prophéties.

En 17 10 et 171 1 parurent deux autres volumes Scriptorum Brunsvicensia illustrantium ; et enfin de-

voit suivre l'histoire qui n'a point paru et dont voici le plan.

Il la faisoit précéder par une dissertation sur l'état de l'Allemagne tel qu'il étoit avant toutes les histoires, et qu'on pouvoit le conjecturer par les monumens naturels qui en étoient restés, des coquillages pétrifiés dans les terres, des pierres où se trouvent des empreintes de poissons ou de plantes, et même de poissons et de plantes qui ne sont point du pays, médailles incontestables du déluge. De-là il passoit aux plus anciens habitans dont on ait mémoire, aux différens peuples qui se sont succédé les uns aux autres dans ces pays, ettraitoit de leurs langues et du mélange de ces langues autant qu'on en peut juger par les étimologies, seuls monumens en ces matières. Ensuite les origines de Brunsvic commençoient à Charlemagne en 769, et se continuoient par les empereurs descendus de lui, et par cinq empereurs de la maison de Brunsvic, Henri I l'Oiseleur, les trois Othons, et Henri H, où elles finissoient en io25. Cet espace de temps comprenoit les antiquités de la Saxe par la maison de Witikind, celles de la haute Allemagne par la maison guelfe, celles de la Lombardie par la maison des ducs et marquis de Toscane et de Ligurie. De tous ces anciens princes sont sortis ceux de Brunsvic. Après ces origines venoit la généalogie de la maison guelfe ou de Brunsvic, avec une courte

mais exacte histoire jusqu'au temps présent. Cette généalogie étoit accompagnée de celles des autres grandes maisons , de la maison gibelline d'Autriche ancienne et nouvelle, de Bavière, etc. M. Leibnitz avançoit, et il étoit trop savant pour être présomptueux, que jusqu'à présent on n'avoit rien vu de pareil sur l'histoire du moyen âge; qu'il avoit porté une lumière toute nouvelle dans ces siècles couverts d'une obscurité effrayante, et réformé un grand nombre d'erreurs, ou levé beaucoup d'incertitudes. Par exemple, cette papesse Jeanne, établie d'abord par quelques-uns, détruite par d'autres, ensuite rétablie, il la détruisoit pour jamais, et il trouvoit que cette fable ne pouvoit s'être soutenue qu'à la faveur des ténèbres de la chronologie qu'il dissipoit.

Dans le cours de ses recherches, il prétendit avoir découvert la véritable origine des François, et en publia une dissertation en 17 16. L'illustre père de Tournemine, jésuite, attaqua son sentiment, et en soutint un autre avec toute l'érudition qu'il falloit pour combattre un adversaire aussi savant, et avec toute cette hardiesse qu'un grand adversaire approuve. Nous n'entrerons point dans cette question; elle étoit même assés indifférente, selon la réflexion polie du P. de Tournemine, puisque, de quelque façon que ce fût, les François étoient compatriotes de M. de Leibnitz.

Fontenelle. IL 2 5

ELOGE DE M. LEIBMTZ

M. Leibnitz étoit grand jurisconsulte. Il étoit né dans le sein de la jurisprudence, et cette science est plus cultivée en Allemagne qu'en aucun autre pays. Ses premières études furent principalement tournées de ce côté-là, la vigueur naissante de son esprit y fut employée. A l'âge de vingt ans, il voulut se faire passer docteur en droit à Leipsic; mais le doyen de la Faculté, poussé par sa femme, le refusa sous prétexte de sa jeunesse. Cette même jeunesse lui avoit peut-être attiré la mauvaise humeur de la femme du doyen. Quoi qu'il en soit, il fut vengé de sa patrie par l'applaudissement général avec lequel il fut reçu docteur la même année à Altorf, dans le territoire du Nuremberg. La thèse qu'il soutint étoit De casibus perplexis in jure. Elle fut imprimée dans la suite avec deux autres petits traités de lui, Spécimen Encyclopsedix in jure, seu Quxstiones philosophise amœniores ex jure collectx, et Spécimen certitudinis seu demonstrationum in jure exhibitum in doctrina conditionum. Il savoit déjà rapprocher les différentes sciences, et tirer des lionnes de communication des unes aux autres.

Al'âgedevingt-deux ans, qui estl'époqueque nous avons déjà marquée pour le livre de George Ulicovius/û dédia à l'électeurde Mayence, Jean-Philippe de Schomborn, une nouvelle méthode d'apprendre et d'enseigner la jurisprudence. Ily ajoutoit une liste de ce qui manque encore au droit , Catalogum

desideratorum in jure, et promeltoit d'y suppléer. Dans la même année, il donna son projet pour réformer tout le corps du droit, Corporis juris reconcinnandi ratio. Les différentes matières du droit sont effectivement dans une grande confusion; mais sa tête en les recevant les avoit arrangées, elles s'étoient refondues dans cet excellent moule, et elles auroient beaucoup gagné à reparoître sous la forme qu'elles y avoient prise.

Quand il donna les deux volumes de son Codex diplomaticus , il ne manqua pas de remonter aux premiers principes du droit naturel et du droit des gens. Le point de vue oi^i il se plaçoit étoit toujours fort élevé, et de là il découvroit toujours un grand pays dont il voyoit tout le détail d'un coup d'oeil. Cette théorie générale de jurisprudence, quoique fort courte, étoit si étendue que la question du quietisme, alors fort agitée en France, s'y trouvoit naturellement dès l'entrée, et la décision de M. Leibnitz fut conforme à celle du pape.

Nous voici enfin arrivés à la partie de son mérite qui intéresse le plus cette compagnie. Il étoit excellent philosophe et mathématicien. Tout ce que renferment ces deux mots, il l'étoit.

Quand il eut été reçu docteur endroit à Altorf, il alla à Nuremberg pour y voir des savans. Il apprit qu'il y avoit dans cette ville une société fort cachée de gens qui travailloienten chimie et cher-

choient la pierre philosophale. Aussi-tôt le voilà possédé du désir de profiter de cette occasion pour devenir chimiste; mais la difficulté étoitd'être initié dans les mystères. Il prit des livres de chimie, en rassembla les expressions les plus obscures et qu'il entendoit le moins, en composa une lettre inintelligible pour lui-même, et l'adressa au directeur de la société secrette, demandant à y être admis sur les preuves qu'il donnoit de son grand savoir. On ne douta point que l'auteur de la lettre ne fût un adepte, ou à peu près. Il fut reçu avec honneur dans le laboratoire, et prié d'y faire les fonctions de secrétaire; on lui offrit même une pension. Il s'instruisit beaucoup avec eux , pendant qu'ils croyoient s'instruire avec lui; apparemment il leur donnoit pour des connoissances acquises par un long travail les vues c|ue son génie naturel lui fournissoit; et enfin il paroît hors de doute que, quand ils l'auroient reconnu, ils ne l'auroient pas chassé.

En 1670 M. Leibnitz, âgé de vingt-quatre ans, se déclara publiquement philosophe dans un livre dont voici l'histoire.

Marins Nizolius, de Bersello dans l'État de Modene, publia en i553 un traité De vcris principiis et vera ratione philosophandi contra Pseudophilosophos. Les faux philosophes étoient tous les scholastiques passés et présens, et Nizolius s'élevoit avec

la dernière hardiesse contre leurs idées monstrueuses et leur langage barbare, jusque-là qu'il traitoit saint Thomas lui-même de borgne entre des aveugles. La longue et constante admiration qu'on a eue pour Aristote ne prouve, disoit-il, que la multitude des sots et la durée de la sotise. La bile de l'auteur étoit encore animée par quelques contestations particulières avec des aristotéliciens.

Ce livre, qui dans le temps où il parut n'avoit pas dû être indifférent, étoit tombé dans l'oubli, soit parce que l'Italie avoit eu intérêt à l'étouffer, et qu'à l'égard des autre pays, ce qu'il avoit de vrai n'étoit que trop clair et trop prouvé, soit parce qu'effectivement la dose des paroles y est beaucoup trop forte par rapport à celle des choses. M. Leibnitz jugea à propos de le mettre au jour avec une préface et des notes.

La préface annonce un éditeur et un commentateurd'uneespécefortsinguliere.Nul respect aveugle pourson auteur, nulles raisons forcéespourenrelever le mérite ou pour en couvrir les défauts. Il le loue, mais seulement par la circonstance du temps où il a écrit, par le courage de son entreprise, par quelques vérités qu'il a apperçues; mais il y reconnoît de faux raisonnemens et des vues imparfaites; il le blâme de ses excès et de ses emportemens à l'égard d'Aristote, qui n'est pas coupable des rêveries de ses prétendus disciples, et même à l'égard de saint

198 ÉLOGE DE M. LEIBMTZ

Thomas, dont la gloire pouvoit n'être pas si chère à un luthérien. Enfin il est aisé de s'appercevoir que le commentateur doit avoir un mérite fort indépendant de celui de l'auteur original.

Il paroît aussi qu'il avoic lu des philosophes sans nombre. L'histoire des pensées des hommes, certainement curieuse par le spectacle d'une variété infinie, est aussi quelquefois instructive. Elle peut donner de certaines idées détournées du chemin ordinaire, que le plus grand esprit n'auroit pas produites de son fonds; elle fournit des matériaux de pensées ; elle fait connoître les principaux écueils de la raison humaine, marque les routes les plus sûres; et, ce qui est le plus considérable, elle apprend aux plus grands génies qu'ils ont eu des pareils, et que leurs pareils se sont trompés. Un solitaire peut s'estimer davantage que ne fera celui qui vit avec les autres et qui s'y compare.

M. Leibnitz avoit tiré ce fruit de sa grande lecture; il en avoit l'esprit plus exercé à recevoir toutes sortes d'idées, plus susceptible de toutes les formes, plus accessible à ce qui étoit nouveau, et même opposé, plus indulgent pour la foiblesse humaine, plus disposé aux interprétations favorables, et plus industrieux à les trouver. Il donna une preuve de ce caractère dans une lettre De Aristotele recentioribus reconciliabili, qu'il imprima avec le Nizolius. Là il ose parler avantageusement d'Aristote, quoi-

que ce fût une mode assés générale que de le décrier, et presque un titre d'esprit. Il va même jusqu'à dire qu'il approuve plus de choses dans ses ouvrages que dans ceux de Descartes.

Ce n'est pas qu'il ne regardât la philosophie corpusculaire ou méchanique comme la seule légitime, mais on n'est pas cartésien pour cela; et il prétendoit que le véritable Aristote, et non pas celui des scholastiques, n'avoit pas connu d'autre philosophie. C'est par-là qu'il fait la réconciliation. Il ne le justifie que sur les principes généraux, l'essence de la matière, le mouvement, etc. Mais il ne touche point à tout le détail immense de la physique, sur quoi il semble que les modernes seroient bien généreux, s'ils vouloient se mettre en communauté de biens avec Aristote.

Dans l'année qui suivit celle de l'édition de Nizolius, c'est-à-dire en 1671, âgé de vingt-cinq ans, il publia deux petits traités de physique : Theoria motus abstracti, dédié à l'Académie des sciences, et Theoria motus concreii, dédié à la Société royale de Londres. Il semble qu'il ait craint de faire de la jalousie.

Le premier de ces traités est une théorie trèssubtile et presque toute neuve du mouvement en général. Le second est une application du premier à tous les phénomènes. Tous deux ensemble font une physique générale complette. Il dit lui-même

qu'il croit que son système réunit et concilie tous les autres, supplée à leurs iniperfections , étend leurs bornes, éclaircit leurs obscurités, et que les philosophes nont plus quà travailler de concert sur ces principes, et à descendre dans des explications plus particulières quils porteront dans le trésor d'une solide philosophie. Il est vrai que ses idées sont simples, étendues, vastes. Elles partent d'abord d'une grande universalité qui en est comme le tronc, et ensuite se divisent, se subdivisent, et pour ainsi dire se ramifient presque à l'infini, avec un agrément inexprimable pour l'esprit et qui aide à la persuasion. C'est ainsi que la nature pourroit avoir pensé.

Dans ces deux ouvrages il admettoit du vuide, et regardoit la matière comme une simple étendue absolument indifférente au mouvement et au repos, lia depuis changé de sentiment sur ces deux points. A l'égard du dernier, il étoit venu à croire que pour découvrir l'essence delà matière il falloit aller au-delà de l'étendue, et y concevoir une certaine force qui n'est plus une simple grandeur géométrique. C'est la fameuse et obscure Entelcchie d'Aristote, dont les scholastiques ont fait les formes substancielles, et toute substance a une force selon sa nature. Celle de la matière est double : une tendance naturelle au mouvement, et une résistance au mouvement imprimé d'ailleurs. Un corps peut paroître en repos, parce que l'effort qu'il fait pour

se mouvoir est réprimé ou contrebalancé par les corps environnans; mais il n'est jamais réellement ou absolument en repos, parce qu'il n'est jamais sans cet effort pour se mouvoir.

Descartes avoit vu très-ingénieusement que, malgré les chocs innombrables des corps, et les distributions inégales du mouvement qui se font sans cesse des uns aux autres, il devoit y avoir au fond de tout cela quelque chose d'égal, de constant, de perpétuel; et il a cru que c'étoit la quantité de mouvement, dont la mesure est le produit d"e la masse par la vitesse. Au lieu de cette quantité de mouvement, M. Leibnitz mettoit la force, dont la mesure est le produit de la masse par les hauteurs auxquelles cette force peut élever un corps pesant : or ces hauteurs sont comme les quarrés des vitesses. Sur ce principe il prétendoit établir une nouvelle dymatiquej ousc'ience des forces; et il soutenoit que de celui de Descartes s'ensuivoit la possibilité du mouvement perpétuel artificiel, ou d'un effet plus grand que sa cause; conséquence qui ne se peut digérer ni en méchanique, ni en métaphysique.

Il fut fort attaqué par les cartésiens, sur-tout par MM. l'abbé Catelan et Papin. Il répondit avec vigueur; cependant il ne paroît pas que son sentiment ait prévalu; la matière est demeurée sans force, du moins active, et VEntekchîe sans application et sans usage. Si M. Leibnitz ne l'a pas rétablie, il

n'y a guère d'apparence qu'elle se relevé jamais.

Il avoit encore sur la physique générale une pensée particulière et contraire à celle de Descartes. Il croyoit que les causes finales pouvoient quelquefois être employées ; par exemple, que le rapport des sinus d'incidence et de réfraction étoit constant, parce que Dieu vouloit qu'un rayon qui doit se détourner allât d'un point à un autre par deux chemins qui, pris ensemble , lui fissent employer moins de temps que tous les autres chemins possibles; ce qui est plus conforme à la souveraine sagesse. La puissance de Dieu a fait tout ce qui peut être de plus grand, et sa sagesse tout ce qui peut être de mieux ou de meilleur. L'univers n'est que le résultat total, la combinaison perpétuelle, le mélange intime de ce plus grand et de ce meilleur, et on ne peut le connoître qu'en connoissant les deux ensemble. Cette idée, qui est certainement grande et noble, et digne de l'objet, demanderoit dans l'application une extrême dextérité et des ménagemens infinis. Ce qui appartient à la sagesse du Créateur semble être encore plus au-dessus de notre foible portée que ce qui appartient à sa puissance.

Il seroit inutile de dire que M. Leibniiz étoit un mathématicien du premier ordre; c'est par-là qu'il est le plus généralement connu. Son nom est à la tête des plus sublimes problêmes qui ayent été

ELOGE DE M. LEIBNITZ 2o3

résolus de nos jours, et il est mêlé dans tout ce que la géométrie moderne a fait de plus grand, de plus difficile et de plus important. Les Actes de LeipsiCj les journaux des savans, nos histoires, sont pleins de lui en tant que géom.étre. Il n'a publié aucun corps d'ouvrage de mathématique, mais seulement quantité de morceaux détachés, dont il auroit fait des livres s'il avoit voulu, et dont l'esprit et les vues ont servi à beaucoup de livres. Il disoit qu'il aimoit à voir croître dans les jardins d'autrui des plantes dont il avoit fourni les graines. Ces graines sont souvent plus à estimer que les plantes mêmes; l'art de découvrir en mathématique est plus précieux que la plupart des choses qu'on découvre.

L'histoire du calcul différentiel, ou des infiniment petits, suffira pour faire voir quel étoit son génie. On sait que cette découverte porte nos connoissances jusque dans l'infini, et presque au-delà des bornes prescrites àl'esprit humain, du moins infiniment au-delà decelles où étoit renfermée l'ancienne géométrie. C'est une sience toute nouvelle, née de nos jours, très-étendue, très-subtile et très-sûre. En 1684, M. Leibnitz donna, dans les Actes de Leipsic, les régies du calcul différentiel, mais il en cacha les démonstrations. Les illustres frères Bernoulli les trouvèrent, quoique fort difficiles à découvrir, et s'exercèrent dans ce calcul avec un succès sur-

prenant. Les solutions les plus élevées , les plus hardies et les plus inespérées, naissoient sous leurs pas. En 1687 parut l'admirable livre de M. Newton Des principes mathématiques de la philosophie naturelle, qui étoit presque entièrement fondé sur ce même calcul; de sorteque l'on crut communément que M. Leibnitz et lui l'avoient trouvé chacun de leur côté par la conformité de leurs grandes lumières.

Ce qui aidoit encore à cette opinion, c'est qu'ils ne se rencontroient que sur le fond des choses; ils leur donnoient des noms différens, et se servoient de différens caractères dans leur calcul. Ce que M. Newton appelloit Fluxions, M. Leibnitz l'appel loit Différences ; et le caractère par lequel M. Leibnitz marquoitl'infiniment petit étoit beaucoup plus commode et d'un plus grand usage que celui de M. Newton. Aussi, ce nouveau calcul ayant été avidement reçu par toutes les nations savantes, les noms et les caractères de M. Leibnitz ont prévalu partout, hormis en Angleterre. Cela même faisoit quelque effet en faveur de M. Leibnitz, et eût accoutumé insensiblement les géomètres à le regarder comme seul ou principal inventeur.

Cependant ces deux grands hommes , sans se rien disputer, jouissoient du glorieux spectacle des progrés qu'on leur devoit; mais cette paix fut enfin troublée. En 1699 M. Fatio ayant dit, dans son

ELOGE DE M. LEIBNITZ 2o5

écrit sur la Ligne de la plus courte descente, qu'il étoit obligé de reconnoître M. Newton pour le premier inventeur du calcul différentiel, et de plusieurs années le premier, et qu'il laissoit à juger si M. Leibnitz, second inventeur, avoit pris quelque chose de lui; cette distinction si nette de premier et de second inventeur, et ce soupçon qu'on insinuoit, excitèrent une contestation entre M. Leibnitz, soutenu des journalistes de Leipsic, et les géomètres anglois déclarés pour M. Newton, qui ne paroissoit pas sur la scène. Sa gloire étoit devenue celle de la nation, et ses partisans n'étoient que de bons citoyens qu'il n'avoit pas besoin d'animer. Les écrits se sont succédé lentement de part et d'autre, peut-être à cause de l'éloignement des lieux; mais la contestation ne laissoit pas de s'échauffer toujours; et enfin elle vint au point qu'en 171 1 M. Leibnitz se plaignit à la Société royale de ce que M. Keill l'accusoit d'avoir donné sous d'autres noms et d'autres caractères le calcul des Fluxions inventé par M. Newton. Il soutenoit que personne ne savoit mieux que M. Newton qu'il ne lui avoit rien dérobé, et il demandoit que M. Keill désavouât publiquement le mauvais sens que pouvoient avoir ses paroles.

La Société, établie juge du procès, nomma des commissaires pour examiner toutes les anciennes lettres des savans mathématiciens que l'on pouvoit

2o6 ELOGE DE M. LEIBNITZ

retrouver, et qui regardoient cette matière. Il y en avoit des deux partis. Après cet examen, les commissaires trouvèrent qu'il ne paroissoit pas que M. Leibnitz eût rien connu du calcul différentiel, ou des infiniment petits, avant une lettre de M. Newton en 1672, qui lui avoit été envoyée à Paris, et où la méthode des Fluxions étoit assés expliquée pour donner toutes les ouvertures nécessaires à un homme aussi intelligent ; que même M. Newton avoit inventé sa méthode avant 1669, et par conséquent quinze ans avant que M. Leibnitz eût rien donné sur ce sujet dans les Actes de Lcipsic; et de-là ils concluoient que M. Keill n'avoit nullement calomnié M. Leibnitz.

La Société a fait imprimer ce jugement avec toutes les pièces qui y appartenoient, sous le titre de Commercium cpistoUcum de analysi promota , 1712. On l'a distribué par toute l'Europe; et rien ne fait plus d'honneur au système des infiniment petits que cette jalousie de s'en assurer la découverte, dont toute une nation si savante est possédée : car, encore une fois, M. Newton n'a point paru, soit qu'il se soit reposé de sa gloire sur des compatriotes assés vifs, soit, comme on le peut croire d'un aussi grand homme, qu'il soit supérieur à cette gloire même.

M. Leibnitz ou ses amis n'ont pas pu avoir la même indifférence; il étoit accusé d'un vol, et tout

le Commcrcium episiolicum ou le dit nettement ou l'insinue. Il est vrai que ce vol ne peut avoir été que très-subtil, et qu'il ne faudroit pas d'autre preuve d'un grand génie que de l'avoir fait; mais enfin il vaut mieux ne l'avoir pas fait, et par rapport au génie, et par rapport aux mœurs.

Après que le jugement d'Angleterre fut public, il parut un écrit d'une seule feuille volante du 29 juillet 1 71 3. Il est pour M. Leibnitz, qui, étant alors à Vienne, ignoroit ce qui se passoit. Il est très-vif, et soutient hardiment que le calcul des Fluxions n'a point précédé celui des Différences, et insinue même qu'il pourroit en être né.

Le détail des preuves de part et d'autre seroit trop long, et ne pourroit même être entendu sans un commentaire infiniment plus long, qui entreroit dans la plus profonde géométrie.

M. Leibnitz avoit commencé à travailler à un Commcrcium malhematicum , qu'il devoit opposer à celui d'Angleterre. Ainsi, quoique la Société royale puisse avoir bien jugé sur les pièces qu'elle avoit, elle ne les avoit donc pas toutes; et, jusqu'à ce qu'on ait vu celles de M. Leibnitz, l'équité veut que l'on suspende son jugement.

En général il faut des preuves d'une extrême évidence pour convaincre un homme tel que lui d'être plagiaire le moins du monde, car c'est-Ià

2o8 ELOGE DE M. LEIBNITZ

toute la question. M. Newton est certainement inventeur, et sa gloire est en sûreté.

Les gens riches ne dérobent pas; et combien M. Leibnitz l'étoit-il?

Il a blâmé Descartes de n'avoir fait honneur ni à Kepler de la cause de la pesanteur tirée des forces centrifuges, et de la découverte de l'égalité des angles d'incidence et de réflexion, ni à Snellius du rapport constant des sinus des angles d'incidence et de réfraction. Petits artifices, dit-il, qui lui ont fait perdre beaucoup de véritable gloire auprès de ceux qui s'y connoissent. Auroit-ii négligé cette gloire qu'il connoissoit si bien? Il n'avoit qu'à dire d'abord ce qu'il devoit à Newton; il lui en restoit encore une fort grande sur le fond du sujet, et iljgagnoitde plus celle de l'aveu.

Ce que nous supposons qu'il eût fait dans cette occasion, il l'a fait dans une autre. L'un de MM. Bernoulli ayant voulu conjecturer quelle étoit l'histoire de ses méditations mathématiques, il l'expose naïvement dans le mois de septembre 1691 des Actes de Lcipsic. Il dit qu'il étoit encore entièrement neuf dans la profonde géométrie, étant à Paris en 1672; qu'il y connut l'illustre M. Huguens, qui étoit, après Galilée et Descartes , celui à qui il devoit le plus en ces matières; que la lecture de son livre Dehorologio oscillatorio, jointe à celle des ouvrages de Pascal et de Grégoire de

Saint-Vincent, lui ouvrit tout d'un coup l'esprit, et lui donna des vues qui l'étonnerent lui-même, et tous ceux qui savoient combien il étoit encore neuf; qu'aussitôt il s'offrit à lui un grand nombre de théorèmes qui n'étoient que des corollaires d'une méthode nouvelle, et dont il trouva depuis une partie dans les ouvrages de Gregory, de Barrou et de quelques autres; qu'enfin il avoit pénétré jusqu'à des sources plus éloignées et plus fécondes, et avoit soumis à l'analise ce qui ne l'avoit jamais été. C'est son calcul dont il parle. Pourquoi dans cette histoire, qui pa^-oît si sincère et si exempte de vanité, n'auroit-il pas donné place à M. Newton? Il est plus naturel de croire que ce qu'il pouvoit avoir vu de lui en 1672, il ne l'avoit pas entendu aussi finement qu'il en est accusé, puisqu'il n'étoit pas encore grand géomètre.

Dans la théorie du mouvement abstrait qu'il dédia à l'Académie en 1671, et avant que d'avoir encore rien vu de M. Newton, il pose déjà des infiniment petits plus grands les uns que les autres. C'est là une des clefs du système, et ce principe ne pouvoit guère demeurer stérile entre ses mains.

Quand le calcul de M. Leibnitz parut en 1684, il ne fut point reclamé. M. Newton ne le revendiqua point dans son beau livre qui parut en 1687. Il est vrai qu'il a la générosité de ne le revendi- Fontenelle. II. 27

quer pas non plus à présent; mais ses amis, plus zélés que lui pour ses intérêts, auroient pu agir en sa place, comme ils agissent aujourd'hui. Dans tous les actes de Leipsic , M. Leibnitz est en une possession paisible et non interrompue de l'invention du calcul différentiel. Il y déclare même que MM. Bernoulli l'avoient si heureusement cultivé qu'il leur appartenoit autant qu'à lui. C'est là un acte de propriété, et en quelque sorte de souveraineté.

On ne sent aucune jalousie dans M. Leibnitz. Il excite tout le monde à travailler; il se fait des concurrens, s'il peut; il ne donne point de ces louanges bassement circonspectes qui craignent d'en trop dire; il se plaît au mérite d'autrui; tout cela n'est pas d'un plagiaire. Il n'a jamais été. soupçonné de l'être en aucune autre occasion; il se seroit donc démenti cette seule fois , et auroit imité le héros de Machiavel, qui est exactement vertueux jusqu'à ce qu'il s'agisse d'une couronne. La beauté du système des infiniment petits justifie cette comparaison.

Enfin il s'en est remis avec une grande confiance au témoignage de M. Newton et au jugement de la Société royale. L'auroit-il osé?

Ce ne sont là que de simples présomptions qui devront toujours céder à de véritables preuves. Il n'appartient pas à un historien de décider,

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et encore moins à moi. Atticus se seroit bien gardé de prendre parti entre ce César et ce Pompée.

Il ne faut pas dissimuler ici une chose assés singulière. Si M. Leibnitz n'est pas de son côté, aussi bien que M. Newton, l'inventeur du système des infiniment petits, il s'en faut infiniment peu. Il a connu cette infinité d'ordres d'infiniment petits toujours ^infiniment plus petits les uns que les autres, et cela dans la rigueur géométrique ; et les plus grands géomètres ont adopté cette idée dans toute cette rigueur. Il semble cependant qu'il en ait ensuite été effrayé lui-même, et qu'il ait cru que cesdifîérens ordres d'infiniment petits n'étoient que des grandeurs incomparables à cause de leur extrême inégalité, comme le seroient un grain de sable et le globe de la Terre, la Terre et la sphère qui comprend les planètes, etc. Or, ce ne seroit là qu'une grande inégalité, mais non pas infinie, telle qu'on l'établit dans ce système. Aussi ceux même qui l'ont pris de lui n'en ont-ils pas pris cet adoucissement qui gâteroit tout. Un architecte a fait jn bâtiment si hardi qu'il n'ose lui-même-y loger; ît il se trouve des gens qui se fient plus que lui à ia solidité, qui y logent sans crainte, et, qui plus îst, sans accident. Mais peut-être l'adoucissement l'étoit-il qu'une condescendance pour ceux dont 'imagination se seroit révoltée. S'il faut tempérer

la vérité en géométrie, que sera-ce en d'autres matières?

Il avoit entrepris un grand ouvrage : De la Science de Vinfim. C'étoit toute la plus sublime géométrie, le calcul intégral joint au différentiel. Apparemment il y fixoit ses idées sur la nature de l'infini et sur ses difîérens]ordres; mais, quand même il seroit possible qu'il n'eût pas pris le meilleur parti bien déterminément, on eût préféré les lumières qu'on tenoit de lui à son autorité. C'est une perte considérable pour les mathématiques que cet ouvrage n'ait pas été fini. Il est vrai que le plus difficile paroît fait, il a ouvert les grandes routes, mais il pouvoit encore ou y servir de guide, ou en ouvrir de nouvelles.

De cette haute théorie il descendoit souvent à la pratique, où son amour pour le bien public le ramenoit. Il avoit songé à rendre les voitures et les caresses plus légers et plus commodes; et de là un docteur qui se prenoit à lui de n'avoir pas eu une pension du duc d'Hanovre prit occasion de lui imputer, dans un écrit public, qu'il avoit eu dessein de construire un chariot qui auroit fait en vingtquatre heures le voyage de Hanovre à Amsterdam; plaisanterie mal entendue puisqu'elle ne peut tourner qu'à la gloire de celui qu'on attaque, pourvu qu'il ne soit pas absolument insensé.

Il avoit proposé un moulin à vent pour puiser

Teau des mines les plus profondes, et avoit beaucoup travaillé à cette machine; mais les ouvriers eurent leurs raisons pour en traverser le succès par toutes sortes d'artifices. Ils furent plus habiles que lui, et l'emportèrent.

On doit mettre au rang des inventions plus curieuses qu'utiles une machine arithmétique différente de celle de M. Pascal, à laquelle il a travaillé toute sa vie à diverses reprises. Il ne l'a entièrement achevée que peu de temps avant sa mort, et il y a extrêmement dépensé.

Il étoit métaphysicien, et c'étoit une chose presque impossible qu'il ne le fût pas , il avoit l'esprit trop universel. Je n'entenspas seulement universel, parce qu'il alloit à tout, mais encore parce qu'il saisissoit dans tout les principes les plus élevés et les plus généraux, ce qui est le caractère de la métaphysique. Il avoit projette d'en faire une toute nouvelle, et il en a répandu çà et là différens morceaux selon sa coutume.

Ses grands principes étoient que rien n'existe ou ne se fait sans une raison suffisante; que les changemens ne se font point brusquement et par sauts, mais par degrés et par nuances, comme dans des suites de nombres ou dans des courbes; que dans tout l'univers, comme nous l'avons déjà dit, un meilleur est mêlé par-tout avec un plus grand, ou, ce qui revient au même, les lois de convenance

avec les lois nécessaires ou géométriques. Ces principes si nobles et si spécieux ne sont pas aisés à appliquer : car, dès qu'on est hors du nécessaire rigoureux et absolu, qui n'est pas bien commun en métaphysique, le suffisant, le convenable, un degré ou un saut, tout cela pourroit bien être un peu arbitraire; et il faut prendre garde que ce ne soit le besoin du système qui décide.

Sa manière d'expliquer l'union de l'âme et du corps par une harmonie préétablie a été quelque chose d'imprévu et d'inespéré sur une matière où la philosophie sembloit avoir fait ses derniers efforts. Les philosophes aussi bien que le peuple avoient cru que l'âme et le corps agissoient réellement et physiquement l'un sur l'autre. Descartes vint qui prouva que leur nature ne permettoit point cette sorte de communication véritable, et qu'ils n'en pouvoient avoir qu'une apparente, dont Dieu étoit le médiateur. On croyoit qu'il n'y avoit que ces deux systèmes possibles; M. Leibnitz en imagina un troisième. Une âme doit avoir par elle-même une certaine suite de pensées, de désirs, de volontés. Un corps, qui n'est qu'une machine, doit avoir par lui-même une certaine suite de mouvemens, qui seront déterminés par la combinaison de sa disposition machinale avec les impressions des corps extérieurs. S'il se trouve une âme et un corps tels que toute la suite des volontés de l'âme d'une

part, et de l'autre toute la suite des mouvemens du corps se répondent exactement, et que, dans l'instant, par exemple, que l'àme voudra aller dans un lieu, les deux pieds du corps se meuvent machinalement de ce côté-là, cette âme et ce corps auront un rapport, non par une action réelle de l'un sur l'autre, mais par la correspondance perpétuelle des actions séparées de l'un et de l'autre. Dieu aura mis ensemble l'âme et le corps qui avoient entre eux cette correspondance antérieure à leur union, cette harmonie préétablie. Et il en faut dire autant de tout ce qu'il y a jamais eu , et de tout ce qu'il y aura jamais d'âmes et de corps unis.

Ce système donne une merveilleuse idée de l'intelligence infinie du Créateur; mais peut-être cela même le rend-il trop sublime pour nous. Il a toujours pleinement contenté son auteur; cependant il n'a pas fait jusqu'ici, et il ne paroît pas devoir faire la même fortune que celui de Descartes. Si tous les deux succomboient aux objections, il faudroit, ce qui seroit bien pénible pour les philosophes, qu'ils renonçassent à se tourmenter davantage sur l'union de l'âme et du corps. M. Descartes et M. Leibnitz les justifieroient de n'en plus chercher le secret.

M. Leibnitz avoit encore sur la métaphysique beaucoup d'autres pensées particulières. Il croyoit

2i6 ELOGE DE M. LEIBNITZ

par exemple, qu'il y a par-tout des substances simples, qu'il appelloit monades ou unités, qui sont les vies, les âmes, les esprits qui peuvent dire moi; qui, selon le lieu où elles sont, reçoivent des impressions de tout l'univers, mais confuses à cause de leur multitude; ou qui, pour employer à peu près ses propres termes, sont des miroirs sur lesquels tout l'univers rayonne selon qu'ils lui sont exposés. Par là il expliquoit les perceptions. Une monade est d'autant plus parfaite "qu'elle a des perceptions plus distinctes. Les monades, qui sont des âmes humaines, ne sont pas seulement des miroirs de l'univers des créatures, mais des miroirs ou images de Dieu même; et, comme en vertu de la raison et des vérités éternelles elles entrent en une espèce de société avec lui, elles deviennent membres de la cité de Dieu. Mais c'est faire tort à ces sortes d'idées que d'en détacher quelquesunes de tout le système, et d'en rompre le précieux enchaînement qui les éclaircit et les fortifie. Ainsi nous n'en dirons pas davantage", et peut-être ce peu que nous avons dit est-il de trop , parce qu'il n'est pas le tout.

On trouvera un assés grand détail de la métaphysique de M. Leibnitz dans un livre imprimé à Londres en 1717- C'est une dispute commencée en 171 5 entre lui et le fameux M. Clarke , et qui n'a été terminée que par la mort de M. Leibnitz.

ELOGE DE M. LEIBNITZ ai 7

Il s'agit entr'eux de l'espace et du temps, du vuide et des atomes, du naturel et du surnaturel, de la liberté, etc. Car, heureusement pour le public, la contestation, en s'échauffant, venoit toujours à embrasser plus de terrein. Les deux savans adversaires devenoient plus forts à proportion l'un de l'autre; et les spectateurs, qu'on accuse d'être cruels, seront fort excusables de regretter que ce combat soit si-tôt fini; on eût vu le bout des matières, ou qu'elles n'ont point de bout.

Enfin, pour terminer le détail des qualités acquises de M. Leibnitz, il étoit théologien, non pas seulement en tant que philosophe ou métaphysicien, mais théologien dans le sens étroit; il entendoit les différentes parties de la théologie chrétienne, que les simples philosophes ignorent communément à fond; il avoit beaucoup lu et les Pères et les Scholastiques.

En 1671, année où il donna les deux théories du mouvement abstrait et concret, il répondit aussi à un savant Socinien, petit-fils de Socin, nommé Wissowatius, qui avoit employé contre la Trinité la dialectique subtile dont cette secte se pique, et qu'il avoit apprise presque avec la langue de sa nourrice. M. Leibnitz fit voir dans un écrit intitulé : Sacrosancta Trinitas per nova inventa logica defensaj que la logique ordinaire a de grandes défectuosités; qu'en la suivant, son adversaire pouvoit

2i8 ELOGE DE M. LEIBNITZ

avoir eu quelques avantages; mais que si on la réformoit, il les perdoit tous, et que par conséquent la véritable logique étoit favorable à la foi des orthodoxes.

On étoit si persuadé de sa capacité en théologie que, comme on avoit proposé vers le commencement de ce siècle un mariage entre un grand prince catholique et une princesse luthérienne, il fut appelle aux conférences qui se tinrent sur les moyens de se concilier à l'égard de la religion. Il n'en résulta rien, sinon que M. Leibnitz admira la fermeté de la princesse.

Le savant évêque de Salisbury, M. Burnet, ayant eu sur la réunion de l'Eglise anglicane avec la luthérienne des vues qui avoient été fort goûtées par des théologiens de la Confession d'Ausbourg, M. Leibnitz fît voir que cet évêque, tout habile qu'il étoit, n'avoit pas tout-à-fait bien pris le nœud de cette controverse, et l'on prétend que l' évêque en convint. On sait assés qu'il s'agit là des dernières finesses de l'art, et qu'il faut être véritablement théologien même pour s'y méprendre.

Il parut ici en 1692 un livre intitulé : De la tolérance des religions. M. Leibnitz la soutenoit contre feu M. Pelisson, devenu avec succès théologien et controversiste. Ils disputoient par lettres, et avec une politesse exemplaire. Le caractère naturel de M. Leibnitz leportoit à cette tolérance que les es-

prits doux souhaiteroient d'établir , mais dont après cela ils auroient assés de peine à marquer les bornes et à prévenir les mauvais effets. Malgré la grande estime qu'on avoit pour lui, on imprima tous ses raisonnemens avec privilège, tant on se fîoit aux réponses de M. Pelisson.

Le plus grand ouvrage de M. Leibnitz qui se rapporte à la théologie est sa Théodicée, imprimée en lyio. On connoît assés les difficultés que M. Bayle avoit proposées sur l'origine du mal, soit physique, soit moral. M. Leibnitz, qui craignit l'impression qu'elles pouvoient faire sur quantité d'esprits, entreprit d'y répondre.

Il commence par mettre dans le ciel M. Bayle qui étoit mort, celui dont il vouloit détruire les dangereux raisonnemens. Il lui applique ces vers de Virgile :

Candidus insueti miratur limen Olympl, Sub pedibusque videt nubes et sidéra Daphnis.

Il dit que M. Bayle voit présentementle vrai dans sa source; charité rare parmi les théologiens, à qui il est fort familier de damner leurs adversaires.

Voici le gros du système. Dieu voit une infinité de mondes ou univers possibles , qui tous prétendent à l'existence. Celui en qui la combinaison du bien métaphysique, physique et moral, avec les maux opposés, fait un meilleur semblable aux plus

grands géométriques, est préféré; delà le mal quelconque permis, et non pas voulu. Dans cet univers qui a mérité la préférence, sont comprises les douleurs et les mauvaises actions des hommes, mais dans le moindre nombre, et avec les suites les plus avantageuses qu'il soit possible.

Cela se fait encore mieux sentir par une idée philosophique, théologique et poétique tout ensemble. Il y a un dialogue de Laurent Valla , où cet auteur feint que Sextus, fils de Tarquin le Superbe, va faire consulter Apollon à Delphes sur sa destinée. Apollon lui prédit qu'il violera Lucrèce.

Sextus se plaint de la prédiction. Apollon répond que ce n'est pas sa faute, qu'il n'est que devin; que Jupiter a tout réglé, et que c'est à lui qu'il faut se plaindre. Là finit le dialogue, où ron voit que Valla sauve la prescience de Dieu aux dépens de sa bonté; mais ce n'est pas là comme M. Leibnitz l'entend, il continue selon son système la fiction de Valla. Sextus va à Dodone se plaindre à Jupiter du crime auquel il est destiné. Jupiter lui répond qu'il n'a qu'à ne point aller à Rome; mais Sextus déclare nettement qu'il ne peut renoncer à l'espérance d'être roi , et s'en va. Après son départ, le grand-prêtre Théodore demande à Jupiter pourquoi il n'a pas donné une autre volonté à Sextus. Jupiter envoyé Théodore

à Athènes consulter Minerve. Elle lui montre' le palais des Destinées, où sont les tableaux de tous les univers possibles depuis le pire jusqu'au meilleur. Théodore voit dans le meilleur le crime de Sextus, d'où naît la liberté de Rome, un gouvernement fécond en vertus, un empire utile à une grande partie du genre humain, etc. Théodore n'a plus rien à dire.

La Théodicée seule suffiroit pour représenter M. Leibnitz. Une lecture immense, des anecdotes curieuses sur les livres ou les personnes, beaucoup d'équité et même de faveur pour tous les auteurs cités, fût-ce en les combattant, des vues sublimes et lumineuses, des raisonnemens au fond desquels on sent toujours l'esprit géométrique, un stile où la force domine, et où cependant sont admis les agrémens d'une imagination heureuse.

Nous devrions présentement avoir épuisé M. Leibnitz; il ne l'est pourtant pas encore, non parce que nous avons passé sous silence un trèsgrand nombre de choses particulières qui auroient peut-être suffi pour l'éloge d'un autre, mais parce qu'il en reste une d'un genre tout différent; c'est le projet qu'il avoit conçu d'une langue philosophique et universelle. Wilkins, évêque de Chester, et Dalgarme, y avoient travaillé; mais, dès le tems qu'il étoit en Angleterre, il avoit dit à MM. Boyle et d'Oldenbourg qu'il ne croyoit pas

que ces grands hommes eussent encore frapé au but. Ils pouvoient bien faire que des nations qui ne s'entendoient pas eussent aisément commerce; mais ils n'avoient pas attrapé les véritables caractères réels, qui étoient l'instrument le plus fin dont l'esprit humain se pût servir, et qui dévoient extrêmement faciliter et le raisonnement , et la mémoire, et l'invention des choses. Ils dévoient ressembler, autant qu'il étoit possible, aux caractères d'algèbre , qui en effet sont très-simples et trèsexpressifs, qui n'ont jamais ni superfluité ni équivoque, et dont toutes les variétés sont raisonnées. Il a parlé en quelque endroit d'un alphabet des pensées humaines qu'il méditoit. Selon toutes les apparences, cet alphabet avoit rapport à sa langue universelle. Après l'avoir trouvée, il eût encore fallu, quelque commode et quelque utile qu'elle eût été, trouver l'art de persuader aux différens peuples de s'en servir, et ce n'eût pas été là le moins difficile. Ils ne s'accordent qu'à n'entendre point leurs intérêts communs.

Jusqu'ici nous n'avons vu que la vie savante de M. Leibnitz, ses talens, ses ouvrages, ses projets; il reste le détail des événemens de sa vie particulière.

Il étoit dans la société secrette des chimistes de Nuremberg, lorsqu'il rencontra par hasard, à la table de l'hôtellerie où il mangeoit, M. le baron

de Boinebourg, ministre de l'électeur de Mayence, Jean-Philippe. Ce seigneur s'apperçut promptement du mérite d'un jeune homme encore inconnu ; il lui fit refuser des offres considérables que lui faisoit le comte palatin, pour récompense du livre de George Ulicovius, et voulut absolument l'attacher à son maître et à lui. En 1668 l'électeur de Mayence le fit conseiller de la chambre de revision de sa chancellerie.

M. de Boinebourg avoit des relations à la cour de France, et de plus il avoit envoyé son fils à Paris pour y faire ses études et ses exercices. Il engagea M. Leibnitz à y aller aussi en 1672 , tant par rapport aux affaires qu'à la conduite du jeune homme. M. de. Boinebourg étant mort en 167 3, il passa en Angleterre, où peu de temps après il apprit aussi la mort de l'électeur de Mayence, qui renversoit les commencemens de sa fortune. Mais le duc de Brunsvic-Lunebourg se hâta de se saisir de lui pendant qu'il étoit vacant; il lui écrivit une lettre très -honorable et très -propre à lui faire sentir qu'il étoit bien connu; ce qui est le plus doux et le plus rare plaisir des gens de mérite. Il reçut avec toute la joie et toute la reconnoissance qu'il devoit la place de conseiller et une pension qui lui étoient offertes.

Cependant il ne partit pas sur le champ pour l'Allemagne. Il obtint permission de retourner en-

core à Paris, qu'il n'avoit pas épuisé à son premier voyage. De là il repassa en Angleterre où il fit peu de séjour, et enfin se rendit en 1676 auprès du duc Jean-Frideric. Il y eut une considération qui appartiendroit autant et peut-être plus à l'éloge de ce prince qu'à celui de M. Leibnitz.

Trois ans après il perdit ce grand protecteur, auquel succéda le duc Ernest-Auguste, alors évêque d'Osnabrug. Il passa à ce nouveau maître, qui ne le connut pas moins bien. Ce fut sur ses vues et par ses ordres qu'il s'engagea à l'histoire de Brunsvie , et en 1687 il commença les voyages qui y avoient rapport. L'électeur Ernest-Auguste le fit en 1696 son conseiller privé de justice. On ne croit point en Allemagne que les savans soient incapables des charges.

En 1699 il fut mis à la tête des associés étrangers de cette Académie. Il n'avoit tenu qu'à lui d y avoir place beaucoup plus tôt, et à titre de pensionnaire. Pendant qu'ail étoit à Paris, on voulut l'y fixer fort avantageusement, pourvu qu'il se fît catholique; mais, tout tolérant qu'il étoit, il rejetta absolument cette condition.

Comme il avoit une extrême passion pour les sciences, il voulut leur être utile, non-seulement par ses découvertes, mais par la grande considéralion où il étoit. Il inspira à l'électeur de Brandebourg le dessein d'établir une Académie des scien-

ces à Berlin, ce qui fut entièrement fini en 1700, sur le plan qu'il avoit donné. L'année suivante cet électeur fut déclaré roi de Prusse. Le nouveau royaume et la nouvelle Académie prirent naissance presque en même temps. Cette compagnie, selon le génie de son fondateur, embrassoit, outre la physique et les mathém.atiques, l'histoire sacrée et profane et toute l'antiquité. Il en fut fait président perpétuel, et il n'y eut point de jaloux.

En 1710 parut un volume de l'Académie de Berlin sous le titre de Miscellanea BeroUnensia.

Là M. Leibnitz paroît en divers endroits souspresque toutes ses différentes formes, d'historien, d'antiquaire, d'étymologiste, de physicien, de mathématicien; on y peut ajouter celle d'orateur à cause d'une fort belle épître dédicatoire adressée au roi de Prusse. Il n'y manque que celles de jurisconsulte et de théologien, dont la constitution de son Académie ne lui perrnettoit pas de se revêtir.

Il avoit les mêmes vues pour les Etats de l'électeur de Saxe , roi de Pologne, et il vouloit établir à Dresde une Académie qui eût correspondance avec celle de Berlin; mais les troubles de Pologne lui ôterent toute espérance de succès.

En récompense il s'ouvrit à lui en i y 1 1 un champ

plus vaste et qui n'avoit point été cultivé. Le czar,

qui a conçu la plus grande et la plus noble pensée

qui puisse tomber dans l'esprit d'un souverain, celle

Fontenelle. II. * 29

detirerses peuples de la barbarie et d'introduire chés eux les sciences et les arts, alla à Torgau pour le mariage du prince son fils aîné avec la princesse Charlotte-Christine, et y vit et consulta beaucoup M. Leibnitz sur son projet. Le sage étoit précisément tel que le monarque méritoit de le trouver.

Le czar fit à M. Leibnitz un magnifique présent, et lui donna le titre de son conseiller privé de justice, avec une pension considérable. Mais ce qui est encore plus glorieux pour lui, l'histoire de l'établissement des sciences en Moscovie ne pourra jamais l'oublier, et son nom y marchera à la suite de celui du czar. C'est un bonheur rare pour un sage moderne qu'une occasion d'être législateur de barbares. Ceux qui l'ont été dans les premiers temps sont ces chantres miraculeux qui attiroient les rochers et bâtissoient des villes avec la lire; et M. Leibnitz eût été travesti par la Fable en Orphée ou en Amphion.

Il n'y a point de prospérité continue. Le roi de Prusse mourut en 171 3, et le goût du roi son successeur, entièrement déclaré pour la guerre, menaçoit l'Académie de Berlin d'une chute prochaine. M. Leibnitz songea à procurer aux sciences un siège plus assuré, et se tourna du côté de la cour impériale. Il y trouva le prince Eugène, qui, pour être un si grand général et fameux par tant de victoires, n'en aimoit pas moins les sciences, et qui

favorisa de tout son pouvoir le dessein de M. Leibnitz. Mais la peste survenue à Vienne rendit inutiles tous les mouvemens qu'il s'étoit donnés pour y former une Académie. Il n'eut qu'une assés grosse pension de l'Empereur, avec des offres très avantageuses, s'il vouloit demeurer dans sa cour. Dès le temps du couronnement de ce prince , il avoit déjà eu le titre de conseiller aulique.

Il étoit encore à Vienne en 1714, lorsque la reine Anne mourut, à laquelle succéda l'électeur d'Hanovre, qui réunissoit sous sa domination un électorat et les trois royaumes de la Grande-Bretagne, M. Leibnitz et M. Newton. M. Leibnitz se rendit à Hanovre; mais il n'y trouva plus le roi, et il n'étoit plus d'âge à le suivre jusqu'en Angleterre. Il lui marqua son zélé plus utilement par des réponses qu'il fit à quelques libelles anglois publiés contre Sa Majesté.

Le roi d'Angleterre repassa en Allemagne, où M. Leibnitz eut enfin la joie de le voir roi. Depuis .ce temps sa santé baissa toujours; il étoit sujet à la goutte, dont les attaques devenoient plus fréquentes. Elle lui gagna les épaules : on croit qu'une certaine tisane particulière qu'il prit dans un grand accès, et qui ne'passa point, lui causa les convulsions et les douleurs excessives dont il mourut en une heure, le 14 novembre 17 19. Dans les derniers momens qu'il put parler, il raisonnoit sur

la manière dont le fameux Furtenbach avoit changé la moitié d'un clou de fer en or.

Le savant M. Eckard, qui avoit vécu dix-neuf ans avec lui, qui l'avoit aidé dans tous ses travaux historiques, et que le roi d'Angleterre a choisi en dernier lieu pour être historiographe de sa maison et son bibliothécaire à Hanovre, prit soin de lui faire une sépulture très-honorable, ou plutôt une pompe funèbre. Toute la cour y fut invitée, et personne n'y parut. M. Eckard dit qu'il en fut fort étonné; cependant les courtisans ne firent que ce qu'ils dévoient : le mort ne laissoit après lui personne qu'ils eussent à considérer, et ils n'eussent rendu ce dernier devoir qu'au mérite.

M. Leibnitz ne s'étoit point marié; il y avoit pensé à l'âge de cinquante ans, mais la personne qu'il avoit en vue voulut avoir le temps de faire ses réflexions. Cela donna à M. Leibnitz le loisir de faire aussi les siennes, et il ne se maria point.

Il étoit d'une forte complexion. Il n'avoit guère eu de maladies, excepté quelques vertiges dont il étoit quelquefois incommodé, et la goutte. Ilmangeoit beaucoup et bûvoit peu, quand on ne le forçoit pas, et jamais de vin sans eau. Chés lui il étoit absolument le maître, car il y mangeoit toujours seul. Il ne régloit pas ses repas à de certaines heures, mais selon ses études. Il n'avoit point de ménage, et envoyoit quérir chés un traiteur la pre-

miere chose trouvée. Depuis qu'il avoit la goutte, il ne dînoit que d'un peu de lait ; mais il faisoit un grand souper, sur lequel il se couchoit à une heure ou deux après minuit. Souvent il ne dormqit qu'assis sur une chaise, et ne s'en réveilloit pas moins frais' à sept ou huit heures du matin. Il étudioit de suite, et il a été des mois entiers sans quitter le siège; pratique fort propre à avancer beaucoup un travail, mais fort mal-saine. Aussi croit-on qu'elle lui attira une fluxion sur la jambe droite, avec un ulcère ouvert. Il y voulut remédier à sa manière, car il consultoit peu les médecins, il vint à ne pouvoir presque plus marcher, ni quitter le lit.

Il faisoit des extraits de tout ce qu'il lisoit, et y ajoutoit ses réflexions; après quoi il mettoit tout cela à part, et ne le regardoit plus. Sa mémoire, qui étoit admirable, ne se déchargeoit point, comme à l'ordinaire, des choses qui étoient écrites; mais seulement l'écriture avoit été nécessaire pour les y graver à jamais. Il étoit toujours prêt à répondre sur toutes sortes de matières, et le roi d'Angleterre l'appelloit son Dictionnaire vivant.

Il s'entretenoit volontiers avec toutes sortes de personnes, gens de cour, artisans, laboureurs, sol-

1 dats. Il n'y a guère d'ignorant qui ne puisse apprendre quelque chose au plus savant homme du monde, et en tout cas le savant s'instruit encore

t quand il sait bien considérer l'ignorant. Il s'entre-

23o ELOGE DE M. LEIBNITZ

tenoit même souvent avec les dames, et ne comptoit point pour perdu le temps qu'il donnoit à leur conversation. Il se dépouilloit parfaitement avec elles du caractère de" savant et de philosophe; caractères cependant presque indélébiles et dont elles appercevoient bien finement et avec bien du dégoût les traces les plus légères. Cette facilité de se communiquer le faisoit aimer de tout le monde. Un savant illustre qui est populaire et familier, c'est presque un' prince qui le seroit aussi : le prince a pourtant beaucoup d'avantage.

M. Leibnitz avoit un commerce de lettres prodigieux. Il se plaisoit à entrer dans les travaux ou dans les projets de tous les savans de l'Europe, il leur fournissoit des 'vues, il les animoit, et certainement il prêchoit d'exemple. On étoit sûr d'une réponse dès qu'on lui écrivoit, ne se fût-on proposé que l'honneur de lui écrire. Il est impossible que ses lettres ne lui ayent emporté un temps très- •considérable ; mais il aimoit autant l'employer au profit ou à la gloire d'autrui qu'à son profit ou à sa gloire particulière.

.11 étoit toujours d'une humeur gaie; et à, quoi serviroit sans cela d'être philosophe? On l'a vu fort affiigé à la mort du feu roi de Prusse et de l'électrice Sophie. La douleur d'un tel homme est la plus belle oraison funèbre.

Il.se mettoit aisément en colère, mais il en re-

ELOGE DE M. LEIBNITZ aSi

venoit aussi-tôt. Ses premiers mouvemens n'étoient pas d'aimer la contradiction sur quoi que ce fût, mais il ne falloit qu'attendre les seconds ; et en effet ses seconds mouvemens, qui sont les seuls dont il reste des marques, lui feront éternellement honneur.

On l'accuse de n'avoir été qu'un grand et rigide observateur du droit naturel. Ses pasteurs lui en ont fait des réprimandes publiques et inutiles.

On l'accuse aussi d'avoir aimé l'argent. Il avoit un revenu très-considérable en pensions du duc de Volfembutel, du roi d'Angleterre, de l'Empereur, du czar, etvivoit toujours assés grossièrement. Mais un philosophe ne peut guère, quoiqu'il devienne riche, se tourner à des dépenses inutiles et fastueuses qu'il méprise. De plus. M'. Leibnitz laissoit aller le détail de sa maison comme il plaisoit à ses domestiques, et il dépensoit beaucoup en négligence. Cependant la recette étoit toujours la plus forte, et on lui trouva après sa mort une grosse somme d'argent comptant qu'il avoit cachée. C'étoient deux années de son revenu. Ce trésor lui avoit causé pendant sa vie de grandes inquiétudes qu'il avoit confiées à un ami; mais il fut encore plus funeste à la femme de son seul héritier, fils de sa sœur, qui étoit curé d'une paroisse près de Leipsic. Cette femme, envoyant tant d'argent en-

o32 ELOGE DE M. LEIBNITZ

semble qui lui appartenoit , fut si saisie de joie qu'elle en mourut subitement.

M. Eckard promet une vie plus complette de M. Leibnitz : c'est aux mémoires qu'il a eu la bonté de me fournir qu'on en doit déjà cette ébauche. Il rassem-blera en un volume toutes les pièces imprimées de ce grand homme, éparses en une infinité d'endroits, de quelque espèce qu'elles soient. Ce sera là, pour ainsi dire, une résurrection d'un corps dont les membres étoient extrêmement dispersés; et le tout prendra une nouvelle vie par cette réunion. Déplus, M. Eckard donnera toutes les œuvres posthumes qui sont achevées, et des Leibnitiana, qui ne seront pas la partie du recueil la moins curieuse. Enfin il continuera l'histoire de Brunsvic, dont M. Leibnitz n'a fait que ce qui est depuis le commencement du règne de Charlemagne jusqu'à l'an ioo5. C'est prolonger la vie des grands hommes, que de poursuivie dignement leurs entreprises.

ELOGE

DE M. NEUTON

ÊjjypS^SAAC Neuton naquit le jour de Noël mm\ I^^^V. s. de l'an 1642, à Volstrope dans la province de Lincoln. Il sortoit de la branche aînée de Jean Neuton, chevalier baronnet, seigneur de Volstrope. Cette seigneurie étoit dans la famille depuis près de deux cents ans. Messieurs Neuton s'y étoient transportés de Westby dans la même province de Lincoln, mais 'ils étoient originaires de Neuton dans celle de Lancastre. La mère de M. Neuton, nommée Anne Ascough, étoit aussi d'une ancienne famille. Elle se remaria après la mort de son premier mari, père de M. Neuton.

Elle mit son fils, âgé de douze ans, à la grande école de Grantham, et l'en retira au bout de quelques années, afin qu'il s'accoutumât de bonne heure à prendre connoissance de ses affaires et à

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les gouverner lui-même. Mais elle le trouva si peu occupé de ce soin, si distrait par les livres, qu'elle le renvoya à Grantham pour y suivre son goût en liberté. Il le satisfît encore mieux en passant de là au collège de la Trinité, dans l'université de Cambridge, où il fut reçu en 1660, à l'âge de dixhuit ans.

Pour apprendre les mathématiques, il n'étudia point Euclide,qui lui parut trop clair, trop simple, indigne de lui prendre du temps; il le savoit presque avant que de l'avoir lu, et un coup d'œil sur l'énoncé des théorèmes les lui démontroit. Il sauta tout d'un coup à des livres tels que la Géométrie de Descartes et les Optiques de Kepler. On lui pourroit appliquer ce que Lucain a dit du Nil, dont- les anciens ne connoissoient point la source, qu'il n'a pas été permis aux hommes de voir le Nil foible et naissant. Il y a des preuves que M. Neuton avoit fait à vingt-quatre ans ses grandes découvertes en géométrie, et posé les fondemens de'ses deux célèbres ouvrages, les Principes et VÔptique. Si des intelligences supérieures à l'homme ont aussi un progrès de connoissaaces, elles volent tandis que nous rampons, elles suppriment des milieux que nous ne parcourons qu'en nous traînant lentement et avec effort d'une vérité à une autre qui y touche.

Nicolas Mercator, né dans le Holstein, mais qui a passé sa vie en Angleterre, publia en 1668

sa Logarithmoiechnie, où il donnoit par une suite ou série infinie la quadrature de l'hyperbole. Alors il parut pour la première fois dans le monde savant une suite de cette espéce,.tirée de la nature particulière d'une courbe, avec un art tout nouveau et très-délié. L'illustre M. Barrou, qui étoit à Cambridge, où étoit M. Neuton âgé de vingt-six-ans, se souvint aussi-tôt d'avoir vu la même théorie dans des écrits du jeune homme, non pas bornée à l'hyperbole, mais étendue par des formules générales à toutes sortes de courbes, même méchaniques, à leurs quadratures, à leurs rectifications, à leurs centres de gravité, aux solides formés par leurs révolutions, aux surfaces de ces solides; de sorte que, quand les déterminations étoient possibles, les suites s'arrêtoient à un certain point, ou, si elles ne s'arrêtoient pas, on en avoit les sommes par régies; que si les déterminations précises étoient impossibles, on en pouvoit toujours approcher à l'infini, supplément le plus heureux et le plus subtil que l'esprit humain pût trouver à l'imperfection de ses connoissances. C'étoit une grande richesse pour un géomètre de posséder une théorie si féconde et si générale; c'étoit une gloire encore plus grande d'avoir inventé une théorie si surprenante et si ingénieuse; ef M. Neuton, averti par le livre de Mercator que cet habile homme étoit sur la voie, et que d'autres s'y pourroient mettre en le suivant,

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devoit naturellement se presser d'étaler ses trésors pour s'en assurer la véritable propriété qui consiste dans la découverte. Mais il se contenta de la richesse et ne se piqua point de la gloire. Il dit luimême dans une lettre du Commercium episioUcum, qu'il avoit cru que son secret était enti-erement trouvé par Mercator, ou le seroit par d'autres, avant quU fût d'un âge assés mûr pour composer. Il se laissoit enlever sans regret ce qui avoit dû lui promettre beaucoup de gloire, et le flatter des plus douces espérances de cette espèce, et il attendoit l'âge convenable pour composer ou pour se donner au public, n'ayant pas attendu celui de faire les plus grandes choses. Son manuscrit sur les suites infinies fut simplement communiqué à M. Collins et à •milord Brounker, habiles en ces matières, et encore ne le fut-il que par M. Barrou, qui ne lui permettoit pas d"être tout-à-fait aussi modeste qu'il l'eût voulu.

Ce manuscrit, tiré en 1669 du cabinet de l'auteur, porte pour titre : Méthode que f avois trouvée autrefois, etc. Et quand cet autrefois ne seroit que trois ans, il auroit donc trouvé à vingt-quatre ans toute la belle théorie des suites. Mais il y a plus; ce même manuscrit contient et l'invention et le calcul des Fluxions, ou infiniment petits, qui ont causé une si grande contestation entre M. Leibnitz et lui, ou plutôt entre l'Allemagne et l'Angleterre.

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Nous en avons fait l'histoire en 17 16 ' dans l'éloge de M. Leibnitz; et, quoique ce fût l'éloge de M. Leibnitz, nous y avons si exactement gardé la neutralité d'historien que nous n'avons présentement rien de nouveau à dire pour M. Neuton. Nous avons marqué expressément que M. Neuton étoit certainement inventeur, que sa gloire étoit en sur dé , et qu'il n' étoit question que de sçavoir si M. Leibnitz avoit pris de lui cette idée. Toute l'Angleterre en est convaincue, quoique la Société royale ne l'ait pas prononcé dans son jugement, et l'ait tout au plus insinué. M. Neuton est constamment le premier inventeur , et de plusieurs années le premier. M. Leibnitz, de son côté, est le premier qui ait publié ce calcul ; et, s'il l'avoit pris de M. Neuton, il ressembleroit du moins au Promethée de la Fable, qui déroba le feu aux dieux,*, pour en faire part aux: hommes.

En 1687 M. Neuton se résolut enfin à se dévoiler et à révéler ce qu'il étoit; les Principes mathématiques de la philosophie naturelle parurent. Ce livre, où la plus profoïide géométrie sert de base à une physique toute nouvelle, n'eut pas d'abord tout l'éclat qu'il méritoit et qu'il devoit avoir un jour. Comme il est écrit très-savamment, que les paroles y sont fort épargnées, qu'assés souvent les

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