ARTEMISE, RAIMOND LULLE
ARTEMISE
^ELA m'est tout-à-fait nouveau. Vous
édites qu'il y a un secret pour changer
^^les métaux en or, et que ce secret
s'appelle la pierre philosophale, ou le grand
œuvre ?
RAIMOND LULLE
Oui, et je l'ai cherché long-temps.
ARTEMISE
L'avés-vous trouvé?
RAIMOND LULLE
Non; mais tout le monde l'a cru, et on le croit encore. La vérité est que ce secret-là n'est qu'une chimère.
ARTEMISE
Pourquoi donc le cherchiés-vous?
RAIMOND LULLE
Je n'en ai été désabusé qu'ici bas.
ARTEMISE
C'est, ce me semble, avoir attendu un peu tard.
RAIMOND LULLE
Je vois bien que vous avés envie de me railler. Nous nous ressemblons pourtant plus que vous ne croyés.
ARTEMISE
Moi, je vous ressemblerois? Moi qui fus un modèle de fidélité conjugale, qui bus les cendres de mon mari, qui lui élevai un superbe monument admiré de tout l'univers, comment pourrois-je ressembler à un homme qui a passé sa vie à chercher le secret de changer les métaux en or?
RAIMOND LULLE
Oui, oui, je sai bien ce que je dis. Après toutes les belles choses dont vous venés de vous vanter, vous devîntes folle d'un jeune homme qui ne vous aimoit pas. Vous lui sacrifiâtes ce bâtiment magnifique dont vous eussiés pu tirer tant de gloire, et les cendres de Mausole que vous aviés avalées ne furent pas un assés bon remède^ ; contre une nouvelle passion.
I ARTEMISE
Je ne vous croyois pas si bien instruit de mes affaires. Cet endroit de ma vie étoit assés inconnu, et je ne m'imaginois pas qu'il y eût bien des gens qui le sussent.
RAIMOND LULLE
Vous avouerés donc que nos destinées ont du , rapport, en ce qu'on nous fait à tous deux un
honneur que nous ne méritions pas : à vous de croire que vous aviés été toujours fidelle aux mânes de votre mari, et à moi de croire que j'étois venu à bout du grand œuvre.
ARTEMISE
Je l'avouerai très-volontiers. Le public est fait pour être la dupe de beaucoup de choses; il faut profiter des dispositions où il est.
RAIMOND LULLE
Mais n'y auroit-il plus rien qui nous fût commun à tous deux?
ARTEMISE
Jusqu'à présent je me trouve fort bien de vous ressembler. Dites.
RAIMOND LULLE
N'avons -nous point tous deux cherché une chose qui ne se peut trouver : vous le secret d'être fîdelle à votre mari, et moi celui de changer les métaux en or? Je crois qu'il en est de la fidélité conjugale comme du grand œuvre.
ARTEMISE
Il y a des gens qui ont si mauvaise opinion des femmes qu'ils diront peut-être que le grand œuvre n'est pas assés impossible pour entrer dans cette comparaison.
RAIMOND LULLE
Oh! je vous le garantis aussi impossible qu'il faut.
ARTEMISE
Mais d'où vient qu'on le cherche, et que vousmême, qui paroisses avoir été homme de bon sens, vous avés donné dans cette rêverie?
RAIMOND LULLE
Il est vrai qu'on ne peut trouver la pierre philosophale, mais il est bon qu'on la cherche. En la cherchant, on trouve de fort beaux secrets qu'on ne cherchoit pas.
ARTEMISE
Ne vaudroit-il pas mieux chercher ces secrets qu'on peut trouver que de songer à ceux qu'on ne
trouvera jamais?
RAIMOND LULLE
Toutes les sciences ont leur chimère, après laquelle elles courent sans la pouvoir attraper; mais elles attrapent en chemin d'autres connoissances fort utiles. Si la chimie a sa pierre philosophaie, la géométrie a sa quadrature du cercle, l'astronomie ses longitudes, les mécaniques leur mouvement perpétuel; il est impossible de trouver tout cela, mais fort utile de le chercher. Je vous parle une langue que vous n'entendes peut-être pas bien, mais vous entendrés bien du moins que la morale a aussi sa chimère : c'est, le désintéressement, la parfaite amitié. On n'y parviendra jamais, mais il est bon que l'on prétende y parvenir. Du moins, en le prétendant, on parvient à beaucoup d'autres
i5o DIALOGUES DES MORTS ANCIENS
vertus, ou à des actions dignes de louange et d'estime.
ARTEMISE
Encore une fois, je serois d'avis qu'on laissât là toutes les chimères, et qu'on ne s'attachât qu'à la recherche de ce qui est réel.
RAIMOND LULLE
Fourrés -vous le croire? Il faut qu'en toutes choses les hommes se proposent un point de perfection au delà même de leur portée. Ils ne se mettroient jamais en chemin , s'ils croyoient n'arriver qu'où ils arriveront effectivement; il faut qu'ils aient devant les yeux un terme imaginaire qui les anime. Qui m'eût dit que la chimie n'eût pas dû m'apprendre à faire de l'or, je l'eusse négligée. Qui vous eût dit que l'extrême fidélité dont vous vous piquiés à l'égard de votre mari n'étoit point naturelle , vous n'eussiés pas pris la peine d'honorer la mémoire de Mausoie par un tombeau magnifique. On perdroit courage, si on n'étoit pas soutenu par des idées fausses.
ARTEMISE
Il n'est donc pas inutile que les hommes soient trompés?
RAIMOND LULLE
Comment, inutile? Si par malheur la vérité se
AVEC LES MODERNES i5i
montroit telle qu'elle est, tout seroit perdu; mais il paroît bien qu'elle sait de quelle importance il est qu'elle se tienne toujours assés bien cachée.
i52 DIALOGUES DES MORTS ANCIENS
DIALOGUE III