ANACRÉON, ARISTOTE
ARISTOTE
I^E n'eusse jamais crû qu'un faiseur de chansonnettes eût osé se comparer à un philosophe d'une aussi grande réputation que moi.
ANACRÉON
Vous faites sonner bien haut le nom de philosophe; mais moi, avec mes chansonnettes, je n'ai pas laissé d'être appelle le sage Anacréon, et il me semble que le titre de philosophe ne vaut pas celui de sage.
ARISTOTE
Ceux qui vous ont donné cette qualité-là ne songeoient pas trop bien à ce qu'ils disoient. Qu'aviés-vous jamais fait pour la mériter?
ANACRÉON
Je n'avois fait que boire, que chanter, qu'être amoureux; et la merveille est qu'on m'a donné le nom de sage à ce prix, au lieu qu'on ne vous a donné que celui de philosophe, qui vous a coûté
des peines infinies. Car combien avés-vous passé de nuits à éplucher les questions épineuses de la dialectique? Combien avés-vous composé de gros volumes sur des matières obscures que vous n'entendiés peut-être pas bien vous-même?
ARISTOTE
J'avoue que vous avés pris un chemin plus commode pour parvenir à la sagesse, et qu'il falloit être bien habile pour trouver moyen d'acquérir plus de gloire avec votre lut et votre bouteille que les plus grands hommes n'en ont acquis par leurs veilles et par leurs travaux.
ANACRÉON
Vous prétendes railler; mais je vous soutiens qu'il est plus difficile de boire et de chanter comme j'ai chanté et comme j'ai bû, que de philosopher comme vous avés philosophé. Pour chanter et pour boire comme moi , il faudroit avoir dégagé son ame des passions violentes, n'aspirer plus à ce qui ne dépend pas de nous, s'être disposé à prendre toujours le temps comme il viendroit; enfin il ) auroit auparavant bien de petites choses à réglei chés soi; et, quoiqu'il n'y ait pas grande dialectique à tout cela , on a pourtant de la peine à er venir à bout. Mais on peut à moins de frais philosopher comme vous avés fait. On n'est poin obHgé à se guérir ni de l'ambition, ni de l'avarice on se fait une entrée agréable à la cour du granc
'■ Alexandre; on s'attire des présens de cinq cens ■mille écus, que l'on n'emploie pas entièrement en expériences de physique, selon l'intention du -■ donateur; et, en un mot, cette sorte de philosophie mené à des choses assés opposées à la philosophie.
ARISTOTE
Il faut qu'on vous ait fait ici-bas bien des médi-
'''sances de moi; mais, après tout, l'homme n'est
"^■■homme que par la raison, et rien n'est plus beau
'^' qae d'apprendre aux autres comment ils s'en doi-
l'Vent servir à étudier la nature et à développer
I, toutes ces énigmes qu'elle nous propose. ,: ANACRÉON.
■"'• Voilà comme les hommes renversent l'usage de "'tout. La philosophie est en elle-même une chose "'admirable, et qui leur peut être fort utile; mais, "1 parce qu'elle les incommoderoit si elle se mêloit '■'' de leurs affaires et si elle demeuroit auprès d'eux j régler leurs passions, ils l'ont envoyée dans le .ciel arranger des planettes et en mesurer les mou- ■î vemens; ou bien ils la promènent sur la terre, pour Jl'ilui faire examiner tout ce qu'ils y voient. Enfin ils £ l'occupent toujours le plus loin d'eux qu'il leur est • 'possible. Cependant, comme ils veulent être philoi 'sophes à bon marché, ils ont l'adresse d'étendre ce •' !nom, et ils le donnent le plus souvent à ceux qui i 'font la recherche des causes naturelles.
ARISTOTE
Et quel nom plus convenable leur peut- on donner?
ANACRÉON
La philosophie n'a affaire qu'aux hommes, et nullement au reste de l'univers. L'astronome pense aux astres, le physicien pense à la nature, et le philosophe pense à soi. Mais qui eût voulu l'être à une condition si dure ? Hélas ! presque personne. On a donc dispensé les philosophes d'être philosophes, et on s'est contenté qu'ils fussent astronomes ou physiciens. Pour moi, je n'ai point été d'humeur à m'engager dans les spéculations; mai; je suis sûr qu'il y a moins de philosophie dan; beaucoup de livres qui font profession d'en parlei que dans quelques-unes de ces chansonnettes qu( vous méprisés tant; dans celle-ci, par exemple :
Si l'or prolongeoit la vie. Je n'aurois point d'autre envie Que d'amasser bien de l'or; La mort me rendant visite.
Je la renvoyerois bien vite En lui donnant mon trésor.
Mais, si la Parque sévère Ne le permet pas ainsi, L'or ne m'est plus nécessaire; L'amour et la bonne chère Partageront mon souci.
ARISTOTE
Si vous ne voulés appeller philosophie que cell
qui regarde les mœurs, il y a dans mes ouvrages de morale des choses qui valent bien votre chanson : car enfin cette obscurité qu'on m'a reprochée, et qui se trouve peut-être dans quelquesuns de mes livres, ne se trouve nullement dans ce que j'ai écrit sur cette matière; et tout le monde a avoué qu'il n'y avoit rien de plus beau ni de plus clair que ce que i''ai dit des passions.
ANACRÉON
Quel abus! Il n'est pas question de définir les passions avec méthode, comme on dit que vous avés fait, mais de les vaincre. Les hommes donnent volontiers à la philosophie leurs maux à considérer, mais non pas à guérir; et ils ont trouvé le secret àe faire une morale qui ne les touche pas de plus près que Fastronomie. Peut -on s'empêcher de rire, en voyant des gens qui pour de l'argent prêchent le mépris des richesses, et des poltrons qui se battent sur la définition du magnanime?