‹ Œuvres choisies de FontenelleChapitre 44 sur 61 · I . François F · texte numérisé non relu

I . François F

Gentille Agnès, plus d'honneur en mérite La cause étant de France recouvrer Que ce que peut dedans un cloître ouvrer Close nonnain, ou bien dévot herraite.

Qu'en dites-vous, Roxelane? Vous m'avouerés que, si j'eusse été une sultane comme vous et que je n'eusse pas eu le droit de faire à Charles VII la menace que je lui fis,"il étoit perdu.

ROXELANE

J'admire la vanité que vous tirés de cette petite action. Vous n'aviés nulle peine à acquérir beaucoup de pouvoir sur l'esprit d'un amant , vous qui étiés libre et maîtresse de vous-même; mais moi, tout esclave que j'étois, je ne laissai pas de m'asservir le sultan. Vous avés fait Charles VII roi presque malgré lui; et moi de Soliman j'en fis mon époux malgré qu'il en eût.

AGNÈS SOREL

Hé quoi! on dit que les sultans n'épousent! jamais.

ROXELANE

J'en conviens; cependant je me mis en têtes d'épouser Soliman, quoique je ne pusse l'amener au mariage par l'espérance d'un bonheur qu'il n'eût pas encore obtenu. Vous allés entendre un stratagème plus fin que le vôtre. Je commençai à bâtir des temples et à faire beaucoup d'autres actions pieuses; après quoi je fis paroître une mé-

lancolie profonde. Le sultan m'en demanda la cause mille et mille fois; et, quand j'eus fait toutes les façons nécessaires, je lui dis que le sujet de mon chagrin étoit que toutes mes bonnes actions, à ce que m'avoient dit nos docteurs, ne me servoient de rien, et que, comme j'étois esclave, je ne travaillois que pour Soliman mon seigneur. Aussi-tôt Soliman m'affranchit, afin que le mérite de mes bonnes actions tombât sur moi-même. Mais, quand il voulut vivre avec moi comme à l'ordinaire, et me traiter en sultane du serrai!, je lui marquai beaucoup de surprise, et lui représentai avec un grand sérieux qu'il n'avoit nul droit sur la personne d'une femme libre. Soliman avoit la conscience délicate; il alla consulter ce cas à un docteur de la loi, avec qui j'avois intelligence. Sa réponse fut que le sultan se gardât bien de prendre rien sur moi qui n'étois plus son esclave, et que, s'il ne m'épousoit, je ne pouvois être à lui. Alors le voilà plus amoureux que jamais. Il n'avoit qu'un seul parti à prendre, mais un parti fort extraordinaire et même dangereux à cause de la nouveauté; cependant il le prit et m'épousa.

AGNÈS SOREL

J'avoue qu'il est beau d'assujettir ceux qui se précautionnent tant contre notre pouvoir.

ROXELANE

Les hommes ont beau faire; quand on les prend Fontenelle. I. i3

par les passions, on les mené où l'on veut. Qu'on me fasse revivre, et qu'on me donne l'homme du monde le plus impérieux, je ferai de lui tout ce qu'il me plaira, pourvià que j'aie beaucoup d'esprit, assés de beauté, et peu d'amour.

DIALOGUE VI

JEANNE Ire DE NAPLES, ANSELME.

JEANNE DE NAPLES

uoi ! ne pouvés-vous pas me faire quelque prédiction? Vous n''avés pas oublié toute l'astrologie que vous sa- ,viés autrefois ?

ANSELME

Et comment la mettre en pratique ? Nous n'avons point ici de ciel ni d'étoiles.

JEANNE DE NAPLES

Il n'importe. Je vous dispense d'observer les règles si exactement.

ANSELME

Il seroit plaisant qu'un mort fît des prédictions. Mais encore sur quoi voudriés-vous que j'en fisse?

JEANNE DE NAPLES

Sur moi, sur ce qui me regarde.

ANSELME

Bon! Vous êtes morte, et vous le serés toujours; voilà tout ce que j'ai à vous prédire. Est-ce

que notre condition ou nos affaires peuvent changer?

JEANNE DE NAPLES

Non, mais aussi c'est ce qui m'ennuie cruellement; et, quoique je sache qu'il ne m'arrivera rien, si vous vouliés pourtant me prédire quelque chose, cela ne laisseroit pas dem'occuper. Vous ne sauriés croire combien il est triste de n'envisager aucun avenir. Une petite prédiction, je vous en prie, telle qu'il vous plaira. j

ANSELME,

On croiroit, à voir votre inquiétude, que voust sériés encore vivante. C'est ainsi qu'on est fait làhaut. On n'y sauroit être en patience ce qu'on est; on anticipe toujours sur ce qu'on sera; mais ici il faut que l'on soit plus sage.

JEANNE DE NAPLES. '

Ah! les hommes n'ont-ils pas raison d'en user comme ils font? Le présent n'est qu'un instant, et ce seroit grand'pitié qu'ils fussent réduits à borner là toutes leurs vues. Ne vaut-il pas mieux qu'ils les étendent le plus qu'il leur est possible, et qu'ils gagnent quelque chose sur l'avenir? C'est toujours autant dont ils se mettent en possession par avance.

ANSELME

Mais aussi ils empruntent tellement sur l'avenir par leurs imaginations et par leurs espérances que,

DIALOGUES DES MORTS MODERNES loi

quand il est enfin présent , ils trouvent qu'il est tout épuisé , et ils ne s'en accommodent plus. Cependant ils ne se défont point de leur impatience ni de leur inquiétude; le grand leurre des hommes, c'est toujours l'avenir; et nous autres astrologues, nous le savons mieux que personne. Nous leur disons hardiment qu'il y a des signes froids et des signes chauds; qu'il y en a de mâles et de femelles ; qu'il y a des planettes bonnes et mauvaises, et d''autres qui ne sont ni bonnes ni mauvaises d'elles-mêmes, mais qui prennent l'un ou l'autre caractère, selon la compagnie où elles se trouvent; et toutes ces fadaises sont fort bien reçues, parce qu'on croit qu'elles mènent à la connoissance de l'avenir.

JEANNE DE NAPI.ES

' Quoi! n'y rnenent-elles pas en effet? Je trouve bon que vous qui avés été mon astrologue, vous me disiés du mal de l'astrologie!

ANSELME

Ecoutés, un mort ne voudroit pas mentir. Franchement je vous trompoisavec cette astrologie que vous estimés tant.

JEANNE DE NAPLES

Oh! je ne vous en crois pas vous-même. Comment m'eussiés-vous prédit que je devois me marier quatre fois? Y avoit-il la moindre apparence qu'une personne un peu raisonnable s'engageât quatre fois

de suite dans le mariage? Il falloit bien que vous eussiés lu cela dans les cieux.

ANSELME

Je les consultai beaucoup moins que vos incli-;. ; nations; mais, après tout, quelques prophéties qui- [réussissent ne prouvent rien. Voulés-vous que je* |' vous mené à un mort qui vous contera une histoire assés plaisante ? Il étoit astrologue, et ne croyoit non plus que moi à l'astrologie. Cependant, pour essayer s'il y avoit quelque chose de sûr dans son art, il mit un jour tous ses soins à bien observer les régies, et prédit à quelqu'un des événemens particuliers, plus difficiles à deviner que vos quatre mariages. Tout ce qu'il avoit prédit arriva. Il ne fut jamais plus étonné. Il alla revoir aussi-tôt tous ; les calculs astronomiques qui avoient été le fon- , dément de ses prédictions. Savés-vous ce qu'il |' trouva? Il s'étoit trompé; et, si ses supputations | eussent été bien faites, il auroit prédit tout le con- j traire de ce qu'il avoit prédit. • |

JEANNE DE NAPLES

Si je croyois que cette histoire fût vraie, je seroisi bien fâchée qu'on ne la sût pas dans le monde, pour se détromper des astrologues.

ANSELME

On sait bien d'autres histoires à leur désavantage, et leur métier ne laisse pas d'être toujours bon. On ne se désabusera jamais de tout ce qui

DIALOGUES DES MORTS MODERNES io3

S regarde l'avenir; il a un charme trop puissant. I Les hommes, par exemple, sacrifient tout ce qu'ils ont à une espérance ; et tout ce qu'ils avoient, et .; ce qu'ils viennent d'acquérir, ils le sacrifient enlij core à une autre espérance ; et il semble que ce ie soit là un ordre malicieux établi dans la nature, e pour leur ôter toujours d'entre les mains ce qu'ils iD tiennent. On ne se soucie guère d'être heureux i. dans le moment où l'on est; on remet à l'être dans t un temps qui viendra, comme si ce temps qui viendra lesdevoitêtre autrement fait que celui qui est déjà venu.

JEANNE DE NAPLES

Non, il n'est pas fait autrement, mais il est bon iju'on se l'imagine.

ANSELME

Et que produit cette belle opinion? Je sai une

)etite fable qui vous le dira bien. Je l'ai apprise

jus lUtrefois à la cour d'amour ' qui se tenoit dans

a-jotre comté de Provence. Un homme avoit soif,

jt étoit assis sur le bord d'une fontaine; il ne vou-

DJt point boire de l'eau qui couloit devant lui,

arce qu'il espéroit qu'au bout de quelque temps

en alloit venir une meilleure. Ce temps étant

assé : « Voici encore la même eau , disoit-il , ce

'est point celle-là dont je veux ■ boire, j'aime

lieux attendre encore un peu. » Enfin, comme

oun

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