ELISABETH D'ANGLETERRE, LE DUC D'ALENÇON
LE DUC
Aïs pourquoi m'avés-vous si longx" temps flatté de l'espérance de vous s^ épouser, puisque vous étiés résolue dans l'ame à ne rien conclure?
ELISABETH
J'en ai bien trompé d'autres qui ne valoient pas moins que vous. J'ai été la Pénélope démon siècle. Vous, le duc d'Anjou votre frère, l'archiduc, le roi de Suéde, vous étiés tous des poursuivans qui en vouliés à une isle bien plus considérable que celle d'Ithaque; je vous ai tenus en haleine pendant une longue suite d'années, et à la fin je me suis moquée de vous.
LE DUC
Il y a ici de certains morts qui ne tomberoient pas d'accord que vous ressemblassiés tout-à-fait à Pénélope; mais on ne trouve point de comparaisons qui ne soient défectueuses en quelque point.
ELISABETH
Si vous n'étiés pas encore aussi étourdi que vous
l'étiés, et que vous puissiés songer à ce que vous dites...
LE DUC
Bon, je vous conseille de prendre votre sérieux. Voilà comme vous avés toujours fait des fanfaronades de virginité; témoin cette grande contrée d'Amérique , à laquelle vous fîtes donner le nom de Virginie, en mémoire de la plus douteuse de toutes vos qualités. Ce pays-là seroit assés mal nommé, si ce n'étoit que par bonheur il est dans un autre monde; mais il n'importe, ce n'est pas là de quoi il s'agit. Rendés-moi un peu raison de cette conduite mistérieuse que vous avés tenue, et de tous ces projets de mariage qui n'ont abouti à rien. Est-ce que les six mariages de Henri VIII votre père vous apprirent à ne vous point marier, comme les courses perpétuelles de Charles V apprirent à Philippe II à ne point sortir de Madrid?
ELISABETH
Je pourrois m'en tenir à la raison que vous me fournisses; en effet, mon père passa toute sa vie à se marier et à se démarier, à répudier quelques-unes de ses femmes et à faire couper la tête aux autres. Mais le vrai secret de ma conduite, c'est que je trouvois qu'il n'y avoit rien de plus joli que de former des desseins, de faire des préparatifs, et de n'exécuter point. Ce qu'on a le plus ardemment désiré diminue de prix dès qu'on l'obtient, et les choses
ne passent point de notre imagination à la réalité qu'il n'y ait de la perte. Vous venés en Angleterre pour m'épouser; ce ne sont que bals, que fêtes, que réjouissances; je vais même jusqu'à vous donner un anneau. Jusque-là tout est le plus riant du monde; tout ne consiste qu'en apprêts et en idées; aussi ce qu'il y a d'agréable dans le mariage est déjà épuisé. Je m'en tiens là, et vous renvoyé.
LE -DUC
Franchement, vos maximes ne m'eussent point accommodé; j'eusse voulu quelque chose déplus que des chimères.
ELISABETH
Ah! si l'on ôtoit les chimères aux hommes, quel plaisir leur resteroit-il ? Je vois bien que vous n'aurés pas senti tous les agrémensqui étoientdans votre vie; mais en vérité vous êtes bien malheureux qu'ils ayent été perdus pour vous.
LE DUC
Quoi! quels agrémens y avoit-il dans "ma vie? Rien ne m'a jamais réussi. J'ai pensé quatre fois être roi ; d'abord il s'agissoit de la Pologne, ensuite de l'Angleterre et des Pays-Bas; enfin la France devoit apparemment m'appartenir ; cependant je suis arrivé ici sans avoir régné.
ELISABETH
Et voilà ce bonheur dont vous ne vous êtes pas apperçu. Toujours des imaginations, des espéran-
ces, et jamais de réalité. Vous n'avés fait que vous préparer à la royauté pendant toute votre vie, comme je n'ai fait pendant toute la mienne que me préparer au mariage.
LE DUC
Mais, comme je crois qu'un mariage effectif pouvoit vous convenir, je vous avoue qu'une véritable royauté eût été assés de mon goût.
ELISABETH
Les plaisirs ne sont point assés solides pour souffrir qu'on les approfondisse , il ne faut que les effleurer : ils ressemblent à ces terres marécageuses sur lesquelles on est obligé de courir légèrement, sans y arrêter jamais le pied.
DIALOGUE IV