‹ Œuvres choisies de FontenelleChapitre 34 sur 61 · Termes de Montaigne · texte numérisé non relu

Termes de Montaigne

demande des nouvelles. Comment va le monde? N'est-il pas bien changé?

MONTAIGNE

Extrêmement. Vous ne le reconnoîtriés pas.

SOCRATE

J'en suis ravi. Je m'étois toujours bien douté qu'il falloit qu'il devint meilleur et plus sage qu'il n'étoit de mon temps.

MONTAIGNE

Que voulés-vous dire? Il est plus fou et plus corrompu qu'il n'a jamais été. C'est le changement dont je voulois parler, et je m'attendois bien à savoir de vous l'histoire du temps que vous avés vu, et où régnoit tant de probité et de droiture.

SOCRATE

Et moi, je m'attendois au contraire à apprendre des merveilles du siècle où vous venés de vivre. Quoi ! les hommes d'à présent ne se sont point corrigés des sotises de l'antiquité?

MONTAIGNE

Je crois que c'est parce que vous êtes ancien que vous parlés de l'antiquité si familièrement; mais saches qu'on a grand sujet d'en regreter les mœurs, et que de jour en jour tout empire.

SOCRATE

Cela se peut-il ? Il me semble que de mon temps les choses alloient déjà bien de travers. Je croyois qu'à la fin elles prendroient un train plus raison-

nable, et que les hommes profiteroient de l'expérience de tant d'années.

MONTAIGNE

Eh! les hommes font-ils des expériences? Ils sont faits comme les oiseaux, qui se laissent toujours prendre dans les mêmes filets où l'on a déjà pris cent mille oiseaux de leur espèce. Il n'y a personne qui n'entre tout neuf dans la vie, et les sotises des pères sont perdues pour les enfans.

SOCRATE

Mais quoi! ne fait-on point d'expérience? Je croirois que le monde devroit avoir une vieillesse plus sage et plus réglée que n'a été sa jeunesse.

Les hommes de tous les siècles ont les mêmes penchans sur lesquels la raison n'a aucun pouvoir. Ainsi, par tout où il y a des hommes, il y a des sotises, et les mêmes sotises.

SOCRATE. ■

Et, sur ce pied-là, comment voudriés-vous que les siècles de l'antiquité eussent mieux valu que le siècle d'aujourd'hui?

MONTAIGNE

Ah! Socrate, je savois bien que vous aviçs une manière particulière de raisonner, et d'envelopper si adroitement ceux à qui vous aviés affaire, dans des argumens dont ils ne prévoyoient pas la conclusion, que vous les ameniés où il vous plaisoit, Fontenelle. I. 7

5o DIALOGUES DES MORTS ANCIENS

et c'est ce que vous appelliés être la sage-femme de leurs pensées et les faire accoucher. J'avoue que me voilà accouché d'une proposition toute contraire à celle que j'avançois; cependant je ne saurois encore me rendre. Il est sûr qu'il ne se trouve plus de ces âmes vigoureuses et roides de l'antiquité, des Aristides, des Phocions, des Periclés, ni enfin des Socrates.

SOCRATE

A quoi tient-il?, Est-ce que la nature s'est épuisée, et qu'elle n'a plus la force de produira ces grandes âmes? Et pourquoi ne se seroit-elle encore épuisée en rien, hormis en hommes raisonnables? Aucun de ses ouvrages n'a encore dégénéré; pourquoi n'y auroit-il que les hommes qui dégénérassent?

Cest un point de fait, ils dégénèrent. Il semble ' que la nature nou^ ait autrefois montré quelques échantillons de grands hommes pour nous per- ' suader qu'elle en auroit su faire si elle avoit voulu, et qu'ensuite elle ait fait tout le reste avec assés de négligence.

SOCRATE

Prenés garde à une chose. L'antiquité est un objet d'une espèce particulière, l'éloignement le grossit. Si vous eussiés connu Aristide, Phocion, Periclés, et moi, puisque vous voulés me mettre

AVEC DES MODERNES 5i

de ce nombre , vous eussiés trouvé dans votre siècle des gens qui nous ressembloient. Ce qui fait d'ordinaire qu'on est si prévenu pour l'antiquité, c'est qu'on a du chagrin contre son siècle, et l'antiquité en profite. On met les anciens bien haut pour abaisser ses contemporains. Quand nous vivions, nous estimions nos ancêtres plus qu'ils ne méritoient; et à présent notre postérité nous estime plus que nous ne méritons ; mais et nos ancêtres, et nous, et notre postérité, tout cela est bien égal, et je crois que le spectacle du monde seroit bien ennuyeux pour qui le regarderoit d'un certain œil, car c'est toujours la même chose.

MONTAIGNE

J'aurois crû que tout étoit en mouvement, que tout changeoit, et que les siècles différens avoient leurs différens caractères comme les hommes. En effet, ne voit-on pas des siècles savans, et d'autres qui sont ignorans? N'en voit-on pas de naïfs, et d'autres qui sont plus raffinés? N'en voit-on pas de sérieux et de badins, de polis et de grossiers?

SOCRATE

Il est vrai.

Et pourquoi donc n'y auroit-il pas des siècles plus vertueux, et d'autres plus méchans ?

SOCRATE

Ce n'est pas une conséquence. Les habits chan-

gent; mais ce n'est pas à dire que la figure de corps change aussi. La politesse ou la grossièreté, la science ou l'ignorance, le plus ou le moins d'une certaine naïveté, le génie sérieux ou badin , ce ne sont là que les dehors de l'homme, et tout cela change; mais le cœur ne change point, et tout l'homme est dans le cœur. On est ignorant dans un siècle, mais la mode d'être savant peut venir; on est intéressé , mais la mode d'être désintéressé ne viendra point. Sur ce nombre prodigieux d'hommes assés déraisonnables qui naissent en cent ans, la nature en a peut-être deux ou trois douzaines de raisonnables qu'il faut qu'elle répande par toute la terre; et vous jugés bien qu'ils ne se trouvent jamais nulle-part en assés grande quantité pour y faire une mode de vertu et de droiture.

MONTAIGNE

Cette distribution d'hommes raisonnables se fait-elle également? Il pourroit bien y avoir des siècles mieux partagés les uns que les autres.

SOCRATE

Tout au plus il y auroit quelque inégalité imperceptible. L'ordre général de la nature a l'air bien constant.

DIALOGUE IV

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