CHARLES V, ERASME
ERASME
i'en doutés point; s'il y avoit des rangs chés les morts, je ne vous céderois pas la préséance.
CHARLES
Quoi! un grammairien, un savant, et, pour dire encore plus et pousser votre mérite jusqu'oij il peut aller, un homme d'esprit, prétendroit l'emporter sur un prince qui s'est vu maître de la meilleure partie de l'Europe?
ERASME
Joignés-y encore l'Amérique, et je ne vous en craindrai pas davantage. Toute cette grandeur n'étoit, pour ainsi dire, qu'un composé de plusieurs I hasards; et qui désassembleroit toutes les parties dont elle étoit formée vous le feroit voir bien clai- : rement. Si Ferdinand votre grand-pere eût été homme de parole, vous n'aviés presque rien en Italie; si d'autres printesque lui eussent eu l'esprit de croire qu'il y avoit des antipodes, Christophe Colomb ne se fût point adressé à lui et l'Ame-
rique n'éioit point au nombre de vos États; si, après la mort du dernier duc de Bourgogne, Louis XI eût bien songé à ce qu'il faisoit, l'héritière de Bourgogne n'étoit point pour Maximilien, ni les Pays-Bas pour vous; si Henri de Castille, frère de votre grand'mere Isabelle, n'eût point été en mauvaise réputation auprès des femmes, ou si sa femme n'eût point été d'une vertu assés douteuse, la fille de Henri eût passé pour être sa fille, et le royaume de Castille vous échappoit.
CHARLES
Vous me faites trembler. Il me semble qu'à l'heure qu'il est je perds ou la Castille, ou les Pays- Bas, ou l'Amérique, ou l'Italie.
ERASME
N'en raillés point. Vous ne sauriés donner un peu plus de bon sens à l'un , ou de bonne foi à l'autre, qu'il ne vous en coûte beaucoup. Il n'y a pas jusqu'à l'impuissance de votre grand-oncle, ou jusqu'à la coquetterie de votre grand'tante, qui ne vous soient nécessaires. Voyés combien c'est un édifice délicat que celui qui est fondé sur tant de choses qui dépendent du hasard.
CHARLES
En vérité, il n'y a pas moyen de soutenir un examen aussi sévère que le vôtre. J'avoue que vous faites disparoître toute ma grandeur et tous mes « titres.
8o DIALOGUES DES MORTS MODERNES
ERASME
Ce sont là pourtant ces qualités dont vous prétendiés vous parer; je vous en ai dépouillé sans peine. Vous souvient-il d'avoir oui dire que l'Athénien Cimon, ayant fait beaucoup de Perses prisonniers, exposa en vente d'un côté leurs habits, et de l'autre leurs corps tout nuds, et que, comme les habits étoient d'une grande magnificence, il y eut presse à les acheter, mais que, pour les hommes, personne n'en voulut? De bonne foi, je crois que ce qui arriva à ces Perses-là arriveroit à bien d'autres, si l'on séparoit leur mérite personnel d'avec celui que la fortune leur a donné.
CHARLES
Mais quel est ce mérite personnel?
ERASME
Faut-il le demander? Tout ce qui est en nous, i L'esprit, par exemple, les sciences.
CHARLES
Et l'on peut avec raison en tirer de la gloire?
ERASME*
Sans doute. Ce ne sont pas des biens de fortune, comme la noblesse ou les richesses.
CHARLES
Je suis surpris de ce que vous dites. Les sciences ne viennent-elles pas aux savans, comme les richesses viennent à la plupart des gens riches? N'est-ce pas par voie de succession? Vous hérités
DIALOGUES DES MORTS MODERNES 8i
des anciens, vous autres hommes doctes, ainsi que nous de nos pères. Si on nous a laissé tout ce que nous possédons, on vous a laissé aussi tout ce que vous savés; et de-là vient que beaucoup de savans regardent ce qu'ils ont reçu des anciens avec le même respect que quelques gens regardent les terres et les maisons de leurs ayeux, où ils seroient bien fâchés de rien changer.
ERASME
Mais les grands naissent héritiers delà grandeur de leurs pères, et les savans n'étoient pas nés héritiers des connoissances des anciens, La science n'est point une succession qu'on reçoit, c'est une acquisition toute nouvelle que l'on entreprend de faire; ou, si c'est une succession, elle est assés difficile à recueillir, pour être fort honorable.
CHARLES
Hé bien, mettes la peine qui se trouve à acquéj rir les biens de l'esprit contre celle qui se trouve à conserver les biens de la fortune , voilà les choses égales : car enfin, si vous ne regardés que la difficulté, souvent les affaires du monde en ont bien autant que les spéculations du cabinet.
ERASME
Mais ne parlons point de la science, tenonsnous-en à l'esprit : ce bien-là ne dépend aucunement du hasard,
Fontenelle. I. ii
CHARLES
Il n'en dépend point? Quoi! l'esprit ne consiste-t-il pas dans une certaine conformation du cerveau, et le hasard est-il moindre de naître avec un cerveau bien disposé que de naître d'un père qui soit roi? Vous étiés un grand génie; mais demandés à tous les philosophes à quoi il tenoit que vous ne fussiés stupide et hebêté; presque à rien, à une petite disposition de fibres, enfin à quelque chose que l'anatomie la plus délicate ne sauroit jamais appercevoir. Et, après cela, ces messieurs les beaux esprits nous oseront soutenir qu'il n'y a qu'eux qui ayent des biens indépendans du hasard, et ils se croiront en droit de mépriser tous les autres hommes !
ERASME
A votre compte, être riche ou avoir de l'esprit, c'est le même mérite'?
CHARLES
Avoir de l'esprit est un hasard plus heureux; mais au fond c'est toujours un hasard.
ERASME
Tout est donc hasard?
CHARLES
Oui, pourvu qu'on donne ce nom à un ordre que l'on ne connoît point. Je vous laisse à juger si je n'ai pas dépouillé les hommes encore mieux que vous n'aviés fait; vous ne leur ôtiés que quel-
ques avantages de la naissance, et je leur ôte jusqu'à ceux de l'esprit! Si, avant que de tirer vanité d'une chose , ils vouloient s'assurer bien qu'elle leur appartînt, il n'y auroit guère de vanité dans le monde.
DIALOGUE III