‹ Œuvres choisies de FontenelleChapitre 49 sur 61 · ARTEMISE, RAIMOND LULLE · texte numérisé non relu

ARTEMISE, RAIMOND LULLE

ARTEMISE

^ELA m'est tout-à-fait nouveau. Vous

édites qu'il y a un secret pour changer

^^les métaux en or, et que ce secret

s'appelle la pierre philosophale, ou le grand

œuvre ?

RAIMOND LULLE

Oui, et je l'ai cherché long-temps.

ARTEMISE

L'avés-vous trouvé?

RAIMOND LULLE

Non; mais tout le monde l'a cru, et on le croit encore. La vérité est que ce secret-là n'est qu'une chimère.

ARTEMISE

Pourquoi donc le cherchiés-vous?

RAIMOND LULLE

Je n'en ai été désabusé qu'ici bas.

ARTEMISE

C'est, ce me semble, avoir attendu un peu tard.

RAIMOND LULLE

Je vois bien que vous avés envie de me railler. Nous nous ressemblons pourtant plus que vous ne croyés.

ARTEMISE

Moi, je vous ressemblerois? Moi qui fus un modèle de fidélité conjugale, qui bus les cendres de mon mari, qui lui élevai un superbe monument admiré de tout l'univers, comment pourrois-je ressembler à un homme qui a passé sa vie à chercher le secret de changer les métaux en or?

RAIMOND LULLE

Oui, oui, je sai bien ce que je dis. Après toutes les belles choses dont vous venés de vous vanter, vous devîntes folle d'un jeune homme qui ne vous aimoit pas. Vous lui sacrifiâtes ce bâtiment magnifique dont vous eussiés pu tirer tant de gloire, et les cendres de Mausole que vous aviés avalées ne furent pas un assés bon remède^ ; contre une nouvelle passion.

I ARTEMISE

Je ne vous croyois pas si bien instruit de mes affaires. Cet endroit de ma vie étoit assés inconnu, et je ne m'imaginois pas qu'il y eût bien des gens qui le sussent.

RAIMOND LULLE

Vous avouerés donc que nos destinées ont du , rapport, en ce qu'on nous fait à tous deux un

honneur que nous ne méritions pas : à vous de croire que vous aviés été toujours fidelle aux mânes de votre mari, et à moi de croire que j'étois venu à bout du grand œuvre.

ARTEMISE

Je l'avouerai très-volontiers. Le public est fait pour être la dupe de beaucoup de choses; il faut profiter des dispositions où il est.

RAIMOND LULLE

Mais n'y auroit-il plus rien qui nous fût commun à tous deux?

ARTEMISE

Jusqu'à présent je me trouve fort bien de vous ressembler. Dites.

RAIMOND LULLE

N'avons -nous point tous deux cherché une chose qui ne se peut trouver : vous le secret d'être fîdelle à votre mari, et moi celui de changer les métaux en or? Je crois qu'il en est de la fidélité conjugale comme du grand œuvre.

ARTEMISE

Il y a des gens qui ont si mauvaise opinion des femmes qu'ils diront peut-être que le grand œuvre n'est pas assés impossible pour entrer dans cette comparaison.

RAIMOND LULLE

Oh! je vous le garantis aussi impossible qu'il faut.

ARTEMISE

Mais d'où vient qu'on le cherche, et que vousmême, qui paroisses avoir été homme de bon sens, vous avés donné dans cette rêverie?

RAIMOND LULLE

Il est vrai qu'on ne peut trouver la pierre philosophale, mais il est bon qu'on la cherche. En la cherchant, on trouve de fort beaux secrets qu'on ne cherchoit pas.

ARTEMISE

Ne vaudroit-il pas mieux chercher ces secrets qu'on peut trouver que de songer à ceux qu'on ne

trouvera jamais?

RAIMOND LULLE

Toutes les sciences ont leur chimère, après laquelle elles courent sans la pouvoir attraper; mais elles attrapent en chemin d'autres connoissances fort utiles. Si la chimie a sa pierre philosophaie, la géométrie a sa quadrature du cercle, l'astronomie ses longitudes, les mécaniques leur mouvement perpétuel; il est impossible de trouver tout cela, mais fort utile de le chercher. Je vous parle une langue que vous n'entendes peut-être pas bien, mais vous entendrés bien du moins que la morale a aussi sa chimère : c'est, le désintéressement, la parfaite amitié. On n'y parviendra jamais, mais il est bon que l'on prétende y parvenir. Du moins, en le prétendant, on parvient à beaucoup d'autres

i5o DIALOGUES DES MORTS ANCIENS

vertus, ou à des actions dignes de louange et d'estime.

ARTEMISE

Encore une fois, je serois d'avis qu'on laissât là toutes les chimères, et qu'on ne s'attachât qu'à la recherche de ce qui est réel.

RAIMOND LULLE

Fourrés -vous le croire? Il faut qu'en toutes choses les hommes se proposent un point de perfection au delà même de leur portée. Ils ne se mettroient jamais en chemin , s'ils croyoient n'arriver qu'où ils arriveront effectivement; il faut qu'ils aient devant les yeux un terme imaginaire qui les anime. Qui m'eût dit que la chimie n'eût pas dû m'apprendre à faire de l'or, je l'eusse négligée. Qui vous eût dit que l'extrême fidélité dont vous vous piquiés à l'égard de votre mari n'étoit point naturelle , vous n'eussiés pas pris la peine d'honorer la mémoire de Mausoie par un tombeau magnifique. On perdroit courage, si on n'étoit pas soutenu par des idées fausses.

ARTEMISE

Il n'est donc pas inutile que les hommes soient trompés?

RAIMOND LULLE

Comment, inutile? Si par malheur la vérité se

AVEC LES MODERNES i5i

montroit telle qu'elle est, tout seroit perdu; mais il paroît bien qu'elle sait de quelle importance il est qu'elle se tienne toujours assés bien cachée.

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DIALOGUE III

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