‹ Œuvres choisies de FontenelleChapitre 28 sur 61 · DIDON, STRATONICE · texte numérisé non relu

DIDON, STRATONICE

DIDON

^ELAs! ma pauvre Stratonice, que je — ^ suis malheureuse! Vous savés comme I^Nj'ai vécu. Je gardai une fidélité si exacte à mon premier mari que je me brûlai toute vive plutôt que d'en prendre un second. Cependant je n'ai pu être à couvert de la médisance. Il a plû à un poète nommé Virgile de changer une prude aussi sévère que moi en une jeune coquette qui se laisse charmer de la bonne mine d'un étranger dès le premier jour qu'elle le voit. Toute mon histoire est renversée. A la vérité, le bûcher où je fus consumée m'est demeuré; mais devinés pourquoi je m'y jette. Ce n'est plus de peur d'être obligée à un second mariage; c'est que je suis au désespoir de ce que cet étranger m'abandonne.

STRATONICE

De bonne foi, cela peut avoir des conséquences très dangereuses. Il n'y aura plus guère de femmes

qui veuillent se brûler par fidélité conjugale, si après leur mort un poëte est en liberté de dire d'elles tout ce qu'il voudra. Mais peut-être votre Virgile n'a-t-il pas eu si grand tort. Peut-être a-t-il démêlé dans votre vie quelque intrigue que vous esperiés qui ne seroit pas connue. Que sait-on? Je ne voudrois pas répondre de vous sur la foi de votre bûcher.

DIDON

Si la galanterie que Virgile m'attribue avoit quelque vraisemblance, je consentirois que l'on me soupçonnât; mais il me donne pour amant Enée, un homme qui étoit mort trois cens ans avant que je fusse au monde.

STRATONICE

Ce que vous dites là est quelque chose. Cependant Énée et vous, vous paroissiés extrêmement être le fait l'un de l'autre. Vous aviés été tous deux contraints d'abandonner votre patrie; vous cherchiés fortune tous deux dans des pais étrangers; il étoit veuf, vous étiés veuve : voilà bien des rapports. Il est vrai que vous êtes née trois cens ans après lui; mais Virgile a vu tant de raisons pour vous assortir ensemble qu'il a crû que les trois cens années qui vous séparoient n'étoient pas une affaire.

DIDON

Quel raisonnement est-ce là? Quoi! trois cens Fontenelk. I. 3

i8 DIALOGUES DES MORTS ANCIENS

ans ne sont pas toujours trois cens ans, et malgré cet obstacle deux personnes peuvent se rencontrer et s'aimer?

STR'ATONICE.

Oh! c'est sur ce point que Virgile a entendu finesse. Assurément il étoit homme du monde; il a voulu faire voir qu'en matière de commerce amoureux il ne faut pas juger sur l'apparence, et que tous ceux qui en ont le moins sont bien souvent les plus vrais.

DIDON

J'avois bien affaire qu'il attaquât ma réputation pour mettre ce beau mistere dans ses ouvrages.

STRATONICE

Mais quoi! Vous a-t-il tournée en ridicule? Vous a-t-il fait dire des choses impertinentes?

DIDON

Rien moins. Il m'a récité ici son poëme, et tout le morceau où il me fait paroître est assurément divin, à la médisance près. J'y suis belle, j'y dis de très-belles choses sur ma passion préten- ; due; et, si Virgile étoit obligé à me reconnoître dans VEneïde pour femme de bien, VÉneïde y perdroit beaucoup.

STRATONICE

De quoi vous plaignés-vous donc? On vous donne une galanterie que vous n'avés pas eue : voilà un grand malheur! Mais en récompense on ■

VOUS donne de la beauté et de l'esprit , que vous n'aviés peut-être pas.

DIDON

Quelle consolation !

STRATONICE

Je ne sais comment vous êtes faite; mais la plupart des femmes aiment mieux, ce me semble, qu'on médise un peu de leur vertu que de leur esprit ou de leur beauté. Pour moi, j'étois de cette humeur-là. Un peintre, qui étoit à la cour du roi de Syrie mon mari, fut mal-content de moi, et, pour se venger, il me peignit entre les bras d'un soldat. Il exposa son tableau, et prit aussi-tôt la fuite. Mes sujets, zélés pour ma gloire, vouloient brûler ce tableau publiquement; mais, comme j'y étois peinte admirablement bien et avec beaucoup de beauté , quoique les attitudes qu'on m'y donnoit ne fussent pas avantageuses à ma vertu, je défendis qu'on le brûlât, et fis revenir le peintre à qui je pardonnai. Si vous m'en croyés , vous en userésde même à l'égard de Virgile.

DIDON

Cela seroit bon si le premier mérite d'une femme étoit d'être belle ou d'avoir de l'esprit.

STRATONICE

Je ne décide point quel est ce premier mérite; mais, dans l'usage ordinaire , la première question

qu'on fait sur une femme que l'on ne connoît point, c'est : « Est-elle belle?» la seconde : « A-t-elle de l'esprit? » Il arrive rarement qu'on fasse une troisième question.

DIALOGUE IV

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